Marc Rombaut est un romancier belge, également journaliste de radio, critique d’opéra, poète, enseignant et essayiste.
Il a passé son enfance à Bordeaux. Après des études universitaires à Bruxelles, il a fait de la recherche et a enseigné en Afrique de l’Ouest.
Il se leva
Il se leva, raidi dans sa chair. Lentement, craquant de toute sa peur, le poids de la nuit dans sa gorge, il se porta vers le soleil. Son visage écrasé s’ouvrit laissant entrevoir des yeux blottis dans leurs larmes. De ses mains il parcourut le ciel givré dans sa blancheur et se retira comme dépossédé d’un rêve. Son visage se plia délicatement.
Les brasiers de la haine ont répandu leurs flammes Sous les cendres grises de cette guerre des autres De petites lueurs à la chaleur vacillante Attendent doucement le silence éternel des fourbes fanatiques
Il ne reste plus de mots Nous n’avons plus de larmes. C’est Richard Malka, avocat de Charlie Hebdo qui s’exprime ainsi aujourd’hui sur France Inter. Oui, comme souvent il dit juste, il dit vrai. Il ne reste plus de mots pour nous apaiser des brûlures de la barbarie ; ces mots je les cherche ce soir, mais ils sont épuisés, abîmés, froissés, pliés entre ces piles de haines blanches. Il nous faudra pourtant trouver, nommer, dire ce qui est enfoui, libérer ces mots enfermés de toutes leurs camisoles idéologiques. La poésie est un des douces armes que nous utiliserons pour retrouver le goût des larmes utiles…
J’ai presque terminé mon nouveau roman, alors je me suis dit, tiens pourquoi pas proposer un extrait, comme ça, brut, un extrait pas retravaillé, un extrait que j’aime… Il y en aura peut-être d’autres.
… Je suis arrivée à l’heure de la journée que je préfère, ces heures de mai, qui s’étirent dans la douceur avec de la lumière plein les poches. Je suis arrivée dans ce bref moment où tout va se mélanger, se confondre. On est dans l’entre deux. Les arbres, mes arbres, tremblent à peine. Je sais qu’ils me voient, je sais qu’ils me sentent. Je suis sorti, je les écoute, j’entends ce qu’ils me disent. Et j’écris, je suis assise sur une pierre, elle est recouverte de mousse, j’ai sorti le cahier, le gros, celui où je raconte, celui où je me raconte. Je le pose bien à plat sur les genoux que j’ai serrés. J’aime le bruit que font les pages quand un souffle les soulève. Je pense aux arbres, au papier. Et j’écris quelques mots de plus. Je suis essoufflée, ce n’est pas le vélo, ce n’est pas la course pour venir jusqu’ici. Je suis essoufflée parce que je respire, je suis essoufflée parce que j’existe…
Marc Rombaut est un romancier belge, également journaliste de radio, critique d’opéra, poète, enseignant et essayiste.
Il a passé son enfance à Bordeaux. Après des études universitaires à Bruxelles, il a fait de la recherche et a enseigné en Afrique de l’Ouest.
Il se leva
Il se leva, raidi dans sa chair. Lentement, craquant de toute sa peur, le poids de la nuit dans sa gorge, il se porta vers le soleil. Son visage écrasé s’ouvrit laissant entrevoir des yeux blottis dans leurs larmes. De ses mains il parcourut le ciel givré dans sa blancheur et se retira comme dépossédé d’un rêve. Son visage se plia délicatement.
Il a mis le pied sur le quai et
ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa
peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est
arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville est partout.
L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette
sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui,
elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui
caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la
fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que
depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il
ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît
il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes
d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles
l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une
lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques
couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau
graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il
le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques.
Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il
voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps,
entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose
le long du quai.
Anton se souvient quand ils ont pris la voiture avec Marcel
son père. Il était très tôt quand ils sont entrés sur l’A7. Ils ont roulé près
de deux heures sans rien dire avec simplement le bruit du moteur et les
chuintements des autres voitures, plus rapides, et qui vous doublent en
produisant ce souffle, chuuuinnt, si caractéristique quand la vitre est
légèrement ouverte. Ce bruit, Marcel dit que c’est un chuintement. C’est vrai
que c’est un mot qui va bien, parce que si on ouvre la vitre plus grand, c’est
pas pareil ça ne chuinte plus, c’est autre chose, un autre son qu’on ne retient
pas, qu’on n’arrive pas à capturer dans sa mémoire pour en faire un joli mot.
Il se souvient. Ils se sont arrêtés sur une aire, il faisait
chaud, il y avait le bruit des camions et on entendait les premières cigales. L’A7
c’est le sud et le sud c’est les cigales. Le sud : l’air est sec, les
cigales vibrent, les chuintements se gravent dans la mémoire, les camions
rugissent au loin. Anton regarde Marcel qui s’étire dans un sourire. Ils sont
sortis de la voiture, sans rien dire, parce que dans ces moments-là, il ne faut
rien dire pour ne pas prendre le risque d’abîmer ce qui va entrer en vous. Ils
sont sortis et il y a eu le claquement simultané des deux portières, bruit de
métal et de cuir, enfin il pense que le cuir c’est ce bruit là que ça fait. Ils
ont marché quelques dizaines de mètres et maintenant les odeurs prennent toute
la place dans la machine à émotions.
Les odeurs sur une aire d’autoroute : il y a l’essence
bien sûr, le caoutchouc un peu chaud aussi, un mélange qui se marie avec les
bruits qu’on entend. Marcel et Anton sont bien mais ne le disent pas, ils le
savent, le comprennent sans se regarder, c’est écrit dans le silence tranquille
qui s’est posé entre eux. Anton a quand même levé la tête, son regard a croisé
celui de Marcel, et aujourd’hui Anton se souvient. C’est ce jour-là, il avait
une dizaine d’années, qu’il a commencé à comprendre ce que c’était qu’être un
autre, être différent, il a compris que c’est accepter de se jeter dans les
bras de l’émotion, entièrement, sans réfléchir, sans s’interdire, y compris
dans ces moments et ces lieux que tous ceux qui discourent sur le bonheur, sur
le beau rejettent et abandonnent sur les rives bleues de leur vie.
