Matinales…

Spéciale dédicace à Barbara Auzou aujourd’hui, ses textes matinaux sont un souffle d’inspiration dans le creux de mon oreille…. Merci à elle

Le combat sera rude ce matin

A ma gauche rêveuse fragile fleur des fossés

A ma droite ferreuse train bleu veuf de mer

L’une brille et vacille

Rouge bonheur

L’autre grince et crisse

Bleu pâleur

Mon œil tendre et reposé

S’est fait une beauté

Au doux miroir des mots de Barbara

Ce matin je ne choisis pas

Fleur des fossés machine au cœur d’acier

Je vous ai aimés

16 mai

J’attends… Inédit…

Je suis d’une grammaire oubliée
Je conjugue le verbe attendre
A tous les temps de l’impatience
J’écoute aux portes des sourires croisées
J’y entends le chant secret des absents
Je cherche des traces d’amitiés
Les arrime aux belles et rondes rimes
Sur la rive mauve de mes basses marées
Ô vous qui ne me voyez
J’attends
Oui j’attends vous le savez
Un signe de la main
A ceux qui se baissent pour pleurer

Matinales…

Oh reste encore je t’en prie

Il y a encore tant à voir

Tant de rires à cueillir

Dans les draps parfumés de fraîches prairies

Tant de douces brumes

Accrochées aux boucles de mes mots

Tant de larmes rosées

Perles perdues aux fils tendus

De mes silences aux gorges serrées

Tant de vagues noyées de bleus

Tant de feuilles aux longues lignes gorgées

D’une belle encre au mauve oublié

Oh oui je reste

Jusqu’à l’unique loin matin

Je rêve encore et pose ces quelques mots

Dans le creux de ton soleil câlin

15 mai 2023

Le survivant…

J’étais hier soir au concert de Bruce Springsteen, à Paris. Et j’ai rarement été aussi ému, seul au milieu de tous, en entendant ce magnifique morceau, qu’on peut traduire comme « le survivant ». Chanson où Bruce évoque son premier groupe de rock dont il est le dernier survivant. Je publierai le texte de cette chanson d’ici peu…

Bruce Springsteen hier soir à Paris

Non je t’en prie
Ne bouge pas
Ne dis rien
Les larmes montent
Roulent en silence
Sur la trace encore vive
D’une mémoire abîmée
Une pincée d’un sel chagrin
Se pose sur les plaies des vivants
Il est seul
Tu es seul
Au milieu des errants
Une voix
Des mots
Tu es empli
Et tu pleures
Doucement
Sur la rive asséchée
De l’absurde crue d’une foule étonnée
Seul
Et tes mains tremblent
C’est le chant du survivant

14 mai

La moitié et son double : suite et fin.

En musique, en poésie comme en tout, tout ce qui cherche à s’approcher de  la perfection académique, ne les touche pas, et les prouesses électroniques de ceux qui  font de la musique avec des logiciels  les laissent indifférents. Le père le rappelle  souvent d’ailleurs en citant Ferré «  la musique est une clameur » et le fils, lui répond à chaque fois «  et les poètes qui ont recours à leur doigts pour savoir s’ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes ce sont des dactylographes ».

La pluie, il leur faudra de la pluie, pour que leurs gorges se serrent aux évocations des ouvriers de Pittsburgh, de Youngstown ou d’ailleurs. Il  leur faudra de la pluie pour entendre la rivière : « the river », c’est curieux ce mot lorsqu’il est chanté, avec dans le fond les frottements de  balais d’essuie- glaces vous donne envie de retrouver la source, toutes les sources, celles qui pour Bruce comme pour d’autres habillent les mots, les enrobent, leur donnent de telles tonalités qu’ils ne sont plus des mots, mais des cocktails qui mélangent regards sourires et soupirs.

Ils ont acheté l’auto, c’est le père qui a payé, elle n’était pas chère, forcément une voiture qui sent le vieux cuir et la graisse refroidie. Ils partiront le week-end suivant, il faudra d’abord installer le lecteur de CD et penser à l’itinéraire qui les conduira pendant plus de trente sept heures dans une série de villes industrielles. Ils partiront  de Saint Etienne, évidemment, c’est qu’ils sont nés, ils partiront de cette ville où leur idole a fait un de ses plus grands concerts, il y a longtemps déjà, avant même que le fils ne naisse, à une époque, où il y avait encore de la fumée grise qui sortait des cheminées des aciéries.

