Il faut bien sacrifier à la tradition, alors je le fais à ma façon
« Dans le rêve pour demain que nous avons ouvert en 2021, cherchons ! Cherchons ensemble ! Cherchez avec moi ! Oui, cherchons ces douces rimes qui nous relieront et que nous relirons. Rimes pour se rencontrer, rimes pour se rapprocher, rimes pour espérer. »
J’essaie, tout doucement, après une longue léthargie, de revenir dans le monde des « écrivant ». Un texte que j’ai déjà publié mais que j’ai légèrement, très légèrement modifié, pour qu’il soit encore plus en harmonie avec la mélodie qui se joue en moi en ce moment…
Monde bleu s’est effacé Au soir tombant Tremblant, il s’est retiré Tête basse, Dans un long bout de vide Seul et triste Il s’est retiré Entends la plainte de monde bleu, Quelques larmes Sur ses rides ont coulé Entends-le qui appelle : Oh mots, oh mes mots Vous m’avez abandonné… Oh mots, oh mes mots, Que vous a-t-on fait, Qui vous a sali, Que vous a-t-on promis ? Homme sans haine, Tu es seul aussi, Réponds à monde bleu, Dis-lui que tu reviens, Dis-lui que tu restes, Dis-lui que tu résistes…
Il est parfois peut-être nécessaire de débroussailler, pour que le chemin s’éclaircisse, pour ne pas être gêné par tous les buissons, les herbes folles. C’est un peu ce que j’essaie de faire, ou plutôt si je veux être complétement honnête ce que j’ai l’intention de faire. Le plus difficile pour le moment c’est de choisir les bons outils et la bonne stratégie. Alors avant de couper, de brûler, de tailler, je prends le temps de réfléchir à ce que je veux. Ou plutôt ce que je ne veux pas et sur ce point je crois être certain que je ne veux pas d’un jardin à la française, trop droit, sans surprises. Me voici donc face à la tâche ; de la poésie, des romans, des nouvelles, des micro nouvelles, des tribunes, des dialogues, des textes qu’on pourrait ranger dans la catégorie billets d’humeur. Bref c’est touffu et surtout comme ces dernières années j’ai laissé faire, tout est enchevêtré. Bon il faut que je m’y mette….
Lisa est ma petite fille, l’aînée. Elle a sept ans et adore écrire, pas seulement pour faire comme son « papou » mais parce qu’elle aime déjà jouer avec la musique des mots…Elle vient de m’envoyer cette petite pépite. Je suis très touché et surtout très fier…
Le soleil Brille dans le ciel Oh les belles ailes Je rêve que les lettres Sont des abeilles Elles me piquent mon cœur Je pleure dans l’heure Qui va tu verras Je pleure Pour mon cœur
Semaine blanche Où les mots se sont tus Prostrés dans un coin sombre De mes phrases suspendues Ils attendaient Ce matin je les entends Ils étirent leurs douleurs froissées Sur la feuille pâle et glacée Qui patiemment attendait
Ce soir c’est vers. Finie la pause prose, ce soir je vous prends à revers, ce soir je me pose, je prends un verre et je me mets aux vers. Je vous entends déjà : il nous dit qu’il se remet aux vers mais il reste en prose. Tout ça n’est peut-être que de la frime, de la frime pour trouver une rime. Alors attendons un peu…
A lire, relire, dire, répéter, apprendre, comprendre. Et tellement, tellement d’actualité
Oui ce métier est difficile. Je voudrais vous en parler librement, et ce me sera facile. A l’étape où je suis de mon expérience, je n’ai rien à épargner, ni parti, ni église, ni aucun des conformismes dont notre société meurt, rien que la vérité, dans la mesure où je la connais. J’ai lu ces temps-ci que j’étais un solitaire. Oui, si l’on veut dire que je ne dépends de personne. Non, puisque je le suis en même temps que des millions d’hommes qui sont nos frères et dont j’ai pris le pas. Solitaire ou non, j’essaie en tout cas de faire mon métier et je le trouve parfois dur, principalement dans l’affreuse société intellectuelle qui est la nôtre, où le réflexe a remplacé la réflexion, où des sectes entières se font un point d’honneur de la déloyauté, et où la méchanceté essaie trop souvent de se faire passer pour de l’intelligence.
