Tribunal académique : une séance inédite…

Ces dernières semaines le tribunal académique n’ayant rien eu à d’extraordinaire à traiter nous n’avons pas jugé utile d’en faire les comptes-rendus. Nous sommes suffisamment encombrés d’informations qui n’en sont pas mais que pourtant tous commentent, surtout quand il n’y a rien à dire. C’est alors le royaume du conditionnel, des conjectures en tous genres, des mines graves et entendues qui rivalisent en contorsions grimacières pour évidemment conclure qu’en l’absence de certitudes, on ne se contente que de ce peu qu’on tartine sur les écrans à longueur de journées. Et lorsque le vide des existences ne se remplit que du vide des insuffisances on finit par être endormis par des indigestions de rien… Mais je m’égare…

Cette semaine, c’est pourtant une affaire assez inédite que le tribunal académique a eu à régler. C’est en effet un collectif de 727 citoyens se présentant comme le CCCC, le 4 C : le Collectif de Contrôle des Conjonctions de Coordination qui a déposé un recours visant purement et simplement à exclure le mais des conjonctions de coordination. Leur requête est simple : « sortons le mais, et ne retenons plus que or ou et donc ni car ! »

Affaire un peu délicate, s’il en est une, pour le tribunal académique.  Pour l’occasion le président a constitué un jury exceptionnel. Sont réunis autour de la table de délibération : un mathématicien incertain, un perchiste timide, une aiguiseuse de couteaux, une bibliothécaire déprimée, un apprenti coffreur et une stagiaire sexagénaire.

Le président du tribunal expose rapidement, comme à son habitude les faits et la requête.

-L’examen attentif du dossier que nous a transmis le CCCC, nous montre, qu’en effet, l’usage du mais est depuis quelques temps devenu incontrôlé. Il n’est plus possible aujourd’hui d’admettre que mais appartienne encore à la famille de ceux qui coordonnent, qui relient, qui rassemblent. Tous les exemples fournis pour ce collectif nous montrent bien que le mais éloigne, sépare, exclut et en cherchant à atténuer ne se contente que de nier les évidences.

– Mais… se risque le mathématicien incertain.

– Pas de mais je vous en prie, soyez clair, précis et surtout concis lui répond le président.

Le mathématicien toujours plus incertain, baisse la tête et ne dit rien.

– En conséquence et après un vote, le jury à l’unanimité moins une voix a pris la décision suivante. A compter d’aujourd’hui et pour une période d’un an, il n’y aura plus de mais qui tienne. Chacune et chacun lorsqu’il ressentira une envie, un besoin irrésistible de mais, devra tourner sa dite langue treize fois dans sa bouche et une fois la gorge asséchée finira pas se taire. Si malgré cette recommandation, un mais devait s’échapper, le contrevenant sera évidemment arrêté et passera en comparution immédiate devant le tribunal des exceptions… Ce dit tribunal créé pour l’occasion proposera un éventail de sanctions proportionnées à l’usage du mais. La peine la plus courante étant l’interdiction de s’abonner aux chaînes d’information en continu

Mes Everest, Yougstown : Bruce Springsteen

Dans ma longue série « d’Everest » un oubli presque impardonnable : ce monument musical que je n’hésite pas à écoute en boucle. Je répare aujourd’hui mon oubli, et je choisis volontairement de le faire au lendemain de la défaite de Trump.

Ici dans le Nord Est de l’Ohio,
C’était en 1803 que,
James et Danny Heaton
Ont trouvé le minerai qui longeait Yellow Creek
Ils ont construit un haut fourneau,


A cet endroit, le long des berges
Et se sont mis à fabriquer les boulets de canon,
Qui ont aidé l’Union à gagner la guerre

Ici à Youngstown
Ici à Youngstown
Ma petite Jenny*, je touche le fond
Ici, chérie, à Youngstown

Tu sais, mon père a travaillé aux fourneaux,
Ça le gardait plus chaud que l’enfer
Je suis rentré du Vietnam et je me suis sacrifié
Pour un travail qu’on croirait fait pour le diable
Taconite, charbon et calcaire
C’était le prix à payer pour mon salaire et pour nourrir mes enfants


Tandis que les nappes de fumée montaient comme les bras de Dieu
Dans un magnifique ciel de suie et d’argile

Ici à Youngstown
Ici à Youngstown
Ma petite Jenny*, je touche le fond
Ici, chérie, à Youngstown

Mon père arriva dans les usines de l’Ohio
A son retour de la Seconde Guerre Mondiale
Alors que le chantier n’était plus que fragments et ruines
Il a dit : « Ces types-là ont fait ce qu’Hitler ne pouvait faire. « 
Ces usines ont construit les tanks et les bombes
Qui ont gagné les guerres de ce pays
Nous avons envoyé nos fils en Corée et au Vietnam

Maintenant on se demande pourquoi ils sont morts

Ici à Youngstown
Ici à Youngstown
Ma petite Jenny*, je touche le fond
Ici, chérie, à Youngstown

De la vallée de Monongahela
Jusqu’aux gisements de Mesabi
Et aux mines de charbon des Appalaches
L’histoire est toujours la même
Sept cents tonnes de métal par jour
Maintenant Monsieur vous me dites que le monde a changé
Mais c’est après vous avoir rendu riche
Assez riche pour oublier mon nom

A Youngstown

A Youngstown…
Ma petite Jenny*, je touche le fond
Ici, chérie, à Youngstown

Quand je mourrai, je ne veux pas ma part de Paradis
Car je n’y remplirai pas ma tâche convenablement
Je prie pour que le Diable vienne et m’emporte
Dans les ardents fourneaux de l’Enfer

Petite précision Jenny est ici le nom donné par les ouvrier eux-mêmes à la machine

Les mots sont là…

C’était il y a un an, j’entendais venir les mots…

Avatar de Eric NedelecLes mots d'Eric

Petit matin,

Temps s’étire,

Pas un bruit,

Il est si tôt.

L’heure est ronde,

Les mots sont là.

Encore assoupis,

Dernier clin d’œil,

Ils attendent dans un creux de nuit.

Les doux sont enlacés

Ecoute les,

Qui chantent le beau.

Approche,

Pose la main,

Tes mots sont là.

8 décembre

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La ronde des bonnes nouvelles : 7

Enfin une prise, ça y est, je la tiens ; c’est ma première, ma vraie première et elle est belle ! Une semaine que j’ai jeté ma ligne pour pêcher cette fameuse bonne nouvelle. Et rien, ou pas grand-chose, ou trois fois rien, ou si peu. Bref je me préparais aujourd’hui encore à rentrer bredouille.

Oui c’est vrai depuis plusieurs jours je sentais bien un petit frétillement, il venait d’Amérique, mais je préférais rester prudent et attendre une annonce officielle, pour ferrer ma proie, et ne plus la laisser s’échapper.

Oui bien sûr vous me répondrez que j’ai quand même réussi à faire entrer dans ma ronde de bonnes nouvelles, un chat, un loup gris, trois œufs, à éliminer le mardi et à interdire de râler. Mais je vais faire un aveu : ce soir j’avais vraiment mais alors vraiment envie et besoin d’une vraie bonne nouvelle. Et j’espère ne pas me trumper

Oui je sais c’est un jeu de mot un peu facile, mais tant pis, ce n’est pas souvent, et je promets que je ne recommencerai, je ne voudrais pas prendre le risque de faire un bide…

Hum je crois que je vais aller prendre un apéro…

Mes rêves, éveillé…Rêve 2 : trois unes surprenantes…

C’était il y a un an, le deuxième de mes rêves éveillés…

Mes Everest, Baudelaire : « l’homme et la mer »…

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !

La ronde des bonnes nouvelles : 6

Il n’y a plus rien !

Bon, autant le dire tout de suite, ce n’est pas la grande forme. Où sont les bonnes nouvelles, où se dissimulent-elles ? J’ai beau éplucher toute l’actualité : je ne trouve rien à me mettre sous la dent. Ça commence à devenir déprimant. Je vais finir, comme beaucoup,  à tout voir en noir, à avoir des idées noires et pourquoi pas à broyer du noir. Il faut que je m’aère pour me détendre un peu. Je complète mon attestation sur laquelle je coche que je sors pour des courses de première nécessité.

Je n’ai besoin de rien mais après tout on verra bien, je tomberai peut-être sur du nécessaire dont j’ignorai l’existence. C’est jour de marché : je trouverai bien quelque chose.

J’arrive sur la petite place du village. Tout au fond, à l’abri du seul arbre, un petit stand que je ne connaissais pas. Il n’y a aucun client. Je m’approche. Le banc est vide. Rien ! Il n’y a plus rien !

Je suis curieux : mais quel était donc ce « nécessaire » que ce petit homme sans âge au regard vif avait à proposer pour que dès 9 h 30 tout ait été vendu. Je l’interroge.

  • J’arrive trop tard, vous n’avez plus rien ?
  • Plus rien, en effet mon petit monsieur… Mais de quoi aviez-vous besoin ?
  • Et bien écoutez je crois que je n’avais besoin de rien, enfin rien de vraiment nécessaire. Et pour être franc j’avais simplement besoin de me changer les idées. En ce moment je vois tout en noir.
  • Et bien justement voyez vous ce que je propose ce sont des tous petits rien, faits de pas grand-chose et qui évitent de broyer du noir…
  • Il ne vous en reste plus, pas même un modèle d’exposition, un échantillon…
  • Rien, plus rien, tout est parti !
  • Tout est parti ?
  • Oui et pourtant pas grand monde n’est venu !
  • Mais alors pourquoi restez-vous là ?
  • C’est simple monsieur, j’arrive avec rien, on vient me voir et finalement chacun  est ravi de s’apercevoir qu’il n’a besoin de rien puisque de toute façon je n’ai rien à vendre.
  • J’aime beaucoup ce que vous dites monsieur, c’est tellement poétique. Vous serez là la semaine prochaine ?
  • Pourquoi, vous auriez besoin de quelque chose ?
  • Non, je ne crois pas, ou trois fois rien…
  • Et bien si je n’ai rien de nécessaire à faire, je viendrai et nous parlerons un peu, de tout, de rien…  
  • Oh merci vraiment, ça c’est une bonne nouvelle !

Cinq rêves, éveillé, : rêve 1

C’était il y a un an, je publiai le premier de mes cinq rêves éveillés…

Parfum de nuit…

C’était il y a un an….

La ronde des bonnes nouvelles : 5

Bon, Trump n’est pas encore complétement battu, donc on n’est pas tout à fait, tout à fait, dans la configuration idéale de ce qu’on peut appeler une bonne nouvelle, même si, on commencer à humer cette bonne odeur.

On fait une omelette en cassant les œufs

Pour une raison que j’ignore encore, je me lève ce matin avec une furieuse envie d’omelette. Et pour une raison que j’ignore encore plus, j’ai à peine posé le pied à terre, au pied de mon lit, que j’entends cette phrase qui tourne en boucle à l’intérieur de la tête : « on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs, on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs ».

Etrange : j’ai dû rêver d’omelette, ou d’œufs, ou d’œufs cassés. Je ne me souviens plus mais ce que je sais c’est qu’il va me falloir, en casser des œufs justement. En casser deux ou peut-être trois car j’ai grand faim. Une faim de loup gris.

Mais en moi-même, je ne peux m’empêcher de trouver ce dicton, cette morale plutôt quand même un peu sentencieuse. Comme si l’omelette que j’aime tant était la conséquence d’un véritable acte criminel contre les éléments qui la composent. J’entre dans la cuisine, ouvre la porte du frigo et saisissant trois magnifiques œufs frais je déclame à la cantonade : « pour me faire une omelette je vais casser trois œufs ».

Je prends le premier des œufs, je l’approche du bord du bol pour le casser et soudain j’hésite, et me dis :  « si j’essayais moi justement de faire une omelette sans casser les œufs. Après tout je n’en peux plus de toutes ces morales déguisées derrière des dictons populaires. »

Je me saisis des deux autres œufs et les pose délicatement avec le troisième au fond de mon bol, je prends un fouet et je commence à battre consciencieusement mes trois œufs. « On ne fait pas d’omelette sans casser les œufs, on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs ! »

Ça tourne en boucle dans ma tête. Je remue, ça remue et ça me remue. Mais les œufs résistent, ils ont la coquille dure, ils roulent, ils s’entrechoquent. Rien ne se passe. Mon envie d’omelette est toujours là. J’accélère le mouvement et d’un coup d’un seul les trois œufs se brisent.

Me voici tout bête devant mon bol à ânonner : « ça c’est une bonne nouvelle : pour faire une omelette il faut casser les œufs »

Poèmes de jeunesse :  » à toi.. » deuxième partie

Et voici la deuxième partie de ce vieux poème de jeunesse republié il y a un an

Poèmes de jeunesse : « à toi » première partie

Un très vieux poème de jeunesse découvert dans mes archives il y a un an, je l’avais publié en deux parties, en voici la première…

La ronde des bonnes nouvelles : 4

J’aurais aimé, au moins aujourd’hui deviser, enfin, sur une vraie bonne nouvelle : celle qui m’aurait annoncé la défaite de Donal Trump. Et bien non je suis encore obligé de me rabattre sur mes rêves, ou fantasmes, sait-on jamais…

Il y a un loup sur mon terrain…

Ah je m’en souviendrai du 4 novembre…Comme tous les matins, j’ouvre en grand la fenêtre de ma chambre. Il fait frais et j’aime cette sensation après une nuit toujours un peu agitée. La lumière me réveille et l’air vif me fouette. Au milieu de la pelouse, assis, le dos à la fenêtre : un loup. Un grand loup gris. Je sais que c’est un loup, ses oreilles pointues ne trompent pas. Il est assis et regarde droit devant lui, enfin me semble-t-il. Je me racle la gorge discrètement. Il se retourne, lève la tête et me regarde… Oui je le confirme, définitivement, c’est un loup : un grand loup même.

Il me regarde. Je le regarde. On se regarde.

Et comment dire, je ne me pose aucune question… C’est simple, il y a un loup sur mon terrain et ça ne me gêne pas ; au contraire…Comment a-t-il pu entrer ? Je l’ignore. Qui est -il, d’où vient-il ? Cela ne m’intéresse pas. Ce que je vois, ce que je sais, ce que je sens même, c’est qu’on va bien s’entendre tous les deux. Il m’attend, j’en suis sûr. Quand il a tourné la tête pour me regarder, il n’était même pas étonné, ni effrayé et encore moins effrayant. Je referme la fenêtre, je m’habille, avec un sourire d’enfant qui ne me quitte pas. Je bois un café en vitesse, parce que je suis quand même un peu impatient et je sors…

Et au moment où je ferme la porte, je crie un peu fort (il faut quand même que  les endormis profitent de ma joie)  : « je sors, je vais donner à manger au loup ! »

Vivent les livres…

Un an après je publie à nouveau cet hommage aux livres…

Mes Everest, Charles Cros : Inscription

Mon âme est comme un ciel sans bornes ;
Elle a des immensités mornes
Et d’innombrables soleils clairs ;
Aussi, malgré le mal, ma vie
De tant de diamants ravie
Se mire au ruisseau de mes vers.

Je dirai donc en ces paroles
Mes visions qu’on croyait folles,
Ma réponse aux mondes lointains
Qui nous adressaient leurs messages,
Eclairs incompris de nos sages
Et qui,lassés,se sont éteints.

Dans ma recherche coutumière
Tous les secrets de la lumière,
Tous les mystères du cerveau,
J’ai tout fouillé, j’ai su tout dire,
Faire pleurer et faire rire
Et montrer le monde nouveau.

J’ai voulu que les tons, la grâce,
Tout ce que reflète une glace,
L’ivresse d’un bal d’opéra,
Les soirs de rubis, l’ombre verte
Se fixent sur la plaque inerte.
Je l’ai voulu, cela sera.

Comme les traits dans les camées
J’ai voulu que les voix aimées
Soient un bien, qu’on garde à jamais,
Et puissent répéter le rêve
Musical de l’heure trop brève ;
Le temps veut fuir, je le soumets.

Et les hommes, sans ironie,
Diront que j’avais du génie
Et, dans les siècles apaisés,
Les femmes diront que mes lèvres,
Malgré les luttes et les fièvres,
Savaient les suprêmes baisers.

La ronde des bonnes nouvelles : 3

Une disparition attendue…

Ce matin le réveil est un peu difficile. Il faut dire que rares sont les nuits calmes et sereines sans tous ces mauvais rêves que pour se protéger on répugne à appeler cauchemars. Le réveil est un véritable supplice. Je me traîne jusqu’à la cuisine tout en marmonnant : « s’il faisait beau, au moins je pourrais prendre mon café dehors ». Mais bien sûr il pleut, nous sommes le trois novembre, comment peut-il en être autrement ? Et en plus pour couronner le tout, c’est mardi. Un mardi de novembre. Je marmonne : il faudrait que je me bouge…

J’allume la radio avec le petit espoir d’entendre quelque chose d’engageant, d’encourageant : une bonne nouvelle quoi ?

J’appuie sur le bouton. Grésillement. Et puis une info : un flash info comme on le dit. Et c’est vrai qu’en guise de flash on ne peut faire mieux. Je dois le dire : j’ai sursauté et me suis cru sur la station qui passe en boucle toute la journée les mêmes sketches. Je vérifie. Non pas d’erreur je suis bien sur France Imper.

« … Sur recommandation du tribunal académique et après consultation du conseil insurrectionnel, le gouvernement a décidé de présenter demain mercredi un projet de loi à l’assemblée, portant modification du calendrier, avec pour principale réforme, l’élimination pure et simple du mardi… »

Eliminé le mardi : disparu, envolé… Je n’écoute pas les commentaires qui suivent cette annonce avec notamment un premier débat opposant les défenseurs du mardis aux avocats de tous les autres jours et particulièrement celui du dimanche dont on dit qu’il a usé de toutes ses relations pour préserver ce jour sacré qui semblait lui aussi être condamné…

Et voici que je me redresse, que je bombe presque le torse de satisfaction : quel bonheur de savoir qu’on est en train de peut-être vivre son dernier mardi de novembre…

Ouessant s’éloigne,

Il y a un an, je rentrais d’Ouessant

Mes Everest, Arthur Rimbaud…

Sensation

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

La ronde des bonnes nouvelles…

Instauration d’une journée nationale sans râler

En ouvrant mon journal ce matin dont, au passage, la qualité du papier se dégrade de plus en plus, ce qui a pour conséquence de noircir les doigts, j’ai malencontreusement renversé ma tasse de café.

La journée commence vraiment mal, ai-je failli dire…Non, en fait, oui je l’avoue je l’ai dit !

Et ce d’autant plus qu’il n’y avait plus de lait, que le pain était sec, que le chat miaulait sans raisons apparentes, que la chaudière ne voulait pas démarrer, qu’évidemment il pleuvait et que j’avais perdu mon parapluie et égaré les clés de ma voiture. Voiture qui ne démarrera certainement pas lorsque j’aurai retrouvé les clés si j’en crois le texto laissé par le voisin : « vous avez laissé vos phares allumés ». Texto que je ne découvre que maintenant étant donné que je ne savais plus où était mon portable. Bref il me semble que toutes les conditions sont quand même réunies pour que je m’autorise, un tout petit peu, à râler.

Et me voici donc à feuilleter mon journal imbibé de café froid (oui mon micro-onde est en panne et du fait de la panne de la chaudière je n’ai pas d’eau chaude et comme hier en voulant réparer une vieille lampe de chevet j’ai fait un mauvais branchement j’ai provoqué un court-circuit et grillé la cafetière). Bref je feuillette et que lis-je en gros caractères gras ? 

« Le 2 novembre devient la journée nationale sans râler ». La décision a été prise à la suite d’une pétition adressée au président de la république par un florilège de professions victimes régulières des râleurs. Il s’agit notamment des professeurs, des garagistes, des plombiers, des facteurs, des météorologues j’en passe et bien d’autres…

Et comment dire, j’ai terminé la lecture de mon journal en me disant : « oh après tout, il n’y a pas de quoi râler… »

Mes Everest : Albert Camus : la peste…

C’est pourquoi encore cette épidémie ne m’apprend rien, sinon qu’il faut la combattre à vos côtés. Je sais de science certaine (oui, Rieux, je sais tout de la vie, vous le voyez bien) que chacun la porte en soi, la peste, parce que personne, non, personne au monde n’en est indemne. Et qu’il faut se surveiller sans arrêt pour ne pas être amené, dans une minute de distraction, à respirer dans la figure d’un autre et à lui coller l’infection. Ce qui est naturel, c’est le microbe. Le reste, la santé, l’intégrité, la pureté, si vous voulez, c’est un effet de la volonté et d’une volonté qui ne doit jamais s’arrêter. L’honnête homme, celui qui n’infecte presque personne, c’est celui qui a le moins de distractions possible. Et il en faut de la volonté et de la tension pour ne jamais être distrait ! Oui, Rieux, c’est bien fatigant d’être un pestiféré. Mais c’est encore plus fatigant de ne pas vouloir l’être. C’est pour cela que tout le monde se montre fatigué, puisque tout le monde, aujourd’hui, se trouve un peu pestiféré. Mais c’est pour cela que quelques-uns, qui veulent cesser de l’être, connaissent une extrémité de fatigue dont rien ne les délivrera plus que la mort.

D’ici là, je sais que je ne vaux plus rien pour ce monde lui-même et qu’à partir du moment où j’ai renoncé à tuer, je me suis condamné à un exil définitif. Ce sont les autres qui feront l’histoire. Je sais aussi que je ne puis apparemment juger ces autres. Il y a une qualité qui me manque pour faire un meurtrier raisonnable. Ce n’est donc pas une supériorité. Mais maintenant, je consens à être ce que je suis, j’ai appris la modestie. Je dis seulement qu’il y a sur cette terre des fléaux et des victimes et qu’il faut, autant qu’il est possible, refuser d’être avec le fléau. Cela vous paraîtra peut-être un peu simple, et je ne sais si cela est simple, mais je sais que cela est vrai. J’ai entendu tant de raisonnements qui ont failli me tourner la tête, et qui ont tourné suffisamment d’autres têtes pour les faire consentir à l’assassinat, que j’ai compris que tout le malheur des hommes venait de ce qu’ils ne tenaient pas un langage clair. J’ai pris alors le parti de parler et d’agir clairement, pour me mettre sur le bon chemin. Par conséquent, je dis qu’il y a les fléaux et les victimes, et rien de plus. Si, disant cela, je deviens fléau moi-même, du moins, je n’y suis pas consentant. J’essaie d’être un meurtrier innocent. Vous voyez que ce n’est pas une grande ambition.

Tempête est là…

C’était il y a un an, à Ouessant…

La ronde des bonnes nouvelles : « on a appelé un chat, un chat »…

Ce matin à la une de mon journal rêvé des bonnes nouvelles :

Contre toute attente et alors que sur tous les plateaux de télévision, ont été invités les plus grand spécialistes, locaux, régionaux et nationaux en matière de zoologie, de sociologie animale, de psychologie féline, tout le monde, sans exception, après avoir observé attentivement, la photographie présentée à la une de cet article a affirmé – certes après quelques réflexions profondes (mais silencieuses) – : « oui il s’agit bien d’un chat, nous vous le confirmons sans ambiguïté ! »  Il faut bien l’appeler chat, car c’est un chat !  

Bien sur quelques journalistes friands de polémiques ont bien tenté d’introduire le doute.

« Oui, admettons qu’il s’agisse d’un chat, mais ne pensez-vous pas que votre rapidité inhabituelle à désigner comme chat, cet animal ne soit de nature à stigmatiser cet animal en l’enfermant dans une catégorie animalière qui disons-le, est aussi constitué d’éléments perturbants et perturbateurs.

Ce à quoi les spécialistes, sans se concerter, répondirent tous en chœur qu’il n’était quand même pas compliqué d’appeler chat, un chat…

Dernière rime de l’été…

C’était il y a un an, j’étais à Ouessant…

Avatar de Eric NedelecLes mots d'Eric

Oubliée herbe folle,

Disparu buisson rebelle.

Seul, isolé,

Dans un frisson salé

Tes pas étonnés

Épousent belle lande

Au vert si tendre.

Avance,

C’est si doux.

Écoute ce silence

Qui imite le vent.

Regarde,

Derrière l’horizon fantôme,

Une pâle lueur nous sourit.

Dernière rime de l’été,

Offerte à l’automne qui jaillit

1er novembre

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La ronde des bonnes nouvelles…

Les mauvaises nouvelles, il y en a trop, ou ce ne sont qu’elles qu’on entend, qu’on retient, qu’on partage. Je vais donc essayer , tous les jours, autant que possible de trouver une bonne nouvelle, de la raconter, et si je n’en trouve pas, je l’inventerai, je la rêverai et je la partagerai. Pour commencer voici la ronde des bonnes nouvelles …

Lorsqu’une bonne nouvelle tu entendras,

Toujours tu la dégusteras.

En bouche tu la garderas.  

Les yeux tu fermeras.

Et alors seulement tu en parleras,

Aux autres tu diras :

Oh qu’elle était bonne cette nouvelle !

Elle pépillait,

Elle papillait,

Elle pétillait.

C’était une sacré bonne nouvelle !

Je vous la conseille.

Et surtout ne me demandez pas de commenter,  

Je l’ai déjà avalée,  

Et n’ai aucune envie de la recracher.

Par contre, oui,

Je peux vous le dire ;

Il existe bien un lieu

Où vous pourrez trouver

Des douces, des belles,

Des sucrées, des salées, des sacrées

Bonnes nouvelles…  

Nuit moite a tiré le rideau…

Je republie un texte que j’avais mis en ligne, en mars dernier . Mon état est un peu le même aujourd’hui…

Avatar de Eric NedelecLes mots d'Eric

Homme en presque pleurs

Il est l’heure,

Il est tôt…

Ta bouche est sèche

Du silence d’une nuit agitée.

Le feu de la peur

Dévore les mots.

«Ouvre les yeux,

Homme qui tremble.»

Derrière la vitre,

Nuit moite a tiré le rideau.

Dans les coulisses de ses rêves,

Un pli de ciel brille.

Je le vois,

Il est pour moi.

Je le vois,

Il est à toi.

Voir l’article original

Mes Everest : Victor Hugo : « cauchemar »

Oui c’est un cauchemar que nous vivons…

Chat huant devant les ruines du château de Vianden…

Sur mon sein haletant, sur ma tête inclinée,
Ecoute, cette nuit il est venu s’asseoir;
Posant sa main de plomb sur mon âme enchaînée,
Dans l’ombre il la montrait, comme une fleur fanée,
Aux spectres qui naissent le soir.

Ce monstre aux éléments prend vingt formes nouvelles,
Tantôt d’une eau dormante il lève son front bleu;
Tantôt son rire éclate en rouges étincelles;
Deux éclairs sont ses yeux, deux flammes sont ses ailes,
Il vole sur un lac de feu!

Comme d’impurs miroirs, des ténèbres mouvantes
Répètent son image en cercle autour de lui;
Son front confus se perd dans des vapeurs vivantes;
Il remplit le sommeil de vagues épouvantes,
Et laisse à l’âme un long ennui.

Vierge! ton doux repos n’a point de noir mensonge.
La nuit d’un pas léger court sur ton front vermeil.
Jamais jusqu’à ton coeur un rêve affreux ne plonge;
Et quand ton âme au ciel s’envole comme un songe,
Un ange garde ton sommeil!

Avril 1822

Le hareng saur… Charles Cros

Mon inspiration est en panne sèche. Oui je suis à sec. A sec comme le hareng saur de Charles Cros. Petit clin d’…

Il était un grand mur blanc – nu, nu, nu,
Contre le mur une échelle – haute, haute, haute,
Et, par terre, un hareng saur – sec, sec, sec.

Il vient, tenant dans ses mains – sales, sales, sales,
Un marteau lourd, un grand clou – pointu, pointu, pointu,
Un peloton de ficelle – gros, gros, gros.

Alors il monte à l’échelle – haute, haute, haute,
Et plante le clou pointu – toc, toc, toc,
Tout en haut du grand mur blanc – nu, nu, nu.

Il laisse aller le marteau – qui tombe, qui tombe, qui tombe,
Attache au clou la ficelle – longue, longue, longue,
Et, au bout, le hareng saur – sec, sec, sec.

Il redescend de l’échelle – haute, haute, haute,
L’emporte avec le marteau – lourd, lourd, lourd,
Et puis, il s’en va ailleurs – loin, loin, loin.

Et, depuis, le hareng saur – sec, sec, sec,
Au bout de cette ficelle – longue, longue, longue,
Très lentement se balance – toujours, toujours, toujours.

J’ai composé cette histoire – simple, simple, simple,
Pour mettre en fureur les gens – graves, graves, graves,
Et amuser les enfants – petits, petits, petits.

La mer est au bout…

Dans le wagon, il trouve une place contre la vitre. C’est ce qu’il aime, voyager contre la vitre. Poser son front, un peu de côté, sentir le contact humide et la vibration finit par entrer en lui.

Dans la rangée où il est installé, il n’y a qu’un couple. Ils se regardent si fort qu’on entend presque ce qu’ils se voudraient se dire s’il n’était pas là, à s’emplir du dehors qui avale les solitudes ferroviaires.