Ces marcheurs de rêve vous vendent des plages blanches, des
couchers de soleil et soudain vous êtes là sur une aire d’autoroute, un peu
après Montélimar. Votre voiture n’a pas d’acajou, les sièges sentent la
chaleur, mais quand vous sortez, là, avec votre père, votre père cet incroyable
personne qui vous a dit : « pas d’interdit, ne retiens pas, laisse-toi
aller, ne trie pas tes émotions ». Et les émotions entrent à plein
bouillons. Bien sûr une voix bien-pensante est là pour vous rappeler que ce
n’est pas normal, ridicule même. Mais vous vous moquez, vous laissez entrer et
ça fait comme une vague et c’est la première fois que Anton s’est dit :
« ça y est j’ai compris, je suis un autre… »
Ecoute petit homme, Ecoute. Il est si beau ce monde qui ne dit rien. Il est si beau ce monde, Il te parle, c’est le tien.
Regarde petit homme heureux, Regarde ces furieux, Fanatiques, frénétiques, Ils ont le cœur électrique.
Ils préparent la prière, Hymne cathodique Aux rimes numériques, C’est le matin du malin.
Nuques raides, regards vides, Les impatients sont livides, Epuisés, lessivés, Un long sommeil les a lavés.
Ô Nuit blanche et câline, Ne t’épuise plus à blanchir Ces haines rances à mourir. Semées sur l’écran creux De leurs rêves sans bleu.
La nuit les a libérés. Il est l’heure, Affamés, ils attendent La victime par eux condamnée. Leurs mots sont prêts Ils vibrent, affutés, aiguisés, Ils vont frapper !
Pas un regard pour ton monde qui sourit. Ils attendent leurs matins numériques.
Rien ne brille, rien ne bouge
Hystériques ils cliquent, ils cliquent Ils cliquent, Et ce matin, petit homme, C’est une claque, Une claque pour les creux. Les écrans sont lisses et vides.
Les nouvelles du jour ? Parties, envolées, manipulées, falsifiées ? Que va-t-on devenir, on est seul, isolés…
Le monde les voit Il pleure de cette embolie Il rit de cette folie
Mais cette nuit, petit homme, Le monde a agi. Le monde ne regrette rien Il le fallait, il l’a fait.
C’est si simple, Petit homme La poubelle était pleine, Le monde l’a vidée, Et dehors l’a laissée.
Dans les marges du hasard Flotte un presque flou Il nous invite à oublier Le bout de cette ligne Que nous écrivons en tremblant Et laisser glisser notre main tendue Sur les rives bleues de cette rime d’espoir
Dans le brasier des haines ancestrales Ne souffle pas ô toi homme des terres apaisées Prends garde au vilain revers Des vents mauvais Ils attisent les flammes Ils attirent les armes Tu t’endors dans l’insouciance Les larmes sont loin Mais prends garde homme sans chagrin Qu’elles ne coulent sur l’encre de tes mots
Je suis, volontairement, assez silencieux dans le brouhaha permanent du débat politique tant il est vrai qu’il n’y a pas, qu’il n’y a plus de débats politiques. Et cela m’attriste profondément. Aujourd’hui ce qui domine, ce qui anime les gazettes numériques, ce qui motive les excités du clavier c’est la dénonciation, l’indignation toujours sélective, l’accusation revancharde, la délation nauséabonde. Et la parole réfléchie a cédé la place au raisonnement binaire qui trouve peut-être ses racines dans ce langage informatique dont on sait qu’il ne serait constitué que de zéros et de un. Chacun définitivement enfermé à double tour dans sa chapelle idéologique ne prend plus le temps de l’analyse, ne tente plus de comprendre. Et l’opposant devient l’ennemi, celui qui pense autrement est un mécréant, un hérétique. Ce que j’aimais autrefois dans le débat politique c’était l’exigence et le respect. L’exigence que l’on s’imposait, pour être juste dans la production d’une pensée, dans la réflexion, dans le raisonnement avec la recherche permanente de l’équilibre entre ce qui relève d’une conviction personnelle et ce qui s’approche de la réalité. Il y avait aussi le respect, le respect de l’autre, quel qu’il soit parce qu’il est d’abord un élément constitutif de cette humanité qui devrait nous rassembler et nous ressembler. Mais le respect n’existe plus, il est au mieux considéré comme la politesse des faibles au pire comme de la traîtrise. Je n’en peux plus de ces haines qui dégoulinent dans tous ces messages qui croient afficher de l’intelligence alors qu’ils ne sont que la manifestation de la pire des paresses celle qui consiste à ne pas rechercher ni la justesse dans les propos, ni la justice dans les actes.
Je n’ai pas l’habitude d’utiliser ce blog pour commenter l’actualité mais je suis saisi de dégoût lorsque je vois circuler certains tableaux comparant le nombre de victimes entre les deux belligérants du moment…
Les comptables de l’horreur me révoltent, la mort de celles et ceux qui sont victimes de la barbarie n’entre pas dans un tableau Excel en en comparant les colonnes comme s’il s’agissait de faire le constat froid et glaçant que pour certains la colonne du débit est déficitaire. La diffusion de ce type de tableaux me révolte et justifie ce qui pourrait s’apparenter à un droit de tuage, pire encore qu’un permis de tuer. Quand l’horreur de la guerre, du terrorisme nous frappe, il ne s’agit plus de chercher un ignoble équilibre sur la balance de la barbarie, il s’agit de tout mettre en œuvre pour que la paix soit la seule réponse possible aux comptables de la haine…
Un vieux texte que j’ai retrouvé ce matin, écrit lors d’un voyage en Lorraine…
Le plateau de Lorraine : un
désert d’ondulations jaunâtres, avec du vert pâle pour apaiser le regard. Terre
chargée des combats d’hier. Jules observe et distingue les silhouettes qui
avancent encore, empesées dans leurs redingotes humides. Les yeux sont emplis
de souvenirs boueux. La guerre des autres, la guerre de ceux qui partaient pour
la dernière, et les échos, ailleurs, d’autres canons, d’autres guerre qui n’en
finissent plus. Jules ne supporte pas ces touristes pédagogues qui battent des cils
quand le guide local évoque tous ces moments d’histoire qu’ils enseignent, qu’ils
didactisent. Sourires narquois de celui qui même en short et nu-pied empeste la
suffisance de celui qui sait, qui contrôle et s’apprête à relever l’erreur qu’il
attend avec sadisme. On le sent sceptique, méfiant de ce savoir terreux qui
vient d’un gars du pays dont on devine que les siens sont passés, par ici, dans
cette cave fortifiée qu’on disait imprenable. Jules sourit, Jules se souvient
de ces orages de feu qu’il a appris, qu’il a entendu quand on lui a raconté.