Si l’écrivain tient à lire et à écouter ce qui se dit, il ne sait plus alors à quel saint se vouer. Une certaine droite lui reproche de signer trop de manifestes, la gauche (la nouvelle du moins et moi je suis de l’ancienne) de n’en pas signer assez. La même droite lui reprochera d’être un humanitaire la gauche un aristocrate. La droite l’accusera d’écrire trop mal, la gauche trop bien. Restez un artiste, ou ayez honte de l’être, parlez ou taisez-vous, et, de toute manière, vous serez condamné. Que faire d’autre alors, sinon se fier à son étoile et continuer avec entêtement la marche aveugle, hésitante, qui est celle de tout artiste, et qui le justifie quand même à la seule condition qu’il se fasse une idée juste à la fois de la grandeur de son métier et de son infirmité intellectuelle
Ce soir c’est pause, je pose ma machine à rime, je repose ma fabrique à vers. Ce soir c’est prose. Au bout de mes phrases, des points de suspension, d’interrogation, et ce tout nouveau signe que je rêverai de voir accepter et qui s’appellerait le souffle d’émotion. Je ne sais pas comment le dessiner. Je vous laisse imaginer, je vous laisse supposer, je vous laisse respirer. Ce soir c’est prose, j’oublie les clics, je prends mes cliques et mes claques, loin des pixels. Ce soir c’est prose, je vous écoute ô vous mes frères humains, je vous écoute dans ce murmure lointain. Murmure de mots tendres et doux, ruisseau qui coule et s’écoule entre les deux bras de nos espoirs pour demain.
Lassé de me cogner Aux angles mauves Du grand mur gris De vos molles promesses J’ai rêvé d’une fenêtre Ouverte sur le souffle bleu De nos demains heureux
Les mots ne sautillent plus Sans préavis ils se sont tus Souvenez- vous Vous qui nous abîmez Nous étions beaux Vous étiez vrais Fermez les yeux Respirez Je vous en prie Aimez-les Emmêlés Ces deux l A la plume légère Aimez-les Ils vont ont rendu Si belle
Jules entend la voix de Marie : c’était il y a dix ans, il y avait de l’orage, et aujourd’hui il est là face à Eugène, ce pauvre Eugène à qui il a tout pris, en quelques secondes dans la file qui attendait devant cette boulangerie…
Jules baisse la tête. Depuis le temps, il pensait que tout était fini, oublié, que tout le mal avait été réparé. Bien sûr il savait que Eugène lui en voudrait. Eugène n’y était pour rien, il était l’incarnation même de l’innocence. Mais il y a dix ans la police n’avait pas écouté le pauvre Eugène. Elle n’avait rien compris à son histoire de coup de tonnerre qui lui aurait vidé la tête.
– Il m’a tout pris, tout ! En quelques secondes, il est devenu moi !
Quand il était arrivé devant le restaurant, la tête réellement vide, ou vidé il ne se s’en souvient plus, il y avait cet homme. Il forçait la porte et il hurlait. Il hurlait comme une bête blessée.
-Marie, mais laisse-moi rentrer, laisse-moi, j’apporte le pain. Je t’en prie, ne me rejette pas…
Eugène est toujours en plein doute. Il ne se trouve pas beau et considère qu’il est impossible que Marie puisse l’aimer : elle est si belle, si douce. Les dimanches matin elle travaille en extra au restaurant de l’Hôtel du centre. Et tous les dimanches il est convenu avec le patron qu’il apportera le pain, le pain pour le déjeuner, ça fait un petit plus, et ses quatre enfants sont là aussi. Tous les dimanches. Ils s’installent toujours autour de la même table et c’est maman qui fait le service. C’est une jolie maman même si elle travaille. Ils sont tous heureux. Mais ce dimanche là cela ne s’est pas passé comme d’habitude…
Ecrire sur le vert tendre de mes soupirs Graver des lettres de feu dans la braise de mes mots Rêver à cœur ouvert dans des prairies de rires bleus Siffler des mélodies d’enfants dans le coin frais Du matin finissant Respirer un reste de vent dans la brume de tes cheveux
Un texte que j’avais écrit en septembre 2018. En classant mes fichiers je retombe sur lui et j’ai envie de le publier à nouveau, sans en changer la moindre virgule
Je suis, volontairement, assez silencieux dans le brouhaha permanent du débat politique tant il est vrai qu’il n’y a pas, qu’il n’y a plus de débats politiques. Et cela m’attriste profondément. Aujourd’hui ce qui domine, ce qui anime les gazettes numériques, ce qui motive les excités du clavier c’est la dénonciation, l’indignation toujours sélective, l’accusation revancharde, la délation nauséabonde. Et la parole réfléchie a cédé la place au raisonnement binaire qui trouve peut-être ses racines dans ce langage informatique dont on sait qu’il ne serait constitué que de zéros et de un. Chacun définitivement enfermé à double tour dans sa chapelle idéologique ne prend plus le temps de l’analyse, ne tente plus de comprendre. Et l’opposant devient l’ennemi, celui qui pense autrement est un mécréant, un hérétique. Ce que j’aimais autrefois dans le débat politique c’était l’exigence et le respect. L’exigence que l’on s’imposait, pour être juste dans la production d’une pensée, dans la réflexion, dans le raisonnement avec la recherche permanente de l’équilibre entre ce qui relève d’une conviction personnelle et ce qui s’approche de la réalité. Il y avait aussi le respect, le respect de l’autre, quel qu’il soit parce qu’il est d’abord un élément constitutif de cette humanité qui devrait nous rassembler et nous ressembler. Mais le respect n’existe plus, il est au mieux considéré comme la politesse des faible au pire comme de la traitrise. Je n’en peux plus de ces haines qui dégoulinent dans tous ces messages qui croient afficher de l’intelligence alors qu’ils ne sont que la manifestation de la pire des paresses celle qui consiste à ne pas rechercher ni la justesse dans les propos, ni la justice dans les actes.