Après ils continueront vers le nord et l’est.

Ils sont montés sans un mot se sont étirés sur les sièges, et ils ont démarré.

Ils ne parlent que très peu, c’est inutile, il faut laisser agir les émotions

Au  bout d’une quinzaine  d’heures, à la presque moitié du parcours,  le père a  souri, il était bien dans ses cinquante ans, il a regardé son fils, habité par un de ses morceaux préférés : Philadelphia…

–  La prochaine fois dans dix ans  ce sera Dylan !

– Mais papa Dylan c’est le double !

– Il faut garder l’espoir mon fils !

La moitié et son double : 3

Le père n’est pas musicien, ne comprend pas grand-chose à l’anglais, mais ce qu’il aime avec ce chanteur c’est que tout devient simple. La musique, elle lui entre dans la tête sans poser de questions, sans chercher à se faire remarquer, sans chercher à ce qu’on prenne l’air sérieux pour en comprendre les portées.

Cette musique, surtout les morceaux acoustiques, on sent qu’elle est faite pour ceux qui n’obligent pas leurs émotions à prendre d’autres chemins que ceux qu’elles sont habituées à emprunter. Ce sont les mêmes chemins qu’à la lecture d’un passage de Steinbeck, de Camus, de Kerouac, ou d’Hemingway. Les paroles il ne les comprend pas toutes, contrairement à son fils qui est à l’aise avec l’anglais. Il ne les comprend pas toutes mais il les ressent, il sait qu’elles parlent, pour beaucoup d’entre elles, de ce qui est vrai.

Le fils lui connaît tout de ce chanteur, il est un passionné, pas un fan ; le mot ne convient pas pour décrire ce qui se passe chez lui quand il a les tripes secouées lors des nombreux concerts auxquels il a assisté. On parle de fans pour les autres, ceux qui reçoivent paroles et musiques avec passivité, comme des oies qu’on gave, lui il n’a pas la bouche ouverte, il laisse entrer les émotions, il les laisse naviguer dans l’arrière-pays de sa tête, alors elle rencontre ses autres passions, ses révoltes, ses indignations, ses doutes et ce qui se passe c’est plus que du plaisir, c’est autre chose. Les mots n’existent pas toujours pour décrire quand on sent un frisson qui parcourt l’échine, avec des picotements sur tout le corps et irrésistiblement des larmes qui montent, de ces larmes qu’on ne cherche pas à ravaler parce qu’elles sont le sang de cette vie qu’on a en soi, une vie qu’on ne retient pas, une vie qu’on laisse dire, qu’on laisse faire.

Le père il comprend bien cela, il éprouve aussi ces sensations quand il lit les premières pages de l’étranger, quand il lit et entend ce que dit Léo Ferré. Et lui non plus n’est fan de rien, parce que lui non plus n’aime pas cette réduction du fanatisme. Tous les deux ce qu’ils aiment par-dessus tout, c’est la vie, ses contrastes, ses simplicités, ce qu’ils redoutent, ce qu’ils ne supportent pas, c’est les fausses certitudes de celles et ceux qui prétendent savoir.

La moitié et son double, 2

Street Art sur le mur de Berlin

Il se souvient de cet homme. Il lui a proposé d’entrer avec lui, à l’intérieur, de s’asseoir doucement, d’écouter la portière qui claque, le craquement du mauvais cuir quand on s’assoit. Il lui a conseillé de fermer les yeux et d’attendre, d’entendre. Il  l’a pris pour un malade, pour  un original,  mais il est quand même entré. Il a fermé les yeux, vite, parce qu’il était pressé, et c’est vrai il s’en souvient : il était bien. Il pleuvait légèrement et les gouttes de pluie faisaient comme une mélodie, une espèce de mélancolie qui rappelle tant le blues qui navigue toujours entre le rire et les larmes.

