Je suis d’une grammaire oubliée Je conjugue le verbe attendre A tous les temps de l’impatience J’écoute aux portes des sourires croisées J’y entends le chant secret des absents Je cherche des traces d’amitiés Les arrime aux belles et rondes rimes Sur la rive mauve de mes basses marées Ô vous qui ne me voyez J’attends Oui j’attends vous le savez Un signe de la main A ceux qui se baissent pour pleurer
J’étais hier soir au concert de Bruce Springsteen, à Paris. Et j’ai rarement été aussi ému, seul au milieu de tous, en entendant ce magnifique morceau, qu’on peut traduire comme « le survivant ». Chanson où Bruce évoque son premier groupe de rock dont il est le dernier survivant. Je publierai le texte de cette chanson d’ici peu…
Bruce Springsteen hier soir à Paris
Non je t’en prie Ne bouge pas Ne dis rien Les larmes montent Roulent en silence Sur la trace encore vive D’une mémoire abîmée Une pincée d’un sel chagrin Se pose sur les plaies des vivants Il est seul Tu es seul Au milieu des errants Une voix Des mots Tu es empli Et tu pleures Doucement Sur la rive asséchée De l’absurde crue d’une foule étonnée Seul Et tes mains tremblent C’est le chant du survivant
En musique, en poésie comme en tout, tout
ce qui cherche à s’approcher de la
perfection académique, ne les touche pas, et les prouesses électroniques de
ceux qui font de la musique avec des
logiciels les laissent indifférents. Le
père le rappelle souvent d’ailleurs en
citant Ferré « la musique est une clameur » et le fils, lui répond à
chaque fois « et les poètes qui ont recours à leur doigts pour savoir
s’ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes ce sont des
dactylographes ».
La pluie, il leur faudra de la pluie,
pour que leurs gorges se serrent aux évocations des ouvriers de Pittsburgh, de Youngstown
ou d’ailleurs. Il leur faudra de la
pluie pour entendre la rivière : « the river », c’est curieux ce
mot lorsqu’il est chanté, avec dans le fond les frottements de balais d’essuie- glaces vous donne envie de
retrouver la source, toutes les sources, celles qui pour Bruce comme pour
d’autres habillent les mots, les enrobent, leur donnent de telles tonalités
qu’ils ne sont plus des mots, mais des cocktails qui mélangent regards sourires
et soupirs.
Ils ont acheté l’auto, c’est le père qui
a payé, elle n’était pas chère, forcément une voiture qui sent le vieux cuir et
la graisse refroidie. Ils partiront le week-end suivant, il faudra d’abord installer
le lecteur de CD et penser à l’itinéraire qui les conduira pendant plus de
trente sept heures dans une série de villes industrielles. Ils partiront de Saint Etienne, évidemment, c’est qu’ils
sont nés, ils partiront de cette ville où leur idole a fait un de ses plus
grands concerts, il y a longtemps déjà, avant même que le fils ne naisse, à une
époque, où il y avait encore de la fumée grise qui sortait des cheminées des
aciéries.
Après ils continueront vers le nord et
l’est.
Ils sont montés sans un mot se sont
étirés sur les sièges, et ils ont démarré.
Ils ne parlent que très peu, c’est
inutile, il faut laisser agir les émotions
Au
bout d’une quinzaine d’heures, à
la presque moitié du parcours, le père
a souri, il était bien dans ses
cinquante ans, il a regardé son fils, habité par un de ses morceaux
préférés : Philadelphia…
John SteinbeckJack Kerouac HemingwayBruce Springsteen
Le père n’est pas musicien, ne comprend
pas grand-chose à l’anglais, mais ce qu’il aime avec ce chanteur c’est que tout
devient simple. La musique, elle lui entre dans la tête sans poser de
questions, sans chercher à se faire remarquer, sans chercher à ce qu’on prenne
l’air sérieux pour en comprendre les portées.
Cette musique, surtout les morceaux
acoustiques, on sent qu’elle est faite pour ceux qui n’obligent pas leurs
émotions à prendre d’autres chemins que ceux qu’elles sont habituées à
emprunter. Ce sont les mêmes chemins qu’à la lecture d’un passage de Steinbeck,
de Camus, de Kerouac, ou d’Hemingway. Les paroles il ne les comprend pas
toutes, contrairement à son fils qui est à l’aise avec l’anglais. Il ne les
comprend pas toutes mais il les ressent, il sait qu’elles parlent, pour
beaucoup d’entre elles, de ce qui est vrai.
Le fils lui connaît tout de ce chanteur,
il est un passionné, pas un fan ; le mot ne convient pas pour décrire ce
qui se passe chez lui quand il a les tripes secouées lors des nombreux concerts
auxquels il a assisté. On parle de fans pour les autres, ceux qui reçoivent
paroles et musiques avec passivité, comme des oies qu’on gave, lui il n’a pas
la bouche ouverte, il laisse entrer les émotions, il les laisse naviguer dans l’arrière-pays
de sa tête, alors elle rencontre ses autres passions, ses révoltes, ses
indignations, ses doutes et ce qui se passe c’est plus que du plaisir, c’est
autre chose. Les mots n’existent pas toujours pour décrire quand on sent un
frisson qui parcourt l’échine, avec des picotements sur tout le corps et
irrésistiblement des larmes qui montent, de ces larmes qu’on ne cherche pas à
ravaler parce qu’elles sont le sang de cette vie qu’on a en soi, une vie qu’on
ne retient pas, une vie qu’on laisse dire, qu’on laisse faire.
Le père il comprend bien cela, il
éprouve aussi ces sensations quand il lit les premières pages de l’étranger,
quand il lit et entend ce que dit Léo Ferré. Et lui non plus n’est fan de rien,
parce que lui non plus n’aime pas cette réduction du fanatisme. Tous les deux
ce qu’ils aiment par-dessus tout, c’est la vie, ses contrastes, ses
simplicités, ce qu’ils redoutent, ce qu’ils ne supportent pas, c’est les
fausses certitudes de celles et ceux qui prétendent savoir.
Il se souvient de cet homme. Il lui a
proposé d’entrer avec lui, à l’intérieur, de s’asseoir doucement, d’écouter la
portière qui claque, le craquement du mauvais cuir quand on s’assoit. Il lui a conseillé
de fermer les yeux et d’attendre, d’entendre. Il l’a pris pour un malade, pour un original, mais il est quand même entré. Il a fermé les
yeux, vite, parce qu’il était pressé, et c’est vrai il s’en souvient : il
était bien. Il pleuvait légèrement et les gouttes de pluie faisaient comme une mélodie,
une espèce de mélancolie qui rappelle tant le blues qui navigue toujours entre
le rire et les larmes.
Alors quand il les a vus arriver tous
les deux, il s’est souvenu de son musicien et quand ils les a vus sentir l’intérieur
des voitures il a su qu’il pourrait enfin vendre cette vieille Plymouth.
Il pourrait la vendre sans crainte, il
respecterait sa promesse. Il est un peu superstitieux et chaque fois qu’il fait
le tour de son parc, et qu’il s’approche de la carrosserie verdâtre il ne peut
s’’empêcher de revoir le visage raviné du musicien qui ne voulait plus rouler
dans cette carcasse récalcitrante.
Il leur explique qu’ils ne pourront pas
en attendre grand-chose ; il explique qu’elle est solide, mais pas nerveuse
il ne vaut mieux pas l’utiliser sur de petites routes sinueuses parce
qu’évidemment elle n’a pas de direction assistée.
Peu importe, ce qu’ils veulent tous les
deux c’est prendre la route, et aller le plus droit possible.
Ils expliquent. Ce qu’ils veulent, c’est
rouler en se relayant pendant plus de 37 heures, c’est le cadeau qu’ils ont
décidé de se faire, un cadeau dont ils sont à peu près les seuls à comprendre
le sens.
Pourquoi trente-sept heures ? Parce
que c’est à quelques minutes près la durée compilée de tous les disques de leur
maître, de leur idole commune, de leur compagnon de rêveries de celui qui
aurait pu conduire lui aussi cette voiture celui que les autres appellent le
Boss.
Ils ont décidé simplement de s’offrir un
voyage en voiture avec comme fonds musical tout ce que Bruce Springsteen a
écrit, chanté, joué, simplement sur un lecteur de CD assez simple avec des
vrais boutons qui tournent.
Au début ils avaient simplement décidé qu’il
faudrait qu’ils fassent quelque chose, ensemble, autour de cette passion
commune. Ils peuvent, ils s’en sont souvenus l’un comme l’autre recevoir des
bouquets d’émotions à l’écoute de ces
mélodies, avec pour envelopper la voix rauque, parfois plaintive de Bruce, le
ronronnement d’un moteur et le glissement des essuie- glaces.
Le président remonte la jupe, il découvre la cuisse, elle est musclée, sa peau est fraîche, si douce. Il a envie d’elle, tout de suite. Il rêvait de revivre ce moment. Il se souvient de leur première rencontre. Il pleuvait, il s’était égaré. Il a frappé et elle a ouvert. Trempé, elle l’avait dévêtu en silence, avec précision. Pour que ces vêtements sèchent. Il s’est retrouvé en caleçon devant cette femme énergique, elle l’a frotté avec une serviette à l’odeur de fougère. Ils ont fait l’amour sur le sol, ils faisaient si chauds. Il était parti sans savoir, qui elle était. Et depuis son seul désir était de revenir. Ses mains lui effleurent l’intérieur des cuisses. Elle a ouvert le haut de son corsage. C’est elle la première qui a entendu les coups de feu suivi de plusieurs cris
Des cris, des pas qui se rapprochent, très vite, on doit courir, dehors. Le président s’est éloigné de France. France ça ne s’invente pas, cette belle femme, à l’allure sauvage, cette femme qui l’habite depuis plusieurs mois, qui l’a colonisé diraient certains, s’appelle France. En quelques secondes les cris sont devenus des souffles d’impatience, on frappe à la porte, avec le plat de la main. On sent la peur. Le président ouvre la porte, ils sont cinq à s’engouffrer à se jeter dans la pièce. Le président n’est pas surpris de la composition de ce petit groupe : trois hommes et deux femmes, ce sont les seuls qui depuis la formation du gouvernement se comportent la plupart du temps avec franchise. Lorsqu’ils prennent la parole, autour de la table du conseil des ministres, on ressent la bienveillance qu’ils ont les uns pour les autres. Ce n’est certainement pas un hasard mais aucun d’entre eux n’a suivi la voie dite royale, sciences po, ENA, passage par un cabinet, ces cinq-là ont eu des parcours atypiques, syndicalisme, entreprise…. Le président les laisse reprendre leur souffle, c’est la Ministre de la santé, Frédérique, des larmes au bord des yeux, le souffle court qui explique. Les autres ne disent rien, on les sent terrorisés. « Ça y est président ils ont disjoncté. Quelques minutes après votre départ, on a commencé à redescendre et évidemment est arrivé le moment, ou parvenus à cette espèce de patte d’oie que personne n’avait remarqué à l’aller, il a fallu opérer un choix. Evidemment personne n’était d’accord. Évidemment toujours les mêmes ont cherché à affirmer leur supériorité. C’est quand même incroyable président, mais même dans cette situation, il y en a qui ne trouve rien de plus intelligent à dire que « moi je suis ministre d’état » donc forcément mon avis a plus de poids. Et puis, comme je m’y attendais les regards se sont rapidement tournés vers Armand. Armand ton protégé, Armand ton tireur d’élite, si prompt à décapiter un premier ministre. Bref, tout le monde, moi y compris, l’a suspecté d’être au courant, d’en savoir plus. Et là, comment dire, de vrais bêtes sauvages ! Ils sont une dizaine à s’être jeté sur lui comme des fauves. Des coups de feu sont partis, il a essayé de se défendre : « écoutez-moi, écoutez-moi je vais vous expliquer ». On n’est pas entré dans la mêlée et on a couru à travers le bois, tout droit, sans réfléchir, instinctivement…. Je pense qu’il y a plusieurs morts là-haut. Armand, je pense qu’ils l’ont massacré. Explique-nous Président… » Le président est assis sur un des vieilles chaises de la cuisine, France est derrière lui, le regard noir. Tout doucement elle se détache de lui, sa main lui caresse le visage. Elle rejoint le bout de la table, et s’assoit : « Je vous en prie, prenez une chaise et asseyez-vous : nous vous attendions, nous allons pouvoir commencer. » « Ce que je vais vous raconter, vous décevra, j’en suis convaincu. Je le comprendrais tout à fait. Les événements que vous avez vécus, ces dernières heures, sont hors normes. Et vous vous attendez à de l’incroyable, de l’extraordinaire, du sordide peut-être. Oui je le répète : je vais vous décevoir, tous, surtout toi ma chère Frédérique. Au passage, je dois vous le dire, je ne suis pas étonné de vous voir ici, vous, mes cinq préférés. Je le savais parce que je vous ai choisis : vous n’êtes pas des imposés, des convenus. Vous êtes des hommes et des femmes à qui il reste encore, de la lumière derrière les yeux. Mais oui je vais vous décevoir. C’est vrai que ce matin, au réveil, je n’avais pas d’autres intentions que celle que je vous ai annoncée quand j’ai interrompu le conseil des ministres. Je voulais tout simplement proposer une promenade destinée à donner à chacun le sourire. Ce sourire que j’avais ce matin, dans le parc, tellement touché par la lumière du soleil encore bas à travers les feuillages, tellement ému par la fraîcheur persistante de la nuit. Ce matin j’ai souri, et j’ai pensé à mon père qui me répétait tous les jours, oui tous les jours, que tout est simple, que tout est facile.