Beaucoup de champs. Immenses. C’est du maïs. Il n’aime pas le maïs, ni dans les champs, ni dans l’assiette. Aujourd’hui ce n’est pas important. Rien n’est important. A cette vitesse, avec la buée formée sur la vitre, une vague le prépare à la mer. Il plisse les yeux, à presque les fermer, ressent une ondulation ; elle le traverse. La mer est au bout.  Il y va. Il va la voir. Il va savoir si elle est comme dans ses rêves, comme celle qui lui entre dans la tête, tous les soirs, quand il est seul et tourne les pages de ces livres qui racontent des aventures de solitaires qui un jour, comme lui, sont partis.

La mer est au bout, il l’entend, là contre les tempes qui vibrent. Il ferme les yeux. Il est bien.

Trop tôt, novembre !

Oh non

Il est trop tôt novembre pressé

Remballe tes épaisses brumes

Recule je t’en prie

Là, oui encore un peu

Un pas ou deux

Ne te retourne pas

Et ne t’inquiète pas

Je te l’assure

On se retrouvera

Quelques mardis en novembre, suite et FIN…

Voici donc les dernières lignes de ce premier roman, dont le premier jet fut écrit il y a quarante et un an, retravaillé il y a trente ans…Ce manuscrit à l’époque envoyé à Grasset m’avait permis d’être repéré, j’ai écrit d’autres romans depuis, tous non publiés. Vos commentaires m’ont touché et je vous en remercie. Je travaille en ce moment sur d’autres projets, peut-être aurais je l’occasion d’en publier quelques extraits dans quelques temps…

J’étais assis dans le tram, celui qui remonte la grande rue. Le revolver que je me suis procuré quelques heures avant de rencontrer cette peut-être Brigitte me frotte le pli de l’aine. Il faut dire que le canon est plus long que je ne l’aurais imaginé, et puis je l’ai bien enfoncé dans mon jean, sous mon blouson. Je n’imaginais pas aller quelque part. J’étais assis dans le tram.            

Et puis tout avait commencé un même jour, au même endroit. Je revenais vers cette après midi moite d’un automne d’il y a deux ans. Mais aujourd’hui, le tram n’est pas le même, la grande rue est différente. Aujourd’hui, je suis dans ses entrailles, je l’accompagne dans son entreprise de destruction.                                         

Les passagers sont nombreux, mais ils ne forment pas ce bloc compact qui empêche de les distinguer chacun. Lorsque je me suis levé, personne n’a réagi. Bien sûr, je ne suis encore qu’un autre. Puis j’ai sorti mon arme, calmement, et j’ai tiré, plusieurs fois.

Il y a eu des cris, des pleurs, et puis ils se sont jetés sur moi. Ils ne veulent pas que je m’échappe.                                               

Mais moi, de toute façon, je ne veux pas partir…

« Je vis comme je peux dans ce pays malheureux »

Un texte qui ne me quitte jamais, que je publie, republie, et en ce moment je pourrais le faire tous les jours…

Quelques mardis en novembre, suite…

Des semaines se sont empilées tout autour de moi. A chacune d’elles passée, c’est une pierre qui se rajoute au mur qui m’entoure. Je ne suis plus qu’un symptôme de vie. Je me contente de subir les enchaînements biologiques d’une existence en sursis permanent.

       J’attends. J’attends qu’il se produise quelque chose. Ce soir j’ai réussi à parler, ou tout au moins à laisser échapper quelques sons en direction d’une fille qui aurait peut‑être pu s’appeler Brigitte. Après un parcours de circonstances anecdotiques, nous nous sommes retrouvés dans l’intimité d’une pièce rendant son office de chambre du mieux qu’elle pouvait. La conversation devient de plus en plus une entreprise de destruction du mur mitoyen qui nous séparait encore. A chaque mot qui sortait s’en rajoutait un autre qui le poussait vers une espèce de silothèque ou nous engrangions faux souvenirs et avenirs prémédités.         

        Le temps filait, tout doucement, et le moment venait où les mots ne suffiraient plus à remplir les creux de nos silences. Puis tout naturellement, elle est venue s’inscrire sur le tableau noir de mon attente et j’ai refermé les bras sur cette bouée qu’elle essayait de me lancer. Son corps était magnifique, et ses imperfections lui donnaient une coloration particulière que nuls artifices industriels ne seraient parvenus à lui offrir. J’éprouvais au cours de cette nuit des plaisirs intenses, des plaisirs violents. Ils étaient comme l’aboutissement, comme la conclusion, le point final d’une histoire un peu difficile, qu’on a pris plaisir à lire, mais qu’on est satisfait de laisser.

       C’est le lendemain, au jour, quand tout le monde s’est éveillé, quand nous nous sommes nettoyés de tous les fantômes de la nuit que j’ai vu que ce jour serait le dernier. La personne que j’avais admise entre les parenthèses de mon angoisse, avait dans sa silhouette générale, dans le demi-sourire béat qui l’habitait le reflet involontaire d’une sensation qui m’obsédait. La chambre était maintenant lumineuse et tout ce qui n’était dans la nuit que soupçons devenait désormais emblème de façade. Chaque décoration était le résultat d’une longue et mûre réflexion à propos de l’inutilité de l’œil dans le choix du beau. Tout respirait la répétition d’une histoire qu’on croit merveilleuse parce qu’elle entraîne au- delà du lexique habituel. Et surtout il y avait cette odeur, cette odeur humaine. Un par un, j’enfilais mes vêtements et aucun son ne sortait de ma bouche. Le corps que j’étreignais cette nuit avait entamé une série de mouvements sous les draps. Les formes qui se devinaient étaient toujours aussi agréables, mais elles appartenaient déjà à une autre histoire. Quand elle m’a demandé si on se reverrait, je me suis contenté de lui sourire, gentiment, mais toujours sans rien pouvoir lui dire.

       Quand je suis sorti, j’étais presque apaisé. Non pas satisfait, je ne savais depuis longtemps ce que cela voulait dire, mais apaisé. Simplement. J’étais arrivé à ce point où la douleur, la lassitude et la haine en conjuguant leurs efforts s’étaient transformés en une espèce de béatitude moyenne.

       Plus rien ne pouvait m’arriver. Je sentais bien que le jour était venu, le seul jour, le dernier jour.

Quelques mardis en novembre, suite…

DCIM107GOPRO

Depuis quelques jours, tout s’accélère. Je sens bien que la mort est entrée en moi par une porte dérobée que j’ai toujours eu l’idée de laisser entrouverte. Je la sens bien qui rôde, mais je ne sais pas encore ce qu’elle est venue faire. Je ne sais pas encore qui de nous deux est le maître. Je ne vois plus, je ne pense plus qu’en noir et blanc. Depuis ce mardi où Héléna a été exécuté toutes les couleurs ont revêtu leur tenue de deuil.

       Tout s’accélère, je ne vois plus personne, nulle part. Je n’ai plus parlé à personne depuis plusieurs jours, j’ai oublié le sens des mots.

       Ce n’est plus un malaise qui est en moi, c’est moi qui ai pénétré en lui. Je l’ai pénétré avec fureur, avec douleur. Je suis entré en lui par les chemins de la haine. Je suis en lui, jusqu’à l’écœurement, jusqu’à l’aboutissement. Tout cet univers de choses qui m’entourent et m’attendent ne me produit pas plus d’effets que la vision d’un amoncellement hétéroclite d’objets inanimés et sans importance. Quand j’erre dans ce monde en putréfaction, j’ai la nette impression que tous mes sens se sont regroupés en un seul. C’est une sensation, une oppression plus qu’un sens, et il est si nouveau qu’au début il désoriente, il déséquilibre, il inquiète. Lorsqu’il naît, il est tout d’abord comme une boule de coton au creux du ventre. Puis il se diffuse dans tout le corps, il envahit tous les autres centres de perception, et peu à peu, je ne suis plus qu’une déchirure, qu’un trou dans ce qui entoure tous les autres.

       Le temps ne s’écoule plus pour moi, il s’agite par vagues successives au fur et à mesure que je me rapproche du bout. Je n’espère plus rien dans ce qu’il me reste de chemin à parcourir. J’ai abandonné mon statut de vivant, je n’en suis même plus l’apparence. Même si demain existe dans l’ascension vers la décomposition totale, je me suis définitivement arrêté. Je me suis arrêté à hier, à un seul hier, un hier que je ne partagerai plus jamais avec personne. Mon hier à moi, je le garde bien au chaud, au creux de ce qu’il me reste de souvenirs. Mon hier, je ne le distribue pas en pâture aux langues déliées. Ce hier, c’est le seul fil qui me reste, c’est mon tombeau, c’est mon arme. C’est vous, c’est tous qui me l’avez fabriqué depuis que les Mardis de novembre ont été introduits dans mon calendrier.                       Un jour, peut-être que je reviendrai à aujourd’hui, mais il m’aura fallu couper les fils. Et je ne saurais pas de quoi sont faits les lendemains.

Poèmes de jeunesse…

Ecrit en novembre 1980 et publié sur mon blog, il y a juste un an. Je ne sais pas pourquoi mais aujourd’hui je trouve ce texte très fort…

Quelques mardis en novembre, suite…

Celui qui me l’a prise, je ne veux pas le connaître. Il a eu beaucoup de chance, il n’a eu que des blessures légères. Cet accident, Héléna, ne seront bientôt plus pour lui qu’un souvenir de calendrier. Je ne veux pas le connaître et encore moins le voir. Je ne veux pas gaspiller quelques secondes de ma douleur à contempler un visage déjà rencontré des milliers de fois. A chaque coin de rue, à chaque coin de foire, à chaque coin de laideur. Je ne veux pas le voir exister, je veux qu’il reste comme une hypothèse que je ne pourrai jamais vérifier.

       Il est tard. Cela fait six jours que je ne suis plus qu’un reflet. Je suis dans un tram, l’un des derniers, celui où les solitudes s’entrechoquent. Ils étaient deux à regarder cette fille que je n’avais même pas voulu remarquer. Ils étaient le cœur au garde à vous face à une odeur d’alcool national. Ils étaient deux à l’observer comme s’il s’agissait d’un de leurs vulgaires défilés de majorettes. Ils ne voulaient pas la violer bien sûr, ils voulaient simplement l’inclure dans leur collection. Ils la tâtent et la tutoient du regard. Je ne supporte pas leurs yeux, ce sont les mêmes qui auraient pu salir Héléna. Les Héléna du monde entier. Leurs yeux, c’étaient de ceux qui pourrissent la moindre parcelle de printemps. C’est à ce moment précis que je me suis levé, et me suis mis à crier, à hurler, comme jamais je ne l’avais fait. J’ai hurlé, longtemps. Je ne peux pas dire dans quel registre je pourrais classer ce hurlement. Mais ce que je sais c’est qu’il était long, terrible, effrayant, douloureux. Ce que je sais c’est qu’il m’a empli d’une vibration qui ne m’a pas quitté depuis. J’ai hurlé pour moi, pour elle, pour les autres. J’ai hurlé pour Héléna. J’ai senti tout mon corps hurler. Je l’ai senti qui n’en pouvait plus d’assister à cette nouvelle mise à mort. J’ai senti mon ventre plus noué que celui d’un orphelin du premier matin. Mon corps n’est plus qu’un miroir, un miroir dans lequel Héléna est encore en train de mourir une nouvelle fois. Comme dans un cauchemar, je me suis levé. Pas un son civilisé ne parvient à sortir de mon trop plein de haine. Je n’étais plus qu’un corps, un corps désespéré, tout entier voué aux cris. J’étais devenu un simple corps torturé, une ombre indescriptible, l’ombre d’Héléna.

       Je leur ai vomi dessus, tout en les frappant. Ils se sont crus alors obligés de rajouter au drame se jouant depuis des siècles des injures si usées qu’on a l’impression qu’ils étaient eux‑mêmes inscrits en petites notes supplémentaires en bas de page de la liste des montreurs de virilité. Ce n’étaient plus mes poings qui les frappaient, c’étaient eux qui s’y écrasaient avec force, avec conviction même. Je ne comprends pas pourquoi ils sont partis si vite, peut‑être pour ne pas être obligés de comprendre le rôle qu’ils jouent dans cette pièce. Leur victime ne comprend pas non plus. Elle doit avoir l’habitude de ce genre d’attitude et me regarde comme si j’étais quelqu’un d’autre. Ses yeux auraient pu me dire merci, mais elle s’est contentée d’un : « fallait pas vous mettre dans un état pareil pour si peu ! « Je ne sais plus si je pleurais lorsqu’elle m’a dit cela. Je sais seule ment que je suis parti en courant.

Poèmes de jeunesse :

L’inspiration ne vient, alors je relie de mes vieux textes et trouve que quelques -uns d’entre eux sont en phase avec l’humeur du moment, la mienne et celle du monde qui m’entoure

Quelques mardis en novembre, suite…

Je suis retourné chez mes parents pour quelques jours. Je voulais éprouver ma souffrance dans un autre lieu que celui de la solitude. Tout était difficile à supporter, ils auraient tant voulu savoir ce que je ne pouvais à peine imaginer. Ils voulaient m’aider, ils voulaient me remettre sur les rails, me refaire une santé, m’aider à retrouver le moral… Mais moi, je ne les écoutais même plus, je ne les entendais pas.

       De toute façon, depuis quelques jours, je n’entendais plus rien, ni personne. Le seul son qui accompagnait mes silences était celui produit par les battements de mon cœur qui se répercutaient très nettement dans le vide de mon crâne.

       C’est samedi soir. Je suis retourné dans le bar où j’avais passé ma dernière soirée avec Rémi. Rien n’a changé. Dés que je suis entré, l’odeur un peu particulière m’a frappé en plein souvenir. C’est une odeur indéfinissable parce que constituée de multiples mélanges. Mais on ne l’oublie pas, elle s’incruste, elle s’installe secrètement dans un coin tranquille de notre mémoire et à la première occasion, elle réapparaît. Les personnages ne sont pas les mêmes, mais les visages sont identiques. Je suis seul à ma table, comme beaucoup, et je sens les regards des autres qui s’efforcent de s’approprier quelques particules de ma souffrance. Je bois et je pleure. De tous ces liquides qui m’inondent je m’entoure avec délice. La bière que je bois, un peu aigre, un peu amère, rime bien avec ma grisaille intérieure. Elle me pénètre calmement, et imperceptiblement me conduit aux limites de ce que je crois être le bout. Ma douleur est de plus en plus vraie, de plus en plus formée. Elle se répand, s’insinue dans tout ce qui subsiste aux quatre coins de ce monde visqueux. Elle se heurte aux sons métalliques d’une musique de fond et me revient aux oreilles imprégnée de mélodies plaintives. Elle se heurte aux couleurs mauves des tentures et me revient par plaques noirâtres et jaunâtres. Elle se heurte à leurs regards vides et me revient encombrée de questions sans réponses.

       Je passe encore quelques minutes à boire et à tirer de mon cerveau les dernières images nettes qu’il peut produire. Je ne sais même plus ce que je cherche au fond de ma mémoire. Lorsque je me lève pour sortir, je sens qu’il y a du Rémi dans ce geste banal. Je sens que je ne reviendrais plus dans ce lieu.                                                     

        Je marche dans la ville endormie, dans la ville fantôme. Je marche et je ne sais plus si j’entre dans la ville ou si c’est elle qui me pénètre. Je suis dans la ville, elle est en moi. Nous sommes un et nous nous livrons une bataille sans merci. C’est une bataille de deux corps déchirés, de deux corps dont la cervelle est tiraillée de tous les côtés. Je la sens qui vibre à chacun de mes pas, je me sens vibrer à chacune de ses secousses. Je la sens qui respire, qui s’excuse de sa noirceur. Je la vois qui essaie de briller, je la vois qui tend l’échine pour que ressorte l’éclat vertébral de ses deux rails centraux. Elle pourrait être fière, rassurée par la présence géométrique de ces bouts de métal. Et pourtant ils lui font comme une cicatrice qui ne cesse de se rouvrir.

       La nuit est belle. Elle m’accueille dans sa fraîcheur comme elle accueille la ville dans son humidité. Mon cœur bat très fort, comme si j’avais raté une correspondance importante, une correspondance pour une ville où même quand il pleut les gens peuvent sourire.

Larmes…

Il ne reste plus une larme dans l’encre de ma plume

Plus une larme pour adoucir ma colère

Hier soir un homme est mort

Hier soir un prof est mort

Il est tombé sur le champ d’horreurs

Sous la lame de cette guillotine du pauvre

Que tant de silences complices

Ont aiguisé jusqu’à son supplice

Hommage aux enseignants…

Je n’oublie pas que j’ai commencé mon parcours professionnel comme instituteur. Je n’oublie pas non plus qu’il fut un temps, malheureusement de plus en plus lointain où toute la gauche laïque était unie pour combattre les obscurantismes et notamment le pire d’entre eux l’obscurantisme religieux.

En hommage à ce combattant de la république je publie un extrait de la lettre adressée aux instituteurs par Jean Jaurès dans la Dépêche du 15 janvier 1888

Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire et à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de toutes nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fierté unie à la tendresse. Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct, et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort.
Eh quoi ! Tout cela à des enfants ! — Oui, tout cela, si vous ne voulez pas fabriquer simplement des machines à épeler. Je sais quelles sont les difficultés de la tâche. Vous gardez vos écoliers peu d’années et ils ne sont point toujours assidus, surtout à la campagne. Ils oublient l’été le peu qu’ils ont appris l’hiver. Ils font souvent, au sortir de l’école, des rechutes profondes d’ignorance et de paresse d’esprit, et je plaindrais ceux d’entre vous qui ont pour l’éducation des enfants du peuple une grande ambition, si cette grande ambition ne supposait un grand courage.

Quelques mardis en novembre, suite…

Héléna, notre rêve est fini. Il était si beau. Ce matin la grande rue n’en finit plus de s’étirer. Tu ne la traverseras plus. Un autre t’a effacé. Il ne te voulait plus comme je t’aimais. Il te voulait facile et sans questions, un sourire à chaque retour. Il te voulait pour être un couple, pour dire aux autres « regardez-moi, je suis un homme, elle est à moi ».

       Quand t’es partie je savais que tu oublierais notre ville. Je savais que tu n’en voudrais plus, je savais que quand tu reviendrais t’aurai la nostalgie de cet ailleurs qu’on voit sur les photos glacées des magazines de salle d’attente. Je savais que t’aimerai le soleil. Ce soleil qui brille tout le temps, et si fort, qu’il en oublie de laisser une chance à toutes les couleurs. Je savais que tu oublierais qu’il y a du bleu dans le gris quand on sait le supporter.

       Moi, je t’ai rêvé avec application. Chaque soir, chaque moment où le temps flotte, où il hésite entre le présent et le passé, je t’ai rêvé. J’y ai mis toutes mes forces, j’ai rassemblé tous mes souvenirs de toi, de nos premières rencontres et j’en ai fait de multiples paquets à déguster les yeux fermés sans modération. Je t’ai rêvé si fort, si vrai que je ne savais plus si je dormais. J’étais bien à te faire vivre, à te faire rire à te fabriquer des souvenirs que je suis le seul à connaître. Et quand vient le matin, quand vient la fin, je me souviens de toi, de toi, de ton corps qui vibre quand on l’effleure au creux du sommeil.

       Héléna notre rêve n’était pas terminé. Tu m’as réveillé, tu n’as plus voulu que je t’invente d’autres couleurs. Tu n’as plus voulu que je t’écrive des mots que je suis le seul à trouver beau. Et pourtant tu m’aimais, je le sais, je le veux. Tu faisais des efforts pour ne pas me le dire. J’entends encore tes pas mouillés quand tu sors de sous la douche. T’es fraîche et ta peau est tendue. Le bout de tes seins est dur comme un noyau de cerise. Je t’aimais Héléna, je t’aimais nue au milieu de la pièce à attendre d’avoir froid pour que je te serre, pour que je parle à ta peau, à tes seins, tes cuisses et ta bouche qui espère la rencontre. J’aimais ton désir d’abord discret comme une brise qui se lève, léger, insignifiant, juste pour dire qu’il arrive et puis le vent qui grossit, qui gonfle, le vent qu’on entend, qu’on touche qu’on sent.

       Souviens-toi Héléna, comme j’avais mal quand tu m’ignorais, quand tu me transformais en élément du décor. J’avais mal et je te le disais. Je te montrais l’endroit de ma souffrance, là, juste au-dessous du sternum, comme un morceau avalé de travers. Et toi tu haussais les épaules, parce que ce n’était pas normal. Je n’aurai pas dû crier, je n’aurai pas dû pleurer. Tu voulais plus d’un homme qui gémit, tu voulais quelqu’un qui ait de la poigne, de l’autorité sur ses propres sentiments.

       Aujourd’hui, tu es partie Héléna, tu es partie, et moi je reste seul dans cette ville qui t’a prise et me laisse subsister…  Mon corps est de bois, il est étendu, irrémédiablement. Je me sens si lourd, si creux, si terne, si triste. Dehors des gens bougent, ils se déplacent vers d’autres, qui les attendent ou qui les espèrent. Ils parlent, de la vie, de leur vie.

       Héléna, je ne souffre plus, je suis calme. Tout est devenu si clair pour moi, tout est si achevé. L’angoisse a disparu, elle a fondu. La haine s’est incrustée.  Fondamentale. Elle s’est cristallisée dans le prolongement douloureux de ton départ définitif.

       Le malaise n’existe plus, il n’a jamais existé, et n’existera jamais. Le malaise n’existe plus, il est moi, et plane au-dessus des autres pour encore quelque temps…

Quelques mardis en novembre, suite…

Photo de John-Mark Smith sur Pexels.com

   « Héléna, il est mardi, un mardi débutant, et je t’écris parce qu’il ne peut en être autrement, parce qu’aujourd’hui il y a tant de mots qui se sont fait mal, qui se sont salis pour te faire disparaître que je vais leur donner une nouvelle chance, une dernière chance, pour te parler. Je sais maintenant que tu es partie. Je l’ai appris par hasard, quelques jours après. Mais ça n’a pas d’importance, tu es partie, et je suis là, à attendre. Je crois que vendredi la gare sera infiniment petite en l’absence de ces deux êtres qu’elle regardait se retrouver chaque semaine. Héléna, tu es partie, parce qu’on t’a poussé. Tu as terminé ton voyage sur une autoroute.

       Tu es partie, un an après Rémi. Et aujourd’hui, je suis seul, définitivement. Je n’ai plus personne à qui montrer que même les hommes pleurent. Je n’ai plus personne. Mes larmes, c’est tout ce qui me reste de toi, c’est tout ce qui me restera de toi. Je les garde précieusement, et les enferme au plus profond de ma haine. Et je les ressortirais, chaque soir, chaque jour où tu viendras m’inonder de ta présence. Je reste seul au milieu de cette foule de coupables qui ont lu leur journal du matin avant moi et ce soir pourrissent un peu plus dans leurs pantoufles en s’inoculant toutes leurs inepties nationales. Je reste seul parce qu’un des leurs, un de ceux qui font rimer le bonheur avec leur réussite commerciale a voulu te sortir de ce qu’il croyait être un trou. Je ne le connais pas ce conducteur du mardi, je ne le connais pas mais je le suppose et je l’imagine…

       Je n’en veux pas à tes parents de ne pas m’avoir prévenu. Ils ne m’aimaient pas et je le leur rendais bien, de toute façon cela n’aurait rien changé, ni pour toi, ni pour moi. Aujourd’hui, je suis seul, et mes larmes sont mon seul lien avec toi, avec ce monde dans lequel nous avions essayé d’ouvrir des parenthèses. Je ne sais pas ce que sera demain. Je ne vis pas pour demain, je ne vis pas pour aujourd’hui. Je ne vis plus, je suis le prolongement du dernier cri que tu as dû pousser. Et, comme la lumière des étoiles, qu’elles naissent ou qu’elles meurent met plusieurs années avant de nous atteindre ce cri mettra plusieurs années avant de s’éteindre. Ce cri, qui est le tien, qui est entré en moi par l’intermédiaire d’un banal coup de téléphone, ce cri, il grossit chaque seconde, il s’amplifie merveilleusement. Il puise son énergie dans les soutes de la haine et de la souffrance que je croyais avoir refermées pour plus longtemps. Ce cri, il ne pourra plus disparaître, il ne pourra que se poursuivre, se prolonger. Il faudra pour cela qu’il en fasse naître d’autres, beaucoup d’autres. Il sera alors cri de haine, de douleur ou de désespoir et peut être alors il aura terminé sa course.

       Hier je pleurais pour Rémi. Avec toi. Aujourd’hui je pleure pour toi. Seul. Je pleure et les quelques lignes qui me resteraient à t’écrire me sont de plus en plus pénibles, parce que je sais que demain tous ces mots se seront tus. Définitivement. Héléna, j’aurais tant voulu commencer un nouvel été avec toi, ici,  ailleurs peu importe,  mais avec toi… « 

Quelques mardis en novembre, suite…

Je suis allé au siège du journal local. Je leur ai demandé s’il était possible d’avoir les journaux de la semaine dernière. Ils m’ont amené un tas de papier grisâtre dans lequel je trouverais peut-être la dernière trace d’Héléna. Je ne sais même pas ce que je cherche, je ne sais même pas ce que je veux. Bien sûr, sous la rubrique des faits divers je ne trouve rien. Il ne s’agit que d’un banal accident de la circulation. En plus il a eu lieu dans une autre région. Il n’y a donc aucun intérêt à gaspiller du papier pour relater un événement qui n’aurait pu même pas m’intéresser.

       C’est en lisant la rubrique nécrologique que j’ai compris que le coup de téléphone de tout à l’heure était bien réel. « Madame et monsieur Vaudour ont l’immense douleur de vous apprendre le décès accidentel de leur fille Héléna dans sa vingt- deuxième année. Ni fleur, ni couronnes, ni condoléances. La cérémonie et l’inhumation, à la demande de la famille se dérouleront dans la plus stricte intimité »… Mes yeux ne se détachent pas de ces lignes, où quelques lettres se sont aujourd’hui arrangées pour écrire une formule de mort. J’en veux à cet alphabet parfois capable d’écrire les plus beaux mots d’amour, mais qui aujourd’hui, avec la complicité d’un papier de mauvaise qualité annonce aux citoyens cultivés qu’un des leur est parti pour toujours.

       Je n’achète jamais le journal, je ne pouvais pas être au courant. De plus, pendant la semaine, je vis avec des horaires un peu décalés. Quand les autres rentrent chez eux, moi j’en sors. Et puis le retour d’Héléna était si proche, je ne pouvais pas m’imaginer même dans mes moments les plus noirs qu’elle aussi pouvait ne plus revenir.                       

Je n’arrive plus à penser, il faudrait que j’aie du remords, il faudrait que je m’en veuille de n’avoir rien fait, de n’avoir pas su,  de n’avoir pas été là. Il faudrait que je remonte le temps jusqu’à ce mardi soir où Héléna m’a quitté par deux fois.

       Il est cinq heures, je marche. J’ai toujours le journal à la main. J’ai les dents si serrées que j’en ai les mâchoires douloureuses. Je marche, tout droit. Héléna, décédée, accidentellement. J’ai ces mots en tête, et à force de les entendre, à force de me les répéter, je ne les comprends plus, ils deviennent de simples sons qui rythment mes pas. J’accélère pour vérifier si je peux contrôler quelques-uns uns de mes muscles.

       Il est tard, je ne sais pas ce que j’ai fait de ma journée. Je ne suis pas allé au ciné‑club, je ne les ai pas prévenus. Je suis assis devant un verre de bière. Je n’ai plus aucune sensation. Je suis la sensation elle-même. Je suis une sensation, un bouquet de sensations à la recherche d’une victime. Je suis le cri qui a déjà eu lieu et qui attend d’être entendu. Je suis la souffrance qui s’excuse de ne pas être plus forte. Je suis en train de passer dans une journée placée sous le signe de la pluie, placée sous le signe du lundi. Une journée où le seul symptôme de vie tient en quelques lignes au milieu d’un mauvais journal de province.

       Il fait nuit. Partout. Je pleure sur un grand lit. J’ai vu que le journal n’était que de papier, je me suis souvenu que tout ce dont je croyais être sûr ne m’avait été annoncé que par des objets inanimés. Je voudrais que les lettres de papiers n’existent jamais, que les mots transportés dans des câbles électriques ne puissent être que fabriqués. Pourtant je sais aussi que partout des yeux se sont promenés et se promènent encore sur les mêmes lettres.  Je sais que partout il y en a d’autres qui continuent à rire, à espérer. Je sais que partout il y a des jeunes filles qui pourraient s’appeler Héléna et qu’on les attend, qu’on les attend pendant que d’autres s’efforcent de les supprimer « accidentellement » dans leurs magnifiques cercueils d’acier. Il est de plus en plus tard, et je vais t’écrire Héléna, je vais t’écrire cette lettre que tu aurais pu attendre, pour demain, pour tous les autres jours.

Quelques mardis en novembre, suite…

Photo de David Sun sur Pexels.com

Cette nuit-là, l’orage est terrible. Il fait si chaud, rien ne va plus.  Je n’arrive pas à dormir. Il faudra encore attendre demain pour la revoir. Ce matin là, une odeur de Rémi flottait en moi. J’avais tant envie de la revoir, de lui parler de cette dernière semaine que nous aurions à passer l’un sans l’autre.