L’automne pose son manteau de gris Ouvre la boîte à couleurs Cachée derrière Dernière fleur de ses envies Soudain belle odeur de pain chaud Le cœur s’emballe C’est doux, c’est roux Plus un souffle de peur Un à un sourires tressés Nos visages ont caressé
Le soir arrive, et pas la moindre bonne nouvelle à vous proposer.
Non, désolé je me trompe : il y en a une et elle est lourde de sens. Comme je n’avais pas le temps, tout occupé que j’étais à faire (mon dieu que je n’aime pas ce verbe) plein de choses (faire et maintenant chose, comment dire, je suis un peu à court de munitions) dans le cadre de mon activité professionnelle (un peu mieux comme formulation non ?) de me distraire j’ai… Bon je crois que je me perds, et cette phrase devient impossible.
Reprenons donc le fil : oui c’est cela, j’ai une bonne nouvelle, une vraie bonne nouvelle. Comme je n’ai pas eu le temps ni d’écouter la radio, ni de lire des journaux, ni de consulter le web et bien je n’ai rien lu, rien su, rien entendu de ce qui s’était passé aujourd’hui, ni de ce qui ne s’était pas passé et je vais vous faire un aveu : qu’est ce que je me sens mieux… Et ça c’est une bonne nouvelle !
C’est à la dernière escale que rire est descendu Sans rien dire Il est sorti par une porte dérobée Oh il serait bien resté Pour quelques éclats de plus Mais plus rien ni personne n’en voulait Il a même tenté un sourire Si léger Si discret Rien n’y fait Dans le vide De leurs vies numériques Aux reflets bleutés Les regards se sont affaissés Sans un bruit Rire s’est enfui Pas un visage ne s’est redressé
Bon, autant le dire tout de suite, ce n’est pas la grande forme. Où sont les bonnes nouvelles, où se dissimulent-elles ? J’ai beau éplucher toute l’actualité : je ne trouve rien à me mettre sous la dent. Ça commence à devenir déprimant. Je vais finir, comme beaucoup, à tout voir en noir, à avoir des idées noires et pourquoi pas à broyer du noir. Il faut que je m’aère pour me détendre un peu. Je complète mon attestation sur laquelle je coche que je sors pour des courses de première nécessité.
Je n’ai besoin de rien mais après tout on verra bien, je tomberai peut-être sur du nécessaire dont j’ignorai l’existence. C’est jour de marché : je trouverai bien quelque chose.
J’arrive sur la petite place du village. Tout au fond, à l’abri du seul arbre, un petit stand que je ne connaissais pas. Il n’y a aucun client. Je m’approche. Le banc est vide. Rien ! Il n’y a plus rien !
Je suis curieux : mais quel était donc ce « nécessaire » que ce petit homme sans âge au regard vif avait à proposer pour que dès 9 h 30 tout ait été vendu. Je l’interroge.
J’arrive trop tard, vous n’avez plus rien ?
Plus rien, en effet mon petit monsieur… Mais de quoi aviez-vous besoin ?
Et bien écoutez je crois que je n’avais besoin de rien, enfin rien de vraiment nécessaire. Et pour être franc j’avais simplement besoin de me changer les idées. En ce moment je vois tout en noir.
Et bien justement voyez vous ce que je propose ce sont des tous petits rien, faits de pas grand-chose et qui évitent de broyer du noir…
Il ne vous en reste plus, pas même un modèle d’exposition, un échantillon…
Rien, plus rien, tout est parti !
Tout est parti ?
Oui et pourtant pas grand monde n’est venu !
Mais alors pourquoi restez-vous là ?