Il faut vivre, c’est tout, c’est simple, et surtout c’est suffisant ! J’ai pensé à mon père parti si tôt, mon père que je n’ai jamais oublié. Et ce matin je me suis souvenu de cette belle forêt ou grand père m’emmenait, pour me sortir de la tristesse dans laquelle le départ de papa m’avait plongé. Comme je vous l’ai expliqué, je suis revenu ici, il y a trois mois, je suis revenu un jour où je n’en pouvais plus, j’ai marché seul, j’avais demandé à Maurice mon garde du corps d’attendre dans la clairière, celle ou l’autocar doit encore être stationné. J’ai marché seul et j’ai pleuré, puis, je me suis souvenu, des paroles de papa.
Il faut vivre, c’est tout, c’est simple, et surtout c’est suffisant ! J’ai marché et je suis arrivé ici, devant cette petite maison. J’ai frappé, et France m’a dit d’entrer, elle m’a reconnu bien sûr. Tout le monde connait le président de la république, même France qui n’a pourtant pas la télévision. France a tiré une chaise, celle où je suis assis aujourd’hui et m’a dit de m’asseoir. Sans rien dire, elle m’a apporté une assiette fumante. J’ai mangé avec appétit. C’était bon, c’était chaud. Elle s’est assise en face de moi et m’a regardé. Elle souriait. J’étais bien. Je me suis levé. Elle aussi. Nous nous sommes approchés l’un de l’autre ; j’allais lui parler. Il fallait que je lui parle. Il le fallait. Lui dire, lui dire que, je ne sais pas, je ne savais, je cherchais, mon cœur battait fort. Doucement elle m’a fait signe de ne rien dire. Et France, France que je suis heureux de vous présenter ce soir m’a alors simplement dit.
Ne dis rien, il faut vivre, c’est tout, c’est simple et surtout c’est suffisant !
Ce sont les dernières paroles du président, du moins ses dernières paroles avant qu’il ne reprenne son chemin accompagné par une nuée d’oiseau. Tous les ministres sont restés immobiles, la plupart déjà trop fatigués pour emboîter le pas au président qui s’est engouffré dans l’épaisseur de la forêt. Ils sont immobiles, un peu tétanisés, abasourdis par ce qui vient de se produire, par cet incroyable enchaînement d’événements. Marie France, l’une des plus jeunes, ministre de la culture, est la première à rompre le silence. « Bon, qu’est-ce qu’on fait maintenant, on ne va pas rester planter là, on va retourner sur nos pas et on tombera forcément sur clairière où est garé le bus. » Retourner sur leurs pas ? Evidemment, tout le monde a ça en tête. Il faut le faire et si possible sans trop tarder. La lumière se fait rare et s’orienter deviendra bientôt compliqué. Sans attendre, le groupe se met en marche. Il ne faut pas attendre plus d’une centaine de mètres pour que survienne le premier problème. En effet, et personne n’y avait prêté attention, lorsque le président, tout à l’heure, a choisi le « chemin du haut » celui sur lequel ils se trouvent maintenant, il y avait aussi deux autres sentiers qui y conduisaient, deux autres, l’un au-dessus et l’autre légèrement en dessous. En fait ils se sont trouvés face à un échangeur, non pas un nœud autoroutier, mais bien un carrefour pour les randonneurs. Et évidemment trop concentrés à mettre un pied l’un devant l’autre, personne n’a pris la peine de prendre le moindre repère. Il est même fort probable très peu d’entre eux n’ont remarqué la présence des deux autres sentiers. Ils se sont tous arrêtés. Mais rapidement trois d’entre eux n’hésitent plus. Ils continuent ! Ils sont sûrs de leur choix pour ce qui semble en toute logique la bonne direction : le chemin du centre. Evidemment… « Arrêtez, je suis sûr que ce n’est pas par là qu’on est passé tout à l’heure ! » C’est Bernard le ministre de la Défense qui vient de parler. Les trois « éclaireurs », ministre de la culture toujours en tête ont stoppé net. Ils étaient persuadés du bien-fondé de leur choix et maintenant ils doutent. Il y en a plusieurs d’ailleurs qui confirment qu’ils ne reconnaissent rien. La ministre de l’éducation est catégorique. « On n’est pas passé à côté de ce rocher. Je l’aurai vu quand même ! » « Et pourquoi tu l’aurais vu, ce n’est qu’un rocher, il y en a d’autres des rochers…Moi je suis sûr qu’on est passé ici. C’est logique quand même : on ne fait que suivre le sentier du haut. » Le silence est définitivement rompu. Chacun y va de son souvenir, de sa certitude, et au bout de quelques minutes il faut bien se rendre à l’évidence, il y a trois choix possibles et personne n’est d’accord. Personne n’est d’accord et personne ne veut céder. Chacun, évidemment, a toutes les bonnes raisons pour affirmer, avec des arguments imparables que c’est son option qui est la bonne. Le Ministre du budget demande un peu de silence. Il évoque la disparition du premier ministre, et constate froidement que tout cela était bien pensé, bien préparé par le président. Le calme est revenu et peu à peu tous les regards qui, le crépuscule aidant, deviennent de plus en plus inquiets convergent vers le jeune secrétaire d’état aux sports. C’est quand même lui qui a tiré tout à l’heure. Il était forcément au courant, il sait quelque chose, il doit avoir une carte. Il a une carte, c’est certain, c’est évident il est le « complice » du président ! D’ailleurs il ne dit rien, il est en retrait, quelques mètres derrière. Comme pour se faire oublier. Il n’en faut pas plus pour que la ministre déléguée à la famille explose de colère Plus exactement, cela commence par ce qui ressemble à une colère, une vraie, tout y passe, tous y passent, puis rapidement cela devient une vraie crise de nerfs. Elle finit par s’asseoir, sur le bord du sentier, elle tremble, elle sanglote. Elle ne comprend pas, elle qui connait le président depuis plus de trente ans, une vieille amitié… Elle se sent trahi aujourd’hui. Le secrétaire d’état aux sports est toujours silencieux. Ce qui est inquiétant c’est qu’il a l’air terriblement sûr de lui. Certains diraient même qu’il a un petit sourire au coin des lèvres. « Je connais le chemin, je sais par où il faut passer. » C’est tellement rare de l’entendre parler. C’est vrai qu’il prend rarement la parole au conseil des ministres, ou quand il le fait, généralement invité par le président personne ne l’écoute. Ses sujets ne passionnent guère, et puis ce n’est pas un politique lui… Il ne s’est jamais frotté au terrain / jamais candidat, jamais élu, jamais battu…. Ses seules victoires il les a connues au tir à la carabine. D’ailleurs beaucoup ne savent même pas d’où il vient exactement. Où le président est-il allé le pêcher… Mystère…Chacun se souvient aujourd’hui de leur complicité, petits clins d’œil, accolades un peu plus affectives que l’usage ne le permet. En fait, pour dire vrai chacun a pris conscience qu’il n’y a jamais d’hypocrisie dans ces gestes d’affection. Comme si leur lien était très fort. Alors quand il a pris la parole, personne n’a ni bougé, ni réagi. Chacun comprend qu’il ne ment pas et n’essaie pas d’imposer un point de vue : oui il connait le chemin, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Il connait très bien le président, intimement… Toutes les circonstances sont désormais réunies : Il devient important, il suscite de l’intérêt. Il connait le chemin. Pendant ce temps, déjà à quelques kilomètres, le président est entré dans ce que dans les contes pour enfant on appellerait une chaumière. Une petite maison de chasse à dire vrai, une seule pièce, elle sent le bois, humide, elle sent le renfermé. Au centre de la pièce, une table sur laquelle sont posées deux couverts. La femme semble attendre. Le président a refermé la porte, il accroche sa veste au porte manteau sur lequel pend déjà une veste de chasse en cuir vieilli. Il s’approche et se penche à peine, pour poser tendrement un baiser sur le front de cette femme qui lui sourit doucement. « Je t’attendais, je suis heureuse que tu sois revenu. Je n’y croyais plus. J’étais sûr que tu m’aurais oublié. Tu dois avoir faim, j’ai préparé à manger. » L’unique pièce est enveloppée d’une belle odeur de cuisine, pas de ces effluves qui font saliver, par réflexe, non c’est plus qu’une odeur de cuisine. Ce qui se dégage du fourneau qu’on distingue dans le fond de la pièce, mérite amplement le nom de parfum. Ce qui envahit le président, ce sont les émotions, les souvenirs, il y a dans cette petite pièce un concentré de vie, de cette vie qui lui a échappé depuis si longtemps. La femme assise derrière la table penche un peu plus la tête en arrière, sa gorge est tendue, la peau est blanche et fine, elle frémit à chaque inspiration. Il est toujours debout derrière elle et se penche à son tour pour poser un baiser. Elle frémit, elle sourit. Il n’est entré que depuis quelques minutes et il se sent bien. Ils se regardent, leurs yeux brillent. Il se sentent bien. Ça y est ? C’est fait ? Tu les as perdus tes brebis. Le président s’est assis en face d’elle, un petit sourire lui adoucit le visage. Il a faim, il a envie de la prendre contre lui de sentir son odeur, cette odeur végétale avec une pointe fumée juste ce qu’il faut pour que sa peau si blanche soit épicée. « Ils ne sont certainement pas loin d’ici mais on est tranquille pour un bon moment je ne les pense pas capable de se mettre d’accord sur un même chemin ; A l’heure qu’il est ils doivent être en train de tous se méfier les uns des autres. Ils ne forment pas une équipe. Leur vie n’est qu’une succession de coups tordus et de trahisons contre ceux qu’ils présentent comme leurs amis. Ils sont déjà en train de douter de chacun, de constituer des petits groupes, des alliances de circonstances. Mais ils n’y parviendront pas et ça je le sais. C’est la leçon que je veux leur donner. Comment prétendre diriger un pays quand on est incapable, en groupe de retrouver son chemin en forêt » Elle est amusée. On le comprend aux lumières qui brillent dans ses yeux. « Tu dois avoir faim. J’ai préparé un civet, Comme tu les aimes. » Elle s’est levée, il la regarde. C’est une belle femme : elle est assez grande, on devine un corps ferme sous le blanc crémeux des vêtements qui l’enveloppent. Elle est belle. Il soupire, il est bien. Elle est déjà près de la cuisinière pour empoigner la petite marmite. Elle n’en a pas le temps, il l’enlace avec fougue, l’odeur de son corps lui revient en mémoire. Il croyait l’avoir oublié. La marmite n’a pas bougé elle l’a repoussée un peu plus loin. Elle est face à lui, ses longues mains effleurent la nuque.