       Elle n’était pas au train habituel. Je me suis dit qu’elle a peut‑être eu un contre temps, je ne laisse pas l’angoisse s’installer tout de suite et décide de me renseigner sur les horaires des prochains trains.

       J’ai passé le week‑end à attendre. Héléna n’est pas venue. Je ne sais pas quoi faire, je n’ai pas le moindre numéro où la joindre. Je me résigne à attendre le lundi pour appeler au magasin. Je me dis qu’elle essaie aussi de me joindre. Peut‑être. Elle aurait pu m’envoyer un télégramme. J’attends, je n’arrive pas à me résoudre à autre chose qu’attendre. Demain ça ira mieux, je l’entendrais au bout du fil, au bout de ce cordon qui nous relie depuis un an.

       Ici le personnel des Nouvelles Galeries embauche à huit heures. Je me dis qu’il doit en être de même là bas. A huit heures moins dix je suis déjà devant une cabine. Je connais le numéro par cœur. J’entends mon impatience au creux de l’écouteur imprégné d’une désagréable odeur de tabac froid.

       ‑ Bonjour, je voudrais parler à Héléna.

       ‑ A Héléna, monsieur ? Vous êtes sûr, vous êtes un de ses proches ?

       ‑ Je ne suis pas un de ses proches, je suis celui qu’elle aime. Je l’ai attendu tout le week‑end. J’ai envie de lui parler, s’il vous plaît, passez-la-moi. Ce ne sera pas long, je veux juste l’entendre…

       ‑ Si c’est une plaisanterie je ne la trouve pas du meilleur goût, surtout pour Héléna !

       ‑ Je ne comprends pas ce que vous me dites, je n’ai pas envie de plaisanter. C’est tout simple, je l’aime et j’ai envie de le lui dire. 

       ‑ Je crois que je commence à comprendre. Mon pauvre monsieur ! Vous n’êtes pas au courant ?

       ‑ Mais au courant de quoi !    

       ‑ Ecoutez, ce n’est pas facile à dire, mais il faudra bien que vous l’appreniez un jour ou l’autre. Héléna a eu un accident de voiture. Elle a été blessée mortellement. Mardi soir… Elle rentrait chez elle. Elle a été tuée sur le coup. C’est notre nouveau directeur qui conduisait. Il la raccompagnait chez elle. Ils avaient eu une réunion…                    

       ‑ …

       ‑ Monsieur, vous m’entendez ? Vous savez, ce n’est pas étonnant que vous n’ayez pas été prévenu. Ses parents sont venus reconnaître le corps et dés le lendemain ils l’ont fait ramener chez eux. L’enterrement a eu lieu jeudi. Je crois qu’ils ne voulaient pas que cela se sache. Ils étaient tellement abattus.

Mes Everest, Léo Ferré : la solitude…

Je suis d´un autre pays que le vôtre, d´une autre quartier, d´une autre solitude.
Je m´invente aujourd´hui des chemins de traverse. Je ne suis plus de chez vous. J´attends des mutants.
Biologiquement, je m´arrange avec l´idée que je me fais de la biologie : je pisse, j´éjacule, je pleure.
Il est de toute première instance que nous façonnions nos idées comme s´il s´agissait d´objets manufacturés.
Je suis prêt à vous procurer les moules. Mais…
La solitude…
La solitude…


Les moules sont d´une texture nouvelle, je vous avertis. Ils ont été coulés demain matin.
Si vous n´avez pas, dès ce jour, le sentiment relatif de votre durée, il est inutile de vous transmettre, il est inutile de regarder devant vous car devant c´est derrière, la nuit c´est le jour. Et…
La solitude…
La solitude…
La solitude…

Il est de toute première instance que les laveries automatiques, au coin des rues, soient aussi imperturbables que les feux d´arrêt ou de voie libre.
Les flics du détersif vous indiqueront la case où il vous sera loisible de laver ce que vous croyez être votre conscience et qui n´est qu´une dépendance de l´ordinateur neurophile qui vous sert de cerveau. Et pourtant…


La solitude…
La solitude!

Le désespoir est une forme supérieure de la critique. Pour le moment, nous l´appellerons « bonheur », les mots que vous employez n´étant plus « les mots » mais une sorte de conduit à travers lequel les analphabètes se font bonne conscience. Mais…
La solitude…
La solitude…
La solitude, la solitude, la solitude…
La solitude!

Le Code Civil, nous en parlerons plus tard. Pour le moment, je voudrais codifier l´incodifiable. Je voudrais mesurer vos danaïdes démocraties. Je voudrais m´insérer dans le vide absolu et devenir le non-dit, le non-avenu, le non-vierge par manque de lucidité.


La lucidité se tient dans mon froc!
Dans mon froc!

La ville est à l’envers…

Un texte presque d’actualité publié il y a un an que je vous propose à nouveau

Quelques mardis en novembre, suite…

Nous ne sommes pas rentrés tout de suite, nous avons marché dans les rues. Même la grande rue, d’habitude si droite, si austère s’est sentie obligée de composer avec les courbes harmonieuses que décrivait notre amour retrouvé. Nous nous sentions fous, nous nous sentions vrais, comme si nous étions les explorateurs d’un premier pays. La ville nous entourait, comme un relief involontaire. Nous la forcions à s’habituer à nous. De toutes ces avenues rectilignes, nous faisions des chemins, des rivières. Les gens qui nous croisaient, nous les épinglions à notre tableau de chasse de la tendresse. La ville avait disparu, elle était entrée dans notre déclinaison de bonheur.

       Je ne pourrais pas raconter ces deux jours. Il n’y a pas encore de mots suffisamment affranchis de leurs lourdeurs grammaticales pour mériter de figurer en bonne place dans le compte rendu de ces émotions. Lorsqu’elle est repartie à la fin de ce week‑end, j’étais heureux, j’avais hâte de me retrouver seul pour jouir égoïstement de chacun de nos souvenirs. Tout s’était enchaîné si intensément, violemment presque, que j’en étais essoufflé. J’avais besoin de tout relire, de m’imprégner plusieurs fois des plus belles pages que nous avions écrites. Je ne lui ai pas parlé de mes angoisses. Elle ne m’a pas parlé de son soleil. Nous nous sommes contentés de nous-mêmes et nous sommes aperçus que c’était déjà beaucoup.

       Pendant quelques temps nos week‑end se sont succédé comme s’ils étaient plus nombreux. Les semaines n’étaient même pas de simples parenthèses, elles n’étaient plus que les inspirations obligées que nous prenions avant notre remontée à la surface. Héléna me paraissait de plus en plus proche de moi. Je voyais en elle tout ce dont je m’étais persuadé au cours de mes brèves accalmies optimistes. Je m’efforçais de l’apprendre par cœur chaque fin de dimanche pour me la réciter au cours de mes nuits solitaires. Mais je me plaisais à oublier un peu d’elle, pour la redécouvrir avec passion à chacun de ses retours. Je lui parlais de plus en plus, avec douceur, avec lenteur. Sa personne flottait toujours en moi, comme une présence discrète et de plus en plus indispensable. Tout était si nouveau, tout était si simple.        Nous sommes presque arrivés au bout de notre parcours. Héléna pourra bientôt revenir dans la région. Elle a fait ses preuves et n’aurait pas de mal à obtenir une nouvelle mutation. Il ne nous reste plus que deux ou trois week‑end et nous serons à nouveau ensemble, à plein poumon. Aujourd’hui, Héléna est bizarre, sa présence ne paraît pas être totale. Il y a dans le balancement de ses regards une espèce d’aller retour vers un ailleurs dont j’essaie de supprimer l’apparence géographique. Je ne suis pas inquiet, je me dis qu’elle est en train de réaliser que bientôt nous n’aurons plus besoin de ce quai de gare.

Rimes sans peurs

Photographie de Mars Yahl

Au bout de ces tristes jours gris

Peur sans fin

On nous sert comme refrain

Pour ma rime qui se perd

J’ai plongé dans la pleine lueur

D’un si doux rêve de fleurs

Quelques mardis en novembre, suite…

Héléna était plus qu’Héléna, elle était en train de devenir un cancer intérieur qui me rongeait. Plus elle était loin, plus elle était floue dans la mémoire de mon miroir et plus je la sentais se rapprocher au fond de moi-même. Elle ne m’habitait plus, elle me minait. Sa présence était si soutenue, si épaisse que les frontières entre mes territoires de douleurs et de bonheurs devenaient de plus en plus imprécises.

       Le soir de ce coup de téléphone, je suis sorti. Je voulais savoir si la solitude pouvait continuer à être l’alibi fourni à l’extermination de tous les sourires de mon visage noyé au milieu d’un regard perdu. Une fois de plus je me suis infiltré dans l’un de ces tramways jaunes et une fois de plus, j’ai ressenti les mêmes sensations.        

       Elles ne sont d’abord que des réactions physiques à l’enfermement et aux vibrations. Puis elles se transforment, deviennent une véritable présence intérieure. Elles sont une partie intégrante de moi-même, elles prennent possession de mes pensées et je me synthétise alors en une espèce de regard vide. Je commence toujours par ressentir une douleur aux tempes qui m’enserre progressivement. Puis mes mâchoires se crispent, les muscles maxillaires s’agitent frénétiquement et la souffrance se fait plus vive. Peu à peu, le reste de mon corps disparaît pour ne plus devenir que l’empaquetage discret et civilisé de cette sensation plurielle dont j’entends de plus en plus distinctement la voix.

       Puis il y a le silence, le vide, ou plutôt il y a ce subtil décalage progressif où les voix écoutées finissent par n’être plus qu’entendues. Et, à l’instant même où la sensation parvient au terminus de son parcours, autour de moi, ne subsistent plus que quelques présences orales qui forment, en alternance avec les vibrations du véhicule, une douce mélodie à laquelle je m’habitue de plus en plus.

       Il y a quelques heures, Héléna me parlait au creux d’un écouteur gris. A présent je me fabrique une douleur immense, qui m’envoie régulièrement quelques secousses électriques tant les artifices que je déploie pour la rendre vraie me reviennent en pleine mémoire ou en plein espoir.

       Héléna ne peut être belle que pour moi seul. Je ne peux pas concevoir qu’elle puisse traverser les regards de tous ces quelconques qui pénètrent dans sa bulle brune.  Ma jalousie est sans faille, elle est un modèle, une perfection. Depuis quelques jours, elle a atteint sa plénitude, elle règne sans partage et ne me permet aucun écart. Je ne puis supporter l’idée que d’autres l’utilisent, profitent des plaisirs qu’elle procure à être regardée et entendue. Je ne puis supporter l’idée qu’elle puisse rire, de peur que ses éclats de joie puissent éclabousser d’espoir les fantasmes pornographiques de certains témoins de son spectacle dont je veux rester l’abonné permanent. 

       Je la vois, dansante, comme lors de nos premières rencontres, si loin de moi, si charnelle, si courbe. Je la sens prête à m’abandonner, à franchir la dernière marche de cette folie qui nous réunissait, qui nous réussissait. Je la sens prête à oublier l’éclat des multitudes de couleurs qui nous accompagnaient à chaque baiser. Je la sens prête à oublier tout ce que nous nous sommes dit et à éliminer tout ce que nous avions encore à nous avouer. Le trajet n’est pas très long, mais j’ai tout le temps d’imprimer plusieurs pages de ce journal d’angoisse dont les titres sont composés à partir de gros caractères de haine et de désespoir. L’arrêt est comme un entracte, comme la lumière que l’on relâche après une longue projection.

       J’ai continué à supporter cette semaine sans comprendre si j’avais envie qu’elle se termine ou s’éternise. Le vendredi suivant est enfin arrivé. Héléna doit être là à vingt et une heures trente- sept, comme d’habitude. Je l’attends, comme jamais je n’ai attendu : parfaitement, scientifiquement même. A moi tout seul, je suis le condensé de tout ce qu’il faudrait savoir à propos de l’attente. Et je conjugue ce verbe à tous les temps de l’impatience. Dans ce combat contre les minutes, tout mon corps et tout ce qui me reste de forces physiques est concentré au centre de mes pupilles. Je sais où je vais la voir apparaître. Je sais de quelle façon elle descendra. J’ai déjà rempli l’espace grisâtre du quai, de l’espoir de sa présence à venir. Lorsque le train est annoncé et entre en gare, j’ai peur de me tromper. J’ai peur.

       Je la vois enfin. Ses longs cheveux noirs pendent comme une certitude. Son corps tout entier semble être surligné de soleil. Elle rayonne, comme une promesse, comme un soulagement. Son sourire est violent, il me frappe en plein doute, il me secoue, me relève. Toute ma semaine de noir s’effiloche, s’autodétruit, s’extermine à la vue de ce printemps importé par la S.N.C.F. Elle s’approche de moi depuis une éternité, et déjà je sais que nous allons vivre un week‑end extraordinaire. Elle me parle, je la regarde.  Elle me serre, elle m’étouffe et moi je la reconstitue, pièces après pièces. Elle s’excuse. Elle n’a pas écrit parce qu’elle n’avait pas le moral. Son travail, la fatigue… Et elle ne voulait pas m’inquiéter. Je lui dis que ce n’est pas grave, que maintenant elle est là et que nous avons du retard à rattraper.                    

Rouge…

Aujourd’hui les villes où je travaille, Lyon, et celle où je vis Saint-Etienne sont rouges écarlates…

J’ai mal à mon rouge. En hommage à cette belle couleur que j’aime sans qualificatifs inutiles je republie ce texte écrit le 14 juin

Quand le temps est au bleu
Quand les champs sont au vert
On entend dans le loin les chants d’hommes heureux
Ils sifflent en riant la fin de l’hiver
On est bien
On attend
Une larme de soleil brûle en glissant
Rouge et légère
Elle frissonne en riant

14 juin

Quelques mardis en novembre, suite…

La boîte aux lettres est vide. Je la regarde sans surprise. Pas même quelques mots, pour me faire croire que la parenthèse du week‑end n’est faite que de pointillés. Goutte à goutte, l’angoisse continue à se déverser. Peu à peu elle devient soupçon. De plus en plus elle ressemble à de la jalousie et ainsi peut revenir à son point de départ.

       Derrière mes yeux, Héléna est là. Elle me montre du regard, elle me nargue. Je regarde toujours cette boîte et elle est là à sourire de me voir abattu devant ce vide qu’elle m’a fait parvenir… Je l’entends rire dans l’en dedans de ma chair. Je suis en train, en quelques secondes, de lui fabriquer le week‑end sucré auquel je n’ai pas participé. Je ne contrôle plus les images que je fabrique, je les laisse s’installer, je les laisse soutenir un siège qui risque d’être très long.

       Je suis sorti. Héléna est partout. Elle est dans toutes les silhouettes de brunes. Je la vois toujours de dos, avec quelques-uns autres, toujours prêtes à se retourner pour ne pas me sourire. Je décide de l’appeler, de vérifier son existence. Je ne suis même plus tout à fait sûr d’être retourné la voir après la mort de Rémi. En quelques minutes je suis revenu en arrière.              

       Je suis retourné sur la place du marché. Je suis allé voir si la fenêtre était toujours fermée. Elle m’a donné son numéro au magasin, il y a trois semaine à peine, mais en me recommandant bien de ne l’appeler qu’en cas d’extrême urgence. Je me sens dans un cas d’extrême urgence. Il me faut patienter un long moment avant que le standard ne me la passe. Au creux de mon écouteur je n’entends plus que mon souffle court et j’essaie de discerner quelques indices de vie là où elle se trouve. Elle arrive enfin.

       ‑ Que se passe t’il ?

       Je la devine un peu affolée. Je lui dis que j’ai seulement envie de lui parler, qu’elle me manque, que sans elle le week‑end a été trop long. Je lui dis que j’attendais une lettre. J’aligne toutes ces banalités, une à une, sans même m’en apercevoir. Elle répond par demi- mots qu’elle empile sur des silences qui me pèsent. Je lui parle de son dernier week‑end et elle me parle du prochain. Je lui demande si elle pense à moi et elle, elle veut savoir quel temps il fait ici… Je lui dis que je l’aime, comme la première fois, elle me répond qu’elle le sait, que je lui manque aussi, que l’inventaire a été long et pénible. Elle me fait clairement comprendre qu’il faut qu’elle retourne travailler. Je l’embrasse et raccroche avec hésitation.

       Je regrette déjà de l’avoir appelée. Je ne suis pas rassuré, je suis dans la situation de celui qui ne comprend rien, de celui qui ne peut se résoudre à comprendre que rien ne se passe, que tout est comme avant. Je sens seulement un mur de béton qui se construit lentement autour de moi. On aurait dit que sa voix était fabriquée, qu’Héléna n’était née que pour être au bout du fil de n’importe quel téléphone. On aurait dit que la distance qui nous séparait était un mensonge en face de nos regards qui se devinaient. C’est ce soir-là que j’essayais d’envisager Héléna autrement que brune, autrement que ma brune. J’essayais de la voir dans une autre ville, de l’entendre parler, rêver. Un jour j’irai la voir là‑bas, j’irai voir si elle est la même sous ce fameux soleil provençal. J’irai la voir sans le lui annoncer, pour qu’elle ne soit pas prête, pour qu’elle soit comme elle est toujours, quand elle est sans moi.

       J’avais l’impression que tout était de plus en plus impossible, qu’il y avait un autre moi-même, là-bas. J’étais persuadé qu’il y avait un morceau de mon être pour qui Héléna resterait toujours celle de ce mois de mai où Rémi était parti pour toujours.

Vitesse = Distance /Temps…

Vite !

Dit-il.

Vite ?

Dites-vous.

Mais, je n’ai pas le temps !

Voyez vous :

Il me faut prendre de la distance,

Et garder un peu de temps.

Peut-être,

Je dis bien peut-être,

Qu’avec cette retenue,

Assoupie,

Là,

Bien au chaud,

Dans le fond dorée

De ma poche percée,

Un peu plus vite

Vers vous,

Je m’approcherai…

Mémoires…

Je pioche de ci, de là dans ma mémoire, et je trouve parfois des traces, des bouts, des débuts livrés à eux mêmes, en voici un

C’était un soir graisseux, comme tant d’autres. Il était imprégné de cette odeur métallurgique, si prenante, si noble. Non, vous vous trompez, pas une odeur de saleté, pas de ces odeurs aigrelettes qui est la marque de ceux qui respirent par réflexe animal. C’est l’odeur noble du métal qu’on fond, Derrière ses yeux fatigués on sent la force de celui qui vit la matière comme un prolongement de sa douleur. Rien n’est plus beau dans notre mémoire sidérurgique que ces pas lourds ouvriers qui frappent le trottoir aux premières lueurs du jour. Rien n’est plus fort que ces rencontres au détour d’une aube blafarde avec les ceux qui font notre fierté.

Ces quelques mots écrits sur un cahier souvent ouvert à l’envers, je les retrouve ce soir, trente ans après et je souris. Je souris parce que les trottoirs sont propres, parce que les pas lourds ont disparu. J’ai l’impression d’avoir fermé définitivement Germinal…

Quelques mardis en novembre, suite…

C’était la dernière semaine de novembre, un mardi. Ce soir là, Héléna m’a téléphoné. Simplement pour me dire qu’elle ne pourrait pas venir le prochain week‑end. Il y avait un inventaire à effectuer obligatoirement avant les fêtes de fin d’année. C’est curieux, mais je m’y attendais. Je ne lui ai presque rien dit, je ne l’ai même pas interrogé. J’avais la sensation d’être à nouveau entré dans une des courbes de la spirale qui ne me quittait pas depuis presque deux ans. Je me suis même entendu lui dire que ce n’était pas grave, qu’on en serait d’autant plus heureux de se retrouver la semaine d’après. Elle m’a dit que ce n’était pas marrant un inventaire, qu’il leur faudrait rester enfermés dans le magasin pendant deux jours. Je ne l’écoutais même plus, j’étais déjà tombé entre les griffes de cette angoisse monstrueuse que je connaissais trop bien. Elle m’a dit quelques mots d’amour auxquels j’ai répondu par quelques soupirs qu’elle ne pouvait entendre.

       Je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas pourquoi il faudrait attendre quinze jours de plus. Je m’étais habitué à ce rythme hebdomadaire. Les trois premiers jours de la semaine se vivaient dans l’écho du week‑end, et les deux suivants étaient comme un souffle que l’on retient avant de prendre une nouvelle bouffée d’air frais. Je ne lui en veux pas. Je m’oblige à ne pas voir la situation en noir. Je me dis que je recevrai une lettre, certainement plus longue que d’habitude. Elle remplacera un peu ce week‑end qui nous a été volé.

       Je vis cette fin de semaine un peu bizarrement, avec cette boule d’angoisse que j’entends rouler au creux de mon estomac à chacun de mes déplacements. Je n’ai rien fait, je n’ai même pas attendu. J’ai, une fois de plus, eu la sensation de ne vivre qu’une histoire toute simple dont je n’étais que le témoin. Je me sens plus que jamais inscrit dans le provisoire.

       Tout n’était finalement que provisoire, son absence, ce silence qui étouffe, ce dimanche si creux, si terriblement « dimanche ». Tout n’est que provisoire, je me sens de passage au milieu de cette histoire dont je distingue de plus en plus les contours de la fin dans l’agonie de ce week‑end.

Mes Everest : l’hôte, Albert Camus

Magnifique ! Que dire de plus. Le lire, le relire et fermer les yeux

L’instituteur regardait les deux hommes monter vers lui. L’un était à cheval, l’autre à pied. Ils n’avaient pas encore entamé le raidillon abrupt qui menait à l’école, bâtie au flanc de la colline. Ils peinaient, progressant lentement dans la neige, entre les pierres, sur l’immense étendue du haut plateau désert. De temps en temps, le cheval bronchait visiblement. On ne l’entendait pas encore, mais on voyait le jet de vapeur qui sortait alors de ses naseaux. L’un des hommes, au moins, connaissait le pays. Ils suivaient la piste qui avait pourtant disparu depuis plusieurs jours sous une couche blanche et sale. L’instituteur calcula qu’ils ne seraient pas sur la colline avant une demi-heure. Il faisait froid ; il rentra dans l’école pour chercher un chandail.

Il traversa la salle de classe vide et glacée. Sur le tableau noir les quatre fleuves de France, dessinés avec des craies de couleurs différentes, coulaient vers leur estuaire depuis trois jours. La neige était tombée brutalement à la mi-octobre, après huit mois de sécheresse, sans que la pluie eût apporté une transition et la vingtaine d’élèves qui habitaient dans les villages disséminés ne venaient plus. Il fallait attendre le beau temps. Daru ne chauffait plus que l’unique pièce qui constituait son logement, attenant à la classe, et ouvrant aussi sur le plateau à l’est. Une fenêtre donnait encore, comme celles de la classe, sur le midi. De ce côté, l’école se trouvait à quelques kilomètres de l’endroit où le plateau commençait à descendre vers le sud. Par temps clair, on pouvait apercevoir les masses violettes du contrefort montagneux où s’ouvrait la porte du désert.

Un peu réchauffé, Daru retourna à la fenêtre d’où il avait, pour la première fois, aperçu les deux hommes. On ne les voyait plus. Ils avaient donc attaqué le raidillon. Le ciel était moins foncé : dans la nuit, la neige avait cessé de tomber. Le matin s’était levé sur une lumière sale qui s’était à peine renforcée à mesure que le plafond de nuage remontait. A deux heures de l’après-midi, on eût dit que la journée commençait seulement.

Laissez mes mots en paix…

Une republication nécessaire, surtout en ce moment où je souffre tant du mal que l’on fait à mes mots…

Quelques mardis en novembre, suite…

Héléna est partie depuis huit mois. Huit mois que j’aurais voulu contourner pour revenir à la case départ, celle du rêve, celle de l’espoir. Les premiers temps, nous nous sommes vus souvent, régulièrement, frénétiquement. Nous consommions chaque week‑end jusqu’à n’en plus pouvoir, jusqu’à en être épuisés de nous-mêmes. Nous nous plaisions à subsister la semaine pour ressusciter le dimanche. Nous jouions à nous jeter dans les bras l’un de l’autre. Nous vivions en quelques jours ce que certains couples ne connaissent pas en quarante ans de vie commune. Nos larmes étaient vraies, nos baisers étaient féroces. Et nos étreintes étaient toujours si merveilleusement terminées. Comme si c’était la première fois au début et la dernière dans le cri qui nous rejoignait dans l’extase finale.

       Les premiers temps, Héléna m’écrivait, au début de chaque semaine. Elle revivait sur le papier nos joies du week‑end. Je recevais sa lettre comme une caresse supplémentaire, une caresse restée en suspension le dimanche soir.

       Quand je la revoyais je le trouvais toujours plus fraîche, toujours plus belle. Je ne pouvais m’empêcher d’éprouver une certaine fierté lorsque je l’attendais sur le quai de la gare. J’étais fier, parce que je savais que d’autres la regarderaient, que d’autres avaient partagé,  le temps d’un voyage dans un compartiment enfumé,  le même espace que le sien. J’étais fier, parce que je savais qu’elle se jetterait à mon cou et les autres passeraient leur chemin…

       J’étais toujours plus jaloux, mais j’essayais de ne pas le montrer, pour ne pas la perdre, pour ne pas abîmer bêtement quelques heures des trop courts week‑end que nous partagions. Fin novembre, pourtant, je n’ai pas pu m’empêcher de laisser éclater ma jalousie. Mais peut‑être était‑ce déjà de l’angoisse.              

       Nous avions l’habitude, avant qu’elle ne monte dans son train de boire un verre au buffet de la gare, et nous en profitions pour nous remplir la tête de projets, pour nous enivrer de mots d’amour. Ce jour-là, elle m’avait donné l’impression d’être contente de repartir. Il avait plu tout le Week‑end. Elle était certaine de retrouver l’été, là-bas. Elle aime tant le soleil.

       ‑ C’est fatiguant tous ces voyages le week‑end, je n’arrive pas à me reposer. Tu pourrais t’arranger pour descendre de temps en temps !

       ‑ Tu sais bien que ce n’est pas possible.  Le samedi, j’ai deux séances l’après-midi. Et puis je n’aime pas la chaleur…

       ‑ Faut quand même pas exagérer, en novembre à Marseille ce n’est quand même pas le Sahara ! Tu es vraiment têtu ! Quand t’as décidé quelque chose, même si tu sais que t’as tort, tu ne veux pas en démordre. Et puis, ce n’est pas une excuse ton cinéma, tu pourrais te faire remplacer. De toute façon franchement, si vous fermiez un samedi de temps en temps, ça ne serait pas tellement gênant vu le monde qu’il y a.

       ‑ Pourquoi tu dis des choses pareilles, c’est la première fois que tu me parles comme ça.  A quelques minutes de repartir.

       ‑ Je ne te dis pas ça méchamment, mais je ne vois pas pourquoi il faudrait que ça soit toujours moi qui fasse les efforts. Pour ce qu’on fait le week‑end on serait aussi bien à Marseille !

       ‑ Parce que tu trouves que ce qu’on fait ça n’a rien de terrible…

       ‑ Arrête de tout déformer, ce n’est pas ce que je t’ai dit.

       ‑ On dirait que tu t’ennuies. Moi, ça me suffit d’être seul avec toi, de t’aimer et de ne penser à rien d’autre. J’ai peut‑être rien compris, mais ça me suffit,  et je trouve que c’est déjà beaucoup…

       ‑ Arrête de tout prendre au premier degré, je voulais simplement dire que justement comme on reste toujours tous les deux, qu’on ne voit jamais personne…

       ‑ Nous y voilà !  Et qui tu veux voir toi, avec qui tu veux gaspiller le peu de temps dont on dispose !

       ‑ Mais enfin il y a quand même les copains, il y a les autres, on ne peut pas toujours vivre comme si on était seul au monde. Moi, parfois, j’aimerais bien qu’on sorte, qu’on bouge…

       ‑ Pas moi, les autres, je t’ai déjà dit que je n’en avais pas besoin. De toute façon ils m’ont toujours trompé. Et puis quand je suis avec toi, les autres je ne les vois même plus. Quand je suis avec toi, je n’ai pas envie de me disperser.

       J’ai presque les larmes aux yeux quand je lui dis cela et je sens qu’elle s’en veut. Je regarde l’heure qui passe. Dans quelques instants il faudra nous séparer pour une nouvelle parenthèse. Son visage s’est radouci et j’attends ses prochaines paroles comme une bouffée d’air frais, comme un réconfort.

     ‑ Au fait, je ne t’ai pas dit, le directeur adjoint qu’on avait ici, tu te rappelles, celui qui nous avait payé à manger…

       ‑ Oui, bien sûr que je me rappelle… Eh bien, qu’est ce qui lui arrive ?

       ‑ Il est nommé à Marseille, c’est marrant, non ?

       ‑ Moi je ne trouve pas ça drôle ! On dirait plutôt qu’il te suit…

       ‑ Tu ne vas pas recommencer avec ta jalousie. Tu vois bien que je ne te cache rien puisque je te le dis. Franchement, ça m’est complètement égal, mais après tout autant travailler avec quelqu’un qu’on connaît, et en plus il est assez sympa.

       Nous nous sommes longuement embrassés comme d’habitude, mais je me sentais bizarre. Comme s’il y avait un morceau d’Héléna que je n’arrivais pas à retrouver depuis quelques instants.