Jules voudrait tant que les autres s’effacent, que l’on écoute, que l’on
entende le cri de la terre qui se souvient.
Derrière la saleté S’étalant devant nous Derrière les yeux plissés Et les visages mous Au-delà de ces mains Ouvertes ou fermées Qui se tendent en vain Ou qui sont poings levés Plus loin que les frontières Qui sont de barbelés Plus loin que la misère Il nous faut regarderIl nous faut regarder Ce qu’il y a de beau Le ciel gris ou bleuté Les filles au bord de l’eau L’ami qu’on sait fidèle Le soleil de demain Le vol d’une hirondelle Le bateau qui revient L’ami qu’on sait fidèle Le soleil de demain Le vol d’une hirondelle Le bateau qui revient
Par-delà le concert Des sanglots et des pleurs Et des cris de colère Des hommes qui ont peur Par-delà le vacarme Des rues et des chantiers Des sirènes d’alarme Des jurons de charretier Plus fort que les enfants Qui racontent les guerres Et plus fort que les grands Qui nous les ont fait faire
Il nous faut écouter L’oiseau au fond des bois Le murmure de l’été Le sang qui monte en soi Les berceuses des mères Les prières des enfants Et le bruit de la terre Qui s’endort doucement Les berceuses des mères Les prières des enfants Et le bruit de la terre Qui s’endort doucement
Je vous l’avais annoncé, et bien tout vient à point qui sait attendre : le tribunal académique dans sa nouvelle formation s’est enfin réuni.
Je vous rappelle que désormais les plaignants, lorsqu’ils formulent un recours doivent produire un argumentaire, expliquant en quoi l’usage du mot incriminé est de nature à perturber l’ordre public, poétique et politique.
C’est ce qui est appelé la règle du « POPPP ». La Perturbation de l’Ordre Public, Poétique et Politique. Le tribunal académique est chargée de ce contrôle.
La présidente du tribunal est la seule habilitée à prononcer le jugement elle s’appuie désormais sur un véritable conseil de l’ordre, le « COPPP », le conseil de l’ordre public, poétique et politique. Je vous en rappelle la composition (en précisant une fois encore que pour garantir la sécurité de ces citoyens intrépides seules leurs initiales apparaîtront)
MB : astiqueur de cor de chasse et autres cuivres culinaires
BR : dresseuse de mèches rebelles
GF : soudoyeur de fonds de cuve
RL : danseuse sur pilotis
TT : accordeur d’escabeaux
HP : rééducatrice en ventriloquie
PP : coiffeur pour cascadeurs
OG : Regardeuse d’horizons
AV : Pilote d’essais infructueux
FD : Chanteuse pour crabes à raie
RT : Perceur de secrets
SL : Répétitrice de silences de plomb
C’est aujourd’hui le mot « connecter » qui est à l’ordre du jour. Plusieurs dizaines de citoyens ont en effet déposé un recours. Résumons rapidement leur argumentaire.
« Nous demandons au tribunal académique une position claire sur l’usage abusif, et on ne peut plus irritant du mot connecter et de ses dérivés ; nous rappelons abord qu’étymologiquement connecter signifie attacher, joindre, lier ensemble. Bref ce qui domine dans l’usage premier de ce mot c’est la relation entre deux éléments qu’ils soient matériels ou vivants.
Or, depuis ce qu’il est communément appelé la révolution numérique, ce mot et ses dérivés envahit le vide de nos solitudes poétiques et politiques.
Nous soumettons à votre appréciation quelques exemples de l’utilisation abusive de ce terme. Il n’est pas inutile de vous rappeler qu’il s’agit souvent pour ne pas dire toujours de situations où nous avons justement comme motivation première celle d’établir un lien
Veuillez-vous connecter !
Vérifiez votre connexion !
Vous êtes déconnecté !
Votre connexion n’a pas abouti !
Vous allez être déconnecté !
Vote connexion est de mauvaise qualité !
Etc etc…
Mais quelle est donc cette intelligence (artificielle ou pas) qui se permet de nous tenir de tels propos et de juger de la qualité notamment poétique de nos liens.
On ose aussi nous expliquer que si nous ne sommes pas connectés c’est que nous sommes dans une zone blanche…
Madame la présidente, nous nous adressons à vous et au tribunal académique pour formuler un avis, un arrêté bref un texte que nous nous empresserons d’envoyer à toutes celles et ceux qui ont été agressés par la communauté des hyper connectés…
Voici la décision prise par le COPP (Conseil de l’ordre poétique et politique). Le tribunal académique réuni en ce jour, à 11 voix contre une ( allez savoir pourquoi il s’agit de TT l’accordeur d’escabeau qui a voté contre) décide qu’il ne sera plus permis d’utiliser le terme connecter et ses dérivés sans avoir au préalable vérifier la couleur de la zone dans laquelle cet usage est prévu : en cas de couleur mauve, bleu ciel ou outre-mer, le mot incriminé ne pourra être prononcé qu’en l’insérant dans un vers en alexandrin, si la zone est rouge, jaune ou verte il ne pourra être utilisé qu’après avoir au préalable vérifié que les liens dont il est question sont bien en chanvre ancien et que si chacun tire de son côté il sera possible de se rapprocher, de se relier, de s’attacher voire de s’aimer. Enfin et pour terminer en cas de zone blanche, l’utilisation de ce mot sera strictement interdite, mais pourra être remplacé par la lecture d’un extrait des œuvres complètes de Thomas Edison inventeur de l’électricité.
Je ne vous connais pas encore. La misère vous lace les souliers, elle est gentille. Lorsque je l’insultais, je le faisais en italien : « PORCA MISERIA ». Je me sentais riche phonétiquement. Le confort dans l’injure, c’est le commencement de la Sagesse et de l’indépendance. Soyez orgueilleux. L’orgueil, c’est la cravate des marginaux. Soyez dans la marge mais, je vous en prie, ne perdez jamais de vue les TEXTES … Il vous regarde, le TEXTE, il attend le premier jour de la chasse et, tranquillisez-vous, vous serez bien en vue, la vedette… Alors, de quoi vous plaignez-vous ? Vous serez l’ennemi numéro 1… Il y en a tellement après… Tellement qui prendraient bien votre place, avec le risque… Ils meurent de n’être pas le Risque… Il vaut mieux mourir le premier. C’est ça, la mathématique sidérale : FIRST. Ne soyez pas lucide, cela vous encombrerait. Les comptables ne se pendent jamais au cou d’un cheval que l’on bat et que l’on tue. Les comptables tuent. Quand ils ne tuent pas, ils vivent dans les comptes. Laissez donc la lucidité aux entrepreneurs de travaux artistiques. Et n’oubliez jamais que vous êtes une denrée. Mais ne prenez jamais de conseil de personne. JAMAIS.