C’est simple monsieur, j’arrive avec rien, on vient me voir et finalement chacun est ravi de s’apercevoir qu’il n’a besoin de rien puisque de toute façon je n’ai rien à vendre.
J’aime beaucoup ce que vous dites monsieur, c’est tellement poétique. Vous serez là la semaine prochaine ?
Pourquoi, vous auriez besoin de quelque chose ?
Non, je ne crois pas, ou trois fois rien…
Et bien si je n’ai rien de nécessaire à faire, je viendrai et nous parlerons un peu, de tout, de rien…
Chat huant devant les ruines du château de Vianden…
Sur mon sein haletant, sur ma tête inclinée, Ecoute, cette nuit il est venu s’asseoir; Posant sa main de plomb sur mon âme enchaînée, Dans l’ombre il la montrait, comme une fleur fanée, Aux spectres qui naissent le soir.
Ce monstre aux éléments prend vingt formes nouvelles, Tantôt d’une eau dormante il lève son front bleu; Tantôt son rire éclate en rouges étincelles; Deux éclairs sont ses yeux, deux flammes sont ses ailes, Il vole sur un lac de feu!
Comme d’impurs miroirs, des ténèbres mouvantes Répètent son image en cercle autour de lui; Son front confus se perd dans des vapeurs vivantes; Il remplit le sommeil de vagues épouvantes, Et laisse à l’âme un long ennui.
Vierge! ton doux repos n’a point de noir mensonge. La nuit d’un pas léger court sur ton front vermeil. Jamais jusqu’à ton coeur un rêve affreux ne plonge; Et quand ton âme au ciel s’envole comme un songe, Un ange garde ton sommeil!
Mon inspiration est en panne sèche. Oui je suis à sec. A sec comme le hareng saur de Charles Cros. Petit clin d’…
Il était un grand mur blanc – nu, nu, nu, Contre le mur une échelle – haute, haute, haute, Et, par terre, un hareng saur – sec, sec, sec.
Il vient, tenant dans ses mains – sales, sales, sales, Un marteau lourd, un grand clou – pointu, pointu, pointu, Un peloton de ficelle – gros, gros, gros.
Alors il monte à l’échelle – haute, haute, haute, Et plante le clou pointu – toc, toc, toc, Tout en haut du grand mur blanc – nu, nu, nu.
Il laisse aller le marteau – qui tombe, qui tombe, qui tombe, Attache au clou la ficelle – longue, longue, longue, Et, au bout, le hareng saur – sec, sec, sec.
Il redescend de l’échelle – haute, haute, haute, L’emporte avec le marteau – lourd, lourd, lourd, Et puis, il s’en va ailleurs – loin, loin, loin.
Et, depuis, le hareng saur – sec, sec, sec, Au bout de cette ficelle – longue, longue, longue, Très lentement se balance – toujours, toujours, toujours.
J’ai composé cette histoire – simple, simple, simple, Pour mettre en fureur les gens – graves, graves, graves, Et amuser les enfants – petits, petits, petits.
L’inspiration ne vient, alors je relie de mes vieux textes et trouve que quelques -uns d’entre eux sont en phase avec l’humeur du moment, la mienne et celle du monde qui m’entoure
Je n’oublie pas que j’ai commencé mon parcours professionnel comme instituteur. Je n’oublie pas non plus qu’il fut un temps, malheureusement de plus en plus lointain où toute la gauche laïque était unie pour combattre les obscurantismes et notamment le pire d’entre eux l’obscurantisme religieux.
En hommage à ce combattant de la république je publie un extrait de la lettre adressée aux instituteurs par Jean Jaurès dans la Dépêche du 15 janvier 1888
Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire et à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de toutes nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fierté unie à la tendresse. Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct, et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort. Eh quoi ! Tout cela à des enfants ! — Oui, tout cela, si vous ne voulez pas fabriquer simplement des machines à épeler. Je sais quelles sont les difficultés de la tâche. Vous gardez vos écoliers peu d’années et ils ne sont point toujours assidus, surtout à la campagne. Ils oublient l’été le peu qu’ils ont appris l’hiver. Ils font souvent, au sortir de l’école, des rechutes profondes d’ignorance et de paresse d’esprit, et je plaindrais ceux d’entre vous qui ont pour l’éducation des enfants du peuple une grande ambition, si cette grande ambition ne supposait un grand courage.