Bla Bla Bulle

Bulle sociale

Bulle sanitaire

Bulle numérique

Il suffit

Je n’en peux plus

Laissez donc mes bulles

Laissez les s’envoler

Belles et légères

Et je vous en prie

Cessez d’empoisonner mes mots

De votre venin sanitaire

Automne est arrivé…

Encore une republication de saison…

Quelques mardis en novembre, suite…

Les mois qui passaient n’étaient qu’une succession de similitudes. Je ne vivais que dans l’attente d’un futur que j’estimais pourtant de plus en plus conditionnel. Mon travail m’occupait l’esprit pendant les trop longues soirées que l’hiver se plaisait à nous offrir. J’avais gardé notre appartement. Chaque soir j’y cherchais un reflet, une espèce d’écho d’Héléna. Je ne voyais plus personne, je vivais en reclus.

       Il m’arrivait d’aller chez mes parents. Ils étaient contents de me voir, mais inquiets. Ils me trouvaient seul, triste. J’avais beau leur dire que tout allait bien, je voyais bien que l’ombre de Rémi planait au- dessus de tous les repas. Ils aimaient bien Héléna, que j’avais fini par leur présenter, mais semblaient étonnés pour ne pas dire choqués par cette passion qui m’habitait. Ma mère surtout ne paraissait pas comprendre que j’ai pu autant m’attacher, en si peu de temps.

       ‑ Tu sais, quand ton père est parti en Algérie je ne l’ai pas revu pendant seize mois ! Et pourtant j’essayais de vivre, de m’amuser, parce que j’étais jeune. Et puis, quand même, Marseille, ce n’est pas le bout du monde ! Vous vous voyez souvent je crois. Il faudrait que tu te ressaisisses, sinon tu vas complètement t’étioler ! Tu es encore jeune, tu ne vas quand même pas te bousiller la vie pour cette Héléna. Après tout elle est partie, elle. Elle pense à son avenir. Tu ne vas pas rester projectionniste d’un ciné‑club toute ta vie ! Et puis…

       ‑ Tu as fini ton sermon ! T’es bien gentille de te faire du souci pour moi, mais tu vois cette vie-là, c’est la mienne, je veux bien t’en parler,  t’en faire partager quelques morceaux,  mais ça restera ma vie,  et j’en ferais ce que je voudrais ou ce que je pourrais. Et mon petit boulot de projectionniste, il me plaît, je n’ai pas envie d’en changer. Quand je suis seul dans ma cabine, il n’y a plus personne pour me dire ce qu’il faut faire et tout le monde compte sur moi. Quant à « cette Héléna », comme tu dis, je l’aime, c’est tout simple. C’est peut‑être trop simple, et c’est ça qui te gène ! Je l’aime et je n’ai pas envie de me poser des questions aujourd’hui parce que si ça se trouve quand je trouverais les réponses il sera déjà trop tard.

       ‑ Tu déformes tout. Je l’aime bien ton Héléna, mais…

       ‑ Et bien si tu l’aimes tant que ça, je t’en prie, arrête de dire « cette Héléna », « ton Héléna » Ca m’énerve, on dirait que tu ne peux pas supporter qu’elle puisse exister pour elle-même, il faut que tu rajoutes toujours une petite note de condescendance. Héléna, c’est Héléna, un point c’est tout, c’est celle que j’aime, celle dont j’ai besoin, mais elle ne m’appartient pas, pas plus qu’elle n’appartient à qui que soit ! Héléna, c’est Héléna, c’est tout, ce n’est pas compliqué bon sang !

       Pendant ces joutes rituelles, comme d’habitude, mon père ne dit rien. Il ne prend pas parti, mais je sens bien qu’il est irrité, qu’il trouve tout cela un peu futile, un peu décevant de la part de quelqu’un qu’il imaginait autrement que comme une pâle copie d’un Rimbaud ou d’un James Dean désespéré. Il attend que le calme se soit rétabli.

     ‑ Ca te dirait de travailler à l’usine avec moi ? On cherche un magasinier pour remplacer Henri qui part à la retraite. J’ai un peu parlé de toi au chef d’atelier.  Il me connaît bien, je crois qu’il pourrait pousser un peu pour qu’on retienne ta candidature. Qu’est ce que t’en penses ? C’est peut‑être pas terrible, mais avec ton bac tu pourrais certainement progresser assez vite. Et puis ta mère a raison, projectionniste dans un cinéma de M. J. C ça ne peut pas te construire un avenir…

       Il m’avait parlé calmement. En habile négociateur qu’il était, il voulait m’empêcher de réagir violemment. J’étais surpris, un peu sonné. Je ne m’attendais pas à cette proposition et j’avais du mal à préparer une réponse cohérente.

       ‑ C’est sympa d’avoir pensé à moi, mais tu sais je ne suis pas sans rien et il y en a qui ont sûrement plus besoin que moi de ce boulot. Et puis, je crois que je ne suis pas fait pour aller à l’usine…

       ‑ Ah, ça y est nous y voilà ! Et pourquoi monsieur ne serait pas fait pour aller à l’usine ? C’est peut‑être dégradant pour toi. T’aurais peut‑être honte de travailler dans la même boîte que ton père. Mais enfin bon dieu qu’est-ce que tu veux, tu ne vois pas que t’es en train de complètement te marginaliser. Tu as toujours tes allures de poète tourmenté ! Mais mon pauvre, ce n’est pas ça qui pourra te faire vivre…

       ‑ Ecoute papa ne t’énerve pas, ça ne sert à rien. Je n’ai jamais méprisé ceux qui travaillent à l’usine, bien au contraire. Je sais que tu ne peux pas supporter les poètes, ou qui s’en donnent l’air, et si ça peut te rassurer moi c’est pareil. Simplement, je ne veux pas qu’on m’aide, parce que je n’en ai pas besoin ! Je ne suis pas un paumé, je suis bien quand je suis seul, ou quand je suis avec Héléna. Et puis l’avenir, je ne sais pas ce que ça veut dire parce que chaque fois que j’ai essayé de faire un projet, il y a toujours eu quelque chose pour me rappeler que je ne suis rien, que nous ne sommes rien et que même si c’est pas sûr, même s’il se peut qu’il y ait de l’espoir, moi pour l’instant, j’ai pas envie d’y croire, j’ai pas les moyens d’y croire…

       ‑ Tu vois, tu recommences à parler comme un livre, tu es complètement déconnecté…

       ‑ T’as peut‑être raison mais ça m’est égal, pour l’instant c’est comme ça que je vois les choses et j’ai pas encore envie de changer !

       La discussion s’était interrompue, elle ne pouvait aller plus loin. Nous nous éloignions de plus en plus, il arriverait même un jour où nous ne nous verrions plus que par obligation génétique. 

Longue nuit blanche…

Elle est si longue

La nuit noire des verts de peur

Partout un bas bruit  

Recouvre

D’une épaisse laideur

La cage ouverte de nos sourires

Elle était si lourde

La nuit noire des verts de peur

Dans ma boîte à mots endormis

J’ai pris mes plus lettres arrondies

Une à une elles se sont assemblées

Pour former ce long cri

Entendez ce qu’il vous dit

Eloignez- vous des ombres de peur

Elle est si douce la longue nuit blanche

De mes mots gris qui cherchent une lueur

4 octobre

L’automne balbutie…

Une republication qui rime bien avec la météo du jour…

Quelques mardis en novembre, suite…

Il y a d’abord l’absence. Ensuite c’est le silence. Héléna n’est pas là. Elle n’y est plus. Elle est ailleurs, plus au sud. Je pourrais penser à elle, à ses retours. Je n’en peux plus de chercher ce qu’elle est devenue. Elle est partie pour le travail, pour le soleil. Elle en pouvait plus du brouillard, elle en pouvait plus des yeux pleins de pluie. Je voulais qu’elle attende. Je voulais lui montrer que la ville est belle. Je voulais lui dire que l’important ce n’est pas la couleur des façades, ni l’âge des pierres, je voulais lui dire qu’il faut essayer d’entendre le cœur de la cité, le cœur qui bat. Et puis autour lui faire voir les collines qui veillent sensuelles, arrondies, qui ajoutent la courbe qui manque à la grande rue.

       Les autres quand ils viennent, ils s’étonnent. Ils voient les arbres Héléna, très haut, comme des mâts qui cherchent la mer. Ils voient des arbres et en bas il y a la ville qui s’étire en partant vers l’ouest. Faut pas chercher des merveilles quand on vit dans une ville qui travaille. Faut pas chercher, c’est une ville où il faut s’arrêter. Il faut la comprendre, elle est coincée, un peu comme une impasse.

       Ce soir je suis seul et je pense à toi Héléna.

Mes Everest, lettre de Maria Casarès à Albert Camus…

Je lis régulièrement la correspondance entre Albert Camus et Maria Casarès et j’y découvre des pépites…

…La vie, par ici, continue pareille à elle-même. Aussi, je commence à être légèrement agacée par les différentes petites habitudes que je prends dans les menus détails de la journée et que je commence seulement à remarquer. Il n’y a rien au monde, je crois, qui me mette autant hors de moi, que ces « plis automatiques » qui contribuent à laisser l’esprit plus libre, peut-être, et à agir plus rapidement sans rien oublier, mais que, moi, ils m’exaspèrent dès que j’en prends conscience. Je m’amuse donc à changer l’ordre des choses : je me déshabille avant de préparer pour la nuit le lit de mon père, je prends le bain avant ou après le petit déjeuner, je change l’heure et le but de mes promenades, etc.


Hier après-midi, je suis partie à pied sur les collines pour tâcher d’échapper un peu à l’impression d’oppression que donnent ces champs clos que je vois de ma fenêtre, de voir le panorama et de changer d’air. Je n’ai jamais rien connu d’aussi plat, d’aussi bêtement joli, d’aussi faussement confortable que ce pays. Rien n’en ressort, ni en bien ni en mal. Rien n’attire l’œil. Rien ne le choque. Tout est où il faut qu’il soit. On dirait un « cosy-corner », ce meuble où on peut s’étendre, s’asseoir, où on a sous la main le livre que l’on veut lire, où l’on n’a pas besoin de faire le moindre effort pour se coucher, s’asseoir, lire ou prendre son petit déjeuner. Tout est là, et parce que tout est là, on ne désire rien. Ou plutôt si. Partir. On a envie de partir…

Maria Casarès à Albert Camus le 20 aout 1948, extrait

Quelques mardis en novembre, suite…

Ce n’est plus demain, c’est aujourd’hui et sur le chemin de la gare j’ai compris que la ville m’attendait gueule grande ouverte. Quand elle est partie, quand elle est montée dans ce wagon, quand je n’ai plus vu son visage que comme un point à la ligne, je me suis retrouvé seul.

          Et j’ai tremblé à nouveau.     

       C’était une solitude si vraie, si dure, si sonore, qu’on pouvait presque l’entendre s’installer. Elle était à couper au couteau. Derrière les faux horizons rougeâtres que les derniers jours d’automne laissaient négligemment traîner, il y avait la lueur blafarde d’une ville en pleine vengeance contre ceux qui auraient voulu l’habiller de rêves.

       A chaque coin de rue, sous chaque porche d’immeuble, croupissait un passé brumeux, mon passé. Il devenait de plus en plus lointain, il avait de plus en plus les couleurs du mensonge. Le mensonge d’une ville que j’avais cru apprivoiser. Aujourd’hui je suis seul et je marche dans la grande rue. Aujourd’hui je suis seul et je retrouve la grisaille.

       Héléna est partie. Aujourd’hui je l’attends déjà, et je garde dans la main cette lettre qu’elle m’a donnée, juste avant de partir.                      

       C’est une lettre d’amour, une belle lettre d’amour. C’est aussi une lettre de départ, une lettre où l’on se souvient du hier pour mieux se préparer aux durs lendemains. Je l’ai beaucoup trop lue.  Je l’ai déjà assimilée et me prépare à lui chercher des sens cachés.

       Je cherche une apparence à me donner pour entrer dans cette nouvelle tranche de vie. Je pourrais choisir les artifices de la tristesse. Je pourrais continuer à sourire à ce qui me reste d’elle :  cette dernière lettre provisoire qui entrera chaque jour davantage dans le monde des écritures stylistiques qu’on lit pour se muscler l’œil plus que pour s’oxygéner le cœur. Je pourrais choisir le confort apporté par la force tranquille de celui qui joue l’indifférent par frime ou par habitude. Je n’ai même pas besoin de me fabriquer un personnage, je n’ai rien besoin de choisir.

       Héléna m’a quitté et la ville m’a repris. La ville et son souffle d’agonie qui n’en finit pas de se terminer. Mes yeux ne sont plus ouverts, ils ne m’appartiennent plus. Dehors ils se déchirent contre une lumière si dure qu’on la croirait métallique. Mes rétines deviennent des écrans fantastiques où se projettent des images sans couleurs, des cris, des odeurs humides et poisseuses. Des odeurs d’hommes qui prient sur les cadavres de leurs fils.

       De ma bouche, les rares sons qui sortent sont orphelins des mots qui auraient vu le jour à quelques Héléna d’ici. Ma bouche n’est faite que pour aimer, ou bien haïr. Aujourd’hui elle refuse de s’ouvrir, si ce n’est pour remplir ses rares missions alimentaires.

       Mon corps tout entier est une corde qui vibre. Il souffre toujours plus, à chaque fois qu’un spécimen du genre humain me croise et me toise de sa hauteur aseptisée. Aujourd’hui, les autres, je ne les ignore plus, au contraire je les utilise,  je les associe à cette douleur dont je les veux complices.

       Héléna est partie depuis trois jours et je me dis qu’elle m’a oublié. Peut‑être est-ce mieux ainsi. Peut‑être serions-nous devenus médiocres. Peut‑être nous serions nous forcer à nous ressembler l’un l’autre. Peut‑être que l’habitude n’est qu’une banale variante de l’amour, sans déclinaisons d’imprévus ni de souffrances. Quand on s’aime sans souffrir, on s’entoure le cœur d’une chape de coton qui ne pourra qu’étouffer tous les excès, qu’ils soient de mots ou de regards. Les histoires d’amour qui déroulent leur passion sur de longues étapes de plat ne peuvent se terminer que par un sprint massif du peloton groupé, où tout le monde ressemble à tout le monde. Quant à moi, je préfère les longues échappées solitaires, dans les étapes de montagne, où la joie de l’arrivée se mêle toujours harmonieusement à la souffrance.

Quelques mardis en novembre, suite…

Il nous reste un mois. Un mois pour nous habituer à nous éloigner. Il nous reste un mois, mais nous brûlons chaque jour comme s’il s’agissait du dernier. Nous ne parlons plus de l’après, nous nous contentons de meubler nos silences par des étreintes de plus en plus fréquentes. Nous ne nous parlons pas, nous craignons ce que les mots cachent et surtout ce qu’ils risquent de dire quand ils sont lancés sans réfléchir. Il est si bon, parfois, de ne rien chercher d’autre que le plaisir de se toucher, que le plaisir de regarder.

       Chaque nuit nous faisons l’amour, comme une dernière fois, ou une première. Nos corps s’apprennent mutuellement, ils s’imprègnent l’un de l’autre avec rage et angoisse. Parfois, je pleure tout doucement, parfois je sens un cri, le cri, qui monte en moi. Je le suppose encore faible, mais je sais qu’il n’ira qu’en grandissant. J’ai si peur d’elle, j’ai si peur pour nous. L’hiver est si proche…

       Nous rompons nos silences pour parler de Rémi. Nous en parlons comme au début. Nous en parlons à la première personne du pluriel. Nous sommes bien, persuadés que notre histoire existe. Nous sommes bien, et pourtant nous savons que l’automne entame son sprint final.         

La fin du mois est arrivée. Le sursis que nous avait laissé sa formation est arrivé à son terme. C’est arrivé brusquement, on ne s’y attendait plus,  on avait gommé cette date butoir de notre calendrier. Nous nous sommes laissé surprendre et il a fallu que le dimanche s’achève pour nous entendre dire : « c’est demain ».

Sur la ligne de vos vies

Sur les pages blanches

D’une histoire qui gémit

Il y a une ligne de vie

Regarde

Elle attend

Les plus beaux de tes mots

Dont la rime est une aile

Douce et fleurie

Elle se pose sur la lame de vos peurs

Derrière la fenêtre…

Derrière la fenêtre, les visages sont gris

Sur les vitres humides, des gouttes de peur

La pluie battante peine à avaler les larmes

D’un monde qu’on oublie d’entendre rire.

Quelques mardis en novembre, suite…

       Quelques semaines se sont ajoutées dans la colonne crédit de notre histoire. J’avais cru déceler dans l’arrivée précoce des premiers flocons le signe d’un hiver rude.  J’essayais de résister aux fréquentes bouffées d’angoisse qui ponctuaient mes soirées. Depuis ce dernier mardi d’octobre, je redoutais mes retours tardifs. Je craignais, à chaque fois, de trouver un appartement vide. Héléna avait changé de poste. Elle était devenue chef de rayon. Elle semblait contente, transformée presque.

       Jamais elle ne m’avait parlé de son travail. On dirait qu’elle y prenait du plaisir, un plaisir nouveau. Je n’étais plus seul à parler. A présent il me fallait aussi l’écouter. Elle me parlait de ses difficultés, de la bêtise de certaines de ses collègues. Elle me parlait de son rayon, avec passion. Si je respectais ce qu’elle faisait, j’avoue que cela m’amusait un peu…

       Un soir, elle m’a annoncé qu’on lui proposait une nouvelle promotion. Elle pouvait, après une formation, devenir responsable du secteur Vêtement. J’étais heureux pour elle. Cette progression n’avait rien d’étonnant, elle était une fille remarquable qui ne peut passer inaperçue.                                              

       J’avais à peine intégré ce nouveau changement qu’elle m’annonce, avec un ton un peu grave qu’il lui faudra partir. Il faudra qu’elle parte. Bien sûr. Je ne m’y attendais pas. Je me dis que c’est normal. Il y en a d’autres qui partent. Elle continue à parler de sa future place.

       Elle n’est plus qu’une voix que j’entends. Elle est un peu partie. J’avais supporté le premier choc, annoncer son départ imminent comme s’il s’était agi d’une autre personne. Je n’avais pas répondu et l’avais laissée m’encercler de ses flots de parole.                                        

       J’ai traduit ses paroles. Il faut qu’elle parte. C’est normal. Je n’ai rien à dire. Rien. Je l’entends répondre aux questions que je pourrais lui poser, je l’entends me dire que ce ne sera pas long, que ce n’est pas loin, qu’il y en a tant d’autres qui l’ont fait ou le feront. Je l’entends me dire que je pourrais la rejoindre, qu’on se verra le week‑end.                  

       Et puis je ne l’entends plus du tout, je pense aux autres. Les autres, dont elles me parlent tant, comme si elle ne pouvait s’en passer, comme si elle ne pouvait accepter d’admettre qu’ils ne sont que les autres. Elle, ce n’était pas une de ces autres qui doivent partir parce que c’est inscrit dans leurs géographies intérieures. Elle il fallait qu’elle parte. Simplement. Il fallait qu’elle parte parce qu’il fallait que nos deux vies ne s’éloignent jamais trop des rivages de la souffrance…               

Elle, elle n’était pas comme les autres, parce que ses larmes étaient si lourdes, que même le silence s’en trouvait indiscret quand il les croisait au carrefour d’un désespoir. Elle, ses rires éclataient comme des cris, ils résonnaient derrière chacun de ses regards et me revenaient à la face comme des flaques de joie. Elle, j’aurai juré que ses yeux étaient doubles tant ils me vrillaient l’en dedans. Et pourtant il lui faut partir, parce qu’elle a besoin de ce nouveau travail. Je pourrais peut‑être la rejoindre, mais je ne trouverais pas de place de projectionniste là-bas. Là-bas, où il fait si chaud.       Et puis, un an, c’est court. Ce n’est que la simple addition de quelques jours d’ennuis que l’on aura vite fait d’oublier. Un an, c’est demain, quand je nous regarde, mais c’est déjà avant‑hier quand je pense à la fac. Un an ce n’est pas uniquement ces quelques saisons qui s’enchevêtrent, c’est aussi ces instants si douloureux, si terribles que même dans les secondes il y a le temps qui passe. Et puis, on s’écrira,  on s’attendra,  on s’espérera

Mémoires…

Un nuage de pluie

Caresse le dos gris

Des mémoires perdues

De mes rires détachés.

J’ai toujours, endormies,

Au fond d’un panier bercé

Trois gouttes dorées

De vieilles histoires d’antan

Qui se roulent en chantant

Dans une flaque de soleils oubliés

Quelques mardis en novembre, suite…

       Héléna, il y a des soirs où tu t’endors pour partir ailleurs. Je te regarde et j’ai peur. J’ai mal aussi. Il y a la douleur dans le crâne. J’essaie de nous imaginer en route vers la mer, tout doucement. Il fait frais, on roule le soir, juste avant le coucher du soleil. Les vitres sont baissées. Dehors il a plu, une pluie chaude qui réveille les odeurs. La lumière est parfaite, elle se repose avant de disparaître. Elle a achevé sa mission journalière. Elle est épaisse, pleine de courbes, de mousse. Et il y a la musique qui est pareil, une musique qui coule comme un souffle. Et puis il y a toi qui ne dis rien, la tête un peu en arrière. Tu laisses entrer toutes les sensations. Tu es bien, t’es comme le soleil qui s’assoupit, tu as fini ta journée et là tu t’étends, tout doucement, comme un voile, comme une vapeur. On s’est arrêté, la mer est encore loin, la ville est derrière. On s’est arrêté pour écouter. Il y a un mélange de sons, un cocktail qui nous bouleverse et au loin la ville et sa rumeur.

       Héléna je te regarde et j’ai peur. La mer est si loin et les autres la cachent. J’attends que tu sois prête, j’attends que tu comprennes que je ne veux pas autre chose que te regarder, t’inventer des tranches de vie qui t’étonneront et qu’on partagera.

       Héléna, tu ne m’aimeras plus. Je ne suis pas suffisant. Il te manquera toujours les autres quand tu seras avec moi. Je suis tout seul Héléna. Tout seul, pour toi, entièrement. Bientôt tu ne me voudras plus, je suis sans importance. Je n ‘ai rien à raconter. Les histoires que je vis sont nocturnes et le jour je les oublie. Je ne te dis pas assez de mots ustensiles. Je veux m’éviter les discours alimentaires. Il y aura des jours où je ne te dirai rien, de peur d’abîmer des mots que le lendemain je t’offrirai comme un bouquet de fleurs nouvelles.

       Un jour, bientôt, tu ne m’aimeras plus. Ce sera trop difficile, tu n’en pourras plus de mon indifférence. Tu n’en pourras plus de chercher la mer dans toutes mes promenades nocturnes. Toi tu voudras qu’on te souhaite une bonne journée qu’on s’inquiète de ta santé, du temps qu’il fait et qui passe. Un jour tu souriras avec ennui quand tu me trouveras à rêver devant une façade lézardée de la grande rue.

       Héléna, tu essaieras, mais les autres te rappelleront que je ne suis pas normal. Il y aura les autres Héléna, les autres qui entretiennent leurs corps, les autres qui dansent, qui chantent, qui sifflotent les mains dans les poches. Et tu n’en voudras plus de mes immobilités. T’en voudras plus de mon corps, t ‘en voudras plus de mes larmes à chaque fois que je te pénètre. Tu voudras du muscle, du vrai, du bien saillant, du qui se voit sous les vêtements à la mode. T’en voudras plus de la peau de mes joues si douce, toi tu voudras de la barbe bien dure, un peu brouillonne qui gratte quand elle est contre le cou et qui laisse des traces pour que les autres le voient.

       Héléna tu vas me laisser, parce que tu ne comprends pas ma collection de beautés. T’en voudras plus de mes mots qui jaillissent, comme ça, sans prévenir, au coin d’une rue, comme une odeur, comme un cri. T’en voudras plus de mes extases devant une flaque d’eau, un peu graisseuse, qui luit au clair d’un réverbère. Toi tu voudras des étoiles, des plages de sable fin, des parfums de magasin. Tu voudras des rires simples, des chagrins prévus, des étreintes programmés.

       Souviens-toi, Héléna, je t’avais dit que ce ne serait pas facile. Je n’aime pas sourire parce que ça fend le visage, ça lui donne une allure de feuilleton. Je t’avais dit Héléna que je pourrai rester des heures à te regarder, à ne rien dire, en attendant que tu me pénètres si fort que j’en tremble. Il y a des jours où je veux te sentir, te humer et ceux où je veux te toucher. Je n’aime pas que tu me parles comme les autres, tu es plus la même, tu es sous-titré.

Il y a ceux qui…

Il y a ceux qui savent

Et ne disent rien

Mais n’en pensent pas moins

Il y a ceux qui ne savent pas

Mais en disent trop

Il y a ceux qui croient savoir

Ceux qui ne croient pas ceux qui savent

Ceux très rares

Qui croient ceux qui savent

Ceux qui disent qu’on ne sait rien

Ceux qui en savent plus

Que ceux qui savent

Ceux qui en savent autant

Que ceux qui ne savent rien

Mais qui n’en pensent pas moins

Et en disent beaucoup trop

Ceux qui pensent qu’il faudrait que

Ceux qui ne pensent pas qu’il faudrait

Ceux qui disent

Qu’il ne faudrait pas penser

Comme ceux qui pensent

Qu’il faut peut-être un peu penser

Ceux qui disent

Oui mais

Et sont si sûrs d’eux

Qu’ils répondent

« Mais oui »

Quand ceux qui doutent disent

« Oui mais »

Il y a ceux qui

Ceux qui

Ceux

Et puis il a les autres

Si peu

Qui ne disent rien

Et rêvent du monde qui se lève

Sans rien dire

Avec le sourire

Et je voudrais conjuguer le verbe aimer…

Rappelle-toi, la première fois que tu as utilisé le « il ou elle » c’est en grammaire quand il faut chercher l’accord quand il faut chercher le sujet, et qu’on doute alors on nous apprend qu’il faut dire qui est ce qui fait l’action…. et on répond « il ou elle ».
On cherche le sujet, on cherche et on finit par trouver. J’aime que la grammaire française ne s’enferme pas que dans l’objet qu’il soit direct ou indirect. J’aime savoir qu’il ou elle sont d’abord deux pronoms et qu’ils deviennent prénoms, parce qu’ils sont justement si personnels. Il ou elle et toutes les déclinaisons qu’offre la magnifique langue française, cette grammaire faite aussi de conjugaison, cette magnifique conjugaison qui réunit, qui assemble, qui complète et qui donne à des verbes creux et immobiles des rondeurs et des échos qu’on entend longtemps sonner au fond de nos cœurs, au profond de nos corps quand on les prononce.
Et je voudrais conjuguer le verbe aimer à tous les temps de mon impatience, toutes ces belles phrases que j’ai dites, parfois écrites, souvent rêvées, elles sont là à fleur de ma peau, elles voguent à tire d’aile vers cet île. Il ou elle, île ou aile, les mots s’assemblent et se ressemblent, ils se rassemblent parce qu’ils aiment le beau qui les enrobe, papier brillant d’un bonbon qu’on tourne dans sa bouche et les sensations sont là : toutes … pas une ne manque. Ile ou aile, il et elles, les oiseaux la mer, ils se touchent, c’est vague mais ils sont bien, ils sont beaux les mots…

Quelques mardis en novembre, suite…

C’était un automne fragile et encore imprégné de chaleurs estivales qui venait de faire son apparition. Rémi était passé de la rubrique de la souffrance à celle du souvenir. Un souvenir humide et omniprésent. Le souvenir de cette dernière soirée où il me hurlait que tout était foutu. Depuis cette nuit terrible, depuis cette nuit si inachevée, comme une question qu’on pose éternellement,  il y avait d’abord eu la douleur et la haine qui m’avaient maintenu en sursis d’existence et puis il y avait eu Héléna. Héléna et ses grands yeux noirs.

        Grâce à une M.J.C que je fréquentais depuis longtemps j’avais suivi un stage de projectionniste, et je travaillais désormais dans un cinéma d’art et d’essai. C’était une petite salle, les fauteuils étaient recouverts d’un antique velours rouge usés par les gesticulations nerveuses de plusieurs générations d’intellectuels attentifs. J’étais bien, j’étais seul, les gens dans la salle comptaient sur moi et moi je ne les voyais pas. J’avais le temps de beaucoup lire. Je rêvais surtout. Puis comme chaque soir, je rejoignais Héléna. Je lui racontais le film. Je lui parlais de mes rêves et elle y entrait. Elle m’écoutait toujours avec patience dans un silence étouffant de simplicité.

       Héléna me parle peu, elle semble se satisfaire des mots que je lui invente et que je lui offre. Elle me regarde, et, d’un simple sourire qui hésite toujours entre l’ironique et le pathétique, elle m’enferme entre ses silences dévorants. Elle n’aime pas parler d’elle, on dirait parfois qu’elle regrette d’avoir été. Ou est-ce plutôt moi qui désire si fort que sa vie n’ait pris un sens qu’à partir du jour où nous nous sommes rencontrés. Elle semble venir de nulle part.                                     