C’est inquiétant voyez vous… Le monde se fait beau et il ne pense même pas à bien faire. Il sait qu’on ne le verra pas, il sait que ses couleurs ne seront pas comprises, il sait que l’humanité a la nuque courbée. Mais il essaie. Il appelle : j’existe dit-il, ouvrez les portes de votre fabrique à sourires !
Rien ! Le silence…Un silence mou sans le moindre espoir de rimes…
En ouverture « d’un bruit de balançoire » un magnifique texte manuscrit de Christian Bobin qui nous a quitté hier…
Je rêve d’une écriture qui ne ferait pas plus de bruit qu’un rayon de soleil heurtant un verre d’eau fraîche. Ils ont ça, au Japon. Un de leurs maîtres du dix-neuvième siècle, Ryokan est venu me voir. Vous verrez : il n’a qu’une présence discrète dans le manuscrit. Il se cache derrière le feuillage de l’encre comme le coucou dans la forêt. C’est que je crois qu’il est vital aujourd’hui de prendre le contrepied des tambours modernes : désenchantement, raillerie, nihilisme. Ce qui nous sauvera – si quelque chose doit nous sauver – c’est la simplicité inouïe d’une parole. Ryokan, je ne le connaissais pas il y a deux ans. Et puis je le découvre et je revois des pans de ma vie : moi aussi j’avais trente ans, aucune place dans le monde, comblé de jouer pendant des heures avec des enfants. Moi aussi j’aimais – et j’aime de plus en plus à présent qu’ils sont menacés – la course des nuages, les joues timides de l’automne le bleu bravache des étés. Je n’ai pas écrit un livre sur Ryokan mais un livre avec lui. C’est assez simple : je ne crois qu’au concret, au singulier. Aux maladresses de l’humain – pas au prestige des machines. Les livres sont des âmes, les librairies des points d’eau dans le désert du monde. Les lettres manuscrites sont comme les feuilles d’automne : parfois un enfant ramasse l’une d’entre elles, y déchiffre l’ampleur d’une vie en feu, à venir. Ce qui parle à notre cœur – enfant est ce qu’il y a de plus profond. J’essaie d’aller par là. J’essaie seulement.
Tout s’efface, tout s’écroule il ne m’importe plus que mes ciels mémorés il ne me reste plus qu’un escalier à descendre marche par marche il ne me reste plus qu’une petite rose de tison volé qu’un fumet de femmes nues qu’un pays d’explosions fabuleuses qu’un éclat de rire de banquise qu’un collier de perles désespérées qu’un calendrier désuet que le goût, le vertige, le luxe du sacrilège capiteux. Rois mages yeux protégés par trois rangs de paupières gaufrées sel des midis gris distillant ronce par ronce un maigre chemin une piste sauvage gisement des regrets et des attentes fantômes pris dans les cercles fous des rochers de sang noir j’ai soif oh, comme j’ai soif en quête de paix et de lumière verdie j’ai plongé toute la saison des perles aux égouts sans rien voir brûlant
Pourquoi que je vis Pour la jambe jaune D’une femme blonde Appuyée au mur Sous le plein soleil Pour la voile ronde D’un pointu du port Pour l’ombre des stores Le café glacé Qu’on boit dans un tube Pour toucher le sable Voir le fond de l’eau Qui devient si bleu Qui descend si bas Avec les poissons Les calmes poissons Ils paissent le fond Volent au-dessus Des algues cheveux Comme zoizeaux lents Comme zoizeaux bleus Pourquoi que je vis Parce que c’est joli
Je cherche dans le fond humide de ma réserve à mots, un verbe qui pourrait survivre sans complément, sans adverbe, sans tous ces parasites qui au mieux affadissent au pire empoisonnent l’essence première du mot, cette saveur originelle qui lorsqu’elle fut la première fois utilisée suffisait, exprimait à elle seule ce qui était ressenti, c’est-à-dire vu, entendu, touché, goûté. Ces mots verbes existent je le sais, je les cherche, je les traque. Mais il y a aussi ceux que la grammaire a décidé d’entrer dans la catégorie des noms communs. A-t-on pris le temps de s’interroger sur la signification de ce commun, qu’on ajouter pour désigner ce qui pourtant désigne à lui seul l’essentiel. Peut-être s’agit-il d’une juste opposition au qualificatif propre. Serait-ce la propreté ou la propriété qu’on veut opposer au commun, au collectif. Il y aurait donc le mot qui appartient à un seul et ce qui est à tous ; pourquoi pas ! Mais le commun peut aussi être vu comme le banal, comme le courant, qui n’a aucune aspérité, aucune singularité. Ne dit-on pas d’un vin qu’il est commun pour éviter de dire qu’il n’est pas bon… Le vin, le ciel, le vent, la brume, le mauve, l’amour, que de noms communs qui dans ma réserve occupent une place singulière…
Les autres…N’écoute pas ce qu’ils te disent, sors de leur route toute tracée, choisis ton chemin. Et si on te répond que ce n’est pas possible d’entendre la mer lorsque tu es dans la forêt, ne dis rien, ferme les yeux et plains les, eux, qui n’entendent pas les arbres qui s’essaient au bruit des vagues. S’ils te disent que c’est ton imagination qui te joue des tours, réponds-leur que leur imagination est en panne, fatiguée, dis-leur que c’est quand on ne veut pas voir ce qui est vrai, quand on ne veut pas entendre le bruit des vagues qui secouent les crêtes des sapins qu’on est trompé par son obsession du réel convenu.
Cette imagination-là n’est pas la tienne, tu n’en veux pas de ces artifices pour enfant naïf qui fabriquent du magique pour empêcher d’aller ailleurs, de choisir d’autres chemins, tu n’en veux pas de cette mythologie préfabriquée qui fabrique des rêves à la chaîne, des rêves qui sont toujours les mêmes, depuis longtemps, et pour tout le monde. Tu dois leur dire que les arbres tu les vois comme des arbres et pas comme de vieilles femmes aux doigts crochus ou tout autres monstres qu’on veut entrer de force dans les têtes pour que les peurs soient identiques.