Les perdre dans la forêt, avec leur petit sac de pique-nique et leurs baskets ! Non mais franchement on se croirait dans une série parodique et délirante dont le seul objectif est de se moquer toujours un peu plus de nos gouvernants ! Il a presque envie de rire tellement la situation lui semble surréaliste : le président est encore debout à expliquer en long, en large, et en travers, s qu’il va les perdre, comme s’il s’agissait de tous ses petits-enfants… Grotesque… Pierre, le premier ministre s’est levé presque calmement, on dirait même qu’il y a de la tendresse dans son geste, sa main tendue vers le président pour lui demander le micro. Il n’a pas le temps d’ouvrir la bouche que sa tête éclate comme une pastèque. Il vient de prendre une balle en pleine tête…. La France n’a plus de premier ministre. Il a perdu la tête. Perdu n’est d’ailleurs pas le mot approprié pour qualifier ce qui vient de se produire. La tête du premier ministre, puisque c’est de cela dont il s’agit a littéralement éclaté. C’est le jeune secrétaire d’état, exceptionnellement invité aujourd’hui qui a tiré. Jean Marc Dourcet puisque c’est de lui dont il s’agit est à quelques mètres seulement son arme toujours pointée, dans le cas, fort peu probable d’ailleurs, où un courageux essaierait à son tour de maitriser le président. Ce dernier tient toujours fermement le micro la main, le coup de feu l’a interrompu et il semble contrarié. « C’est dommage pour Pierre, c’était quelqu’un de bien. Mais vous le savez je n’aime pas trop être interrompu quand je souhaite parler. Merci mon petit Jacques. Il faudrait peut-être que je vous nomme premier ministre. Enfin on n’en est pas encore là » Jean Marc, le secrétaire d’état au sport est très calme. Il faut dire qu’il fait partie de ces personnalités de la société civile que le président a souhaité intégrer dans son gouvernement. C’est un ancien champion olympique de tir au pistolet. Le premier ministre n’était pas des plus enthousiastes mais le président a insisté, mettant en avant les qualités de concentration de cet homme. Dans le fond de l’Autobus, les potaches n’ont plus du tout mais alors plus du tout envie de plaisanter. Le plus difficile est de comprendre, de mettre en place au plus vite tous les mécanismes intellectuels pour analyser la situation. Tout est tellement inattendu. En silence, chacun cherche, ces derniers jours, ces dernières semaines ce qui a pu se passer, chacun essaie de se souvenir, un indice, quelque chose qui leur permettrait de comprendre ce qui est en train de se passer. Mais rien, c’est le néant pour chacun. Tous prennent conscience à cet instant précis qu’ils ne prêtent aucune attention aux autres. Quand ils se regardent c’est pour se surveiller, identifier un éventuel signe de faiblesse. Tous à cet instant comprennent que ce qu’ils n’ont pas vu c’est à quel point le président n’en pouvait plus, était épuisé. En revanche tous savent que le président ne supportait plus son premier ministre, son arrogance, sa froideur, son intelligence purement mécanique. Tous savent qu’il ne l’a pas choisi pour ses qualités humaines, pour sa capacité à le compléter, à le réguler, non il l’a choisi par calcul politique. Tous le savent mais personne ne le dit. Tout est calcul. Le président tapote à nouveau sur le micro : il va parler. Il s’éclaircit la voix. Ce sont les premiers mots depuis le coup de feu, ils brisent le silence… « Bien, tout cela est embêtant. Je ne voulais pas changer de premier ministre, pas encore, pas tout de suite, mais là convenons en tous, je ne vais plus trop avoir le choix. Mais ce n’est pas le plus important, c’est dommage bien sûr ! Certains trouveront même que c’est triste, que c’est grave, mais croyez-moi ce qui vient de se passer n’est pas de nature à me faire changer d’avis. Et puis, après tout soyez honnêtes, tout le monde détestait Pierre. Je vois bien dans vos regards que personne ne le regrette. Vous le savez comme moi, en politique on apprend tellement à lire dans le regard des autres que je peux vous dire, simplement en vous observant, que la plupart d’entre vous sont déjà entrés dans le calcul, se disant probablement : pourquoi pas moi ? Et maintenant je sais, je suis absolument certain que personne ne parlera, que personne n’expliquera ce qui s’est passé dans le huis clos de cet autocar. » Certains, surtout dans le fond de l’autocar, fidèles à leurs habitudes de groupies ont déjà oublié la tête qui a roulé et dodelinent la leur à chaque phrase du président afin qu’il comprenne bien que l’incident est clos, qu’ils sont à nouveau avec lui. Il y en a bien un ou deux qui ont le regard effaré, mais le président les connait suffisamment pour savoir sur quelles cordes il faudra appuyer. Le président n’a pas lâché le micro : il poursuit Après cette interruption fâcheuse, je reprends mon propos. Mes amis c’est simple j’en ai marre, je n’en peux plus. Je n’en peux plus de ce que nous sommes. Je n’en peux plus de ce que nous donnons à voir. Je n’en peux plus de ces grappes de conseillers qui nous collent comme des mouches, qui ne sont là que pour servir leur propre intérêt. Je n’ai pas changé d’avis, je veux qu’on redevienne des êtres humains, je veux que vous retrouviez le sens des émotions, je veux que vous preniez seuls des décisions, sans conseil. Alors je le maintiens nous irons dans cette forêt et je vous perdrai. Je veux que vous sachiez pourquoi je veux que vous vous perdiez ! Le calme s’est installé dans l’autocar, le président s’est assis, on dirait même qu’il s’est assoupi. C’est le jeune secrétaire d’état, auteur du tir, qui a ramassé la tête, enfin ce qui était autrefois une tête pour la glisser tranquillement dans un sac de sport. Il a même trouvé de quoi nettoyer. Le corps décapité du premier ministre est resté sur son siège. La circulation est de plus en plus fluide. Par petits groupes, les membres du gouvernement échangent, certains ont revêtu avec les fameuses baskets des survêtements soigneusement pliés dans les coffres à bagage. On entend même quelques plaisanteries, et curieusement on ressent une espèce de sérénité. Le ministre de la Défense s’est même endormi et son ronflement retentit jusqu’au fond du car. Au fond du car justement, il y a discussion, on essaie de comprendre, ce n’est pas tant la disparition du locataire de Matignon qui semble perturber le petit groupe, que l’intention du président. L’autocar a ralenti, il vient de s’engager sur une petite route qui hésite entre le chemin vicinal et le sentier forestier. La forêt qu’ils aperçoivent par les vitres est épaisse, très épaisse même, la lumière ne passe pas. L’autocar roule à très petite allure encore une bonne vingtaine de minutes avant de stopper au milieu d’une clairière. Le président saisit le micro.
Il commence à taper frénétiquement sur son clavier quand il entend la voix du président un peu irritée qui lui dit :
Pierre, je te vois, ton portable s’il te plait, allez tout de suite, tu le fais passer et je le récupère !
Mais monsieur le Président, c’est impossible, comment on va faire cet après-midi…L’assemblée…
Pas de mais mon petit Pierre, je te rappelle que nous sommes encore officiellement en conseil des ministres. Je maitrise l’ordre du jour et je te rappelle aussi que la constitution précise que c’est le président de la république qui nomme le premier ministre.
Mais monsieur le président
Pas de mais Pierre, si ton portable ne me parvient pas instantanément tu n’es plus premier ministre
Bien Monsieur le Président Pierre puisque c’est ainsi que nous l’appellerons à présent s’exécute ; le brouhaha s’est atténué, c’est le silence maintenant qui devient plus pesant. Tous les ministres sont montés, ils se sont installés, certains, ont déjà pris les places du fond (les vieux réflexes ne disparaissent pas même lorsqu’on est ministre). Le président est devant à côté du chauffeur, il a pris le micro, l’autocar démarre… Le président, a le micro posé en bas du menton, il est debout et tousse un peu. On ne saurait dire de quelle nature est cette toux, et ce d’autant plus que le sourire de tout à l’heure a disparu. Il jette un coup d’œil à sa petite troupe. Ils sont tous là à attendre qu’il veuille bien commencer. Tous, enfin, si on ne tient pas compte des cinq ministres qui se sont encastrés au fond de l’autobus et qui sont complétement entrés dans le jeu. En quelques minutes ils ont oublié le conseil des ministres, la tension, ils sont au fond d’un autobus et ils chahutent. Ils chahutent comme des adolescents, heureux de se retrouver dans l’intimité de ce fond de car, ce fond objet de tous les fantasmes, objet de toutes les convoitises. Combien de souvenirs de voyages scolaires ne se résument qu’à ce combat gagné ou perdu, avec ses proches ou celles qu’on rêve d’effleurer, pour gagner le fond du bus. Evidemment le président les a repérés, il sait qu’ils seront ses alliés, mais la limite entre le chahut et l’impertinence est très légère. Il tousse encore et réclame un peu d’attention ; « On m’écoute dans le fond s’il vous plait… » Et dans le fond, les ministres de la justice, de l’industrie, de la santé, de l’outre-mer et des universités pouffent comme de joyeux étudiants. Le premier ministre, Pierre, occupe un des deux sièges les plus proches du chauffeur. Il ne plaisante pas, il ne sourit pas, et pour être complétement sincère il commence même à être excédé. Contrairement à tous ses collègues, il n’a pas encore essayé les fameuses paires de baskets, il y en a sur tous les sièges, on les examine, certains les reniflent même, pour être certains qu’elles sont neuves, qu’elles n’ont jamais été portées. Les pointures ont été disposées un peu au hasard, alors on se les fait passer d’un siège à un autre, les escarpins encombrent l’allée centrale. La ministre de l’économie les a enfilés et elle fait quelques pas, quelques-uns sifflotent, d’autres rient. Finalement on a le sentiment que tout le monde est détendu. Sauf le premier ministre bien entendu et le ministre chargé des relations avec le parlement. Ces deux-là s’envoient des signes qui en disent long sur le jugement qu’ils portent sur la situation Le président s’est éclairci la voix : il a même retrouvé le sourire « Mes chers amis, je vous dois désormais quelques explications. Maintenant que la plupart d’entre vous semble avoir pris leur marque et surtout leur chaussures…. Il est temps que vous compreniez ce qui se passe, ce qui est en train de se passer. L’autocar vient de démarrer et nous allons nous rendre dans une forêt que je connais bien et soyez très attentif : là-bas j’ai décidé de vous perdre… » Même les dissipés du fond se sont tus, la plupart pensent avoir mal entendu ou mal compris, mais le président continue. « Vous avez bien entendu, vous êtes monté dans cet autocar, et nous allons dans deux heures environ nous garer à un endroit un peu à l’écart de tout, vous prendrez votre petit sac de pique-nique, nous marcherons ensemble pendant une trentaine de minutes, nous nous enfoncerons au plus profond de cette forêt avec le chauffeur qui la connait parfaitement, et là nous vous perdrons, je vous perdrai. Il arrivera un moment où vous ne me verrez plus, j’ai repéré l’endroit, vous verrez c’est un peu épais, très impressionnant et là vous serez perdu… » Le premier Ministre a compris, cette fois ci il n’y a plus aucun doute le président, son président est devenu fou. Il faut qu’il fasse, qu’il tente quelque chose. Il est encore temps….