       Je suis jaloux, une jalousie épuisante, un peu sauvage, impossible à maîtriser. Je suis jaloux de ce que je sais, de ce que je ne sais pas. Héléna n’aime pas que je lui parle de ces quelques ombres qui jalonnent notre parcours ensoleillé. Elle ne comprend pas que chaque fois que je la sais ailleurs, avec d’autres je me rapproche un peu de Rémi. Elle me dit que j’en veux trop, qu’elle ne peut pas abandonner ses anciens copains, ses amis. Moi je lui dis que j’ai oublié les autres, que je ne les rencontre plus que par hasard. Je lui dis que je n’ai pas besoin d’eux pour subsister. Elle me trouve trop sauvage et me dit que cela ne me mènera à rien de bon, parce qu’on ne peut pas vivre toujours seul comme un ermite.

       Je lui dis que je ne suis pas seul, puisqu’elle est là. Nous nous aimons, j’en suis persuadé, je ne peux pas m’imaginer qu’il puisse en être autrement.

       Je n’habite pas encore chez elle, mais les nuits que nous passons seuls sont de plus en plus rares. Mes parents se sont résignés à cette nouvelle vie. Ils ne sont pas déçus, il faut dire que je travaille et cela suffit à les rassurer. Ils ne connaissent pas Héléna, je n’ai pas souhaité la présenter. Je n’ai pas envie qu’ils la questionnent, qu’ils la testent. Je n’ai pas envie non plus qu’Héléna voit d’où je viens, je ne veux pas qu’elle voit ma chambre.

       Je veux qu’elle me fasse naître ce samedi matin de l’année dernière dans un quelconque bus d’une ligne sans autre intérêt que de parfois laisser entrer le hasard.

       Pendant trois mois nous avons vécu dans l’intensité des prolongations de notre première étreinte. Nous nous contentions du peu que nous étions, et nous étions bien. Et puis il y a eu ce mardi d’octobre. Comme tous les mardis, il y a deux séances au ciné‑club, et je termine à plus de minuit. Même lorsqu’il est tard, comme ce soir, Héléna m’attend, elle m’écoute parler du film ou des spectateurs. Ce soir, lorsque je suis rentré, l’appartement est vide, le silence est étouffant. Héléna est sortie, elle m’a laissé un mot sur la table. J’ai la gorge serrée, un peu comme si je redoutais de le lire, mais aussi parce que j’étais presque sûr de ce que j’allais y trouver. « Ne t’inquiète pas, on est sorti avec des collègues du boulot, ce n’était pas prévu, je ne rentrerai pas trop tard. Je t’aime. « 

       Ce sont des mots simples et qui normalement devraient plutôt me faire plaisir, ou me rassurer, mais je ne suis pas capable d’y voir autre chose qu’un premier départ, un autre départ. Lorsqu’elle est rentrée une heure après, j’ai imaginé une multitude de scénarios tous aussi pessimistes les uns que les autres. Elle a l’air fatiguée, elle sent le tabac et ne m’embrasse que distraitement. Je suis tendu, prêt à craquer, mais je me contiens pour ne pas lui donner l’occasion de me rejeter. J’ai les mâchoires si dures qu’elles me font souffrir. Je ne veux pas aller me coucher sans que nous ayons parlé.

       ‑ Comment ça se fait que ce n’était pas prévu cette fête entre copains du boulot ?     

       ‑ Et attends, doucement, c’était pas une fête, et si c’est ce qui te fait peur il n’y avait presque que des nanas…

       ‑ Et vous avez décidé ça au dernier moment !

       ‑ Mais enfin t’es terrible bon sang, tu ne vas pas me faire une scène parce que je suis allée manger au restau avec des collègues du magasin. Le directeur adjoint arrosait sa promotion, il va bientôt être nommé directeur, il ne sait pas encore où, et il ne s’y attendait pas du tout. C’est quand même sympa d’inviter les vendeuses à manger, tu ne trouves pas…

       ‑ Ouais, si on veut. Moi je trouve que ça fait plutôt paternaliste.

       ‑ Qu’est-ce que tu peux être aigri, on dirait que tous les autres sont des cons ou des salauds. De toute façon, je me suis ennuyée à cette soirée, on n’avait pas grand-chose à dire. Mais tu aurais quand même pu me réserver un autre accueil. On dirait que tu n’as pas confiance en moi.

       Je ne réponds plus rien, conscient que je risque d’envenimer la situation. Je me sens confus, mais en même temps j’ai une espèce d’appréhension.                   

       Je me dis qu’il n’est pas possible que le semblant de bien être que j’éprouve depuis que je suis avec Héléna dure aussi longtemps. Ma vie est régulièrement ponctuée de points de suspension aux bonheurs qu’elle s’est essayée à construire. Je me suis habitué à ne pas m’installer dans le prévisible, dans le régulier. Il me semble inconcevable, voire inconvenant, que tout suive une ligne continue. On dirait que je souhaite qu’il se passe quelque chose de douloureux avec Héléna. On dirait que je souhaite ne pas me satisfaire de cette nouvelle plénitude. On dirait que je cherche à rendre difficile tout ce qui n’est qu’agréable. On dirait qu’à intervalles réguliers la grande rue et ses rails glaciaux me traversent le cœur. On dirait que Rémi m’envoie de temps à autre quelques signes de là‑bas, où il est parti.                             

        Héléna sent bien que je ne suis plus le même depuis quelques semaines, elle sent bien que je ne me contente plus de l’aimer, elle sent bien que trop souvent, il y a la haine qui remonte,  il y a la haine qui se mélange et qui rend mes pensées si confuses. Elle essaie de m’aider, me montre qu’ailleurs il n’y a pas que des médiocres, qu’ailleurs il y a aussi des gens qui s’aiment, comme nous. Mais je ne me résous pas à accepter ce qui pourrait faire notre bonheur. Cela me paraît trop simple, trop artificiel.                                             

       Les autres je ne veux pas les regarder, je me contente de les voir et de les intégrer à la liste de ce qui n’appartient pas à mon espace de vie. Les autres, ils sont, ils passent, ils me croisent et parfois me parlent. Je me contente de les subir avec indifférence, mépris, ou crainte. Tant qu’il y a Héléna, les autres sont une hypothèse dont je n’ai pas besoin pour aimer. Il y a Héléna, elle existe. Il y a Héléna, elle m’attend tous les soirs. Elle vit sur le même cadran que le mien. Elle m’attend, tous les soirs, mais ce soir, ce mardi soir elle ne m’attendait pas. J’ai revu les autres. J’y ai pensé…

Quelques mardis en novembre, suite…

       Héléna, notre rêve sera si beau. Nous nous aimerons. Chaque jour je te surprendrai. Je t’aimerai avec application. Je te regarderai dormir et j’attendrai que tu souries quand notre rêve arrivera, qu’il entrera en toi. Je te baiserai les paupières si doucement qu’elles vibreront comme les ailes d’un papillon. Je dessinerai ton corps du bout de mes doigts, je l’enregistrerai avec la mémoire de ma peau. Tu ne seras plus triste, pas trop gai non plus, parce que ça fait feuilleton. Il faudra que tu gardes un peu de mélancolie pour que j’aie envie de te serrer. Tu ne me diras pas tout, tu t’inventeras des secrets et je chercherai à te garder. Je veux que tu continues à te rendre inaccessible. Si un jour tu voulais tout me dire, si un jour tu ne voulais devenir qu’une stupide moitié alors je ne t’aimerais plus pareil. Je veux que tu m’effraies, je veux toujours t’espérer.

       Héléna notre rêve sera si beau, il ne faut pas qu’il s’arrête. Il ne faut pas que nous remplissions la page. Il y aura nos corps. Nous les laisserons s’assouvir l’un de l’autre et parfois nous ne nous toucherons pas pour nous oublier. Pour l’envie de revenir. Héléna, nous nous construirons une histoire, un peu chaque jour. Nous n’écouterons personne et puis, chaque jour nous nous découvrirons avec étonnement. Héléna notre rêve sera si beau.

J’aime les mots …

J’aime les mots

Les mots doux

Les mots du bout

Les mots du début

Le mot de la fin

Les mots courts

Le mot de secours

Les mots qui riment

Les mots qui glissent

Les mots gris

Les mots qu’on oublie

Les mots bleus

Les mots de tes yeux

Les mots d’hier

Les gros mots

Les mots tordus

Les mots secs

Et par par-dessus tout

J’aime les mots longs

Et les mots polissons

Quelques mardis en novembre, suite…

       Son verre semble de trop. Nous sommes tous les deux. Comme une première fois. Comme la première fois. Rémi est parti et nous pensons à lui. Nous sommes installés sur le lit. La chaleur est moite, je pense à Albert Camus. Je pense à «L’étranger ». Je pense à Meursault, à son dimanche après-midi à Alger. Je pense à Camus, et je revois Rémi me parler, le jour de notre première rencontre à la bibliothèque. Je pense à Camus et je parle à Héléna de l’enterrement. Je lui en parle avec des mots simples, des mots brefs, parce qu’il fait chaud, parce que je suis bien, coincé entre ces deux sensations si merveilleusement complémentaires que sont l’amour et la souffrance…

       Je lui parle, elle m’écoute. Alors que je ressens encore le contact glacé du marbre, alors que la chaleur nous enveloppe de plus en plus, nos deux corps profitent de chaque seconde pour établir le contact. Comme une insulte à la sueur qui nous assaille, je sens la délicate fraîcheur de son corps qui ne tarde pas à se fondre dans le mien. Les mots se font plus rares, ils ne sont plus que la ponctuation haletante d’une étreinte qui cherche encore son style. Nos mains entament alors, chacune de leur côté, le voyage du complément circonstanciel d’exploration. Je n’ai pas de mal à la dévêtir.  Sa peau vibre sous mes caresses ou peut‑être est ce moi qui tremble. Rémi n’a pas disparu de notre mémoire.  Nous avons l’impression de lui faire partager quelques parcelles de cette rencontre.

       Elle m’a demandé pourquoi il s’était donné la mort. Je lui ai répondu qu’il aimait trop la vie, qu’il n’avait pas envie de la corrompre au contact de ce qu’il ne parvenait plus à supporter. Il était parti pour ne pas mentir, pour ne pas donner l’apparence du bonheur. Il avait peut‑être eu tort, mais nous n’avions pas à juger, nous n’avions pas le droit de comprendre ou d’expliquer. Il était parti, et nous étions restés, car tel était notre choix et nous devions de rester fidèles à nos convictions. Il était parti comme un émigrant qui ne pourra jamais revenir au pays d’origine. 

       Puis, comme pour nous rassurer sur l’existence de quelques symptômes de vie, nous nous sommes glissés l’un dans l’autre. Silencieusement, nous avons conjugué nos deux souffrances à tous les temps du plaisir. Et l’espace de quelques instants, nos sanglots de douleur et de haine ont trouvé leur arc-en-ciel dans un long cri d’amour.

       Il était très tard lorsque je suis parti. Je savais déjà qu’elle me dirait à demain. Je me suis endormi avec les souvenirs que Rémi aurait pu avoir. Rémi :  son visage me paraît plus serein, plus calme. C’est la première fois depuis trois semaines où je m’endors avec une autre image que celle d’un Rémi désespéré, que celle d’un Rémi définitivement fossilisé dans une couche d’angoisse. Je ne l’ai pas éliminé. Je l’ai simplement retrouvé, un peu comme il était avant. Comme il était lorsque nous parlions d’Héléna, que nous étions avec elle.

       Héléna, son corps, si doux, si désiré. Héléna, aujourd’hui nous nous sommes enfin rencontrés.

Dans la surface de séparation…

Un peu absent, ces derniers jours… Me voici confronté de très près- mon père- à la maladie, à l’angoisse de la disparition. L’inspiration est en apnée, mais elle est toujours là. Voici un petit texte, écrit à l’issue d’un week-end très particulier…

A la fin de ce week-end un peu particulier, je comprends soudain et avec une acuité dramatique que la vie est à la fois d’une fragilité extrême et d’une solidité surprenante. La mort plane parfois, elle s’entête, elle veut faire le plein de malheur mais ne réussit pas toujours dans son entreprise funeste. Tout au moins elle ne parvient pas toujours à réaliser ses objectifs, car les vivants se battent, d’abord ceux qu’elle vise, et ceux qui les entourent.
La vie est un tout, un système auquel chacune et chacun est relié. Quand ma mère a dit à mon père « bas toi » il s’est battu certainement pour elle plus que pour lui. Il faudra désormais apprendre et comprendre que chaque seconde, chaque minute, chaque heure, chaque jour est une victoire qu’il faudra qu’elle déguste, qu’ils dégustent car il arrivera de toute façon un jour où la mort réussira le dernier dribble dans la surface de séparation sans aucun défenseur pour l’arrêter dans son entreprise funeste. Et elle marquera le but… Et sur le terrain resteront les autres joueurs, un peu hébétés mais qui repartiront à l’attaque.

Pour égaliser.

Quelques mardis en novembre suite, suite…

Trois semaines ont passé depuis le départ de Rémi. Je ne suis pas retourné à la faculté. Je n’ai pas passé les examens. J’aurai considéré comme une trahison, une souillure à Rémi de poursuivre ma route dans cette direction qu’il n’avait pu se résoudre à prendre. J’ai occupé mes journées à ne rien faire, à attendre la nuit pour partir au cœur de la ville, dans la « grand rue », là où ma souffrance rime sans fausses notes avec la stupide rectitude de cette soi-disant artère centrale.

       La saison ne me facilite pas la tâche. Les journées sont interminables. Les nuits comme les gens paraissent déborder d’une lumière dont ils font le plein avec frénésie. Même sur les coups de deux heures du matin les rues sont encore inondées de flaques de soleil que produisent les petits groupes de nouveaux bacheliers, tous de court vêtus, et qui célèbrent avec enthousiasme leurs diplômes fraîchement obtenus. Lorsque je les rencontre, je ne peux pas me résoudre à piocher quelques instants de chaleur dans mes souvenirs pourtant encore si proches. J’ai froid et je baisse la tête. Tout va si vite, demain, eux aussi en croiseront d’autres…

       Ce soir j’irai voir Héléna. Elle a téléphoné il y a une semaine. Elle a dit que je pouvais passer quand je le voulais, cela lui ferait plaisir. En chemin, je me dis que c’est Rémi que j’ai envie de revoir dans notre souvenir commun. Je la sais fine et sensible et me réjouis à l’idée que nous allons passer la soirée à parler simplement, lentement comme je ne l’ai plus fait depuis trop longtemps. Elle habite un petit studio sous les toits vers la place Villeboeuf. Je trouverais facilement, c’est un quartier que je connais bien.

       Ma souffrance est si grande, si rude, si entretenue qu’elle a désormais besoin d’un visage féminin pour servir de prétexte à ses prochains sourires… Je savais bien qu’avec Héléna nous n’avions pas vraiment commencé une histoire.  Je savais aussi qu’elle était la seule qui pourrait me réveiller un peu, qu’elle était la seule qui pourrait m’arracher à mon impasse, qui pourrait m’aider à regarder au- delà de ces deux volets verts, fermés sur une fenêtre qui un matin n’a pas voulu s’ouvrir.

       J’étais anxieux. J’étais anxieux de tout. Quand je suis arrivé devant sa porte, je me suis senti saisi d’étouffements. Comme si cette porte ne pouvait que rester définitivement fermée. J’ai la certitude qu’elle mettra longtemps à s’ouvrir et qu’elle ne pourra alors encadrer qu’un visage défait, le visage de quelqu’un qu’on dérange. J’ai tant besoin d’elle, j’ai tant besoin de l’aide de la seule personne à qui je réussis encore à penser sans éprouver un sentiment d’indifférence, ou de dégoût. J’ai besoin de sa présence, délicatement parfumée, de ses sourires discrets mais suffisants.

       Je me souviens que lorsque nous nous voyions avec Rémi, elle était si vraie, si douce, si attentive qu’elle réussissait toujours à nous extirper un sourire, même lorsque l’orage grondait au plus profond de nous. Quand la porte a bougé, j’ai senti un courant d’air glacial cisailler mon dos en sueur. J’avais le souffle court de celui qui reprend l’entraînement du marathon après un longue période d’inactivité. Je l’ai cru surprise ou même gênée. De chacun de ses gestes je retire des indices pour m’échafauder un mauvais scénario où bien entendu je n’aurai, une fois de plus, pas le beau rôle. Je discerne un empressement discret pour dissimuler une présence « ennemie ». Elle a les traits tirés et les cheveux en désordre. Son œil brille et malgré la fraîcheur sa chemise est largement ouverte. Elle fait comme un trou béant sur une peau que je devine chaude… J’entends comme un martèlement derrière les oreilles, je sais qu’elle me parle mais aucun son ne me parvient si ce n’est ceux de mon cœur qui cogne et de ma peur qui m’essouffle. J’entends sortir quelques mots de ma bouche, j’ai l’impression qu’ils rampent et agonisent avant d’arriver jusqu’à elle. Puis ce sont mes lèvres qui se sont essayées à un exercice périlleux consistant à tenter une rencontre avec une parcelle de ce visage qu’elle m’offre au milieu d’un sourire. Lorsque le contact s’est produit, j’ai ressenti comme un picotement au creux des reins, comme si j’avais reçu une injection de fraîcheur dans tout le corps après un long séjour dans une cave humide. Quand elle a refermé la lourde porte, j’étais de l’autre côté, avec elle depuis dix mille ans…

       Elle n’avait pas encore fait l’amour, mais tout en sentait les préparatifs. On ressentait dans cette pièce, la présence imminente d’un corps à corps soigneusement organisé. Celui que je ne pouvais qu’appeler « l’autre » était étendu sur le divan, ceinturon en berne et chemise ouverte. Il se tenait suspendu à un plafond imaginaire par le fil doré d’une cigarette américaine. Tout sentait la lassitude de l’inachevé. Tout respirait l’orgasme encyclopédique qu’on obtient par expérience, par technique, par assurance. Alors qu’il restait là, avachi, contemplant la mouche du plafond, j’ai soudain aperçu Héléna englué dans un cocktail de tendresse, de déception et de dédain.

       Elle frémissait, elle comprenait ma douleur, peut-être parce qu’elle l’éprouvait aussi. Sa chevelure était noire, ses yeux aussi, pour me faire comprendre qu’elle restait ainsi comme je la voulais. Ce que je voyais n’était que le préambule d’une mauvaise pièce qu’elle aurait peut-être jouée, contre son gré, ou par mauvaise habitude. D’une voix enrouée de tabac, ou de larmes qu’on ne peut retenir, elle m’a proposé de m’asseoir, comme au spectacle, pensai‑je ironiquement. Puis en quelques mouvements de doigts adroits, je l’ai vu se transformer pour être plus près de moi.                                                   

       Tous ces moments n’étaient qu’instantanés. Il ne s’était pas déroulé plus d’une demi-minute entre l’instant où mon doigt a effleuré la sonnette et celui où mon corps est entré en contact avec le Skaï râpé d’un fauteuil de récupération. Mais je me sentais fatigué, comme après une nuit de voyage. Il faut dire que depuis la mort de Rémi, plus rien ne se déroule comme avant. Même le temps semble hésiter à choisir ses prochaines victimes. Parfois tout s’accélère, parfois chaque seconde semble porter en elle un tel poids qu’on peut presque l’entendre passer.

       J’étais assis, elle aussi. Près de moi. L’autre restait étendu, comme s’il voulait jouer son rôle jusqu’au bout, malgré les rideaux fermés. Je ne le connaissais pas, mais j’aurai pu le rencontrer dans un de ces nombreux moments de futilité qui ponctuent une vie réglée à l’avance. Derrière ses yeux embrumés d’un voile de mélancolie se dissimule l’assurance insupportable d’un de ces insectes universitaires que j’ai eu rencontrés dans un bourdonnement anonyme. Je constate que plus que la maigreur habituelle, c’est la pâleur qui l’habille. Elle me le présente.                       

  • Un copain étudiant…

Il a l’air ému de cette nouvelle décoration qu’elle vient de lui accrocher comme l’ultime récompense d’un combat contre le doute. Elle me regarde, et tout en me touchant la main, comme pour me rassurer, comme pour me prouver que j’existe plus que ne pourraient le laisser supposer nos quelque trop brèves rencontres.         

       – Un vieil ami !               

Ce n’était pas tant ce substantif « ami » qui me procurait ce picotement de satisfaction dans tout le corps. C’est plutôt ce qualificatif « vieil » qu’elle lui avait adjoint avec malice. Il est pourtant des mots qui me font l’effet de lames de rasoirs lorsqu’ils s’accouplent à d’autres dans le lexique de l’angoisse. Vieil ou vieux était de ceux là. Et d’une façon générale, je trouvais les choses, les idées si terriblement achevées que je trouvais inutile sinon snob de leur adjoindre artificiellement des compagnons de pourriture. Le seul adjectif que je peux vraiment supporter n’existe pas encore, il est encore en gestation dans un méandre inconnue de mon cerveau fatigué. Le mot illustre suffisamment arbitrairement la chose sans qu’on se sente obligé de le contaminer en le décorant inutilement au moyen d’adjectifs toujours mal choisis. C’est pourquoi en temps normaux et utiles, ce petit bonus ajouté au paquet d’amitié m’aurait profondément agacé. Et j’aurai entendu dans l’écho du « vieil ami » quelques fanfares coloniales, quelques grandes claques dans le dos. J’aurai perçu des rires gras autour de verres emplis de merveilleux souvenirs régimentaires. Mais, aujourd’hui, dans cette situation particulière, cette situation de combat, je me sentais  bien dans la peau du vieil ami… C’était agréable de se sentir valorisé de quelques grades de plus dans le registre d’avancement d’Héléna.

       De toute façon, elle avait du lui parler de Rémi. De moi peut-être. Surtout de Rémi. Je sentais sa présence durant les moments de silence. Une présence qu’on ne pouvait ignorer, derrière les yeux, derrière cette petite lueur qui nous rendait complice même sans rien dire. Sur le lit, l’étudiant tentait de surligner sa présence insignifiante au moyen de gestes circulaires qu’il accomplissait avec sa cigarette. En fait il semblait accuser le coup face à une situation d’indifférence flagrante à laquelle il ne s’était pas préparé. 

       Il s’est assis dans le grand nord de ce lit toujours brumeux. Sa tête ne lui appartenait plus, elle n’était plus que le vulgaire prolongement de cette colonne vertébrale qui s’efforçait de lui conserver une apparence humaine. Il n’était plus qu’un objet facultatif, il n’était plus qu’une bizarrerie dans le calme de cette pièce. Je me sentais calme, vivant et je savourais avec satisfaction chaque instant. Héléna est allée chercher à boire. L’ombre volumineuse qui stationnait sur le lit a semblé se dégonfler dans un long gémissement. Bientôt je ne distingue plus qu’une masse compacte et grise d’où émerge parfois un trou béant et remuant par lequel sortent des sons qui associés entre eux selon l’irréfutable géométrie de l’entendement civilisé forment des mots et même des phrases. Je le sens à l’aise depuis que le fantôme de Rémi est là, entre nous. J’ai de la peine pour lui et je comprends son inquiétude. Il sait qu’il a perdu, il sait qu’il n’est même pas inscrit en marge de cette histoire dont il ignore tout. Il a posé une nouvelle fois ses yeux sur moi pour m’annoncer, presque en s’excusant qu’il connaissait Héléna depuis un an, qu’il l’avait rencontrée chez des amis communs. Ils étaient devenus de bons copains, c’est tout…

       Je suis pris d’une irrésistible envie de rire. Tous ces mots me paraissent avoir été prononcés des milliers de fois. Ils sonnent creux, ils sentent la frustration. Ils ont l’aspect coagulé de ces phrases qu’on ressort à tout instant comme pour se persuader qu’on n’est pas des frigides du verbe. Désormais il me faisait pitié dans son déguisement grammatical où se distinguait l’assemblage hétéroclite de son passé crémeux et de son avenir aseptisé. Je ne lui en voulais même pas, je le plaignais de s’obliger à sous titrer toutes ses sensations de mauvaises traductions. Il faisait partie de ceux qui ont honte de pleurer, de ceux qui n’acceptent pas de subir la souffrance, la sienne comme celle des autres. Il appartenait à la grande famille de ceux qui s’efforcent tant de paraître qu’un jour ou l’autre ils disparaissent totalement…

       Je lui ai souri, cruellement, pour qu’il cesse de se répandre dans cette pièce. Je l’achevais en lui déclarant que je la trouvais belle, très belle, l’intérieur comme l’extérieur. Quand Héléna est revenue, il était debout, comme un drapeau en berne. Il a prétexté un rendez‑vous déjà manqué et il est parti.

Quelques mardis en novembre, suite…

Puis je vois Héléna, elle est seule derrière un petit groupe de bavardes. Nos regards se croisent et je vois qu’elle pleure. Nous ne l’avions pas revue depuis cette dernière soirée un peu ratée, nous ne l’avions pas revue, mais nous la savions toujours présente entre nous, délicatement incrustée entre nos deux intimités. Je n’ai pas envie de m’approcher d’elle, je ne veux pas lui donner à entendre mes cris de haine et de désespoir. Je veux la laisser seule, avec Rémi, je veux qu’elle puisse lui dire ces quelques mots qu’il attendait certainement. J’ai compris à l’intensité de nos regards que nous ne pourrons que nous retrouver.
L’enterrement est terminé depuis moins d’une heure et cela fait déjà trois siècles que je suis là à attendre devant cette pierre sous laquelle Rémi devra se reposer. Tout le monde est retourné à son quotidien. Seule la mère de Rémi est restée quelques pas devant moi. De ses deux yeux il ne reste que deux trous d’où s’échappent par flots ininterrompus des souvenirs mélangés qu’elle n’arrive pas à maîtriser. Son corps tout entier est plus froid que le marbre. Je sens son intérieur plus humide que tous les automnes qu’elle a déjà connus. Sa douleur est immense et elle ne veut pas la partager. Elle ne peut pas partager dans la souffrance ce qu’elle n’a pas partagé dans la joie. Quand ce fils qu’elle a porté neuf mois en elle est né, un jour de mai, elle n’a pas partagé cette vie qui a explosé en elle. La famille, les amis, les voisins étaient là, bien sûr, pour s’associer au bonheur et participer à la joie. Mais elle n’a rien partagé, elle a gardé pour elle ce privilège immense, cet amour de la vie, d’une vie, d’une seule vie. Elle ne va pas partager aujourd’hui cette mort qui la tenaille au plus profond d’elle-même. Cette douleur est à elle, elle lui appartient définitivement et ne pourra se résoudre qu’à la sentir vieillir comme une blessure qui la reliera toujours à Rémi. Il y a vingt- deux ans, elle souriait après avoir souffert pour donner la vie. Son compagnon lui tenait la main, mais sa souffrance restait, elle la voulait jusqu’au bout et ne pouvait que se contenter d’attendre ce que l’on appelle, peut être à juste titre la délivrance.
Aujourd’hui, elle souffre à nouveau, parce que cette vie qu’elle s’était arrachée, avec une joie pleine de cris, on vient de la lui reprendre, on vient de la lui subtiliser dans un printemps qu’elle n’avait peut être même pas remarqué. Et elle se souvient de cette « délivrance » passée, elle se souvient du soulagement lorsque la vie vous explose sur le ventre. Elle se souvient et se sent partir pour une nouvelle gestation dont elle ne sortira jamais. Bien sûr, il était si loin d’elle. Bien sûr, elle avait peur et le regardait s’éloigner avec angoisse. Mais il était resté son enfant, celui qu’elle a vu naître, celui qu’elle a vu grandir, celui qu’elle a vu partir. Elle pleurait avec un sourire intérieur, parce qu’elle s’imaginait que quelque part, dans un autre ailleurs, celui pour lequel elle avait hurlé de douleur continuait de vivre dans le souvenir de tous ceux qui l’avaient aimé, de tous ceux qui l’avaient accompagné. Elle savait qu’elle retrouverait un peu de ce Rémi un peu bizarre, qu’elle ne comprenait plus ces dernières semaines, dans les yeux de ces quelques-uns dont il acceptait parfois de lui parler.
Je suis sûr que j’en faisais partie, ainsi qu’Héléna. J’en suis sûr et je le veux si fort, si intensément que je crois m’entendre lui parler, lui dire que je garderai longtemps au fond de moi ces quelques braises sur lesquelles Rémi a soufflé un mardi de novembre.
Elle pleure, elle pleure sur cette plaque de marbre. Elle pleure parce qu’elle ne comprend plus, elle pleure parce pour tout ce qu’elle n’a pas pu lui dire, et qu’elle va garder maintenant dans un petit creux de sa douleur. Elle pleure et je l’écoute, sans pouvoir m’approcher. Tout à l’heure, elle partira, parce qu’il lui reste encore quelques notions de ce temps qu’elle va, désormais, devoir s’efforcer de laisser passer. Elle partira, mais derrière ses yeux, c’est à jamais que cette plaque de marbre la rendra glaciale. Je sais que je ne la reverrai jamais parce que ma présence lui ferait l’effet d’un mensonge face à cette pierre qui lui oppresse le cœur. Je m’en vais à pas lents et laisse derrière moi l’image de cette souffrance interminable…
J’ai les yeux pleins de larmes et le cœur débordant de haine. Je ne me rends pas compte que les autres me regardent, qu’ils s’interrogent, qu’ils sourient même. Les autres, je ne les vois plus, je ne pourrai même pas dire que je les discerne, ils se contentent d’être et moi je ne fais que passer au milieu de leurs mauvaises histoires. J’ai l’impression de ne plus avancer, je suis immobile, au milieu d’un magma indéfinissable qui s’agite autour de moi. Je ne suis pas absent, je suis une parenthèse saugrenue qui s’est glissée par erreur dans la raide rigueur d’un texte de loi. Ma douleur est si grande, ma haine est si fondamentale que je me sens devenir l’infirme particule d’une existence qui sent déjà l’achevé. Il n’y a qu’Héléna et son souvenir grisâtre qui réussit à trouver une place au cœur de ce malaise. Héléna, son regard, sa fraîcheur, ses larmes si vraies. Héléna…

Quelques mardis en novembre, suite…

       Ce sera un enterrement civil. C’est curieux comme beaucoup sont choqués par l’adjonction de cet adjectif neutre à ce mot que l’on arrive à peine à prononcer tant il est tabou. Moi je me dis que ce qu’il y a de bien dans ce mot, c’est que finalement il est de la même famille que civilisé… Lorsque j’ai dit à ma mère que ce serait un enterrement civil, elle n’a pas pu s’empêcher, bien qu’elle ne soit pas croyante, de trouver cela très triste,  un peu honteux même. Comme si la qualité d’une tristesse ne dépendait que de la réussite du carnaval qui l’enrobe. Comme s’il pouvait y avoir une autre signification à la mort que celle que lui donne la séparation du disparu et de ceux qui restent. Comme s’il fallait, par hypocrisie, lâcheté ou désespoir choisir d’être intégré dans le troupeau des anonymes que ce seigneur tout puissant est censé ramener régulièrement à lui. La vraie réalité de la mort, c’est la tienne Rémi. Tu es parti, quand tu l’as voulu. C’était peut‑être un peu trop tôt. Je te respecte Rémi, mais j’aurai tant voulu qu’on poursuive le combat ensemble. 