Tu ne dois pas être comme les autres. Les arbres tu dois les voir arbres et la mer que tu entends quand ils bougent dans le vent tu dois dire que c’est la mer. Tu ne dois pas dire : ils font comme la mer, c’est comme la mer, j’ai l’impression d’entendre la mer. Tu ne dois pas dire cela parce que c’est injuste de le dire, c’est injuste pour les arbres d’abord, et puis pour la mer surtout, c’est comme si tu disais que la mer n’existe pas, qu’elle est ailleurs, plus loin, toujours plus loin, qu’elle n’appartient qu’à ceux qui prétendent qu’ils l’ont vue, qu’ils l’ont entendue avec leurs mots à eux, avec les mots qui ont été fabriqués par d’autres pour dire que la mer existe, ici, et pas ailleurs…
Toi tu dois dire que la mer existe ici, dans ces forêts d’altitude, tu dois dire qu’elle est là, derrière ce vent, comme une mémoire……
Joue contre joue deux gueuses en leur détresse roidie ; La gelée et le vent ne les ont point instruites, les ont négligées; Enfants d’arrière-histoire
Tombées des saisons dépassantes et serrées là debout. Nulles lèvres pour les transposer, l’heure tourne. Il n’y aura ni rapt, ni rancune. Et qui marche passe sans regard devant elles, devant nous. Deux roses perforées d’un anneau profond Mettent dans leur étrangeté un peu de défi. Perd-on la vie autrement que par les épines? Mais par la fleur, les longs jours l’ont su ! Et le soleil a cessé d’être initial. Une nuit, le jour bas, tout le risque, deux roses, Comme la flamme sous l’abri, joue contre joue avec qui la tue.
C’était une journée d’automne qui se terminait par petites flaques, sur le pavé gluant. Plus rien n’avait l’odeur du neuf. Dans chaque grain de poussière, dans chaque molécule de vie, un parfum de moisissure tirait des larmes aux passants du soir. Dans les yeux de ceux qui se croisaient, il y avait cette lueur de désespoir, si vraie, si dure, si fatidique, si irréversible. Comme si…
Comme si la destinée de chacun était contenue dans ce bruit, sourd et continu, bruit qui m’arrache encore des larmes tant il est dur de se sentir glisser sur des pentes où l’amour n’existe plus que par pointillés jaunâtres. Le ronflement de l’alentour produisait comme un halo de brouillard, mais il m’étouffait plus que n’importe quel autre, il m’étouffait en dedans, il me bouffait mon printemps qui à cette heure-ci n’était pourtant encore qu’inscrit en marge, en attente de frénésie, en attente d’irréel…
que ferais-je sans ce monde sans visage sans questions où être ne dure qu’un instant où chaque instant verse dans le vide dans l’oubli d’avoir été sans cette onde où à la fin corps et ombre ensemble s’engloutissent que ferais-je sans ce silence gouffre des murmures haletant furieux vers le secours vers l’amour sans ce ciel qui s’élève sur la poussière de ses lests que ferais-je je ferais comme hier comme aujourd’hui regardant par mon hublot si je ne suis pas seul à errer et à virer loin de toute vie dans un espace pantin sans voix parmi les voix enfermées avec moi
Je suis à Bruxelles pour quelques jours. Hommage au grand Jacques…
Jacques Brel
Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague Et des vagues de dunes pour arrêter les vagues Et de vagues rochers que les marées dépassent Et qui ont à jamais le cœur à marée basse Avec infiniment de brumes à venir Avec le vent de l’est écoutez-le tenir Le plat pays qui est le mien
Avec des cathédrales pour uniques montagnes Et de noirs clochers comme mâts de cocagne Où des diables en pierre décrochent les nuages Avec le fil des jours pour unique voyage Et des chemins de pluie pour unique bonsoir Avec le vent d’ouest écoutez-le vouloir Le plat pays qui est le mien
Avec un ciel si bas qu’un canal s’est perdu Avec un ciel si bas qu’il fait l’humilité Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu Avec un ciel si gris qu’il faut lui pardonner Avec le vent du nord qui vient s’écarteler Avec le vent du nord écoutez-le craquer Le plat pays qui est le mien
Avec de l’Italie qui descendrait l’Escaut Avec Frida la Blonde quand elle devient Margot Quand les fils de novembre nous reviennent en mai Quand la plaine est fumante et tremble sous juillet Quand le vent est au rire quand le vent est au blé Quand le vent est au sud écoutez-le chanter Le plat pays qui est le mien.