Il n’est pas très grand, contrairement au président qui lui est un grand gaillard, mais il va le ceinturer le forcer à s’asseoir calmement, reprendre le micro et mettre un terme à cette mascarade. Il est encore possible d’arriver à temps pour la séance des questions au gouvernement.
Que se passe-t-il ? Que
va-t-il se passer si on apprend dans les médias qu’alors que le chômage ne
cesse d’augmenter, que la situation internationale est gravissime que le
président de la république sourit ? C’est grave ! Il faut réagir !
Il faut, à défaut de comprendre, envisager tous les scénarios possibles et préparer
toutes les réponses politiques appropriées.
Le débat n’est pas animé – il ne
l’est jamais d’ailleurs- chacun surveillant l’autre, évitant de se dévoiler, de
proposer des analyses pertinentes ; le risque étant de se les faire
« piquer » par plus ancien que soi, plus en cours que soi… Bref ça cogite,
mais avec pédale sur le frein ce qui arrange tout le monde parce que finalement
il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent ;
Le conseil des ministres débute à
11 h 00. Tous les ministres sont tendus,
les mâchoires serrées, ils sont évidemment au courant que le président a souri
ce matin. Leurs conseillers politiques ont pondu de petites notes synthétiques
pour tenter d’expliquer ce sourire et surtout envisager toutes les
conséquences.
Le président de la République
prend la parole. Avant qu’il ne prononce le premier mot, tout le monde voit bien
qu’il sourit.
« Monsieur le Premier ministre,
mesdames et messieurs les ministres, je suppose, évidemment que toutes et tous
l’ont remarqué : je souris ! Oui depuis ce matin je souris. Vous
pouvez le constater par vous-même : c’est un beau, un large, un vrai
sourire, un sourire à belles dents.
C’est un sourire qui exprime du
bonheur, pas un de ces sourires dont nous pouvons être coutumiers en politique :
sourire généralement sarcastique, carnassier, sourire dont on use et abuse
surtout face à ses adversaires. Parfois, vous le savez aussi bien que moi le
sourire annonce le rire, souvent un rire entendu, bref, celui qu’on utilise
pour montrer qu’on est encore sensible à l’humour, aux bonnes blagues, qui nous
rendent plus sympathiques, enfin le pense t’on…Et bien mes chers amis ce n’est
aucun de ces sourires qui m’illuminent. C’est bien autre chose et je vais vous
le dire, je vais vous le raconter.
Je souris parce que je suis
heureux. Je suis heureux, parce que ce matin, me promenant dans le parc, j’ai
été touché par la lumière du soleil encore bas à travers les feuillages, par la
fraîcheur persistante de la nuit qui a instantanément éliminé la migraine qui
m’a empoisonné la nuit.
Ce sera à certains de sourire, à présent,
de la futilité de ce bonheur, d’autres penseront ou diront que je suis fatigué,
et que cet épuisement me rend sensible, vulnérable. Et là mes amis, je souris
encore. Je souris encore parce que ces petites choses simples auquel il
faudrait que j’ajoute le sifflement d’un merle, se sont imposées comme une
évidence, une nécessité. Nous devons et c’est urgent cesser de nous comporter
comme des êtres inaccessibles, insensibles, intouchables, infaillibles.
Mes chers amis j’ai décidé que
nous devions aujourd’hui ne pas traiter cet insupportable ordre du jour. De
toute façon tout est déjà décidé et engagé. Nos pâles conseillers de cabinets
s’occuperont de donner du corps, de la réalité à ces différents points. Ce que
je vais vous proposer c’est de prendre un autocar qui nous attend dans la cour
de l’Elysée et de nous échapper assez loin de Paris pour ne point en entendre
la rumeur. Nous irons marcher en silence
quelques heures, et chacun d’entre vous devra retrouver un sourire, un vrai
sourire, simple naturel ».
Je republie en plusieurs épisodes cette nouvelle écrites il y cinq ans environ…
13 juillet 2015 : Sourires au conseil des
ministres….
Ce mercredi matin, comme tous les
mercredi matin, c’est le conseil des
ministres. L’ordre du jour est fixé un peu avant, avec le premier
ministre : jamais de grandes surprises, les communications des uns et des
autres, des nominations. Bref la routine républicaine. Tous les mercredis matins tout le pouvoir
exécutif se retrouve pendant une heure mais personne n’y prête attention, c’est
ainsi depuis longtemps.
Ce jour-là, pourtant le premier ministre a bien remarqué que le président n’était pas comme d’habitude. C’est simple on aurait dit qu’il était heureux, détendu. Bref de bonne humeur, avec un sourire permanent non pas au bord des lèvres mais au milieu de tout le visage. Pour quelqu’un d’autre que le président de la république ce sourire serait plutôt un bon signe, mais brandir à quelques minutes du conseil des ministres une telle décontraction avait de quoi interroger le locataire de Matignon.
Rejoignant ses principaux
conseillers, Il a fait part de son inquiétude, de son étonnement. Et chacun de
se perdre en conjectures, en hypothèses, chacun s’escrimant à chercher dans les
jours précédents, des signes, politiques ou pas, qui pourraient expliquer
pourquoi en ce mercredi 8 juillet à quelques minutes d’un conseil des ministres
le président pouvait sourire.
Les conseillers sont réunis
autour d’une table au plateau de verre. Tous ont les ongles rongés, ils
tiennent leurs stylos d’une curieuse manière. La main tenant le stylo forme un
angle fermé vers le poignet, le bras venant se poser en haut de la feuille afin
que même en gribouillant, l’ensemble de la page soit visible, ce qui oblige
quand même à une contorsion un peu curieuse. Ceci dit cette simple posture en
dit long sur ce qui se passe dans ces cabinets et aujourd’hui plus que jamais,
les esprits cherchent à comprendre.
La difficulté c’est que personne
n’est en mesure de mobiliser pour affiner sa pensée une des matrices d’analyse
qu’aurait pu proposer l’usine à fabriquer des conseillers : sciences po, HEC,
ENA… Les données du problème sont pourtant simples : le conseil des
ministres va se réunir dans quelques minutes pour traiter comme chaque semaine
de problèmes importants : importants pour la France, pour le gouvernement,
pour le parti, bref importants. Le
conseil des ministres sera et devra comme toujours être sérieux mais, et c’est
l’autre donnée du problème et non des moindres : le président ce matin a souri, pire le premier
ministre prétend qu’il l’a senti heureux et détendu.
Silence pluvieux, J’ai la mer au bord des yeux. Dans le loin bleu De mes mémoires salées, Deux ailes se sont envolées. Vent d’hier, Sur les vagues les a posées. Explose l’écume, S’envolent perles de brume. Regarde la mer belle. Sur la plume de tes mots A la feuille amarrée, Mer a chanté, Mer a soufflé.
Dans l’angle mort d’une histoire en pointillé J’ai trouvé un vieux reste de lumière figée Le bavard au cœur creux Sans rien dire l’a abandonné Dans l’onde dodue Des ronds de mes rires bleus Je l’ai jeté pour un dernier souvenir ricochet
Le monde pleure doucement Dans le creux des longues larmes Roulent des gouttes d’ennui Sur la vitre sale du hier sans fin J’ai gratté de mon ongle rongé d’impatience Une vieille trace de mémoire
Il y a un an mon père qui m’a transmis l’amour de la mer nous quittait pour le long sommeil des absents. Je pense à lui aujourd’hui
Il a mis le pied sur le quai et
ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa
peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est
arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville est partout.
L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette
sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui,
elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui
caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la
fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que
depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il
ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît
il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes
d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles
l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une
lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques
couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau
graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il
le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques.
Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il
voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps,
entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose
le long du quai.
Quel livre pourriez-vous relire sans vous lasser ?
Comment ne pas choisir ce compagnon de toute ma route littéraire, de tout mon chemin humaniste. Je l’ai lu, le relis, le relirai et je frissonne toujours autant à la lecture de certains passages.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». Ce matin Jules s’est levé en sueur.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Ces paroles ne le quittent pas. Elles sont là, elles résonnent, ou plutôt elles chantent au fond de son crâne douloureux.
Jules ne se souvient que très rarement de ses rêves. Mais ce matin, il sait, il sent. Il est certain que ce sont des paroles qu’il a entendues cette nuit, dans son sommeil. Il lui semble même reconnaître cette voix. Une voix douce et gaie. Il faut dire que Jules vit seul, et débute sa journée, comme il l’a finie : dans le silence. C’est pour cette raison qu’il aime tant la compagnie de cette voix, comme une caresse qui le réconforte.
Tous les matins depuis dix jours il prend le temps de faire le tour de son appartement avec ce nécessaire regard d’explorateur, comme s’il découvrait à chaque fois, un territoire inconnu. Oh ce n’est pas très grand, mais il a suffisamment d’imagination pour s’inventer à chacune de ses tournées des aventures nouvelles. Il s’attend toujours à être surpris, à découvrir, qui sait, un coin encore vierge, dans une des quatre pièces de son logement. Intérieurement il sourit de sa naïveté : comme si les lois de la géométrie pouvaient à la faveur de ce confinement être bouleversées. Ce serait incroyable que je sois le premier à découvrir que dans certains rectangles, on peut trouver un cinquième coin. Pauvre Jules, il est seul et ne sait plus quoi inventer pour s’aérer, pour s’obliger à ne pas rester enfermé entre ces quatre murs. Quatre murs ? Il faudra peut-être que je recompte se dit-il ?
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Toujours ce refrain qu’il entend, petite voix désormais familière. Il a même l’impression qu’elle se rapproche désormais
Après avoir traversé le long couloir – sans faire de pause s’il vous plait- Jules se trouve désormais devant sa bibliothèque.
Jules commence par un long moment d’admiration, presque de la contemplation. Il est vrai qu’il a un côté maniaque qu’il assume totalement ; il ne se passe pas journée, en période normale, sans qu’il ne caresse les dos alignés de ses très nombreux livres, il les bouge parfois légèrement, souffle sur le dessus, persuadé que la poussière s’est encore invitée et va coloniser les pages.
Jules aime les livres, nous l’aurons compris. Et depuis le début de cet enferment imposé, Jules accomplit son rite plusieurs fois dans la journée. Nous ne sommes pas loin reconnaissons le de l’obsession.
Bref, Jules après la longue traversée du couloir sombre et aride est là, raide et rigide, plantée devant les rayons de sa bibliothèque. Une belle bibliothèque, bien fournie car Jules nous l’aurons compris aime les livres.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». La voix semble se rapprocher.