       C’est vrai, t’avais compris plein de choses, c’est vrai que tu croyais que c’était trop tard, mais t’aurais peut‑être pas du partir avant d’essayer encore une fois… Et pourtant, aujourd’hui, plus que jamais je te sens près de moi Rémi, je veux t’accompagner dans une dernière virée. J’ai peur Rémi, j’ai peur parce que j’ai compris.

       Ta famille, je la respecte Rémi, elle est autour de toi et pleure en silence. Elle ne comprend pas, ou a déjà trop compris, sa douleur est d’un autre monde, elle est infinie. C’est une douleur qui sent l’amour, la peur, le remords. Mais ils ne sont que quelques-uns uns à être vrais au milieu de tous ces charognards qui s’agrippent du regard à ton cercueil, comme s’il s’agissait d’attendre les résultats de la loterie nationale. Je ne les respecte pas et bien plus je les hais, malgré leurs larmes mécaniques. Ils empestent la naphtaline parce qu’ils sortent leurs déguisements pour ritualiser leurs promenades mortuaires. Eux qui t’ont condamné, eux qui t’ont jugé puis exécuté, ils poussent le vice morbide jusqu’à te vouloir accompagner une dernière fois. Il faut dire qu’ils sont fiers derrière leurs masques jaunâtres ; ils ont vu juste, ils ont réussi. Ils le savaient bien, eux, que cela finirait comme cela.

       Eux, ils savent tout. Eux, ils ont un jugement infaillible sur le monde qui les enrobe et les supporte. Ils viennent là pour s’associer à la douleur, ils viennent là pour participer. Français jusqu’au bout des rêves qu’ils n’ont pas eus, l’enterrement est un événement privilégié inscrit en lettres majuscules dans leur calendrier de la participation. Ils participent parce qu’ils sont citoyens. Ils participent parce qu’ils sont voisins. Ils participent parce que ça fait bien. Ils participent à l’élection de leur pantin politique. Ils participent au cadeau de fin d’année de leurs concierges. Ils participent à la victoire de leur équipe de football, et maintenant, dans un registre différent de grimaces, ils participent à la douleur d’une famille. Comme ils disent : « on a gagné », ils diront : « on a enterré le fils untel, celui qui allait pas bien ces derniers temps ! « Ils veulent leur morceau de douleur, en souvenir, en pendentif. Ils ont le sentiment que leur présence apportera un sourire aux condamnés du jour. Ils en retireront une immense fierté. D’une voix délicatement bourrue, empruntée à leur Gabin national, ils rassureront la mère en lui apprenant qu’elle peut évidemment compter sur eux.

       Oui, elle pourra compter sur eux pour aller prostituer le souvenir de Rémi sur les avenues de la médisance, à chaque jour de foire. Elle pourra compter sur eux comme le monde entier compte sur eux lorsqu’il s’agit de faire un geste pour des enfants qui meurent de faim à des milliers de kilomètres de leurs frigidaires. Elle pourra compter sur eux parce qu’ils savent vivre, simplement, sainement. Et puis ils savent ce que c’est que souffrir parce qu’ils ont eu, eux aussi, leur enterrement bien à eux. Ils savent tout, sont bien éduqués et sont de bons chrétiens. Ils participent à tout, même aux enterrements civils. Bien sûr ils ne comprennent pas qu’on puisse partir pour le dernier voyage sans être accompagné d’oraisons funèbres accusatrices. Ils veulent bien aider leurs propres frères humains mais la tâche leur est plus facile lorsqu’ils sont vraiment de la même famille, de la même religion, de la même couleur…

       Alors ils ont le droit de venir souffrir avec tout le monde, ils ont le droit de venir ponctuer les cortèges funèbres de leurs gémissements intempestifs. Mais attention, ils se préservent de tout et surtout du pire : il ne faut pas que la vraie souffrance, cette souffrance un peu grise, un peu humide qui a enseveli Rémi pénètre dans leurs murs. Rien d’aussi absurde et malsain que le suicide d’un fils ne peut ni ne doit leur arriver. Eux, ils prennent leurs précautions, et ce ne sont pas leurs enfants qui en arriveront à ces terribles extrémités. Ils veillent, et s’ils veulent bien participer à la douleur, c’est par principe, parce qu’ils sont bien élevés. Il ne faut pas leur en demander plus…

       Chaque cortège, ils le suivent de la même façon, avec lenteur, avec l’allure de désespérés qui recherchent leur oxygène trois têtes devant eux. Ils marchent comme ils ont défilé et lorsque je les observe, je suis saisi d’une envie irrésistible de leur hurler de retourner à leurs problèmes. J’ai envie de leur crier de nous foutre la paix, à nous, à Rémi.                                          

       Je sens la haine qui monte, je la sens si forte qu’elle submerge totalement le chagrin, ou plutôt qu’elle se mêle à lui dans un cocktail de sensations que je trouve curieusement assez agréables. Je vois derrière leurs yeux des matraques, des codes civils, des guillotines. Je vois derrière leurs yeux des verres de rouge ou de whisky selon qu’ils s’habillent à Prisunic ou chez Pierre Cardin.

Message du tribunal académique…

Je continue mes republications du tribunal académique…

Photo de Pixabay sur Pexels.com

Le tribunal académique, une fois de plus et nous en sommes vraiment désolés, est resté silencieux pendant quelques semaines.
Il faut dire que le greffier du dit tribunal a été testé positif au Clownvid 001.
Il s’agirait selon les désinformations que nous avons survolées d’un nouveau virus non encore répertorié par les principaux logiciels de reconnaissance de mauvais caractère.
Les symptômes les plus caractéristiques de cette nouvelle maladie sont très inquiétants.
Il est évident que tout sera mis en œuvre pour éviter la contamination. Le premier symptôme est celui de la parole. Les personnes atteintes, et ce fut le cas de ce malheureux greffier, se mettent soudain à parler, à voix haute et intelligible. Il convient pour ne pas commettre d’erreur de diagnostic de ne pas confondre avec le syndrome un peu plus connu dit du « monologue ».
En effet les personnes infectées non seulement s’expriment à voix haute, mais il se trouve qu’elles le font consciemment et en s’adressant à une ou plusieurs autres personnes. Ce qui peut dans les cas extrêmes (au passage il s’agit du premier indice d’une contamination) conduire à un dialogue.
Le deuxième symptôme est tout aussi surprenant et inquiétant, puisque plusieurs études montrent que tout en parlant ces personnes sourient.
Et lorsque l’échantillon- ou groupe test- de ces personnes souriantes et bavardes est comparé à un groupe témoin de personnes non infectées c’est-à-dire non souriantes et muettes ou tout au moins totalement concentrées dans les limites numériques de leur environnement protégé et aseptisé selon les protocoles en vigueur, le constat est limpide. Parler en souriant nécessite d’ouvrir 67 fois plus la bouche en une minute que de ne rien dire en restant concentré sur les parois de sa bulle cognitive, ce qui vous l’aurez aisément compris, augmente de façon exponentielle le risque de transmission du dit virus et le risque de l’installation d’un climat de bonne humeur dont on sait qu’il est contre indiqué par les principaux fabricants d’anti-inflammatoires.
En conséquence le tribunal académique reste silencieux pour quelques jours encore, mais n’en pense pas moins…

Mes Everest, René Char : « quand les conséquences… »

Quand les conséquences ne sont plus niées, le poème respire, dit qu’il a obtenu son aire. Iris rescapé de la crue des eaux.
Le souffle levé, descendre à reculons, puis obliquer et suivre le sentier qui ne mène qu’au cœur ensanglanté de soi, source et sépulcre du poème.
L’influx de milliards d’années de toutes parts et circulairement le chant jamais rendu d’Orphée.
Les dieux sont dans la métaphore. Happée par le brusque écart, la poésie s’augmente d’un au-delà sans tutelle.
Le poème nous couche dans une douleur ajournée sans séparer le froid de l’ardent.
Vint un soir où le cœur ne se reconnut plus dans les mots qu’il prononçait pour lui seul.
Le poète fait éclater les liens de ce qu’il touche. Il n’enseigne pas la fin des liens.

Quelques mardis en novembre, suite…

       Rémi tu te souviens comme on l’aimait. Tu te souviens quand on parlait d’elle, tu avais un sourire d’ange. Tu aurais voulu qu’on parte, ailleurs, tous les trois. Alors, on aurait inventé une autre façon d’aimer. Tous les jours on aurait fabriqué des prétextes à sourire. Et Héléna nous aurait regardé.

       Héléna, tu la voulais, toi aussi. Tu disais que plus rien ne te retenait dans cette ville, mais je sais qu’il aurait suffi qu’elle te tende la main pour que tu sois encore là aujourd’hui. Et je te l’aurai laissée, parce que je ne suis pas de taille à rivaliser avec toi.

       Toi t’aurais voulu qu’il se passe quelque chose, tu aurais voulu te fabriquer de la matière à souvenirs. Je me souviens quand on traversait la ville tous les deux, mains dans les poches, le col relevé. C’est moi qui te suivais, on allait nulle part et pourtant tu avançais avec assurance. On aurait cru que tu savais, qu’on t’attendait, tu prenais à droite puis à gauche, tu changeais de trottoir et parfois tu t’arrêtais, net, comme en pleine hésitation, comme pour dire aux autres : « regardez-moi, je vais quelque part, regardez-moi, il va m’arriver quelque chose ».

       Et quand on arrivait, au bout, tu te mettais en colère après moi, après le temps qui passe et qui glisse. Tu disais qu’il était trop tard, que tu n’aurais pu arriver à l’heure. A cause des autres qui sont toujours en travers de ta route.

       Les autres tu m’as appris à les gommer, tu m’as appris à les réduire au silence. Tu m’as montré comme ils ne sont rien quand on sait qu’ils ne veulent rien d’autre que s’assimiler, que se résoudre que se fondre dans la masse.

       Au milieu de ces autres, il y avait Héléna. D’abord tu ne m’as rien dit et je ne voulais pas savoir. Vous, votre passé, vos histoires d’adolescence. Et un soir, parce qu’elle n’était pas là, parce qu’elle nous manquait tu l’as faite vivre, avec tes mots. Et moi je t’écoutais je buvais ce qui coulait de tes lèvres. Tu l’avais aimée, bien avant moi, toi aussi tu avais essayé d’en guérir quand tu avais compris que t’étais pas de taille à lutter contre certains. Tu avais les larmes aux yeux ce soir là quand tu me parlais de ses premiers amants. Elle les collectionnait et toi tu ne comprenais pas. Elle se laisser tripoter par des apprentis qui ont des mains derrière chaque regard et pourtant elle récitait Verlaine, Rimbaud, Baudelaire mieux que quiconque. Et tu étais le seul à t’émouvoir. Elle le savait, mais elle ne voulait pas que tu t’abîmes à essayer de la séduire Elle voulait que tu restes dans l’ombre à attendre. Et toi tu souffrais, tu te préparais au long voyage.

       Je ne la laisserai pas Rémi, je ne laisserai pas les autres nous l’enlever. Je ferais tout ce qu’il faut, tout ce que tu m’as dit et on sera bien tous les deux, on sera bien à se souvenir de ce que tu rêvais.

Quelques mardis en novembre, suite…

       Rémi était parti depuis bientôt deux heures et j’étais toujours dans le quartier. Je me déplaçais sans aucune logique, j’essayais de réduire le temps qui passe en occupant l’espace. Je ne pouvais me résoudre à me rendre ailleurs, je voulais rester dans le champ de vision de la fenêtre aux volets clos. Je suis alors entré dans un bar, sur la place, juste en face de l’immeuble en deuil.

       C’est le bar du marché, fréquenté aussi bien par les forains satisfaits de la recette de la matinée que par les clients satisfaits de leurs achats légumiers. Il est un peu plus de midi, ce qui doit expliquer l’affluence. Ce bar ne ressemble en aucune manière à ceux que j’ai l’habitude de fréquenter. C’est un café d’hommes aux doigts courts et épais, au cou large, à l’œil fouineur, à peine troublé par la fumée de leurs gitanes maïs. C’est un café où la seule mélodie qui rythme les conversations est celle produite par les fréquentes rencontres de verres qui s’entrechoquent. Lorsque j’entre, je ne peux même pas dire que je suis mal à l’aise, je suis simplement comme l’explorateur un peu naïf et téméraire qui pénètre pour la première fois en pleine assemblée d’une tribu indigène…

       J’ai commandé une « Mort subite ». Peut‑être est‑ce par ironie inconsciente ou par provocation, ou peut‑être est ce simplement parce que c’est la bière que nous avons bue hier soir, avec Rémi. Toujours est-il, que le patron n’a pas eu l’air d’apprécier ce qu’il prenait pour une plaisanterie.                                          

       – On n’a pas ça ici, c’est de la Kro ou de la pression ! J’ai donc opté pour la fameuse Kro qui bien entendu sera tiède. Les conversations autour de moi sont confuses, décousues. Peu à peu, je n’entends plus rien, mon regard s’est posé sur la façade macabre où les volets se sont ouverts. Ils se sont ouverts sans que je n’aie pu distinguer le visage de celle qui a voulu laisser entrer la lumière dans cette pièce où le voyage de Rémi s’est achevé. Je me suis mis à sangloter, brusquement, violemment, sans retenue. Je pleurais et je me sentais mieux. Comme si par ce flot de douleur salée je libérais une vaste place, au profit de la haine qui tout à l’heure était encore mélangée à la souffrance et s’en trouvait amoindrie.

       ‑ Alors petit on a un chagrin d’amour !

J’ai sursauté lorsque le patron Kronenbourg m’a amené la note. Il n’y avait pas la moindre ironie ou méchanceté dans ses paroles, il y avait simplement beaucoup de bêtise. Je ne me suis même pas efforcé d’arrêter mes larmes, je me suis contenté de le regarder avec mépris et de lui dire en lui tendant dix francs.                 

       – Vous savez, je ne pleure pas, je fais simplement un peu de place… Il a paru un peu surpris par cette réponse et m’a montré par une mimique significative qu’il me prenait pour un vulgaire illuminé.

       J’ai enfin pu quitter ce quartier et je suis rentré chez moi avec l’espoir d’y être seul afin d’éviter les sempiternels interrogatoires marquant mes retours imprévus…

Quelques mardis en novembre, suite…

       L’ambulance était blanche, la foule était noire. Une de ces foules compactes, capable de s’agglutiner sur n’importe quel prétexte. Je lève les yeux vers les volets verdâtres. Sur la façade grisonnante toutes les autres fenêtres laissent entrer la lumière du petit matin. Cette tache, cette interrogation au commencement d’un banal jour de marché, c’est Rémi qui l’a laissée.

       Rémi ne dormait pas, ne dormait plus, il était allongé sous un drap blanc. Il était parti. Il avait choisi un voyage sans retour. Il avait finalement décidé d’en finir, comme ça, simplement. Il s’était pendu, méthodiquement, comme on pose soigneusement sa chemise sur le dossier d’une chaise. Plus tard, sa mère dira qu’il n’était pas bien ces derniers temps : « il ne parlait plus, ne mangeait plus, ne dormait plus ». J’étais un familier de cette trilogie qui vous conduit à ne plus vous nourrir que de ce qui vous ronge l’en dedans.

       Rémi avait poussé l’angoisse jusqu’au bout, jusque-là où tout est noir, jusque-là où tout est peur. Dans la foule les commentaires se font moins pudiques.                                       

       – Et pourtant il n’était pas malheureux, il avait tout ce qu’il voulait…

       Quelques secondes ont passé. Je n’entends plus rien. La foule m’entoure, m’englobe. L’ambulance est partie, la foule grossit comme un abcès. J’ai l’estomac comme une boule. Une femme pleure, elle est de dos,  ce doit être une mère,  la sienne peut être. Je ne pourrais même pas la reconnaître. Je ne vois plus rien, je suis déjà entré dans une coquille où les seuls sons que je perçois nettement sont ceux que produisent mes vibrations cardiaques. Et la foule toujours plus curieuse, toujours plus terrible, prête à tout pour glaner des informations qui lui permettront de placer fièrement l’anecdote d’un jour de marché ordinaire, au cours du repas de midi, entre le jarret de porc et le fromage de pays. Je les entends déjà.          

       – Tiens ce matin au marché, j’ai vu un jeune qui s’est suicidé, tu sais dans l’immeuble qui est juste en face du primeur où je prends les pommes…

       La scène dure des siècles. J’ai les yeux brûlants, la gorge si sèche que pas même un espoir de cri ne pourrait en sortir. Je sens mes jambes fléchir. Il ne faut pas tomber. Il ne faut pas donner à la foule qui commence à se désagréger l’occasion de se constituer à nouveau. Mes yeux ne sont plus que deux trous béants où toutes les haines du monde et les douleurs qui les accompagnent finissent par s’engouffrer. Je tremble, j’ai froid,  je ne sais même plus si ce que je vis existe encore. Je m’efforce d’imaginer qu’il s’agit une fois de plus d’une de ces sensations bizarres qui parfois m’envahit, où il m’arrive de ne plus savoir ce qui appartient à la réalité…                       

       La réponse m’est donnée par un souffle sur ma nuque. Le souffle d’une de ces personnes dont on sent qu’elles sont entraînées à fureter. Elle veut voir, même s’il n’y a plus rien. Je la sens qui fouine, qui cherche sa pâture quotidienne. Elle est toute proche, elle a dû comprendre que je faisais partie du décor de son roman photo. Je la devine toujours plus près. Mon corps tout entier est comme un cri de douleur, comme une corde tendue à l’extrême. Je me retourne brusquement et la fixe sauvagement. Je comprends en la voyant que je ne suis là que pour qu’elle puisse me mettre dans son commérage, entre parenthèses, comme une simple fioriture à son discours qu’elle prépare certainement en détail, pour faire mieux que sa voisine qui aura peut‑être à lui raconter un quelconque accident de la circulation ou la terrible opération qu’aura subie son beau-frère. Je la fixe toujours plus. Elle me dégoûte, elle a dans les yeux une lueur jaunâtre. Elle tient son filet à provisions au bras, fièrement, comme si les quelques navets terreux le lestant faisaient d’elle l’actrice déterminante du drame qui s’est joué. Je la hais. Elle me donne envie de vomir : elle, comme tous les autres qui entourent ce qui reste d’un passé qu’ils ont déjà jugé.                                                    

       Qu’ils aillent donc dans leurs églises pour satisfaire à leurs obsessions morbides et qu’ils laissent la douleur là où ils ne l’éprouveront jamais.

       Rémi, Rémi dis-leur ! Dis-leur qu’ils sont morts, dis-leur que t’es parti, dis-leur qu’ils ne comprendront jamais rien. Une autre passante me bouscule. Elle veut voir, elle aussi, on lui a dit que… Elle veut sa dose, elle veut sa ration quotidienne de médisance.  Elle doit voir, ça la regarde !

       ‑ Mais qui était‑ce ?  Qu’est ce qui s’est passé ?

       ‑ C’était Rémi.

Elle ne comprend pas, elle ne connaît pas. Elle veut savoir, elle veut juger. Je la regarde : elle sent le poireau, elle respire le fait divers, elle a des pantoufles de chaque côté du cœur et ne pleure que pour son chien.

     ‑ Il s’appelait Rémi, il est parti, parce qu’il ne supportait plus de voir des gens comme vous.

       Je pars, je fuis, je cours jusqu’à pouvoir ressentir une autre douleur que celle que me procurent la souffrance et la haine.

       A présent, je suis seul Rémi, je suis seul et je ne suis pas parti. Je suis seul et je t’entends encore…  

Recette…

Ce soir c’est fête,

Ce soir, j’offre une recette

Simple et léger

Vrai, authentique

Seul, unique

Voici le flan au nuage d’été.

Sur un fond de ciel étonné

Vous disposerez sans les étirer

Deux ou trois fines couches

De ce beau nuage blanc

Que vous aurez saupoudrées

De mille larmes rondes et salées.

Dans le four l’enfermerez,

Au double tour de votre sac à malice,

Toute une nuit vous oublierez

Et au petit matin enlevé

A pleine bouchées vous le chanterez

Quelques mardis en novembre, suite…

       Ce matin je m’éveille avec facilité.  J’ai le sourire, il est la mémoire du rêve. Il faut dire qu’aujourd’hui j’ai un an de plus, c’est le calendrier qui l’affirme. Je n’attends rien d’un tel événement.

       Il ne pleut pas, le ciel hésite encore. On dirait qu’il attend que la ville encore engourdie de sa nuit lui fournisse un quelconque prétexte pour décider de la météo du jour. J’ai la tête pleine de petits fourmillements et il me faut quelques instants pour me souvenir de ma soirée. Ma bouche pâteuse me fournit de plus amples renseignements sur le genre d’activités auxquelles j’ai dû occuper une partie de ma nuit.                                    

       Rémi, je me souviens maintenant. J’ai dépassé le stade où la mémoire est encore enveloppée d’une matière cotonneuse dont on ne sait si c’est la nuit ou l’alcool qui la rend si épaisse. Rémi, les dernières visions de la nuit me pénètrent. Je me sens mal à l’aise. Rémi qui criait, Rémi qui pleurait, Rémi qui crachait sa haine au monde. Une haine majuscule, sans atténuation, sans adverbes diminutifs, une haine fondamentale, une haine d’intérieur, une haine de tripes.

       Rémi, sa haine, ses peurs, ses yeux condamnant. Je suis saisi d’angoisse. Je la sens qui monte, irrémédiablement. Je ne contrôle plus rien. Plus aucune de mes sensations n’obéit à la logique matinale. Rémi, il faut que je te voie, que je te dise que j’ai compris,  que je suis prêt à te suivre,  s’il le faut,  si cela peut t’aider,  si cela peut nous aider.

       Je prends mes habits de la veille. Ils sont imprégnés d’une forte odeur de tabac, et plus encore, ils portent en eux, incrustés dans leur mémoire textile tous les détails de cette soirée. Je me jette dehors avec la certitude que notre discussion de la veille n’a pas pu se terminer.

       Je suis pressé, mais je prends quand même le temps de regarder autour de moi. Comme pour vérifier l’existence de ce que Rémi semble ne plus vouloir. Il y a la lumière tout d’abord, si nouvelle, si fraîche, une lumière rassurante parce qu’incontrôlable, venue d’on ne sait où et que rien ne peut arrêter. Pas même la ville et ses ombres de granit. Il y a des brunes aussi, beaucoup de brunes, elles semblent être toutes datées du printemps. J’aimerais leur sourire, mais il est trop tôt pour les intégrer dans ma renaissance. Il faut que Rémi m’accompagne, qu’il regarde avec moi, que nous en parlions.

       Rémi doit m’attendre, j’en suis sûr. Il m’a paru si bizarre hier soir. Comme s’il était certain de tout ce qu’il disait. Ce matin, le soleil est si discret, si vrai, si doux.  Il ne peut plus vouloir partir. Son immeuble n’est plus très loin. C’est un immeuble gris qui donne sur une petite place encombrée de platanes scolaires. C’est un quartier tranquille, comme on dit, quand il s’agit en fait d’un endroit mort, où il ne se passe jamais rien. La seule distraction, le seul bouleversement au magnifique ordonnancement de la monotonie du lieu, c’est le jour du marché, comme aujourd’hui,  où la présence de quelques bancs de végétaux et de frusques multicolores laissent croire qu’on peut être heureux avec quelques poireaux au fond d’un panier…

       Rémi habite au troisième étage. De l’angle de la rue, et avant d’arriver sur la place, je pourrais voir s’il est réveillé. Si ses volets sont ouverts.  Arrivé à quelques mètres de son immeuble, j’ai aperçu l’ambulance.

Ou est-il ?

Fin de journée est là

Elle est préparée :

Gouttes de lumières

Sur flaques d’obscurité…

Dans le creux de l’oreille

Des quelques lecteurs impatients

Celle qu’on dit muse doucement a chuchoté

Je le trouve bien silencieux

L’homme des mots…

Que se passe t’il ?

Où est-il ?

Que fait-il ?

Ne t’inquiète pas,

A répondu feuille blanche qui frissonne.

Il n’est pas loin,

Je le sens, je le sais

Il reviendra demain

Vêtu de peut-être ou de déjà

Je l’ai croisé

Il retient son souffle

Entre deux presque silence

Il fabrique de nouvelles lettres

Que bientôt il vous enverra

Quelques mardis en novembre, suite…

Héléna, cette nuit notre rêve était si beau. Héléna, tu es venue un matin, c’était dans mon rêve mais je m’en souviens, je te sens encore tout près, t’es venue un matin, t’as ouvert ma porte et tu m’as dit : « je viens te chercher, on va partir, on va s’aimer tous les deux ». Tu avais une voiture, on est monté en souriant, et tu as démarré. Tu as dit que tu voulais voir la mer, celle d’en haut quand on est dans la montagne, quand on s’aime en fermant les yeux et qu’on l’entend bouger tout en bas.
On a roulé jusqu’au sommet, la voiture glissait. Au bord, des deux côtés de la route il avait des sapins. Des grands, des bien droits, de ceux qu’on prenait pour faire les mâts des bateaux. Les bateaux qui vont sur la mer. La mer dans mon rêve, on l’entend, elle passe par les vitres, et il y a le vent qui cherche à nous effrayer. On s’est arrêter une première fois. Pour écouter, pour regarder. On a fait quelques pas sur la route et on se tient par la main pour ne rien se dire, parce que nos doigts se parlent, parce qu’on est bien. On est au milieu d’une clairière, la clairière du poète et tout autour il y la forêt qui fait semblant d’avancer. L’herbe est fraîche, elle sent bon, comme tes cheveux, comme cette peau qui t’entoure, qui t’enveloppe. Elle sent bon comme le creux de ton épaule. On s’est assis et tu m’as embrassé.
Héléna notre rêve était si beau, cette nuit je t’aimais. Cette nuit je te caressais les cuisses, je les effleurais, comme l’herbe qui nous entoure. Tu as un peu froid et je sens ta peau qui se crispe. Je te serre contre moi, je sens tes mains qui m’irriguent la nuque. Ton corps est étendu, il fait un peu frais et je ne te déshabille pas. Il me suffit de te regarder. Je n’en peux plus de me remplir les yeux de ta beauté. Je m’en veux de ne pas pouvoir tout retenir. La nuit est si courte Héléna et notre rêve est si beau.

Mes Everest poétiques, Marguerite Duras : les mains négatives…

Devant l’océan
sous la falaise
sur la paroi de granit

ces mains
ouvertes

Bleues
Et noires

Du bleu de l’eau
Du noir de la nuit

L’homme est venu seul dans la grotte
face à l’océan
Toutes les mains ont la même taille
il était seul

L’homme seul dans la grotte a regardé
dans le bruit
dans le bruit de la mer
l’immensité des choses

Et il a crié

Toi qui es nommée toi qui es douée d’identité je t’aime

Ces mains
du bleu de l’eau
du noir du ciel

Plates

Posées écartelées sur le granit gris

Pour que quelqu’un les ait vues.