…C’est un voilier qui hésite encore entre la voile d’hier, faite de bois et de cordes qui sentent la paille et la voile de demain faite de matériaux lisses, et de cordages qui sentent le plastique. C’est un bateau qui hésite, entre deux, il a du gris dans les rares couleurs que le soleil lui a laissé, un gris qui parle des marées, un gris qui parle des pluies d’hiver qui déchire le bleu de la mer. A bord sur le pont, encombré de tous ces objets qui parlent vrai tant ils sont usés, un homme se déplace lentement. Chaque chose qu’il touche semble le remercier. Il n’est pas comme les autres, il semble déjà un peu plus loin, son regard ne se disperse pas, son regard est à ce qu’il fait. Les autres, ceux qui virevoltent sur des bateaux de catalogue ont les yeux absents, on ne les devine même pas derrière des verres de marques ou se reflètent des couleurs qui n’existent que pour les touristes canonisés. Sur le pont, l’homme sans lunettes se prépare pour le départ. Arrivé hier soir, sans bruit, il a cherché un mouillage éloigné des autres pour ne rien dire, pour ne pas parler d’où il vient, pour ne pas utiliser de mots qui n’ont pas de sens pour lui. Les autres, lorsqu’ils sont au port aiment à raconter, se raconter, l’homme au navire sans âge n’est pas de ceux-là. Il ne se mêle pas à la vie du port. Il ne les méprise pas, il lui arrive même parfois de les écouter, de s’emplir de leurs rires pour s’en faire une couverture, douillette pour la nuit. Il ne les méprise pas, mais il n’aime pas qu’on pose de questions, il n’aime pas qu’on cherche à savoir. Son histoire ne doit intéresser personne, il ne le veut pas. Il se souvient, lorsqu’il est parti, il a mis le cap vers le nord, avec le vent de face. C’était un vent coupant et lui serrait les dents, pour ne pas faiblir, pour ne pas se poser de questions. Il était parti un matin tout simplement et quand il avait posé la main sur la barre en sortant du port de Concarneau, il savait qu’il ne parlerait plus, il avait tant à faire, tant à se dire à l’intérieur…
Immobile, face au port qui lui fait les yeux doux, Maurice enregistre tout, il accumule des réserves, pour demain, quand il tirera les couvertures de son lit et qu’il fermera les yeux. Il a marché sur le quai, lentement, très lentement, vite ça fait touriste pressé qui oublie que les dalles usées ont été polies par l’impatience de toutes ces femmes qui attendaient que la mer ramène leurs hommes, leurs fils, leur frère. Maurice sent tout cela. Amarré, à quelques mètres un petit chalutier. Ils sont deux à hisser des caisses sur le bord. Maurice ne regarde pas le contenu des casiers, il ne veut pas s’ébahir à la vue des poissons luisants oubliant ceux qui sont allés les chercher. Il regarde leurs mains. Ce sont des mains qui semblent vivre seules, qui ne s’agitent pas inutilement. Les gestes sont précis, lents, définitifs. Elles plongent d’une caisse à l’autre saisissent des poissons avec respect, délicatesse. Maurice se souvient des mains du poissonnier. Ce ne sont pas les mêmes, ce sont des mains qui ont oubliés d’où vient la sole ou le bar, des mains pour découper, pour écailler, pour peser, pour rendre la monnaie. Ils les regardent, ils ne se parlent pas, c’est inutile : ils viennent de passer une journée en mer, à travailler, en plissant les yeux, à cause du soleil, du sel, de la peur, de la fatigue. Maurice comprend qu’on ne parle pas à la mer comme à n’importe qui, on ne parle pas de la mer comme s’il s’agissait simplement d’une étendue d’eau. Il est temps. Maurice doit rentrer, à l’intérieur, dans les terres. Il n’est pas triste, il reviendra. Il sait à cet instant qu’il n’est plus et ne sera plus jamais le même. Aujourd’hui tant de sensations ont accosté dans son port intérieur. Il lui faudra plusieurs jours pour décharger. Maurice reviendra, il reviendra et partira sur un bateau, sur son bateau…
Le jour se lève me dites-vous ? Était-il donc endormi ? Comment ? Assoupi, simplement… Tiens donc… Étrange, n’est-ce pas ? Je n’ai rien vu. J’ai cherché, vous dis-je. J’ai cherché sans un bruit, Me perdant Jusqu’aux bords mauves De votre trop longue nuit Et ne l’ai point rencontré. Vous doutez ? C’est tant pis : Je n’irai plus déranger Les belles couleurs de votre ennui…
Il faut, ou faudrait, nous dit-on voir la vie en rose. Enfin je commets peut-être une erreur, il est possible qu’il soit conseillé de voir la vie en roses. Encore une fois tout est une affaire de nature, voire de genre, puisqu’on peut parler d’une rose, on peut aussi évoquer le rose, et enfin on peut enrichir un autre mot en le gratifiant généreusement du qualificatif rose. On pourra ainsi parler d’une rose dont le rose est si rose qu’on pourrait y voir à travers comme s’il était blanc, on dirait alors qu’il est rosé, à ne pas confondre avec le rosé qu’il faut éviter avant de cueillir quelques belles roses, à offrir à sa promise afin de la faire rougir. Certes la couleur rose, tout comme la fleur, incite à l’optimisme voire à la gaieté mais reconnaissons quand même que certaines roses après avoir été piquantes (comme un mauvais rosé) sont désormais fanées. Et il y a des roses au rose si clair qu’elles en sont un peu transparentes. La vie de toute façon n’est ni une fleur, ni une couleur, et toutes ces injonctions ont le don de me faire monter le rouge au front…
Parmi les pauses lecture que je m’accorde pendant mon chantier d’écriture, il y a eu ce magnifique roman de Grégoire Delacourt. L’extrait que je vous propose est comment dire d’une intensité poétique qui me provoque des vibrations.
/… Sa famille.
Des cultivateurs dans le Cambrésis. Vingt hectares de lecture fourragère. Quelques bêtes. Des nuits de peu d’heures, des mains usées, des ongles noirs, comme des griffes, la peau tannée, un vieux cuir craquelé. Jamais de vacances, jamais de premier mai parfumé au muguet ; la terre, toujours, la terre exigeante, capricieuse ; et la mer, une fois, une seule, pour mes sept ans, a-t-il précisé, mais pas vraiment la mer, une plage plutôt, celle des Argales, à Rieulay, du sable fin au bord d’un lac artificiel sur un ancien terril ; mes parents n’avaient pas voulu me décevoir : ils avaient dit qu’il n’y avait pas de vagues ce jour là, une histoire de lune, de planètes, je ne sais plus, et je les avais bien crus, bien que l’eau ne soit pas salée, ah ça ! disait mon père à propos du sel, ça dépend des courants, des marées et même de la lune, André, c’est très compliqué, tu sais, tout ce bazar, et plus tard j’ai compris qu’ils avaient voulu m’écrire une histoire unique, m’enseigner que l’imagination fait advenir tous les voyages, exhausse toutes les enfances. Ils ne se plaignaient jamais, ni du gel ni des pluies qui pourrissaient tout ; ils sillonnaient et façonnaient la terre comme des sculpteurs, comme des amants ; ils lui parlaient, ils la remerciaient les jours de grande récoltes , la consolaient lorsque le froid la fendillait et la gerçait ; ils aimaient que le temps marque les choses. Ils attendaient les printemps comme on attend un pardon. /…
Dans le matin pressé de la fureur ferroviaire Parfois une tentation de lenteur On pose alors un regard furtif par la vitre Qui se rêve fenêtre Regarde Une ride sur l’eau Il est encore là le temps du sourire
Il m’arrive souvent de regretter l’impudence de celles et ceux qui ont pris et qui prennent continuellement le train en marche. Oui, quelle impudence, pour ne pas dire quelle goujaterie que de ne pas, comme tout le monde, attendre que le train arrive, et d’attendre son tour pour monter. C’est ainsi qu’au moment où chacun commence à prendre ses marques, à faire connaissance avec tous ses compagnons rompus aux exercices de la patience, il n’est pas rare de voir surgir brutalement ces voyageurs de la dernière heure. Ils ne se contentent pas de monter, discrètement, tout à leur honte d’avoir un train de retard, non ils ajoutent au désagréable de la situation de l’impertinence, de l’insolence et, quand ils sont en nombre, du mépris pour celles et ceux qui les ont devancés, et qui, osons le dire, ont pris le temps de la réflexion et de l’engagement réfléchi. Non, vous l’aurez compris, je n’aime pas ces invités de la dernière heure, qui parlent fort et creux, qui savent avant d’avoir compris et qui pérorent en se posant comme les grands moralisateurs d’une cause qu’ils n’ont pas pris le temps de comprendre, si ce n’est qu’au dernier moment ils se sont dits que lorsqu’on a un train de retard, on reste sur le quai. Pour ce qui me concerne et nombreux sont mes compagnons de voyage dans ce cas, un train avant de le prendre, il faut l’attendre, l’espérer, il faut avoir une envie irrésistible de se joindre à ceux qui sont à l’intérieur. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je suis souvent, pour ne pas dire tout le temps en avance, pas trop pour ne pas risquer le désespoir de l’ennui, mais suffisamment pour savourer les saveurs épicées d’une juste impatience…
Ô souvent je voudrais que la vie éternelle Fût simplement cela : Quelques-uns réunis Dans un jardin qu’embaume encor la citronnelle, Réunis par amour dans l’été qui finit.