Nous ne sommes pas rentrés tout de suite, nous avons marché dans les rues. Même la grande rue, d’habitude si droite, si austère s’est sentie obligée de composer avec les courbes harmonieuses que décrivait notre amour retrouvé. Nous nous sentions fous, nous nous sentions vrais, comme si nous étions les explorateurs d’un premier pays. La ville nous entourait, comme un relief involontaire. Nous la forcions à s’habituer à nous. De toutes ces avenues rectilignes, nous faisions des chemins, des rivières. Les gens qui nous croisaient, nous les épinglions à notre tableau de chasse de la tendresse. La ville avait disparu, elle était entrée dans notre déclinaison de bonheur.
Je ne pourrais pas raconter ces deux jours. Il n’y a pas encore de mots suffisamment affranchis de leurs lourdeurs grammaticales pour mériter de figurer en bonne place dans le compte rendu de ces émotions. Lorsqu’elle est repartie à la fin de ce week‑end, j’étais heureux, j’avais hâte de me retrouver seul pour jouir égoïstement de chacun de nos souvenirs. Tout s’était enchaîné si intensément, violemment presque, que j’en étais essoufflé. J’avais besoin de tout relire, de m’imprégner plusieurs fois des plus belles pages que nous avions écrites. Je ne lui ai pas parlé de mes angoisses. Elle ne m’a pas parlé de son soleil. Nous nous sommes contentés de nous-mêmes et nous sommes aperçus que c’était déjà beaucoup.
Pendant quelques temps nos week‑end se sont succédé comme s’ils étaient plus nombreux. Les semaines n’étaient même pas de simples parenthèses, elles n’étaient plus que les inspirations obligées que nous prenions avant notre remontée à la surface. Héléna me paraissait de plus en plus proche de moi. Je voyais en elle tout ce dont je m’étais persuadé au cours de mes brèves accalmies optimistes. Je m’efforçais de l’apprendre par cœur chaque fin de dimanche pour me la réciter au cours de mes nuits solitaires. Mais je me plaisais à oublier un peu d’elle, pour la redécouvrir avec passion à chacun de ses retours. Je lui parlais de plus en plus, avec douceur, avec lenteur. Sa personne flottait toujours en moi, comme une présence discrète et de plus en plus indispensable. Tout était si nouveau, tout était si simple. Nous sommes presque arrivés au bout de notre parcours. Héléna pourra bientôt revenir dans la région. Elle a fait ses preuves et n’aurait pas de mal à obtenir une nouvelle mutation. Il ne nous reste plus que deux ou trois week‑end et nous serons à nouveau ensemble, à plein poumon. Aujourd’hui, Héléna est bizarre, sa présence ne paraît pas être totale. Il y a dans le balancement de ses regards une espèce d’aller retour vers un ailleurs dont j’essaie de supprimer l’apparence géographique. Je ne suis pas inquiet, je me dis qu’elle est en train de réaliser que bientôt nous n’aurons plus besoin de ce quai de gare.
Aujourd’hui les villes où je travaille, Lyon, et celle où je vis Saint-Etienne sont rouges écarlates…
J’ai mal à mon rouge. En hommage à cette belle couleur que j’aime sans qualificatifs inutiles je republie ce texte écrit le 14 juin
Quand le temps est au bleu Quand les champs sont au vert On entend dans le loin les chants d’hommes heureux Ils sifflent en riant la fin de l’hiver On est bien On attend Une larme de soleil brûle en glissant Rouge et légère Elle frissonne en riant
Un peu absent, ces derniers jours… Me voici confronté de très près- mon père- à la maladie, à l’angoisse de la disparition. L’inspiration est en apnée, mais elle est toujours là. Voici un petit texte, écrit à l’issue d’un week-end très particulier…
A la fin de ce week-end un peu particulier, je comprends soudain et avec une acuité dramatique que la vie est à la fois d’une fragilité extrême et d’une solidité surprenante. La mort plane parfois, elle s’entête, elle veut faire le plein de malheur mais ne réussit pas toujours dans son entreprise funeste. Tout au moins elle ne parvient pas toujours à réaliser ses objectifs, car les vivants se battent, d’abord ceux qu’elle vise, et ceux qui les entourent. La vie est un tout, un système auquel chacune et chacun est relié. Quand ma mère a dit à mon père « bas toi » il s’est battu certainement pour elle plus que pour lui. Il faudra désormais apprendre et comprendre que chaque seconde, chaque minute, chaque heure, chaque jour est une victoire qu’il faudra qu’elle déguste, qu’ils dégustent car il arrivera de toute façon un jour où la mort réussira le dernier dribble dans la surface de séparation sans aucun défenseur pour l’arrêter dans son entreprise funeste. Et elle marquera le but… Et sur le terrain resteront les autres joueurs, un peu hébétés mais qui repartiront à l’attaque.