Je suis celui qui appelle
Je suis celui qui appelait qui criait il y a trente mille ans

Je t’aime

Je crie que je veux t’aimer, je t’aime

J’aimerai quiconque entendra que je crie

Sur la terre vide resteront ces mains  sur la paroi de granit face au fracas de l’océan

Insoutenable

Personne n’entendra plus

Ne verra

Trente mille ans
Ces mains-là, noires

La réfraction de la lumière sur la mer fait frémir
la paroi de la pierre

Je suis quelqu’un je suis celui qui appelait
qui criait dans cette lumière blanche

Le désir
le mot n’est pas encore inventé

Il a regardé l’immensité des choses dans le fracas des vagues, l’immensité de sa force

et puis il a crié

Au-dessus de lui les forêts d’Europe,
sans fin

Il se tient au centre de la pierre
des couloirs
des voies de pierre
de toutes parts

Toi qui es nommée toi qui es douée d’identité
je t’aime d’un amour indéfini

Il fallait descendre la falaise
vaincre la peur

Le vent souffle du continent il repousse
l’océan
Les vagues luttent contre le vent
Elles avancent
ralenties par sa force
et patiemment parviennent à la paroi

Tout s’écrase

Je t’aime plus loin que toi
J’aimerai quiconque entendra que je crie que je t’aime

Trente mille ans
J’appelle
J’appelle celui qui me répondra

Je veux t’aimer je t’aime

Depuis trente mille ans je crie devant la mer le spectre blanc

Je suis celui qui criait qu’il t’aimait, toi.

Marguerite Duras
Les Mains négatives, 1978

Quelques mardis en novembre, suite…

C’est la première fois qu’il me parle de sa mère. C’est même la première fois où il me parle de sa vie à l’extérieur. Il ne semble pas aussi à l’aise qu’il n’y paraît et je sens bien que cette évocation lui est pénible. Dans la salle, on entend que des paroles feutrées, à la limite du chuchotement. On se croirait au confessionnal. Tous récitent une même prière où se mêlent lamentations et incantations. Les verres de bière s’accumulent et les langues se délient.  

       ‑ Tu sais, je partirais certainement à l’étranger. J’ai besoin de voir d’autres gens. J’ai envie de découvrir, j’ai envie de me découvrir. Et puis j’en ai marre de cette ville de morts qui n’en finit pas de regretter sa splendeur passée. J’en ai marre de prendre le tram, toujours le même, pour aller me saouler la gueule. J’en ai marre de voir toutes ces silhouettes grises qui continueront de baisser la tête jusqu’à ce qu’on les entoure de géraniums.

       ‑ Mais tu crois qu’ailleurs ça sera mieux, et puis il y a Héléna…

       ‑ Héléna ça fait déjà longtemps que je l’ai effacée.

       Il parle de plus en plus fort, il est comme essoufflé, il n’arrive plus à me regarder dans les yeux comme il le fait habituellement. On dirait qu’il souffre, ou qu’il a peur. Je ne sais plus quoi dire tant le malaise qui s’installe rend difficile toutes paroles.

       ‑ Je comprends. Tu veux autre chose…

       ‑ C’est ça, je veux autre chose, mais je veux surtout pouvoir partir, je veux en avoir le courage pour me dire que j’ai enfin réussi quelque chose jusqu’au bout.  Qu’est-ce que tu ferais à ma place…

       ‑ …

       ‑ Réponds–moi, qu’est-ce que tu ferais ?

       ‑ A ta place, je n’y suis pas et si j’y étais, je serais déjà parti… Quant à moi, je reste et j’en suis fier. Ces morts comme tu dis, je tiens à rester parmi eux, je tiens à les voir pourrir. Ce sera peut-être un de mes seuls plaisirs. Et puis je ne veux pas partir, parce que je suis sûr qu’ailleurs c’est la même chose. La pluie je m’y habitue. Je ne suis pas sûr que le soleil rende moins médiocre. Ailleurs, c’est les couleurs qui changeront, pas tes yeux. Moi j’ai été peint en gris et je veux le rester. Je veux seulement trouver quelque chose à faire…

       ‑ Mais quoi nom de Dieu !

       ‑ Je ne sais pas, quand je l’aurai trouvé il sera peut-être trop tard. Alors il me faudra trouver autre chose, ou partir moi aussi.

       ‑ Tu es complètement fêlé !  

       ‑ Je préfère être fêlé et rester ici plutôt que de me comporter ailleurs comme un touriste canonisé en mal d’exotisme ! 

       ‑ Mais t’es devenu complètement aveugle ou quoi ! Tu ne vois pas que tout est fini, qu’il n’y a plus rien à faire ! Tu ne vois pas qu’il n’y a plus rien à rater, que tous les murs sont debout. Tu ne vois pas que tout est mort, même toi t’es mort. T’es mort et tu ne t’en rends même pas compte ! Tout le monde est mort, t’entends tout le monde et ceux qui n’y croient plus, ils sont déjà partis, depuis longtemps…

       Rémi n’était plus lui-même. Il était déjà parti, il ne se contrôlait plus,  il criait de plus en plus fort et les autres clients le regardaient d’un air mi-inquiet,  mi-amusé. Il m’avait dit ces dernières paroles avec un regard terrible dont je garderai longtemps le souvenir. A la table d’à côté, un groupe de joyeux riait ouvertement. Leur présence m’était insupportable, ils n’étaient rien mais je les haïssais de gâcher nos plus beaux moments de désespoir.

       ‑ Rémi, écoute-moi, je crois que t’as raison mais ce soir t’en peux plus, t’es déçu et en plus on a pas mal bu, il vaudrait mieux qu’on rentre. Demain matin je passerai chez toi.

     ‑ Mais, t’as rien compris, eux aussi ils sont morts, ils sont déjà bouffés par les vers… Mais regarde-les, regarde-les, ils sont tellement tristes qu’ils en pleurent de rire.

       Rémi s’est levé. Il gesticule comme un forcené. Son regard est hagard, rempli de haine et de peur. Il s’adresse à qui veut l’écouter. Il les maudit. Sa voix est cassée par une ébauche de sanglot, ou par le tabac. Il les montre du doigt. Mais ils ne réagissent pas. Rémi a bu, beaucoup trop bu, comme moi d’ailleurs. Nous sommes sortis avant que l’amusement un peu narquois ne cède la place à une irritation certainement moins contenue. Nous marchons en silence, trempés jusqu’aux os. Nous ne nous disons plus rien, nos pensées se chevauchent. Elles se croisent et nous le sentons.

       Il nous a fallu descendre la grande rue. Elle est si noire, si chargée d’une de ses odeurs indéfinissables qui hésite entre l’humide et le métallique. Les rails sont là, brillant d’un éclat mensonger pour une heure si tardive. Toute la ville et son angoisse ont l’air de s’y refléter. Tout autour de nous la nuit remplit son office, pas la moindre lumière blafarde pour nous rappeler que l’heure est au retour, que l’heure est au début…

       Nous sommes en bas de chez Rémi. Son visage m’apparaît, comme un ruissellement. J’ai envie de lui sourire, comme à la fin d’une mauvaise histoire. De lui sourire et de le sortir de cette espèce de torpeur dans laquelle il est entré depuis déjà un bon moment.

       ‑ Tu sais, tout est foutu, il faut partir, il n’y a plus rien à faire. C’est foutu, c’est comme ça, il n’y a plus rien à dire.

       J’ai commencé par lui répondre par ce fameux sourire que j’étais allé chercher dans une réserve de niaiserie que je n’aurai pas imaginée aussi fournie. Et je n’ai rien trouvé de mieux que de lui rajouter que demain ça irait beaucoup mieux, après une bonne nuit. J’écoute mes propres paroles avec un certain étonnement. Je ne me serais jamais cru capable d’une telle monotonie. Rémi était ailleurs, il était parti et je n’étais plus rien qu’une masse de chair articulant des propos inutiles.

       Je suis rentré tout de suite, à pas lents, en m’efforçant de retrouver quelques-unes unes des paroles les plus marquantes de cette soirée. L’alcool m’embrumait l’esprit et rallongeait les instants. Je me sentais curieusement bien. Pourtant, il y a ce film qui a imprimé certaines de ses images noires sur le négatif de mon indifférence. Il y a ce film, mais il y a surtout ce cri de Rémi. Ce cri qu’il a poussé, tout à l’heure, avant qu’on sorte. Un cri de douleur, le cri de quelqu’un qui a bu,  un cri qu’on n’oublie pas et qui ne cesse de me revenir.

       Je me couche sans même me déshabiller. J’essaie de lire quelques lignes pour me désintoxiquer de cette soirée qui me pénètre de plus en plus. Mon esprit est ailleurs,  il est avec Rémi. Rémi qui crie. Rémi qui pleure.     

       – On est tous morts,  t’entends,  on est tous morts !

       Je m’endors et attends le résultat de cette nuit qui me conduit jusqu’à l’unique matin…

Quelques mardis en novembre, suite…

J’avais passé la journée à ne rien faire, à me repasser le film des derniers événements. J’avais l’impression de n’avoir que rêvé, tant tout s’était passé si vite. Il avait fallu enchaîner. Presque sans réfléchir, il avait fallu passer d’un printemps explosif à un résidu d’automne sans avoir le temps de reprendre son souffle. J’étais un peu sonné, sans réactions devant la brutalité de ce dénouement.

  En début de soirée, Rémi a téléphoné. Sa voix est monocorde. Il a très mal supporté l’échec de cette manifestation. Il y était peut-être moins bien préparé que moi et pour une fois je me sentais un peu son protecteur. Je jouissais d’un privilège qu’il n’avait pas : j’avais un père qui m’avait transmis un peu de son expérience en matière de luttes perdues d’avance.                              

       Rémi me proposait de le rejoindre au cinéma. Il avait envie de se changer les idées mais je sentais bien que le cœur n’y était pas. Sa mère venait d’être licenciée de l’entreprise de confection dans laquelle elle était ouvrière depuis vingt ans. L’usine avait fermé, sans autres explications que celles liées à la trop fameuse conjoncture. Rémi n’était pas du genre expansif, surtout au téléphone, mais je sentais au timbre de sa voix que le moral était au plus bas. Je sentais qu’il avait besoin de me voir et de parler, comme nous le faisions depuis notre première rencontre.

       Mais il s’était produit un changement notable depuis ce mardi de novembre. En effet, je me sentais moins perdu ; toujours aussi écœuré par la médiocrité ambiante, mais capable maintenant de la surmonter, de résister, par goût du défi ou de l’absurdité.

       Je suis passé prendre Rémi chez lui. Il était pressé de sortir et m’a à peine laissé le temps de saluer sa mère que d’ailleurs je connais à peine. Nous ne disons pas un mot tout au long du trajet. Il pleut, encore, légèrement, mais suffisamment pour expliquer notre allure pressée. Nous arrivons devant le cinéma, un cinéma associatif qui ne déniche que des films polonais, croates et même islandais. Aujourd’hui, c’est l’unique film d’un obscur metteur en scène irlandais que nous allons voir. Un film en noir et blanc, un film bizarre si j’en juge par l’allure des rares spectateurs présents.

      Les sièges sont roses et sentent le moisi. Le silence est terrible. Dehors, il pleut et j’ai la certitude qu’il ne peut en être autrement. Il fait froid et humide. Tout semble triste, tout semble prêt à rimer avec la mélancolie qui se dégage des quelques photos entrevues du film irlandais. Quelques rangs devant nous, il y a pourtant une petite tâche de bonheur. C’est un couple, blond. Leurs têtes se touchent, se mêlent, leurs mains se cherchent,  se crochètent. Ils sont à la fête, et je suis bien pour eux. Je suis bien pour le rêve qu’ils sont en train de se construire. Je suis bien pour eux et je souffre. Je souffre de cette humidité qui me transperce l’espoir. Je souffre du désespoir de Rémi.

       Le film est sous-titré et les mots qui défilent sur ces paysages irlandais paraissent être la traduction des pensées qui traversent nos esprits en ces moments-là. On ne peut pas dire qu’il s’agisse d’une histoire. La musique est froide, les paysages et les voitures sont gris. Il y a un homme, seul, désespéré, il cherche, il pleure,  il boit,  il roule et souffre. Il finit par mourir, d’ennui ou de peur.  Je suis mal à l’aise parce que je sais que Rémi a choisi ce film, et qu’en plus il l’a déjà vu. Le couple blond est parti avant la fin. Ils devaient s’être trompés, on ne choisit pas un tel film quand on a les mains qui s’égarent…

       Nos tempes résonnent. Nous sortons dans la nuit qui s’est faite épaisse. Nous croisons le couple d’impatients. Ils se sont attardés sous un trop petit parapluie et s’éclaboussent de rires. Nous marchons côte à côte, à grandes enjambées, comme si nous étions attendus quelque part. Je me sens presque bien, je suis habité par cette sensation bizarre qui permet de ressentir les moindres pensées de l’autre. Il est tard. Nous avons soif. Soif d’alcools et de mots que nous avons mis en réserve depuis le début de la soirée. Il y a quelques semaines, nous avons découvert une espèce de taverne à l’autre bout de la ville. Sans même nous concerter nous nous dirigeons vers le premier arrêt du tram pour nous rendre en ce lieu où la bière délie les langues. Rémi est prêt pour une longue nuit. Il semble vouloir noyer ses dégoûts dans une belle virée nocturne. Nous montons dans le tram. L’intérieur est jaunâtre, à cause d’une prétendue lumière qui plutôt que de rassurer finit de couper l’atmosphère à coup de poignard. La grisaille est dans tous les teints. Le chauffeur a la Gitane fatiguée. Le ventre de la bête n’est empli que de quelques spécimens de nuit qui ont oublié d’où ils viennent. Seule, une vieille au sac à main nous observe. Elle nous interdit de croire que la nuit nous appartient tout à fait. Nous sommes arrivés. La pluie a cessé. La soif se fait plus forte. Rémi entre le premier.                                  Nous voici au cœur de la nuit, à l’intérieur de ses entrailles. Les tables ne sont que des îles inabordables d’où nous épient les naufragés habituels. Quelques têtes se secouent, nonchalamment, comme pour vérifier que deux amis viennent d’entrer. Je reconnais certains visages et j’en suis presque soulagé. Nous nous installons dans un coin, le plus loin possible de toutes sources de lumière. Cela fait plus de trois heures que nous ne nous sommes rien dit. Nous commandons la même chose. De la bière, de la brune bien épaisse, presque caramélisée. Comme je l’attendais, c’est Rémi qui parle le premier. 

       ‑ Je crois que je vais tout laisser tomber, j’en ai vraiment marre.

       ‑ Qu’est ce que tu vas faire ?

       ‑ Je vais partir…

       ‑ Franchement, je ne te comprends pas. La première fois que je t’ai rencontré, je t’ai dit que j’en pouvais plus, que j’avais envie de foutre le camp et c’est toi qui m’as convaincu qu’il fallait résister, qu’il fallait s’accrocher.

       ‑ Maintenant c’est plus pareil. Il y a des choses qui ont changé. Ma mère n’a plus de boulot. Et puis il y a eu cette grève. Enfin si on peut appeler ça une grève. Non j’y crois plus. J’en ai vraiment marre. Je suis comme ce gars dans le film. Il faut que je parte, un peu plus loin. Il faut que je le fasse.

       ‑ Mais tu ne crois pas que c’est maintenant que tu devrais rester, si ta mère a plus de boulot, qu’est ce qu’elle va devenir toute seule ?

       ‑ Si ça te tient tant en souci, t’iras la voir, t’iras la réconforter. Tu verras, elle n’est pas contrariante, elle dit toujours oui, les autres ont toujours raison. Et puis elle touchera le chômage. De toute façon elle était qu’à deux ans de la retraite…

Quelques mardis en novembre, suite…

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Le lendemain, il pleuvait. La manif fut un échec. Nous n’étions qu’une centaine, tout au plus, à nous agglutiner sur les escaliers, en partie abrités, de la maison de l’université. Rémi était haut perché, sur les dernières marches. Il scrutait l’horizon. L’horizon luisant et humide d’une rue retrouvant la pleine possession de ses moyens.

       Il semble attendre quelqu’un. Je ne suis même pas surpris du nombre désespérément faible de cette foule que j’avais pourtant rêvée énorme. Je pense aux paroles de mon père et regrette un peu mon discours sur la spontanéité et la fraîcheur des étudiants. Je me sens ridicule, et n’ai plus envie de participer à ce qui désormais ne pourra plus être qu’une cérémonie funèbre. J’ai rejoint Rémi qui n’a toujours pas bougé de place. Il ne dit rien, semble ne pas me voir.

       ‑ Je crois qu’on s’est complètement planté Rémi, on s’est emballé un peu vite. Hier il ne pleuvait pas, tout était plus facile. De toute façon, je crois qu’on ne pourra jamais les faire bouger. Tout le monde a la trouille. Et puis, comme dit mon père, quand on a rien à perdre,  on peut rien gagner.

       ‑ Ton père, il dit ce qu’il veut, mais moi ça ne suffit pas à me remonter le moral. J’en ai marre, vraiment marre. Regarde, on est à peine une dizaine de la fac de droit et les autres ce n’est même pas tous des étudiants.

       Nous sommes quand même partis derrière quelques banderoles usées. Jamais une manifestation n’a autant mérité son nom de cortège. Nous marchions sans enthousiasme, convaincus que nous ne serions qu’à peine remarqués. Rémi ne parle plus. Il soupire. Je l’ai rarement vu dans un tel état et j’en suis d’autant plus inquiet que je me sens serein, rassuré. J’ai le sentiment que je n’étais même pas prêt à me lancer dans une telle aventure.      

       J’ai hâte que nous arrivions au bout de notre pèlerinage. J’ai hâte de dire à mon père qu’il avait raison. J’ai hâte de rentrer et d’oublier cette péripétie à mettre au crédit de ma trop grande passion. Notre cortège passe devant les Nouvelles Galeries. Sous l’immense porche de nombreux passants attendent. Ils ne nous regardent même pas, ils nous voient et nous inscrivent distraitement dans le scénario de leur journée grisâtre. Ils sont préoccupés par la pluie. Ils attendent pour traverser. Nous les retardons…

Quelques mardis en novembre, suite…

Je ne marche plus, j’avance, poussé par mon père qui quelque part va m’aider un peu. J’en suis sûr. Ils sont moins nombreux que nous, je sens leurs regards amusés lorsque j’entreprends de gravir les deux marches qui conduisent à l’estrade. Je suis saisi d’un vertige et me sens proche des larmes tant ces quelques secondes, qui me séparent de l’instant où il faudra parler, s’éternisent, et semblent me montrer du doigt. A présent, je suis à quelques centimètres du micro. Je ne m’assieds pas, de peur de disparaître, je me contente de prendre appui des deux mains sur le pupitre professoral. Je prends une longue inspiration et lève machinalement les yeux avant d’ouvrir la bouche. Je vois le visage de Rémi. Il est assis en plein milieu, ébahi. Je lis sur ses lèvres.

–  Mais qu’est-ce que tu fais là ?

– Bonjour, euh, voilà, je suis étudiant en première année et je suis chargé de vous informer de ce qui s’est passé ce matin dans un de nos cours de travaux dirigés. Vous devez connaître le nouvel assistant en droit public. Mais vous ne connaissez certainement pas toutes ses positions extrémistes et racistes. Ce matin, il a franchi les limites de l’acceptable et quelques-uns d’entre nous ont osé quitter son cours après qu’il a eu délibérément insulté les étudiants africains. Je crois que nous ne pouvons pas accepter de tels agissements, nous sommes des étudiants en droit et notre premier souci devrait être de faire en sorte qu’un minimum de droit et de justice soit appliquée en ces lieux où l’on est censé l’apprendre. De plus, il ne s’agit malheureusement pas d’un cas isolé et nous devons réagir. Aussi, nous vous invitons fortement à vous rendre à un rassemblement devant la maison de l’université demain à partir de dix heures.

       J’avais prononcé ces paroles sans aucune difficulté et je me surprenais même à fixer les regards avec de moins en moins d’appréhension. Pourtant le climat était loin de faciliter un discours humaniste. Bien sûr, les fachos de service se sont mis à taper du pied tout en criant :                                              

       – à Moscou, à Moscou !

       J’étais presque satisfait de cette manifestation de stupidité qui prouvait que si mes paroles avaient eu un impact sur les fanatiques du Figaro, elles pouvaient avoir été entendues par les autres. Et puis il y avait Rémi. C’était la première fois que je le voyais au milieu des autres, il paraissait plus grand, beaucoup plus grand dans tous les sens du terme. J’avais à peine fini de m’exprimer et je commençais déjà à distribuer mes tracts le long des travées qu’il s’est levé et a rajouté quelques harangues convaincantes à mon discours somme toute0 un peu académique.      

       – Maintenant y en a marre, dit‑il, ce n’est pas parce qu’on est à cinq semaines des examens qu’on va se laisser traiter comme de vulgaires esclaves. Si on ne bouge pas aujourd’hui, si on ne fait rien demain, alors on ne fera jamais rien ! On ne sera que bon à devenir de minables gratte papier dans d’obscures études de notaire. Que les fachos ne veuillent pas bouger, on s’en fout, on n’a pas besoin d’eux. Mais vous les autres, si vous restez là, le cul vissé sur votre banc, le matin quand vous vous regarderez dans la glace ne vous étonnez pas si vous ne voyez rien car vous ne serez rien !                                                          

 Ses paroles eurent plus d’impact que les miennes. Les insultes, les menaces commencèrent à fuser de tous les coins de l’amphi. Je sentais que d’une minute à l’autre tout pouvait se décider. Aussi je me suis dis qu’il était le moment de prendre une décision et de faire une nouvelle proposition. L’intervention de Rémi m’avait ragaillardi et désormais je me sentais tout à fait capable d’accrocher n’importe quels regards sans me sentir paralysé par la peur de paraître ridicule.                                    

 – Vous savez, je crois que Rémi a raison. J’ai senti tout de suite en prononçant ce prénom que je venais d’un seul coup d’acquérir un véritable statut. Je connaissais celui qui dans l’amphi des deuxièmes années jouissait d’une certaine réputation.

       – Oui, je crois qu’il a raison,  il n’y a pas besoin de faire de grands discours pour comprendre la gravité de la situation,  soit vous vous sentez concernés et vous quittez immédiatement cet amphi en signe de protestation,  soit vous êtes complètement indifférents et alors vous restez là et on a plus rien à se dire !

       Rémi m’avait rejoint sur l’estrade, il était pâle comme l’autre soir sous le porche. Il y a eu un mouvement de foule. Certains hésitaient, se regardaient, cherchaient un soutien à une décision difficile. Il y avait de l’inquiétude dans les yeux. Les militants d’extrême droite semblaient être à leurs aises. Ils menaçaient, ils s’interposaient même entre les portes de sortie du haut et les premiers convaincus. Puis l’un d’entre eux, Rémi me signale que c’est le leader, s’approche de moi et me déclare froidement que c’est la première et la dernière fois que je mets les pieds dans cet amphi. Rémi me fait signe de ne pas répondre. Quelques minutes se sont écoulées, environ les trois quarts de l’amphi se sont vidés. Rémi me regarde avec une espèce d’admiration et me dit :

       – bon boulot pour un débutant !

       Une fois à l’extérieur, les événements s’enchaînent, naturellement. Visiblement les interventions de mes camarades du début de matinée ont été couronnées de succès, et à l’heure qu’il est, de nombreux amphis ont dû se vider. Les responsables syndicaux prennent les choses en main. Une délégation est constituée pour rencontrer le président de l’université et il nous est demandé de bloquer tous les accès aux différentes facultés. Nous nous exécutons avec enthousiasme. Il fait beau, la rue nous appartient. J’éprouve une certaine satisfaction à troubler l’immuable rectitude de cette grande avenue. Je la sens qui souffre de ne pas pouvoir absorber ce trop plein de couleurs qui s’agglutinent sur son pavé grisâtre. Elle souffre de devoir supporter ce terrible affront qui lui est fait. Elle n’est plus rien sans ses rails qui ont disparu sous la multitude de fessiers provocateurs. Elle doit subir ce sitting en pleine heure de pointe, pendant ce laps de temps où elle règne en maître sur cette ville qu’elle n’en finit plus de partager. Tout est bloqué, et moi je souris, en pensant à cet automne.

       La journée s’est déroulée au rythme des assemblées générales, des motions, des distributions de tracts pour la grande manifestation de demain. Le petit incident du début de journée a enfanté un véritable mouvement qui semblait partir sur des bases solides : il faisait beau, nous en avions marre. Nous étions prêts à vivre quelque chose de grand, quelque chose d’intense, comme ce fameux mai 68 dont me parle souvent mon père avec nostalgie et fierté. En début de soirée, nous nous sommes retrouvés à quelques-uns uns dans un bar du centre ville. Rémi faisait partie du groupe. Nous n’avions pas encore trouvé l’occasion de parler depuis ce matin. Rémi a commencé par m’annoncer qu’il voulait rester dehors cette nuit. Il voulait s’imprégner de l’atmosphère. Il a semblé déçu quand je lui ai dit que je voulais rentrer chez moi. Mais il a bien compris que j’avais très envie de raconter tout cela à mon père.                                         

       Pour une fois que j’aurai quelque chose à lui dire et peut- être à lui demander.  Lorsque je suis arrivé, mes parents étaient déjà à table. Je n’avais pourtant que peu de retard. Je me suis assis avec enthousiasme, presque impatient de partager les émotions de la journée. Je voyais bien que mon attitude, ma physionomie même, surprenait. Ces derniers temps, je les ai plutôt habitués à un air sombre et renfermé. Ils s’étaient peu à peu résignés à ma mélancolie ambiante et ne me posaient plus de questions susceptibles d’alourdir encore un peu plus la lourde chape de plomb pesant sur nos relations. Aujourd’hui, je n’étais plus le même. J’avais la certitude d’avoir accompli quelque chose de grand, de fort aussi. Quelque chose dont on peut se souvenir, des années après, lorsqu’on commence à s’interroger sur la consistance de son passé.

       ‑ Eh bien dis donc, commence ma mère, je ne sais pas ce qui arrive mais ça faisait longtemps qu’on t’avait pas vu si content ! Tu es amoureux, ma parole !

       Habituellement c’est ce type de remarques se voulant empreintes d’une affectueuse complicité qui contribuent un peu plus à me décourager. Mais aujourd’hui, je n’ai même pas envie de relever le propos. Je le laisse couler, comme une insignifiance passagère. Je m’adresse alors à mon père. Comme d’habitude il n’a encore rien dit.

       ‑ Ca y est, on est en grève. Ça faisait quelques temps que ça couvait et ce matin c’est parti. C’est même moi qui ai pris la parole dans un amphi réputé difficile.

       ‑ Toi, tu as pris la parole… Et qu’est ce que t’as dit ?

C’est curieux, mais je m’attendais à plus d’enthousiasme, à un peu de curiosité. Mais au lieu de cela, il continuait de manger calmement et ne semblait même pas impatient de connaître la suite des événements. Quant à ma mère, elle était entrée dans sa phase classique où plus rien ne comptait, si ce n’est la sécurité de celui qu’elle voulait encore protéger. Néanmoins, je restais tout excité à l’idée de témoigner à propos de ce morceau d’histoire que je pensais avoir vécu.

       ‑ Oui, j’ai pris la parole et pourtant j’avais vraiment la trouille, mais là, je ne sais pas, je me sentais poussé par quelque chose de très fort. Et le pire c’est que j’ai été très bon. J’ai tellement été convaincant qu’en quelques minutes tout l’amphi s’est vidé, il restait plus que les fachos…

       Evidemment, je passe sous silence l’incident avec les militants d’extrême droite. L’incident, je devrais plutôt dire les menaces. Pourtant j’aurai envie de le raconter à mon père, j’en retirerais une telle fierté.  C’était presque ce que j’avais retenu d’essentiel. C’est ce qui me donnait un véritable statut. C’est ce qui allait faire de moi autre chose qu’une simple ombre en attente de lumière. Mon père avait terminé son assiette et tout en attendant la suite des événements culinaires, il a commencé à m’interroger.

       ‑ C’est pour quoi votre grève, c’est quoi vos revendications ?

       ‑ Pour l’instant, des revendications on n’en a pas de vraiment précises, c’est plutôt un ras le bol.  Et puis, il y a le racisme. Ce matin tout est parti de là…

       ‑ Je suis bien d’accord, mais si vous faites grève, il va falloir négocier et pour ça mon petit, il ne suffit pas de dire qu’on en a ras le bol. Même si c’est vrai, il faut vraiment savoir ce que vous voulez, sans cela vous vous ferez rouler dans la farine. Ce n’est pas facile une grève, tu sais. Ce n’est pas une partie de plaisir, surtout pas. Et si tu veux mon avis votre grève ou votre mouvement, je ne sais pas, il risque trop de sentir les beaux jours de printemps. Une grève, une vraie, celle qui fait mal elle se fait en plein hiver. Comme ça tout le monde y croit.

       ‑ Peut être que c’est ce que les autres pensent, mais nous on n’en a rien à foutre, si ce matin on est parti dans ce mouvement, ça n’a rien à voir avec la météo. On aurait fait pareil avec de la pluie.

     ‑ Ca c’est toi qui le dis, mais je veux bien te croire. Maintenant, il va falloir vous organiser et surtout bien réfléchir où vous voulez aller parce que…

       ‑ Et pour vos examens comment ça va se passer, vous n’allez quand même pas rater tous les cours, vous allez vous faire éliminer.

       Ma mère bien sûr, habituée à toujours courber l’échine devant des employeurs paternalistes ne voyait que le risque d’une sanction. Je lui répondais d’un ton un peu agacé et préférait continuer la discussion avec mon père qui depuis quelques instants avait un peu calmé mes ardeurs. Je ne dis pas qu’il m’inquiétait, mais il m’interrogeait plutôt.