L’un d’entre eux serait juste arrivé de voyage. On le ferait asseoir près de la véranda Où est la lampe, afin de mieux voir son visage, Son uniforme usé, sa pâleur de soldat .
La plus jeune viendrait le tenir par sa manche, On n’oserait pas dire : » Tu es pâle… » Et lui, Devant cette douceur des très anciens dimanches Souhaite pour pouvoir pleurer, qu’il fasse nuit.
Une voix s’élèverait alors, la musique Même de jadis au milieu d’un grand respect Et du coeur de chacun, dans le soir balsamique Disant ces mots simples : Mes enfants, c’est la paix.
Extrait de: 1964, Poèmes Choisis, (Editions Pierre Seghers)
Les habitués de mon blog connaissent cette rubrique humoristique, après une longue hibernation et après avoir republié quelques uns des jugements de ce tribunal, elle va revenir, je l’espère régulièrement.
Le tribunal académique, après ce long et salutaire retrait, reprend ses séances. Quelques évolutions sont à souligner. C’est désormais une présidente qui dirige les débats et décide des sanctions. A ce qui se dit, elle est d’une intransigeance sans failles. Outre sa formation juridique, elle suivi une formation en « émotologie ». Il s’agit d’une nouvelle discipline qui étudie les émotions à travers les mots.
Désormais les plaignants, lorsqu’ils formulent un recours doivent produire un argumentaire, expliquant en quoi l’usage incongru, intempestif et inapproprié de tel ou tel mot, terme ou expression est de nature à perturber l’ordre public, poétique et politique. C’est ce qui est appelé la règle du « POPPP ». La Perturbation de l’Ordre Public, Poétique et Politique. Le tribunal académique est chargée de ce contrôle. Si la présidente du tribunal est la seule habilitée à prononcer le jugement elle s’appuie désormais sur un véritable conseil de l’ordre, le « COPPP », le conseil de l’ordre public, poétique et politique. Composé de 12 membres ce conseil siège désormais de façon permanente, ce qui va permettre enfin d’améliorer la réactivité de cette instance. Nous venons enfin de prendre connaissance de l’identité des 12 titulaires. La voici : afin de ne pas mettre en danger la vie de ces courageux conseillers, seules les initiales nous ont été transmises ainsi que la profession de ces éminentes personnes.
MB : astiqueur de cor de chasse et autres cuivres culinaires
BR : dresseuse de mèches rebelles
GF : soudoyeur de fonds de cuve
RL : danseuse sur pilotis
TT : accordeur d’escabeaux
HP : rééducatrice en ventriloquie
PP : coiffeur pour cascadeurs
OG : Regardeuse d’horizons
AV : Pilote d’essais infructueux
FD : Chanteuse pour crabes à raie
RT : Perceur de secrets
SL : Répétitrice de silences de plomb
Dans les prochaines semaines les premiers jugements vont être rendus. Ils devraient concerner, entre autres, les mots suivants : « dissolution, bienveillance, grave, sociétal, connecté, télétravail, retraite, dictature…
Tu souris dans l’invisible. O douce âme inaccessible, Seul, morne, amer, Je sens ta robe qui flotte Tandis qu’à mes pieds sanglote La sombre mer.
La nuit à mes chants assiste. Je chante mon refrain triste A l’horizon. Ange frissonnant, tu mêles Le battement de tes ailes A ma chanson.
je songe à ces pauvres êtres, Nés sous tous ces toits champêtres, Dont le feu luit, Barbe grise, tête blonde, Qu’emporta cette eau profonde Dans l’âpre nuit.
Je pleure les morts des autres. Hélas ! leurs deuils et les nôtres Ne sont qu’un deuil. Nous sommes, dans l’étendue, La même barque perdue Au même écueil.