Jules aime les livres bien sûr, mais Jules aime les oiseaux aussi, il est même passionné, il aime les observer, les écouter, et surtout, Jules aime quand ils s’envolent… Nous aurons donc compris que comme Jules aime les livres et qu’il aime aussi les oiseaux, Jules a beaucoup, mais alors beaucoup de livres sur les oiseaux.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Et d’un coup, d’un seul Jules comprend. Les livres, les oiseaux, la fenêtre toujours fermée. Jules saisit un de ces magnifiques livres, qu’il aime tant feuilleter. Celui qu’il tient est un livre sur les oiseaux de mer, il le sort délicatement, caresse amoureusement la couverture et l’ouvre, lentement, très lentement…
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Oui, c’est vrai, je le constate aujourd’hui encore, les jours rallongent. Pourquoi d’ailleurs ne pas se contenter de dire qu’ils sont plus longs où qu’ils s’allongent (même si comme moi vous aurez constaté que les jours, ou plutôt les journées continuent éternellement d’avoir 24 heures…). Pourquoi ajouter une fois de plus ce préfixe répétitif qui racle la gorge. Vous remarquerez d’ailleurs que je n’ai pas parlé de rajouter, parce que convenons-en, un ajout est bien suffisant et ne prenons pas le risque de sombrer dans le bégaiement. Rallonger, allonger, je m’interroge : après tout une allonge ou une rallonge ce n’est pas exactement la même chose. Quand on me parle d’allonge j’étire le bras et je pense aux boxeurs, et quand on me parle de rallonge je cherche une prise et je vois un câble électrique. Ce câble qu’on ajoute quand le cordon est trop court et qu’on veut éclairer avec une torche par exemple, un peu plus loin, là où il fait sombre. Et en effet dans ce cas on ne peut que constater que grâce à la rallonge on allonge le jour ou tout au moins on l’éloigne un peu, mais par contre on ne parvient pas à le faire durer plus longtemps car il arrive toujours un moment ou tout devient trop long (comme ce texte d’ailleurs ), un peu comme un long jour sans fin. Mais une fois de plus je m’égare et la nuit bien qu’elle soit moins longue est déjà tombée. Tiens tiens voilà autre chose, la nuit est tombée…
A Limoges il n’y a rien qui
rappelle la mer, alors Marcel est allé dans la plus grande librairie et il a
tout acheté. Tout ce qui posait des mots sur la mer, sur les vents sur l’océan,
sur les bateaux, petits, grands, à voiles, à moteur. Il s’est plongé dans les dictionnaires,
a avalé des centaines de pages, pour s’emplir le cerveau de ce vocabulaire ou
les mots assemblés forment comme une nouvelle langue. Il a joué avec poupes et
proues avec drisses et focs et à chaque découverte se sentait plus proche du
matin ou il partirait. Même le calcul des courants l’a passionné, il s’est
procuré de vieux fascicules achetés chez un antiquaire où les pages sont
pleines de ces flèches qui grossissent avec les marées et qui se mettent
soudain à danser sur le papier pour fabriquer un tourbillon. Il a rêvé à
feuilleter les catalogues de navire, de toutes sortes. Au lycée alors que les autres
parlent de l’équipe de basket de Limoges lui s’enflamme à décrire le dernier
cargo sorti des chantiers naval de Saint Nazaire. Les autres le regardent AVEC
un sourire qui en dit long sur ce qu’ils pensent de son état mental. Il passe
le bac sans passion, pour l’avoir, pour être de l’autre côté de la rive. Passer
le bac pour traverser, il aime cette image que ses copains ne comprennent pas
parce qu’ils ne s’intéressent qu’aux voitures, aux motos, véhicules au métal
triste qui ne raconte rien quand il est immobile. Marcel explique qu’une
voiture, quand il y a du vent elle ne grince pas, alors qu’un bateau, n’est
jamais vide, n’est jamais sans vie, il est toujours dans le frémissement. Le
bac en poche, Marcel a pris le train, il ira chercher du travail sur un bateau
n’importe lequel. Il est arrivé à La Rochelle, en début d’après-midi, très vite
s’est approché du port et là il a demandé comment faire pour monter sur un
bateau, on a cru qu’il voulait visiter, mais il a répondu qu’il n’était pas touriste.
Il voulait vivre sur un bateau. A côté de lui un homme au regard plissé lui a
donné le nom d’un navire et de son capitaine : c’est un cargo, il doit
partira du port de La Palisse le lendemain pour l’Afrique, pour charger du bois
exotique. Il manque des matelots, il peut
tenter sa chance. Ils se sourient, ils se comprennent.
…Un jour,
c’était peut-être à la table de la cantine de son lycée Marcel a dit comme ça,
sans prévenir, « si plus tard j’ai un fils je voudrais qu’il atteigne
l’impossible et qu’il parvienne à l’incroyable » …
Impossible, incroyable, Anton est né avec ces deux mots gravés en lui. Il est né avec…
Pour atteindre l’impossible, Marcel disait qu’il faut commencer à regarder le monde avec les yeux de l’intérieur, ceux qui ne sont pas abîmés, par la morale, la connerie, l’ambition et surtout par le regard des autres. Le regard qui juge. Marcel l’a expliqué à Anton, très jeune : « ne regarde pas comme les autres, n’écoute pas ce qu’ils te disent, sors de leur route toute tracée, choisis ton chemin ». « Et si on te répond que ce n’est pas possible d’entendre la mer lorsque tu es dans la forêt, ne dis rien, ferme les yeux et plains les, eux qui n’entendent pas les arbres qui s’essaient au bruit des vagues ». « S’ils te disent que c’est ton imagination qui te joue des tours, dis-leur que c’est leur imagination qui est en panne, qui est fatiguée, dis-leur que c’est quand on ne veut pas voir ce qui est vrai, quand on ne veut pas entendre le bruit des vagues qui secouent les crêtes des sapins qu’on s’est trompé ».
« L’imagination qu’ils te proposent n’est pas la tienne,
tu n’en veux pas de ces artifices pour enfant naïf qui fabriquent du magique pour
empêcher d’aller ailleurs, de choisir d’autres chemins, tu n’en veux pas de
cette mythologie préfabriquée qui fabrique des rêves à la chaîne, toujours les
mêmes, depuis longtemps, et pour tout le monde. Toi tu dois leur dire que les
arbres tu les vois bien comme des arbres, pas comme de vieilles femmes aux
doigts crochus ou autres monstres qu’on veut entrer de force dans les têtes
pour que toutes les peurs soient identiques. Toi tu ne dois pas être comme les
autres. Les arbres tu dois les voir arbres et la mer que tu entends, quand ils
bougent dans le vent, tu dois te dire que c’est la mer. Tu ne dois pas
dire : il font comme la mer, c’est comme la mer, j’ai l’impression
d’entendre la mer, tu ne dois pas dire cela parce que c’est injuste , c’est
injuste pour les arbres d’abord, pour la mer surtout ! C’est comme si tu disais
que la mer n’existe pas, qu’elle est ailleurs, plus loin, toujours plus loin,
et qu’elle n’appartient qu’à ceux qui prétendent qu’ils l’ont vue, qu’ils l’ont
entendue, avec leurs mots à eux, avec des mots fabriqués par d’autres pour dire
que la mer existe, ici, et pas ailleurs… »
« Toi tu dois dire que la mer elle existe, ici, dans ces
forêts d’altitude, tu dois te dire qu’elle est là, par ce vent, comme une
mémoire…… »
Anton se souvient de ce que son père lui expliquait sur le
beau, sur le vrai. Tout petit déjà il l’accompagnait dans ses déambulations incroyables.
C’est au cours de ces longues promenades que Marcel a montré à Anton que
l’essentiel c’est de ne rien dire, de s’arrêter, d’écouter, de sentir sans
penser, sans chercher à expliquer, à faire des liens avec ce qui a déjà été dit
ou écrit, pour indiquer ce qu’il est bon, ce qu’il est bien d’aimer, de
regarder, de ressentir. Marcel disait que le beau n’appartient à personne, et
surtout il n’appartient à personne de désigner ce qui est beau, et que même ce
mot il fallait l’éviter, comme beaucoup d’autres d’ailleurs parce que ce sont
des mots qui ne se définissent que par rapport à d’autres mots, au regard de
leurs contraires qu’on leur oppose. Marcel n’aimait pas affirmer que quelque
chose était beau. Il préférait ne rien dire, et si on lui posait la question,
il ne répondait pas, c’était inutile, c’était du temps perdu. Il aimait la vie,
il aimait les sensations que la vie vous propose tout autour de vous, il
n’aimait pas comparer, mesurer. Il disait parfois qu’on ne le lui demandait jamais
pourquoi il respirait, donc il ne voyait pas pourquoi on l’interrogerait sur
tout autre sujet en lien avec la vie, et tout ce qu’il y a autour. La seule
réponse à laquelle il consentait c’était : « j’existe ». C’est
tout, et c’est amplement suffisant.
…Anton est en avance. Sur le quai, l’ombre que laisse le cargo sur le sol poisseux est si épaisse qu’on la croirait couverte d’une bâche graisseuse. Il est seul, sa gorge se serre, face à ce mur de métal qui dans quelques heures l’abritera. Il aime cette odeur, elle n’existe nulle part ailleurs. C’est un savant mélange de toutes ces matières qu’on hésite à marier parce que les lois de la physique ne veulent pas les réunir. Le fer, cette chair que la terre offre aux hommes pour qu’ils aillent sur l’eau sur d’immenses bâtiments. Le fer, la mer, tout à l’heure il sera à bord, il touchera, il sentira et il sourira. L’homme qui lui a promis d’embarquer, croisé la veille sur le vieux port vient d’arriver. Il lui fait signe de le suivre, ils franchissent ensemble la coupée. Ils sont à l’intérieur du monstre d’acier, l’homme marche vite, Anton peine un peu, il n’a pas l’habitude, tout est nouveau, les coursives sont étroites, il faut baisser la tête pour franchir les portes. Ils arrivent dans le carré des officiers, l’homme est un des leurs, il présente sa dernière trouvaille. « C’est un jeune homme de Limoges, il veut naviguer… » Ils se regardent et sourient. On lui explique que c’est l’habitude de ce cargo, prendre un jeune, comme lui, pour voir, pour l’aider. Il ne sera affecté à aucune touche en particulier, un peu le factotum ou le bouche trou quoi. Anton serre les dents, c’est sa manière à lui de ne pas laisser échapper sa joie…
Note pour mon quatrième manuscrit : disparaîtra certainement dans la version finale…
Anton se souvient quand ils ont pris la voiture avec Marcel
son père. Il était très tôt quand ils sont entrés sur l’A7. Ils ont roulé près
de deux heures sans rien dire avec simplement le bruit du moteur et les
chuintements des autres voitures, plus rapides, et qui vous doublent en
produisant ce souffle, chuuuinnt, si caractéristique quand la vitre est
légèrement ouverte. Ce bruit, Marcel dit que c’est un chuintement. C’est vrai
que c’est un mot qui va bien, parce que si on ouvre la vitre plus grand, c’est
pas pareil ça ne chuinte plus, c’est autre chose, un autre son qu’on ne retient
pas, qu’on n’arrive pas à capturer dans sa mémoire pour en faire un joli mot.
Il se souvient. Ils se sont arrêtés sur une aire, il faisait
chaud, il y avait le bruit des camions et on entendait les premières cigales. L’A7
c’est le sud et le sud c’est les cigales. Le sud : l’air est sec, les
cigales vibrent, les chuintements se gravent dans la mémoire, les camions
rugissent au loin. Anton regarde Marcel qui s’étire dans un sourire. Ils sont
sortis de la voiture, sans rien dire, parce que dans ces moments-là, il ne faut
rien dire pour ne pas prendre le risque d’abîmer ce qui va entrer en vous. Ils
sont sortis et il y a eu le claquement simultané des deux portières, bruit de
métal et de cuir, enfin il pense que le cuir c’est ce bruit là que ça fait. Ils
ont marché quelques dizaines de mètres et maintenant les odeurs prennent toute
la place dans la machine à émotions.