     ‑ Tu sais on est déjà assez bien organisé, on s’est réuni tout de suite. On a même tenu une assemblée générale.

       ‑ C’est bien, c’est bien, mais, au fait, toi, t’es syndiqué ? 

       ‑ Non ! A dire vrai, je n’y ai jamais pensé. Mais de toute façon, ça ne change rien, je n’ai pas besoin d’être syndiqué pour savoir ce que j’ai à faire !

       ‑ Peut-être, peut-être, mais sans eux t’es pas grand-chose, t’es tout seul, et il ne faut pas oublier qu’on leur doit beaucoup.

       ‑ Ouais tu as raison. Mais chez nous les étudiants, ce n’est pas pareil que pour les ouvriers. On est plus spontané, plus…

       ‑ Alors là méfie-toi, si tu commences à prendre des airs de supériorité, je crois que t’as pas compris grand-chose, ni toi, ni tes copains. C’est peut-être moins noble que tous vos idéaux mais nous on s’est d’abord battu pour le Smic à trois mille francs ou pour nos quarante heures. Mais c’est un peu grâce à nous que maintenant tu peux étudier. Il ne faut pas cracher dans la soupe, faut que tu sois fier d’où tu viens.

       Je n’avais pas osé répondre. J’aurais voulu lui dire que j’étais fier de mes origines. Mais je restais un peu bouche bée. Le repas s’est terminé dans un silence qui ne pouvait tromper. Chacun de nous trois, préoccupé, continuait de se questionner et les regards que nous échangions s’efforçaient de ne rien laisser paraître.

Ma contribution écrite à la journée nationale du refus de l’échec scolaire.

Une fois n’est pas coutume, je publie une contribution que j’ai écrite, comme je le fais chaque année au nom de l’Agence Nationale de Lutte contre l’Illettrisme, à l’occasion de la journée nationale du refus de l’échec scolaire qui se déroulera cette année le 23 septembre

Quelques mardis en novembre, suite…

Au commencement, il aurait pu s’agir d’un incident mineur. Il aurait pu être considéré comme banal, mis sur le compte de la bêtise quasi naturelle chez certains habituées des amphithéâtres de droit. Ce jour là, nous avions travaux dirigés. Le groupe était réduit, et celui qui enseignait était un jeune maître assistant qu’on aurait plutôt pris pour un croupier de casino.

       Nous l’attendions, en silence. C’est alors qu’il est entré dans la salle et, fier de son humour d’aspirant artilleur, s’est écrié :       

Mais c’est noir de monde ici ! 

Ce qui en d’autres temps et autres lieux n’aurait été vécu que comme une stupide manifestation d’humour professoral s’est transformé en véritable incident diplomatique. Il est vrai que le hasard aide bien l’humour estampillé Almanach Vermot.  Ce jour-là, les étudiants africains représentaient plus de deux tiers de l’effectif présent. Dés lors, la fameuse plaisanterie prenait une tout autre connotation. Forts de leur supériorité numérique, ils se sont tous levés et sont sortis en ajoutant qu’ils allaient immédiatement en référer au doyen.

       Loin d’en rester là, au lieu de s’effacer humblement ou de reconnaître son erreur, le maître assistant, d’ailleurs notoirement connu pour ses positions racistes, insiste lourdement. Visiblement aujourd’hui il semble être en course pour remporter la médaille d’horreur de la médiocrité nationale et ajoute des propos franchouillards à ses plaisanteries de corps de garde.                                 

       – Ah, voilà qu’ils rentrent chez eux maintenant, oh non désolé, j’ai oublié, c’est le jour des bourses aujourd’hui. C’est peut-être pour ça qu’il n’en manque pas un à l’appel.    

       Un certain nombre d’entre nous semble se satisfaire de cet humour qui fleure bon l’Indochine et l’Algérie française. Nous approchions des examens finaux et la règle, tacite, est de ne jamais rien dire qui puisse risquer de nuire à nos chances de réussite. Mais nous étions un petit nombre à ne pas pouvoir accepter de tels propos. L’un d’entre nous se lève et demande au maître assistant de retirer immédiatement ses propos racistes et de s’excuser publiquement.      

       L’ambiance est irrespirable. En quelques secondes on a senti l’atmosphère se charger d’électricité. Quelques étudiants bien vêtus, démontrent par leur indifférence qu’ils ne sont pas loin de partager les opinions de notre professeur. Estomaqué par cette rébellion, inattendue pour lui, il entre alors dans une colère noire et ordonne au récalcitrant de s’asseoir et de se taire. Bien évidemment, ce dernier refuse et nous nous levons aussi,  pour montrer notre solidarité. L’enseignant croit nous tenir avec une menace concernant notre passage en seconde année. Il nous annonce fièrement qu’il nous gratifie d’un zéro en contrôle continu et qu’il est tout à fait prêt à rédiger un rapport pour chacun d’entre nous.

       Nous comprenons qu’il est inutile de discuter. Nous sortons de derrière nos pupitres tombeaux et nous quittons cette salle. En quittant les lieux je me retourne et aperçois Victor, tête baissée, qui fait mine de ne pas supposer mon regard posé sur sa nuque de notaire. Je le supprime définitivement de mon listing des compagnons du possible et le range avec sadisme au rayon des médiocres sans histoires. Je me dis qu’il n’a pas bougé pour ne pas risquer de compromettre, par une action imprévue, le bel ordonnancement de ses semaines juridiques entièrement dévouées au sacro‑saint rite du samedi soir.

       Nous nous retrouvons quelques instants plus tard dans les locaux syndicaux. C’est la première fois que j’y entre et je suis surpris par l’animation qui y règne. On s’installe dans une petite salle encombrée de ramettes de papier et de banderoles, roulées, en attente de défilé. Benoît, celui qui a osé se lever le premier est parti chercher un responsable et du café. Nous sommes tout excités en l’attendant et ne parvenons pas à nous écouter. C’est à celui qui en dira le plus sur les exploits du fameux professeur de droit public. Quand Benoît entre dans la salle, accompagné de deux anciens que je n’ai jamais encore rencontrés, nous en sommes déjà à dresser la liste de tout ceux qui dans cette faculté n’ont rien à envier au bout en train de la matinée.

       A présent nous sommes huit dans cette petite pièce chargée d’odeurs d’encre et d’alcool pour machines à tirer. Les derniers arrivés sont beaucoup plus calmes, ce sont de véritables militants syndicaux, maîtres d’eux même et de leurs émotions. Ils donnent l’impression d’avoir déjà pris une décision. Nous sommes calmés et nous attendons qu’ils parlent.

       A cet instant de flottement, je ressens une impression bizarre et me mets à penser à mon père. Lui aussi est un militant politique, un vrai, il a été de tous les combats, il en perdu beaucoup, mais c’est ce qui lui donne aujourd’hui cette apparence sereine bien que méfiante. Je ressens ces minutes qui passent très lentement comme s’il s’agissait d’un temps appartenant à l’histoire avec quelque part, écrites en petites lignes, les paroles de mon père face à l’injustice. Je suis fier de ne pas être à la place de Victor, je suis fier de ne pas faire partie du troupeau de ces pantins qu’on installe chaque jour dans les amphis pour justifier l’existence de ces trop nombreux serviteurs du droit des autres. Je pense à Rémi, à Héléna, j’ai hâte de leur raconter, j’ai hâte de les associer à ma révolte. Je me dis que s’il faut un volontaire pour aller prévenir les étudiants de deuxième année je serai celui là, parce qu’il y en aura au moins un qui me suivra.

       Benoît et son acolyte prennent la parole. Ils disent que c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Il ne nous en faut pas plus pour reprendre notre énumération, et peu à peu le brouhaha s’installe. Ils savent mener une réunion et nous demandent de nous calmer un peu et de garder notre salive pour les heures à venir.

       Ils ont prévu d’ouvrir un cahier de doléances pour recenser tout ce que l’on n’a jamais osé dire. Il faut réagir vite et prévenir le plus de monde possible. Il ne faut pas laisser retomber le soufflet. Si nous ne disons rien aujourd’hui, nous ne pourrons plus que nous résoudre au silence, et pire à l’indifférence.          

       Nous ne sommes que huit, mais nous pouvons très vite démultiplier notre indignation. Le plus vieux, celui que Benoît est allé chercher tout à l’heure, ira dans l’amphi le plus dur : celui des premières années de médecine. Benoît interviendra en droit, en première année, pendant que je me chargerai des deuxièmes années. Les cinq autres se répartissent les amphis les plus faciles, ceux de lettres et de psycho. Puis nous nous mettons à la rédaction d’un tract. Nous y dénonçons le comportement raciste et extrémiste de certains professeurs et appelons à un rassemblement pour le lendemain matin devant la maison de l’université. Nous terminons notre réunion en buvant un café brûlant sous le portrait de Sartre juché sur un bidon devant Renault Billancourt. Je suis secoué d’un frisson incontrôlable. C’est la première fois que je suis impatient d’être au lendemain. Auparavant, il va me falloir réussir mon examen d’apprenti révolté. Il va me falloir réussir mon intervention dans l’amphi de Rémi. Il me reste une heure pour m’y préparer.

       Je ne suis jamais entré dans l’amphi des deuxièmes années, aussi lorsque je commence à gravir les quatre ou cinq marches qui le séparent de celui des premières années j’ai tout à fait le temps de laisser l’angoisse me saisir. Je reste derrière la porte à deux battants, à attendre que le prof ait terminé son exposé. J’entends battre mon cœur et n’arrive pas à me projeter dans les quelques minutes qui vont suivre. Le cours s’achève dans un murmure. Je sais, par expérience, qu’à dix heures les étudiants ne sortent pas. Le cours suivant est trop proche. Il va falloir faire vite. La porte s’ouvre et le jeune prof, étonné, s’efface pour me laisser passer.

Quelques mardis en novembre, suite…

Le moment qui a suivi cette rencontre tripartite est à conserver comme une pièce rare, comme un chef d’œuvre inaccessible. Nous avons parlé, sur le trottoir, de tout, de rien, de nous, des autres qui passent et du printemps qui revient. Héléna et Rémi ne se sont pas vus depuis longtemps et éprouvent beaucoup de plaisir à se rappeler des souvenirs communs. Héléna est pressée, nous sommes obligés de nous séparer en plein rire. Rémi invite Héléna à une fête qui aura lieu ce samedi et où il y aura d’autres anciens… Elle ne dit pas non, mais n’est pas sûre parce qu’elle a autre chose de prévu, depuis longtemps.

       Nos regards se sont croisés. Héléna, il y a les mots et il y a les yeux. Les yeux et les phrases qui se disent. Il y a les fils qui se tendent. Héléna, tes yeux, ils m’ont parlé ce jour là, ils m’ont dit d’être patient. Ils m’ont dit « regarde comme tout peut être simple ». Héléna je croyais t’avoir fait reculer dans ma liste du souvenir, mais aujourd’hui tu ne dis rien, tu me regardes. Quelques secondes ont suffi pour que tu remontes en première ligne. J’ai un sourire qui se bloque au niveau de la gorge.

       Et puis l’envie de te serrer fort, très fort, pour te dire que tout va commencer, que tu es belle, que la ville est belle, fière de son printemps. Tu es belle aujourd’hui, Héléna, belle plus que jamais. Ta robe flotte autour de toi, elle n’ose pas te toucher. Ce n’est pas un bout de tissu, c’est un voile, une caresse que je devine. Je perçois la fraîcheur de ta peau, son velouté.

       Tu es si belle dans la rue. Il y a les gens qui passent, les autos qui ralentissent et il y a toi au centre. Tout ce qui t’entoure n’est qu’un décor, un accessoire, tous ces êtres qui jouent à être vivants, tous ces objets de pierre ou de métal, ils ont besoin de toi. Pour qu’on les distingue, pour qu’ils ne sombrent pas dans le désespoir. Dans la grande rue si droite, prête à tout transformer en de vulgaires perpendiculaires tu es comme une courbe. Tu es comme une douceur qu’on espère quand la douleur, est si grande qu’elle vous pénètre comme une lame. Tu parles et je ne t’entends pas. Je m’étais préparé à ne plus te revoir et quand t’es sortie j’ai compris que tu ne m’avais pas quitté.

       Après son départ nous restons à ne rien dire, comme si nous avions deviné l’un et l’autre toutes les réponses aux questions que nous ne voulions pas encore poser. Rémi a cette grande force de se faire comprendre en peu de mots. Sa présence sa sérénité suffisent à rassurer. Notre amitié avait débuté grâce à Albert Camus, elle se poursuivait et se renforçait par le hasard d’une connaissance commune. Je me contente, pour l’instant, de parler de connaissance mais je devine qu’Héléna a fait plus que croiser Rémi au détour d’une salle de classe.

       Pendant que nous marchons je pense à cette soirée où j’ai commencé à écrire Héléna en lettres minuscules. Depuis j’ai changé, enfin peut-être, parce que la sensation que je ressens m’est très familière. Elle remonte de l’intérieur, d’un quelque part où je croyais l’avoir enfouie. Elle attendait, bien au chaud, de réapparaître. Elle attendait patiemment anesthésiée par mes nouvelles attitudes. Mais il a suffi de ces quelques minutes, si simples, si banales, pour qu’elle reprenne du service. J’en suis heureux, et inquiet aussi, car je me souviens que cette sensation n’est jamais venue seule, elle a toujours traîné avec elle un long cortège, dont la fin était trop souvent d’un gris angoissant.

       En ce moment, je vois Rémi très souvent, presque tous les jours, et je crois qu’il est pour beaucoup dans ce renouveau. Lorsque nous sommes ensemble, nous ne parlons jamais droit, un peu comme s’il s’agissait d’un sujet tabou, d’un sujet qui non abordé permet de préserver la qualité de ces moments privilégiés où nous bavardons. Nous parlons en marchant, nous parlons en buvant. Nous parlons en silence, comme en ce moment. Parce que nous avons découvert que parfois les mots ne sont pas suffisamment nettoyés de leurs erreurs de prononciation et qu’alors ils abîment les conversations. Ils vous amènent sur d’autres terres, des terres inconnues.

       Nous sortions beaucoup aussi, tous les deux. Je n’avais plus besoin de jouer les pitoyables dans la bande à Victor. Je n’avais plus besoin d’eux comme ils n’avaient plus besoin de moi. Désormais, ils ne vivaient plus que pour leurs fanfaronnades nocturnes. Ils ne vivaient plus que pour ces parcelles de vie qu’ils arrachaient à la nuit. Ils se sentaient de plus en plus maîtres de leur destin et s’organisaient pour tout réussir, même leurs futilités. Ils planifiaient leurs sorties, leur groupe était une merveille d’organisation. Sans même s’en rendre compte, ils avaient bâti un organigramme où chacun avait une fonction précise. Victor m’évitait de plus en plus. Il ne supportait pas que je ne m’éclate pas avec eux.  Il ne supportait pas que je ne puisse entrer dans aucune case de sa merveilleuse machine à ricaner.

       Eux, ils n’avaient pas changé. En six mois, ils s’étaient métamorphosés. A présent leurs souliers étaient vernis et leurs après rasages étaient conquérants.                       

       Avec Rémi, nous formions un duo qu’on invite souvent dans les soirées. Comme deux mascottes, dont on parle avec un sourire condescendant au bord des lèvres. Rémi n’est pas comme les autres. Lorsqu’il s’amuse c’est parce qu’il ressent quelque chose de très fort. Je me rappelle la première fête où nous sommes allés. C’était en automne. Il avait passé la soirée en osmose parfaite avec une bassine dans laquelle flottaient quelques fruits décolorés par l’alcool. Il tenait son verre de la main droite, entre deux doigts, le bras gauche presque enroulé autour de la taille. Sa soif paraissait infiniment organisée, elle s’exprimait à travers de petites goulées réflexes. J’avais immédiatement remarqué son regard circulaire dont le périmètre semblait calculé à partir d’une solitude du même diamètre que la mienne. Nous avions parlé, un peu, très peu, comme si nous avions compris que notre présence ici n’était que parenthèses. Parce qu’une fête réussie est une fête où quelques-uns s’ennuient.

       Le samedi est arrivé très vite, trop vite. Nous n’avons pas eu le temps de nous préparer, Rémi et moi. De nous préparer à Héléna. J’ai vécu les quelques jours qui ont suivi la surprenante rencontre de l’autre soir de façon bizarre. Avec le secret espoir de reprendre la mer après une trop longue escale. Je ne peux m’empêcher d’être impatient et angoissé en même temps.

       Le samedi est passé, Héléna n’est pas venue. Nous avons attendu puis nous sommes rentrés en nous efforçant de jouer l’indifférence. Il s’était mis à pleuvoir, violemment. Nous nous sommes abrités un moment sous un porche.

       ‑ Ca m’étonne pas, elle est comme ça, elle te laisse de l’espoir, et elle disparaît, ou elle vient pas.  Mais on lui pardonne tout le temps, parce que, je ne sais pas comment dire, mais elle est, elle est tellement, tellement.

       ‑ Oui elle est tellement…  Moi aussi je ne sais pas comment dire. Je la connais depuis peu, mais chaque fois que je l’ai vue, après je me suis senti bizarre. On dirait que ça me fait du bien mais en même temps j’ai mal.

       ‑ Avec elle, on a peur de pas être à la hauteur. Elle nous impressionne. Et pourtant, quand tu vois les mecs avec qui elle sort, je me demande si on en fait pas un peu trop.

       ‑ Peut-être, mais je suis sûr qu’elle n’est pas tout le temps la même, je suis sûr qu’elle aurait envie d’être avec des gars comme nous.

     ‑ On est trop triste, trop sérieux.

     ‑ Non Rémi, je ne crois pas, on est simplement trop vrai…

       Je sens bien qu’il n’est pas convaincu, qu’il est déçu. Pas seulement à cause d’Héléna, ni de la pluie qui ne cesse pas, mais plus parce qu’il s’aperçoit qu’il est en train de perdre la partie. Il a du mal à croire que tout peut s’arranger. Il s’aperçoit que les maîtres du jeu sont à l’intérieur, au chaud, à l’abri de toutes les questions. Il s’aperçoit que le printemps ne change pas les règles. Lorsque la route est droite, c’est parce que d’autres l’ont tracée. Alors il faut la suivre, le regard posé sur le bout, comme une certitude, comme un accomplissement.                                

       La pluie a cessé et nous sommes sortis de notre abri. Il fait frais, nous pressons le pas. Héléna est entre nous, elle ne nous quitte pas. Nous pensons si fort que nous croyons nous entendre parler. Nous sommes arrivés devant chez Rémi, je lui tends la main, par habitude, par amitié aussi. Je le regarde s’éloigner dans le hall de son immeuble. Il ne se retourne pas et je devine à sa démarche courbée qu’il est transpercé par l’humidité.

       Je ne suis pas rentré, j’ai envie de marcher. J’ai envie de passer un moment avec la ville. C’est une pluie de fin de nuit, un peu traître. Elle se prépare à surprendre les intoxiqués du soleil matinal. Elle les fera reculer, ils soupireront, regretteront de ne pas être plus au sud. Moi je l’aime cette pluie, elle me tient compagnie, elle me relie à la ville, je ruisselle et je suis bien. J’ai les mains dans les poches, pour faire bloc, pour que l’écoulement soit uniforme. J’enfonce la tête dans les épaules, baisse le menton, remonte le col. Je suis bien. L’eau fait comme une pellicule où se reflète les façades endormies.

       Comme souvent, je vais tout droit, au bout de la grande rue. Suivant l’endroit où je me trouve, j’hésite entre remonter en direction de Bellevue ou descendre vers le quartier de la Terrasse. Ce n’est pas pareil. Dans un cas on va vers la montagne, vers la Haute Loire vers le début, là où les premiers sont entrés. Ceux qui rêvaient de la grande ville, ceux qui voulaient travailler. Dans l’autre cas quand on descend vers la Terrasse, on s’enfuit, on s’échappe par la plaine vers l’ouest. La ville on veut plus la voir. D’ailleurs au bout du bas, elle sait plus ce qu’elle fait la grande rue, elle hésite à rester droite, elle s’évase, elle fait comme le delta d’un fleuve.

Quelques mardis en novembre, suite…

Très occupé familialement ce week-end je n’ai même pas eu le temps de publier comme tous les matins la suite de « quelques mardis en novembre » je déroge donc un peu à la règle et ce sera une lecture du soir …

Quelques mois sont passés. Depuis cette terrible soirée où j’ai eu la certitude de ne pas être capable de séduire la moindre personne. Depuis cette matinée où ma mère m’a passé à la question. Depuis cette journée où je me suis obligé à prendre de bonnes résolutions.            

         Depuis ces journées d’automne, l’hiver est passé, sans histoires. J’ai fini par m’habituer à l’exaltant quotidien de l’étudiant par laisser le temps construire patiemment le chemin que j’aurai à emprunter. Je ne peux pas dire que j’éprouve du plaisir à pénétrer chaque jour dans cet amphithéâtre mais une certaine satisfaction à surmonter mes réticences passées. Je m’applique, j’écoute, je retiens, je respecte la parole de ceux qui m’ont précédé et qui maintenant sont devenus les alchimistes de la jurisprudence.                        

       La révolte n’a pas disparu, elle s’est transformée, apprivoisée. Elle s’inscrit dans la colonne crédit de ma passion. Je sais que je peux toujours en disposer au moment opportun, il me suffit d’un retrait et je me retrouve détenteur d’une quantité importante de bonne révolte. Une révolte reposée, réfléchie, qui a eu le temps de se fabriquer une belle carapace protectrice. Les retraits sont fréquents mais mon compte est bien approvisionné.       

       Désormais je communique plus avec les autres. Je ne les ignore plus et essaie de m’intégrer par petits bouts aux histoires qu’ils vivent. Tout semble allé pour le mieux dans un monde qui tranquillement s’approche du printemps. Une de ces saisons intermédiaires que je redoute tant, parce qu’elle aussi, comme l’automne, hésite entre ce qu’elle a laissé derrière elle et ce qu’elle cherche à nous promettre. Je ne suis pas de ceux qui s’éparpillent en farandoles bucoliques aux premiers chants d’oiseaux et aux premiers rayons de soleil susceptibles de rendre aux peaux les tons cuivrés qu’elles ont mis en berne durant l’hiver. De plus, en ville j’entends rarement les oiseaux, ou alors ce sont les étourneaux, qui à mon sens ne chantent pas mais se contentent d’émettre d’abominables sons aussi pénibles à supporter que le bruit produit par de grands ongles caressant un tableau noir.           

       Au printemps, ce que je préfère, c’est les gens. Soudain ils se redressent. Soudain ils regardent autour d’eux. Et par-dessus tout, il y a les femmes.  Les jeunes femmes, mais surtout celles d’âge mûr, qui explosent de fraîcheur, de sourires, de longues jambes enfin libérées de leurs carcans. J’adore ce spectacle que constitue la sortie des vendeuses d’un grand magasin. Comme aux Nouvelles galeries, par exemple, devant lesquelles je me balade souvent ces derniers temps, après les cours.

       J’ai l’espoir de rencontrer Héléna. Héléna, je ne l’ai pas revue beaucoup cet hiver. Nous nous sommes croisés, une fois ou deux, et n’avons pas échangé la moindre parole. Je ne l’ai pas rayée de ma mémoire, je lui ai simplement fait subir une transformation, je la vois désormais comme une image devant laquelle on peut rêver ou même soupirer. Je la vois désormais comme un pays inaccessible.

       Il y a quelques jours, Héléna est à nouveau entrée dans mon monde ; au moment où je m’y attendais le moins. Comme souvent à la sortie des cours je rejoins Rémi et, comme si de rien n’était, habilement, je l’entraîne vers les Nouvelles galeries.  C’est l’heure de la sortie, Héléna sort dans les premières.                                    

       Lorsque je la vois s’avancer vers nous je retrouve des sensations que je croyais avoir oubliées depuis l’automne dernier. Arrivée à notre hauteur, elle m’adresse un grand sourire et, gaie comme une lycéenne, se jette au cou de Rémi et lui administre deux tonitruantes bises sur chaque joue. J’en reste ébahi.

       ‑ Vous vous connaissez ?

       ‑ Si on se connaît, répond Rémi, on a passé trois ans dans le même bahut !

Une page se tourne…

Une page se tourne

Blanche de peur

Sur le vide des mots

Je pose ma main

Au bout d’une ligne

Quelques mardis en novembre, suite…

Je suis assis, et essaie d’oublier la réalité de ce qui m’entoure, y compris ce qui constitue mon apparence. Lorsque je décide de combler les gouffres de mon angoisse, j’ai besoin de concentrer toutes mes forces sur les mécanismes de ma pensée qui se mettent en marche pour fabriquer des morceaux d’avenir. Je m’oblige à choisir toutes sortes d’itinéraires, à essayer toutes sortes de futurs.
Les mots surgissent, les images défilent. Des images fortes, des images créées de toutes pièces, selon des règles précises. Des règles suivant lesquelles le bonheur ne peut être que la reproduction, l’imitation d’autres histoires dont on est presque sûr qu’elles ont réussi. Des règles suivant lesquelles aucune place ne peut être laissée à l’imprévu, à l’original. Des règles où la vie n’est qu’une succession d’événements au rythme des fanfares et sous les jets de confettis.
Pendant cette première histoire, dans cette première tentative pour m’inventer des lendemains idylliques, je souris béatement. Comme s’il était inscrit dans les gènes de tout individu en cours de fabrication que la réussite d’une vie ne passe que par ces cases aseptisées. Je souris béatement. Une à une, les images défilent. Je retournerai à mes chères études, chaque jour, sagement, inexorablement. J’oublierai toutes ces brunes, j’oublierai toutes ces bières. J’irai jusqu’au bout. Je boirai du champagne millésimé. Je fréquenterai les boîtes branchées car ma compagne sera blonde. Je serai aisé mais l’aurai mérité. J’aurai de l’ambition, mais serai récompensé. Mes amis seront triés. Je ferai bâtir une grande villa et le samedi je tondrai le gazon en blue jeans et polo Lacoste. J’aurai un sauna, un barbecue en pierres rustiques. L’été je traverserai le Sahara ou la Lozère avec la nouvelle Mercedes tout terrain que je me serai offerte pour mes quarante ans.
J’aurai, j’aurai… J’aurai un cercueil dans le crâne et à chaque instant, j’y enfermerai avec moi dans un peu du regard de tous les autres. Ce rêve là ne me convient plus. Je l’efface peu à peu. Son odeur m’est trop connue. Il sent le Jour de France qu’on déguste dans les salles d’attente de tous les bons dentistes. Il sent les beaux quartiers, les autres quartiers, ceux dans lesquels je ne vais jamais. Il sent la réussite voulue, la réussite imposante, bedonnante, qui ne pourra jamais laisser la place à la passion et aux vrais chagrins. J’ai les mâchoires serrées, et m’efforce de stimuler l’apparition d’une nouvelle tranche de vie dans laquelle je pourrai mordre avec plus d’appétit.
Je pourrai partir. Partir loin d’ici. Loin d’ici, loin des soucis, loin des gris de la vie quotidienne. Partir dans un voyage forcément inorganisé. Voyager sans buts, si ce n’est celui de s’éloigner de quelque part pour un jour y revenir en parfait inconnu. Voyager sans port d’attache, pour rompre définitivement avec le regret, avec le remords. Voir des pays, voir des villes, voir des gens dans les villes. Oublier le brouillard, oublier la rectitude de la grande rue. Et peut-être en affronter d’autres. Choisir l’étranger, l’étrange, l’ailleurs, pour justifier son propre silence, cette décision m’effraie aussi et m’amène à un constat. Les autres, il y a toujours les autres. L’ailleurs n’est qu’un concept géographique, mais l’autre, les autres sont partout. L’autre est universel, indéfinissable. Et puis je me dis que partout il y en a qui, comme moi, veulent s’enfuir, rechercher autre chose sans savoir quoi, et que nous ne pourrons que nous croiser. Et nous aurions tant à dire, à partager. J’ai les mains qui se crispent, signal externe qui confirme la panne de rêves.
Je ne rêve plus, je suis revenu dans le monde de ceux qui ne peuvent qu’attendre ou espérer. Je continue pourtant à chercher et ne trouve pas. Cela me rend plus angoissé. Je me dis qu’il faudra bien, me résigner et m’habituer. Je me dis que ce que je vis n’a rien d’extraordinaire, ce n’est que la suite logique de circonstances extérieures. La seule solution est de résister à cette tempête et de la savourer, de s’en délecter pour mieux apprécier les calmes plats qui suivront.
Je lis mes cours de droit. J’essaie, c’est difficile. Je ne prends aucun plaisir. Je sens mes yeux qui essaient, imperceptiblement, de s’échapper pour partir ailleurs, vers d’autres mots, ceux contenus dans mon Camus et qui attendent patiemment une nouvelle rencontre. Peu à peu ce livre que je tiens, se transforme en une histoire qui s’est répétée et qui se répétera sans cesse. Ce n’est même plus un livre, c’est un alignement de lettres puis de mots qui se coalisent grammaticalement pour construire des phrases qui en s’accouplant meurent en paragraphes. La soirée s’est déroulée sur le même ton. Je me suis couché tôt, autant fatiguée par l’ivresse de la veille que par les songes de la journée.