Le tribunal académique, une fois de plus et nous en sommes vraiment désolés, est resté silencieux pendant quelques semaines. Il faut dire que le greffier du dit tribunal a été testé positif au Clownvid 001. Il s’agirait selon les désinformations que nous avons survolées d’un nouveau virus non encore répertorié par les principaux logiciels de reconnaissance de mauvais caractère. Les symptômes les plus caractéristiques de cette nouvelle maladie sont très inquiétants. Il est évident que tout sera mis en œuvre pour éviter la contamination. Le premier symptôme est celui de la parole. Les personnes atteintes, et ce fut le cas de ce malheureux greffier, se mettent soudain à parler, à voix haute et intelligible. Il convient pour ne pas commettre d’erreur de diagnostic de ne pas confondre avec le syndrome un peu plus connu dit du « monologue ». En effet les personnes infectées non seulement s’expriment à voix haute, mais il se trouve qu’elles le font consciemment et en s’adressant à une ou plusieurs autres personnes. Ce qui peut dans les cas extrêmes (au passage il s’agit du premier indice d’une contamination) conduire à un dialogue. Le deuxième symptôme est tout aussi surprenant et inquiétant, puisque plusieurs études montrent que tout en parlant ces personnes sourient. Et lorsque l’échantillon- ou groupe test- de ces personnes souriantes et bavardes est comparé à un groupe témoin de personnes non infectées c’est-à-dire non souriantes et muettes ou tout au moins totalement concentrées dans les limites numériques de leur environnement protégé et aseptisé selon les protocoles en vigueur, le constat est limpide. Parler en souriant nécessite d’ouvrir 67 fois plus la bouche en une minute que de ne rien dire en restant concentré sur les parois de sa bulle cognitive, ce qui vous l’aurez aisément compris, augmente de façon exponentielle le risque de transmission du dit virus et le risque de l’installation d’un climat de bonne humeur dont on sait qu’il est contre indiqué par les principaux fabricants d’anti-inflammatoires. En conséquence le tribunal académique reste silencieux pour quelques jours encore, mais n’en pense pas moins…
Larmes au bord des yeux Rouges braises d’une tristesse étoilée, La pluie est à l’intérieur, D’émotions le trop plein est empli. Et déverse des flaques de gris. De chaque couleur il est l’ennemi. Tu attends le soleil qui fige la surface. Voile de lueurs, Apaisent ombres de l’intérieur. Demain, Dans le peut-être du futur apaisé Petite flamme bleue Danse et luit, Douce lumière scintille, Et rit au fond de tes yeux.
…Des guirlandes d’étoiles descendaient du ciel noir au-dessus des palmiers et des maisons. Elle courait le long de la courte avenue, maintenant déserte, qui menait au fort. Le froid, qui n’avait plus à lutter contre le soleil, avait envahi la nuit ; l’air glacé lui brûlait les poumons. Mais elle courait, à demi aveugle dans l’obscurité. Au sommet de l’avenue, pourtant, des lumières apparurent, puis descendirent vers elle en zigzaguant. Elle s’arrêta, perçut un bruit d’élytres et, derrière les lumières qui grossissaient, vit enfin d’énormes burnous sous lesquels étincelaient des roues fragiles de bicyclettes. Les burnous la frôlèrent ; trois feux rouges surgirent dans le noir derrière elle, pour disparaître aussitôt. Elle reprit sa course vers le fort. Au milieu de l’escalier, la brûlure de l’air dans ses poumons devint si coupante qu’elle voulut s’arrêter. Un dernier élan la jeta malgré elle sur la terrasse, contre le parapet qui lui pressait maintenant le ventre. Elle haletait et tout se brouillait devant ses yeux. La course ne l’avait pas réchauffée, elle tremblait encore de tous ses membres. Mais l’air froid qu’elle avalait par saccades coula bientôt régulièrement en elle, une chaleur timide commença de naître au milieu des frissons. Ses yeux s’ouvrirent enfin sur les espaces de la nuit.
Si belles gouttes de pluie Doucement ont retrouvé le chant du clapotis Les feuilles ont la goutte qui espère Odeurs de terre assoiffée reviennent Elles se souviennent C’était écrit sur cet humide et doux papier Pattes de mouches ivres de ce vert aimé
Il était annoncé, il devait se réunir, mais des circonstances exceptionnelles ont contraint le tribunal académique à reporter plusieurs séances extraordinaires. Il a été décidé eu égard à l’urgence de la situation et à la nature du mot à juger que le 14 juillet serait au bout du compte une date idéale. Après une longue enquête, les juges resté seuls pendant de longs mois ont décidé de poursuivre « ensemble » et une fois sa culpabilité attestée de le traduire devant le jury populaire du tribunal académique. Pour prendre cette décision, ils eurent de nombreuses réunions à plusieurs mais à distance bien sûr, et ce pour éviter cette toute nouvelle maladie : « la maladie de l’homme seul ». Cette affection est très particulière, avec quelques symptômes peu courants : le plus significatif étant pour les personnes atteintes l’impossibilité de prononcer les mots suivants : tu, il, elle, nous vous, ils, elles. Bref vous l’aurez compris les contaminés, commencent toutes leurs phrases, et elles sont rares, par Je. Le président du tribunal (dont certains pensent qu’il a été contaminé), a convoqué sept jurés. Ils entrent seuls, dans le tribunal et prennent place. Il y a là un chanteur d’opéra, une danseuse étoile, un ventriloque, une cartomancienne, un conducteur de monoplace et une lanceuse de javelot. La salle est presque vide. Seuls les quatre coins sont occupés par des journalistes spécialistes des droits individuels. Le président ouvre la séance.
Gardes, faites entrer l’accusé !
Les gardiens de la paix, inquiets à l’idée d’être contaminés, poussent sans ménagement ensemble dans la salle d’audience et s’éclipsent en vitesse, chacun de son côté.
Ensemble levez-vous !
L’accusé, seul sur son banc se lève. Mais il n’est pas le seul puisque dans un bruit de chaises métalliques les quatre journalistes aux quatre coins se lèvent comme un seul homme.
Non messieurs je vous en prie, asseyez-vous, et en silence ou je fais évacuer la salle.
Une évacuation qui au passage ne prendrait que peu de temps, compte tenu de l’affluence… Le président lit l’acte d’accusation.
Ensemble je serai bref, vous avez à plusieurs reprises pendant cette période été vu accompagné de nombreuses personnes seules et vous avez, nous rapporte-t-on, formé des groupes, des collectifs, des familles, que sais-je encore, et ce au mépris total de la loi sanitaire et solitaire dite « loi du seul ». En conséquence et après un vote individuel qui a suivi une discussion de chacun avec personne, vous êtes condamné à rester définitivement triste. Vous purgerez votre peine, seul, dans une salle tapissée d’écrans continuellement connectés sur d’autres personnes seules. Dans six mois nous aurons une télé-conversation avec vous et vous ne serez libéré qu’à la condition de répondre à toutes les questions que nous ne vous poserons pas par : je…
J’aime cette timide fraîcheur Elle entre en riant par la petite fenêtre Une grue grince au sommet du village J’entends le son creux des masses sur les coffrages Les maçons sont à la tâche Le chant du coucou comme une caresse d’horloge Je suis si bien dans ce presque silence
La terre a tremblé Dans ce pays que nous avons tant aimé Des larmes coulent sur les ocres failles La terre a tremblé et nous sommes secoués C’est dans le toujours loin Que même les rimes Sont en ruine C’est dans le toujours trop loin Que s’entendent les longs chagrins