Les odeurs sur une aire d’autoroute : il y a l’essence
bien sûr, le caoutchouc un peu chaud aussi, un mélange qui se marie avec les
bruits qu’on entend. Marcel et Anton sont bien mais ne le disent pas, ils le
savent, le comprennent sans se regarder, c’est écrit dans le silence tranquille
qui s’est posé entre eux. Anton a quand même levé la tête, son regard a croisé
celui de Marcel, et aujourd’hui Anton se souvient. C’est ce jour-là, il avait
une dizaine d’années, qu’il a commencé à comprendre ce que c’était qu’être un
autre, être différent, il a compris que c’est accepter de se jeter dans les
bras de l’émotion, entièrement, sans réfléchir, sans s’interdire, y compris
dans ces moments et ces lieux que tous ceux qui discourent sur le bonheur, sur
le beau rejettent et abandonnent sur les rives bleues de leur vie.
Ces marcheurs de rêve vous vendent des plages blanches, des couchers de soleil et soudain vous êtes là sur une aire d’autoroute, un peu après Montélimar. Votre voiture n’a pas d’acajou, les sièges sentent la chaleur, mais quand vous sortez, là, avec votre père, votre père cet incroyable personne qui vous a dit : « pas d’interdit, ne retiens pas, laisse-toi aller, ne trie pas tes émotions ». Et les émotions entrent à plein bouillons. Bien sûr une voix bien-pensante est là pour vous rappeler que ce n’est pas normal, ridicule même. Mais vous vous moquez, vous laissez entrer et ça fait comme une vague et c’est la première fois que Anton s’est dit : « ça y est j’ai compris, je suis un autre… »
Extrait de mon quatrième manuscrit en cours d’écriture
Je relis la peste de Albert Camus, ce passage est sublime…
Le front de mer de Oran dans les années 60
Les fleurs sur les marchés n’arrivaient plus en boutons, elles éclataient déjà et, après la vente du matin, leurs pétales jonchaient les trottoirs poussiéreux. On voyait clairement que le printemps s’était exténué, qu’il s’était prodigué dans les milliers de fleurs éclatant partout à la ronde et qu’il allait maintenant s’assoupir, s’écraser lentement sous la double pesée de la peste et de la chaleur. Pour tous nos concitoyens, ce ciel d’été, ces rues qui pâlissaient sous les teintes de la poussière et de l’ennui, avaient le même sens menaçant que la centaine de morts dont la ville s’alourdissait chaque jour. Le soleil incessant, ces heures au goût de sommeil et de vacances, n’invitaient plus comme auparavant aux fêtes de l’eau et de la chair. Elles sonnaient creux au contraire dans la ville close et silencieuse. Elles avaient perdu l’éclat cuivré des saisons heureuses. Le soleil de la peste éteignait toutes les couleurs et faisait fuir toute joie.
Dans l’angle bleu de ma mémoire lointaine Repose une longue mélodie andalouse Je l’entends qui appelle les absents Dans la chaleur qui épuise Ses dernières cartouches de lueur Elle est là drapée de mauve nuit Me tend la main Larmes éternelles Au bord d’une jeunesse infinie
Le monde est à terre. Pâle d’ennui, Il chante à mots bas. Entends ce long murmure, Dans le souffle de mes bras. Il s’étire jusqu’à demain. Enroulés dans un lourd drap de brume, Nos enfants chagrins Pleurent au large. Leurs cris se glissent. Entre les plis de ton visage…
Il y a parfois un oiseau dans ma tête, Un oiseau aux mille couleurs qui étouffent le gris de mes yeux, Un oiseau qui plane au-dessus des plaines de ma mémoire. Au matin levant, il frémit des ailes. Les perles de rosée glissent sur la plume dorée, Tout doucement la nuit s’est effacée. L’oiseau dans ma tête a chanté. Il est l’heure de réveiller les couleurs. Au bout de mes yeux la lumière s’est étirée. Au bord de mes yeux quelques larmes de beauté. C’est un matin sans saison, le froid ne pique pas Il est une caresse souriante qui imite la douce fraicheur. Ce matin j’ai un oiseau dans la tête, Tout doucement de la plume de mes mains
En musique, en poésie comme en tout, tout
ce qui cherche à s’approcher de la
perfection académique, ne les touche pas, et les prouesses électroniques de
ceux qui font de la musique avec des
logiciels les laissent indifférents. Le
père le rappelle souvent d’ailleurs en
citant Ferré « la musique est une clameur » et le fils, lui répond à
chaque fois « et les poètes qui ont recours à leur doigts pour savoir
s’ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes ce sont des
dactylographes ».
La pluie, il leur faudra de la pluie,
pour que leurs gorges se serrent aux évocations des ouvriers de Pittsburgh, de Youngstown
ou d’ailleurs. Il leur faudra de la
pluie pour entendre la rivière : « the river », c’est curieux ce
mot lorsqu’il est chanté, avec dans le fond les frottements de balais d’essuie- glaces vous donne envie de
retrouver la source, toutes les sources, celles qui pour Bruce comme pour
d’autres habillent les mots, les enrobent, leur donnent de telles tonalités
qu’ils ne sont plus des mots, mais des cocktails qui mélangent regards sourires
et soupirs.
Ils ont acheté l’auto, c’est le père qui
a payé, elle n’était pas chère, forcément une voiture qui sent le vieux cuir et
la graisse refroidie. Ils partiront le week-end suivant, il faudra d’abord installer
le lecteur de CD et penser à l’itinéraire qui les conduira pendant plus de
trente sept heures dans une série de villes industrielles. Ils partiront de Saint Etienne, évidemment, c’est qu’ils
sont nés, ils partiront de cette ville où leur idole a fait un de ses plus
grands concerts, il y a longtemps déjà, avant même que le fils ne naisse, à une
époque, où il y avait encore de la fumée grise qui sortait des cheminées des
aciéries.
Après ils continueront vers le nord et
l’est.
Ils sont montés sans un mot se sont
étirés sur les sièges, et ils ont démarré.
Ils ne parlent que très peu, c’est
inutile, il faut laisser agir les émotions
Au
bout d’une quinzaine d’heures, à
la presque moitié du parcours, le père
a souri, il était bien dans ses
cinquante ans, il a regardé son fils, habité par un de ses morceaux
préférés : Philadelphia…
John SteinbeckJack Kerouac HemingwayBruce Springsteen
Le père n’est pas musicien, ne comprend
pas grand-chose à l’anglais, mais ce qu’il aime avec ce chanteur c’est que tout
devient simple. La musique, elle lui entre dans la tête sans poser de
questions, sans chercher à se faire remarquer, sans chercher à ce qu’on prenne
l’air sérieux pour en comprendre les portées.
Cette musique, surtout les morceaux
acoustiques, on sent qu’elle est faite pour ceux qui n’obligent pas leurs
émotions à prendre d’autres chemins que ceux qu’elles sont habituées à
emprunter. Ce sont les mêmes chemins qu’à la lecture d’un passage de Steinbeck,
de Camus, de Kerouac, ou d’Hemingway. Les paroles il ne les comprend pas
toutes, contrairement à son fils qui est à l’aise avec l’anglais. Il ne les
comprend pas toutes mais il les ressent, il sait qu’elles parlent, pour
beaucoup d’entre elles, de ce qui est vrai.
Le fils lui connaît tout de ce chanteur,
il est un passionné, pas un fan ; le mot ne convient pas pour décrire ce
qui se passe chez lui quand il a les tripes secouées lors des nombreux concerts
auxquels il a assisté. On parle de fans pour les autres, ceux qui reçoivent
paroles et musiques avec passivité, comme des oies qu’on gave, lui il n’a pas
la bouche ouverte, il laisse entrer les émotions, il les laisse naviguer dans l’arrière-pays
de sa tête, alors elle rencontre ses autres passions, ses révoltes, ses
indignations, ses doutes et ce qui se passe c’est plus que du plaisir, c’est
autre chose. Les mots n’existent pas toujours pour décrire quand on sent un
frisson qui parcourt l’échine, avec des picotements sur tout le corps et
irrésistiblement des larmes qui montent, de ces larmes qu’on ne cherche pas à
ravaler parce qu’elles sont le sang de cette vie qu’on a en soi, une vie qu’on
ne retient pas, une vie qu’on laisse dire, qu’on laisse faire.
Le père il comprend bien cela, il
éprouve aussi ces sensations quand il lit les premières pages de l’étranger,
quand il lit et entend ce que dit Léo Ferré. Et lui non plus n’est fan de rien,
parce que lui non plus n’aime pas cette réduction du fanatisme. Tous les deux
ce qu’ils aiment par-dessus tout, c’est la vie, ses contrastes, ses
simplicités, ce qu’ils redoutent, ce qu’ils ne supportent pas, c’est les
fausses certitudes de celles et ceux qui prétendent savoir.
Il se souvient de cet homme. Il lui a
proposé d’entrer avec lui, à l’intérieur, de s’asseoir doucement, d’écouter la
portière qui claque, le craquement du mauvais cuir quand on s’assoit. Il lui a conseillé
de fermer les yeux et d’attendre, d’entendre. Il l’a pris pour un malade, pour un original, mais il est quand même entré. Il a fermé les
yeux, vite, parce qu’il était pressé, et c’est vrai il s’en souvient : il
était bien. Il pleuvait légèrement et les gouttes de pluie faisaient comme une mélodie,
une espèce de mélancolie qui rappelle tant le blues qui navigue toujours entre
le rire et les larmes.
Alors quand il les a vus arriver tous
les deux, il s’est souvenu de son musicien et quand ils les a vus sentir l’intérieur
des voitures il a su qu’il pourrait enfin vendre cette vieille Plymouth.
Il pourrait la vendre sans crainte, il
respecterait sa promesse. Il est un peu superstitieux et chaque fois qu’il fait
le tour de son parc, et qu’il s’approche de la carrosserie verdâtre il ne peut
s’’empêcher de revoir le visage raviné du musicien qui ne voulait plus rouler
dans cette carcasse récalcitrante.
Il leur explique qu’ils ne pourront pas
en attendre grand-chose ; il explique qu’elle est solide, mais pas nerveuse
il ne vaut mieux pas l’utiliser sur de petites routes sinueuses parce
qu’évidemment elle n’a pas de direction assistée.
Peu importe, ce qu’ils veulent tous les
deux c’est prendre la route, et aller le plus droit possible.
Ils expliquent. Ce qu’ils veulent, c’est
rouler en se relayant pendant plus de 37 heures, c’est le cadeau qu’ils ont
décidé de se faire, un cadeau dont ils sont à peu près les seuls à comprendre
le sens.
Pourquoi trente-sept heures ? Parce
que c’est à quelques minutes près la durée compilée de tous les disques de leur
maître, de leur idole commune, de leur compagnon de rêveries de celui qui
aurait pu conduire lui aussi cette voiture celui que les autres appellent le
Boss.
Ils ont décidé simplement de s’offrir un
voyage en voiture avec comme fonds musical tout ce que Bruce Springsteen a
écrit, chanté, joué, simplement sur un lecteur de CD assez simple avec des
vrais boutons qui tournent.
Au début ils avaient simplement décidé qu’il
faudrait qu’ils fassent quelque chose, ensemble, autour de cette passion
commune. Ils peuvent, ils s’en sont souvenus l’un comme l’autre recevoir des
bouquets d’émotions à l’écoute de ces
mélodies, avec pour envelopper la voix rauque, parfois plaintive de Bruce, le
ronronnement d’un moteur et le glissement des essuie- glaces.
Sur le pare- brise, de la buée ; on
ne sait pas au juste si c’est de la buée posée là par le souffle du père et de
son fils, ou s’il s’agit d’une simple humidité, conséquence d’une mauvaise
isolation.
La voiture qu’ils ont prise leur va
bien. Ils ne l’ont pas choisie pour le confort, encore moins pour le compte-tours
ou le carburateur mais pour l’odeur. Quand ils ont fait le tour du parc des
occasions, curieusement ils n’ont pas tapé dans les pneus avec les pieds.
Ils ne connaissent pas ces gestes
d’hommes, ils ne les connaissent pas et ne les comprennent pas. Ça ne les
intéresse pas. Lorsqu’un capot est ouvert, ils ne songent même pas à se pencher
au-dessus des entrailles de la bête. Ce qu’ils distinguent n’a pas beaucoup de
sens.
Non, tous les deux ils ont ouvert les
portières, ont reniflé l’intérieur. Ils se baissent, passent la tête en tendant
le cou. Ils savent, sans se le dire, ce qu’ils cherchent. Ils savent, ils le savent,
parce qu’ils ont lu et aimé Kerouac ; ils sentent, ils respirent, les yeux
légèrement plissés pour que les odeurs appellent rapidement les souvenirs. Ils
s’emplissent les narines des ces effluves si particuliers, et finissent, naturellement,
sans le besoin d’en discuter, par se mettre d’accord sur une drôle de machine, toute
droite débarquée d’un vieux road movie.
Son odeur est un mélange de mauvais cuir
vieilli, une odeur de mécanique fatiguée, imprégnée de graisse froide, avec
même derrière, qui produit comme un picotement dans les narines une sensation
de chaleur, diffuse comme si la route, l’asphalte avaient traversé l’habitacle.
« C’est celle-ci qui nous
faut ! »
Le garagiste a le sourire. On ne sait
pas s’il se moque ou s’il est heureux d’enfin se séparer de cette carcasse.
Elle est un peu vivante, elle garde en elle un peu de toutes ces vies que les
autres lui ont confiées dans l’intimité métallique.
Il se souvient de celui qui l’a vendue,
un musicien, mal rasé, la voix recouverte d’une fine couche de tabac, une voix
qu’on n’oublie pas même quand on est garagiste et qu’on a des goûts musicaux
assez sommaires. L’homme qui lui a vendu la machine n’en voulait pas
grand-chose, juste de quoi payer un billet de train pour rentrer chez lui, à
l’est.
Il s’en souvient. L’homme lui a demandé
de veiller sur elle : « c’est un peu comme ma moitié, ou mon double
vous savez, on a vu toute l’Europe ensemble, elle m’a tant attendu, elle m’a
tant entendu. »
Il lui a fait promettre de ne pas la
vendre à n’importe qui, à des gens qui ne la prendraient que pour une voiture,
pour se déplacer, pour faire des courses ou partir en vacances à la plage:
« voyez vous c’est autre chose, elle a tout gardé dans sa mémoire
intérieure, les chants, les rires, les peurs, les cris, les colères contre elle
et contre les autres, surtout contre les
autres ».
Je vois brûler l’eau pure et l’herbe du matin Je vais de fleur en fleur sur un corps auroral Midi qui dort je veux l’entourer de clameurs L’honorer dans son jour de senteurs de lueurs
Je ne me méfie plus je suis un fils de femme La vacance de l’homme et le temps bonifié La réplique grandiloquente Des étoiles minuscules
Et nous montons
Les derniers arguments du néant sont vaincus Et le dernier bourdonnement Des pas revenant sur eux-mêmes
Peu à peu se décomposent Les alphabets ânonnés De l’histoire et des morales Et la syntaxe soumise Des souvenirs enseignés Et c’est très vite La liberté conquise La liberté feuille de mai Chauffée à blanc Et le feu aux nuages Et le feu aux oiseaux Et le feu dans les caves Et les hommes dehors Et les hommes partout
Tenant toute la place Abattant les murailles Se partageant le pain Dévêtant le soleil S’embrassant sur le front Habillant les orages Et s’embrassant les mains Faisant fleurir charnel Et le temps et l’espace Faisant chanter les verrous Et respirer les poitrines
Les prunelles s’écarquillent Les cachettes se dévoilent La pauvreté rit aux larmes De ses chagrins ridicules Et minuit mûrit ses fruits Et midi mûrit des lunes
Tout se vide et se remplit Au rythme de l’infini Et disons la vérité La jeunesse est un trésor La vieillesse est un trésor L’océan est un trésor Et la terre est une mine L’hiver est une fourrure L’été une boisson fraîche Et l’automne un lait d’accueil
Quant au printemps c’est l’aube Et la bouche c’est l’aube Et les yeux immortels Ont la forme de tout
Nous deux toi toute nue Moi tel que j’ai vécu
Toi la source du sang Et moi les mains ouvertes Comme des yeux
Nous deux nous ne vivons que pour être fidèles A la vie
Il m’arrive parfois d’aller à la recherche d’une belle d’une vraie trace de joie dans l’armoire à souvenirs. En voilà une : une joie animale, forte. Elle réchauffe le cœur et le corps. Elle ne réveille pas mon inspiration, mais elle stimule ma respiration…
Rêvons Ô oui rêvons du risque de joie Belle et bleue Elle roule sur la vitre de mes oublis Simple joie Jaillit dans le soudain Du tendresse matin Regarde elle brûle et brille Au coin mauve D’un œil qui glisse sur nos restes de larmes Odeurs de lilas Aux angles durs des rancœurs de l’hiver Rondissent en fleurant Elle est là Sautillante Frissonnante Fondue dans le brise chagrin Du lourd glacier de nos mémoires pour demain
Je cherche dans le fond humide de ma réserve à mots, un verbe qui pourrait survivre sans complément, sans adverbe, sans tous ces parasites qui au mieux affadissent au pire empoisonnent l’essence première du mot, cette saveur originelle qui lorsqu’elle fut la première fois utilisée suffisait, exprimait à elle seule ce qui était ressenti, c’est-à-dire vu, entendu, touché, goûté. Ces mots verbes existent je le sais, je les cherche, je les traque. Mais il y a aussi ceux que la grammaire a décidé d’entrer dans la catégorie des noms communs. A-t-on pris le temps de s’interroger sur la signification de ce commun, qu’on ajouter pour désigner ce qui pourtant désigne à lui seul l’essentiel. Peut-être s’agit-il d’une juste opposition au qualificatif propre. Serait-ce la propreté ou la propriété qu’on veut opposer au commun, au collectif. Il y aurait donc le mot qui appartient à un seul et ce qui est à tous ; pourquoi pas ! Mais le commun peut aussi être vu comme le banal, comme le courant, qui n’a aucune aspérité, aucune singularité. Ne dit-on pas d’un vin qu’il est commun pour éviter de dire qu’il n’est pas bon… Le vin, le ciel, le vent, la brume, le mauve, l’amour, que de noms communs qui dans ma réserve occupent une place singulière… 10 mars 2023
J’ai plongé la main, Dans le fond mauve de ma poche à sourires. Il y restait quelques miettes d’air marin ; Dans le doux creux de ma paume de cire J’entends, elles chuchotent un chant câlin. Ô si beaux ces mots loin du pire. Lavés, salés, à ma bouche les ai portés, comme le bon pain. Les yeux j’ai fermés : la mer est entrée, elle a tant à me dire…
Ce qui me manque lorsque je n’écris pas ? C’est simple C’est le frisson, Oui je sais Ce ne sont qu’ombres noires ou bleues Dissipées sur la longue plaine blanche De mes inspirations C’est si peu Et pourtant je frissonne Oui je frissonne Là à l’instant Regarde ma main Elle tremble comme une feuille Mon cœur s’affole J’ai le souffle court les lèvres sèches Les yeux emplis des buées de l’intérieur Oui je frissonne De bonheur de douleur Les mots passent se posent Je les entends Je les écris Tu les lis Et je vois Tu frissonnes
Ce matin le réveil est un peu difficile. Il faut dire que rares sont les nuits calmes et sereines sans tous ces mauvais rêves que pour se protéger on répugne à appeler cauchemars. Le réveil est un véritable supplice. Je me traîne jusqu’à la cuisine tout en marmonnant : « s’il faisait beau, au moins je pourrais prendre mon café dehors ». Mais bien sûr il pleut, nous sommes le trois novembre, comment peut-il en être autrement ? Et en plus pour couronner le tout, c’est mardi. Un mardi de novembre. Je marmonne : il faudrait que je me bouge…
J’allume la radio avec le petit espoir d’entendre quelque chose d’engageant, d’encourageant : une bonne nouvelle quoi ?
J’appuie sur le bouton. Grésillement. Et puis une info : un flash info comme on le dit. Et c’est vrai qu’en guise de flash on ne peut faire mieux. Je dois le dire : j’ai sursauté et me suis cru sur la station qui passe en boucle toute la journée les mêmes sketches. Je vérifie. Non pas d’erreur je suis bien sur France Imper.
« … Sur recommandation du tribunal académique et après consultation du conseil insurrectionnel, le gouvernement a décidé de présenter demain mercredi un projet de loi à l’assemblée, portant modification du calendrier, avec pour principale réforme, l’élimination pure et simple du mardi… »
Eliminé le mardi : disparu, envolé… Je n’écoute pas les commentaires qui suivent cette annonce avec notamment un premier débat opposant les défenseurs du mardis aux avocats de tous les autres jours et particulièrement celui du dimanche dont on dit qu’il a usé de toutes ses relations pour préserver ce jour sacré qui semblait lui aussi être condamné…
Et voici que je me redresse, que je bombe presque le torse de satisfaction : quel bonheur de savoir qu’on est en train de peut-être vivre son dernier mardi de novembre…
Ce matin à la une de mon journal rêvé des bonnes nouvelles :
Contre toute attente et alors que sur tous les plateaux de télévision, ont été invités les plus grand spécialistes, locaux, régionaux et nationaux en matière de zoologie, de sociologie animale, de psychologie féline, tout le monde, sans exception, après avoir observé attentivement, la photographie présentée à la une de cet article a affirmé – certes après quelques réflexions profondes (mais silencieuses) – : « oui il s’agit bien d’un chat, nous vous le confirmons sans ambiguïté ! » Il faut bien l’appeler chat, car c’est un chat !
Bien sur quelques journalistes friands de polémiques ont bien tenté d’introduire le doute.
« Oui, admettons qu’il s’agisse d’un chat, mais ne pensez-vous pas que votre rapidité inhabituelle à désigner comme chat, cet animal ne soit de nature à stigmatiser cet animal en l’enfermant dans une catégorie animalière qui disons-le, est aussi constitué d’éléments perturbants et perturbateurs.
Ce à quoi les spécialistes, sans se concerter, répondirent tous en chœur qu’il n’était quand même pas compliqué d’appeler chat, un chat…
Les mauvaises nouvelles, il y en a trop, ou ce ne sont qu’elles qu’on entend, qu’on retient, qu’on partage. Je vais donc essayer , tous les jours, autant que possible de trouver une bonne nouvelle, de la raconter, et si je n’en trouve pas, je l’inventerai, je la rêverai et je la partagerai. Pour commencer voici la ronde des bonnes nouvelles …
Italian chemist and writer Primo Levi (1919-1987).
Nous découvrons tous tôt ou tard dans la vie que le bonheur parfait n’existe pas, mais bien peu sont ceux qui s’arrêtent à cette considération inverse qu’il n’y a pas non plus de malheur absolu. Les raisons qui empêchent la réalisation de ces deux états limites sont du même ordre : elles tiennent à la nature même de l’homme, qui répugne à tout infini. Ce qui s’y oppose, c’est d’abord notre connaissance toujours imparfaite de l’avenir ; et cela s’appelle, selon le cas, espoir ou incertitude du lendemain. C’est aussi l’assurance de la mort, qui fixe un terme à la joie comme à la souffrance. Ce sont enfin les inévitables soucis matériels, qui, s’ils viennent troubler tout bonheur durable, sont aussi de continuels dérivatifs au malheur qui nous accable et, parce qu’ils le rendent intermittent, le rendent du même coup supportable.
Incroyable, ils se parlent ! Que tu dis-tu ? J’ai bien entendu ? Ils se parlent ! Tu me dis qu’ils se parlent ? Tu divagues…Ils ne peuvent pas se parler, c’est impossible ! Se parler, se parler, mais je rêve. Pour se dire quoi ? Oui, c’est ça, que se disent t’ils ? Est-ce que tu les as entendus ? C’est grave, il faut qu’on prévienne. Il va se passer quelque chose, tu te rends compte. Parce que s’ils se parlent, cela veut dire qu’ils ont levé la tête, qu’ils se regardent, qu’ils se voient…
L’aurore s’allume ; L’ombre épaisse fuit ; Le rêve et la brume Vont où va la nuit ; Paupières et roses S’ouvrent demi closes ; Du réveil des choses On entend le bruit.
Tout chante et murmure, Tout parle à la fois, Fumée et verdure, Les nids et les toits ; Le vent parle aux chênes, L’eau parle aux fontaines ; Toutes les haleines Deviennent des voix !
Tout reprend son âme, L’enfant son hochet, Le foyer sa flamme, Le luth son archet ; Folie ou démence, Dans le monde immense, Chacun recommence Ce qu’il ébauchait.
Qu’on pense ou qu’on aime, Sans cesse agité, Vers un but suprême, Tout vole emporté ; L’esquif cherche un môle, L’abeille un vieux saule, La boussole un pôle, Moi la vérité !
…Des guirlandes d’étoiles descendaient du ciel noir au-dessus des palmiers et des maisons. Elle courait le long de la courte avenue, maintenant déserte, qui menait au fort. Le froid, qui n’avait plus à lutter contre le soleil, avait envahi la nuit ; l’air glacé lui brûlait les poumons. Mais elle courait, à demi aveugle dans l’obscurité. Au sommet de l’avenue, pourtant, des lumières apparurent, puis descendirent vers elle en zigzaguant. Elle s’arrêta, perçut un bruit d’élytres et, derrière les lumières qui grossissaient, vit enfin d’énormes burnous sous lesquels étincelaient des roues fragiles de bicyclettes. Les burnous la frôlèrent ; trois feux rouges surgirent dans le noir derrière elle, pour disparaître aussitôt. Elle reprit sa course vers le fort. Au milieu de l’escalier, la brûlure de l’air dans ses poumons devint si coupante qu’elle voulut s’arrêter. Un dernier élan la jeta malgré elle sur la terrasse, contre le parapet qui lui pressait maintenant le ventre. Elle haletait et tout se brouillait devant ses yeux. La course ne l’avait pas réchauffée, elle tremblait encore de tous ses membres. Mais l’air froid qu’elle avalait par saccades coula bientôt régulièrement en elle, une chaleur timide commença de naître au milieu des frissons. Ses yeux s’ouvrirent enfin sur les espaces de la nuit.
« L’histoire que tu vis, celle de chaque jour, est simple, donc incompréhensible. Aucun livre n’en fait mention, aucune lanterne de papier ne l’éclaire. Regarde. L’essentiel est dans ce que tu oublies et qui se tient devant toi. C’est par l’infime que tu trouveras l’infini, par ce calme regard sur l’ombre bleue, peinte sur une tasse de porcelaine blanche. L’âme, sans doute, est imprégnée de cette couleur, ainsi que de lambeaux de vieux français et de chants anonymes, éternels…
C’est inhabituel mais j’ai supprimé la première version de cette micro-nouvelle, que j’ai publiée ce matin, car sur des conseils éclairés, je l’ai très légèrement modifiée, et je le crois beaucoup améliorée.
Plage de Cotonou, Bénin
Comme tous les matins, Il prend le train. Comme tous les matins, il sort son livre, prend son casque et invite Léo Ferré, à l’accompagner dans sa lecture ferroviaire. Camus sous les yeux, Ferré dans les oreilles : le trajet devient voyage. Quelques minutes passent, et les compagnons de « route », tout doucement s’effacent.
Ce matin-là, il lui semble pourtant, dès le début que quelques détails ont changé. Il ne pourrait dire lesquels mais quand il a posé le pied dans le compartiment, cherchant sa place habituelle (il aime les rites, il en a besoin pour s’envoler), il lui a semblé qu’aucun des visages ne lui étaient familiers. Curieux, cela fait quinze ans qu’il fait ce trajet, sensiblement aux mêmes heures, et tout le monde se connaît, ou plutôt tout le monde se reconnait, prenant évidemment grand soin à ne rien se dire pour ne pas prendre le risque de percer toutes ces petites bulles dans lesquelles chacun s’est enfermé.
Il s’assied, sort son casque, s’énervant au passage sur les nœuds qui comme toujours ont profité de la nuit pour se former. Il sort un livre de poche. De poche parce qu’il ne faut pas trop se charger. Il commence sa lecture.
Évidemment il s’agit de Camus. C’est l’étranger qu’il a choisi ce matin dans le rayon dédié à son maître absolu. Il l’ouvre, au hasard, et de toute façon sait qu’en quelques secondes il sera transporté. Il commence sa lecture : c’est le passage où Meursault est sur la plage et le drame va se produire ….
« C’est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent… » Il lève les yeux, pour reprendre son souffle : chaque mot est une vibration intérieure qui le secoue. Autour de lui les visages sont pâles, on devine l’angoisse… Il n’y prête pas attention. Il continue.
« Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver… » Il s’arrête, le souffle court. Il comprend que ce sont des gouttes de sueur qui tombent sur la page. « La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. »
Le train s’est arrêté, brusquement, il ne comprend pas tout de suite ce qui se passe. C’est la police ferroviaire, elle a surgi dans le compartiment. Ils se sont approchés de lui, et ont fait signe d’enlever le casque.
Que se passe-t-‘il ici monsieur ?
Il ne se passe rien, je lis c’est tout…
Mais vous ne pouvez pas, ce n’est pas possible, cela trouble le voyage des autres passagers !
Cela trouble le voyage des autres passagers. Il ne comprend pas, enfin pas tout de suite. Le policier est toujours devant lui, le regard un peu menaçant :
Vous savez lire non ?
Il pointe une petite affichette sur laquelle est écrit :
« Compartiment non-lecteur, no reading »
Il est discipliné et demande seulement une petite faveur : celle de terminer les quelques lignes qui lui restent sur cette page.
« J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur… »
Tout d’abord personne ne s’est aperçu de rien, et quand on ne dit personne, on doit vite reconnaître que de toute façon on ne parle pas de beaucoup. Certes, il ne s’agit pas, une fois de plus, d’affirmer que le nombre de lecteurs diminue, mais de reconnaître que la lecture est de plus en plus instrumentale, et de moins en moins viscérale. Et quand j’utilise le terme de viscéral, il est celui qui est le plus approprié. Il s’agit de cette lecture qui part de l’œil, puis prend le frais dans l’arrière-pays de la tête avant de descendre dans les tripes, et tout remuer. Cette lecture a besoin de ces mots qui vibrent, de ces mots qui caressent, qui chantent, qui surprennent, de ces mots qui essoufflent, qui apaisent… Pourtant ce matin, comme tous les jours Jules a commencé à feuilleter ces livres qu’il aime tant. Il a tourné quelques pages, rapidement, puis a pris son temps, et s’est arrêté gorge serrée. Partout sur la page, des trous, au début d’un vers, au milieu d’une strophe, dans un titre. Des mots se sont envolées, ils ont disparu. Il pense à une plaisanterie, un canular peut-être : qui aurait pu dans la nuit prendre le temps de lui voler des mots, des mots si beaux. Il s’attarde sur un texte d’Eluard : dans ce magnifique texte, les étoiles se sont évanouies, les fleurs se sont fanées, les paupières se sont fermées. Il poursuit ses lectures et partout des trous ont pris la place des caresses, de la douceur, de la pluie. La mer et ses vagues ont disparu, plus de vent, pas un soupir, pas un frisson. Tous les mots qu’il aiment ont été enlevés. Jules est persuadé qu’il rêve encore, il se pince pour s’éveiller. Mais rien n’y fait, les mots, ses si beaux mots se sont échappés. Où se sont-ils cachés ? Un peu déprimé, il ouvre la radio, peut-être une explication. Jules n’aime pas la radio, parce que ce sont des sons électriques, mais ce matin il se sent seul, si seul. Il écoute, il n’est pas un habitué, il écoute avec attention, avec curiosité et doucement, tout doucement il commence à sourire. Voici ce qu’il entend : « vous êtes bien sur votre radio habituelle, mais nous prions nos auditeurs de nous pardonner, ce matin pour une raison que nous ignorons encore, beaucoup de nos mots habituels ne passe plus à l’antenne, ils ne parviennent plus à sortir de la bouche de nos chroniqueurs et journalistes ». Jules écoute, il sourit, il est bien, tous ses mots sont là, ils ont pris la place des mots en ique, des mots en tion, des mots en eur, il est si bien, c’est comme une douce mélodie… »
Comme tous les matins, Jules se
lève tôt, s’habille rapidement, et visage encore barbouillé des restes de la nuit,
s’en va acheter la presse. Il ne se contente pas du seul journal régional, il aime
aussi les quotidiens nationaux. Jamais les mêmes, il butine, il n’aime s’enfermer
dans aucune camisole, encore moins de papier. Il aime ce moment ou devant le
présentoir, il hésite, il compare les unes, les titres du jour et suivant son humeur,
il en choisit un ou deux, jamais les mêmes. Il paie, les plie soigneusement et accélère
le pas, impatient de les étaler sur la table, tout en buvant un grand bol de
café.
Trois unes l’ont attiré ce matin : la première « Ecoute l’automne », la seconde : « Le monde : une île ! » et la troisième « Elle aime la lune ». Surprenants ces titres, on ne dirait pas de l’actualité se dit-il sur le chemin du retour. Mais il n’ouvre pas les journaux, il aime ce rite matinal, qu’il ne veut pas transgresser sous prétexte de curiosité.
Jules est dans sa cuisine, le
café est prêt. Il s’installe. Comme d’habitude, son bol est légèrement sur la gauche
pour qu’il puisse étaler les journaux et il commence sa revue de presse. Il débute
par « Elle aime la lune ». Il lit rapidement les quelques lignes qui
accompagnent la photo de la une. C’est vrai que cela lui semble léger, plus doux
que d’habitude. Il ouvre le journal, poursuit sa lecture : « mais qui
est-elle celle qui aime la lune ? »
Bref il lit et l’impression se confirme. Sa lecture est agréable ! Il ne parvient pas à en expliquer les raisons, mais il se sent bien. Il ouvre son deuxième quotidien, « Ecoute l’automne » : mêmes impressions, douceur, bonheur, sourires. D’ailleurs il le sent parfaitement qu’il sourit. Il est bien, tellement bien qu’il s’empresse d’ouvrir le troisième : « Le monde : une île ! ». Et là, comment dire c’est l’apothéose : c’est comme le premier stade de l’ivresse, il se sent gai, insouciant avec l’envie de s’étirer en souriant. C’est ce qu’il fait d’ailleurs !
C’est dans ce mouvement qu’il aperçoit le gros titre du quotidien régional : « Catastrophe dans le monde de la presse nationale : les lettres R et les lettres S ont totalement disparu des rédactions ! ».