Alors quand il les a vus arriver tous les deux, il s’est souvenu de son musicien et quand ils les a vus sentir l’intérieur des voitures il a su qu’il pourrait enfin vendre cette vieille Plymouth.

Il pourrait la vendre sans crainte, il respecterait sa promesse. Il est un peu superstitieux et chaque fois qu’il fait le tour de son parc, et qu’il s’approche de la carrosserie verdâtre il ne peut s’’empêcher de revoir le visage raviné du musicien qui ne voulait plus rouler dans cette carcasse récalcitrante.

Il leur explique qu’ils ne pourront pas en attendre grand-chose ; il explique qu’elle est solide, mais pas nerveuse il ne vaut mieux pas l’utiliser sur de petites routes sinueuses parce qu’évidemment elle n’a pas de direction assistée.

Peu importe, ce qu’ils veulent tous les deux c’est prendre la route, et aller le plus droit possible.

Ils expliquent. Ce qu’ils veulent, c’est rouler en se relayant pendant plus de 37 heures, c’est le cadeau qu’ils ont décidé de se faire, un cadeau dont ils sont à peu près les seuls à comprendre le sens.

Pourquoi trente-sept heures ? Parce que c’est à quelques minutes près la durée compilée de tous les disques de leur maître, de leur idole commune, de leur compagnon de rêveries de celui qui aurait pu conduire lui aussi cette voiture celui que les autres appellent le Boss.

Ils ont décidé simplement de s’offrir un voyage en voiture avec comme fonds musical tout ce que Bruce Springsteen a écrit, chanté, joué, simplement sur un lecteur de CD assez simple avec des vrais boutons qui tournent.

Au début ils avaient simplement décidé qu’il faudrait qu’ils fassent quelque chose, ensemble, autour de cette passion commune. Ils peuvent, ils s’en sont  souvenus l’un comme l’autre recevoir des bouquets d’émotions à l’écoute de  ces mélodies, avec pour envelopper la voix rauque, parfois plaintive de Bruce, le ronronnement d’un moteur et le glissement des essuie- glaces.

Sourires au conseil des ministres, fin

Le président remonte la jupe, il découvre la cuisse, elle est musclée, sa peau est fraîche, si douce. Il a envie d’elle, tout de suite. Il rêvait de revivre ce moment. Il se souvient de leur première rencontre. Il pleuvait, il s’était égaré. Il a frappé et elle a ouvert. Trempé, elle l’avait dévêtu en silence, avec précision. Pour que ces vêtements sèchent. Il s’est retrouvé en caleçon devant cette femme énergique, elle l’a frotté avec une serviette à l’odeur de fougère. Ils ont fait l’amour sur le sol, ils faisaient si chauds.
Il était parti sans savoir, qui elle était. Et depuis son seul désir était de revenir.
Ses mains lui effleurent l’intérieur des cuisses. Elle a ouvert le haut de son corsage.
C’est elle la première qui a entendu les coups de feu suivi de plusieurs cris

Des cris, des pas qui se rapprochent, très vite, on doit courir, dehors. Le président s’est éloigné de France. France ça ne s’invente pas, cette belle femme, à l’allure sauvage, cette femme qui l’habite depuis plusieurs mois, qui l’a colonisé diraient certains, s’appelle France. En quelques secondes les cris sont devenus des souffles d’impatience, on frappe à la porte, avec le plat de la main. On sent la peur. Le président ouvre la porte, ils sont cinq à s’engouffrer à se jeter dans la pièce. Le président n’est pas surpris de la composition de ce petit groupe : trois hommes et deux femmes, ce sont les seuls qui depuis la formation du gouvernement se comportent la plupart du temps avec franchise. Lorsqu’ils prennent la parole, autour de la table du conseil des ministres, on ressent la bienveillance qu’ils ont les uns pour les autres. Ce n’est certainement pas un hasard mais aucun d’entre eux n’a suivi la voie dite royale, sciences po, ENA, passage par un cabinet, ces cinq-là ont eu des parcours atypiques, syndicalisme, entreprise…. Le président les laisse reprendre leur souffle, c’est la Ministre de la santé, Frédérique, des larmes au bord des yeux, le souffle court qui explique. Les autres ne disent rien, on les sent terrorisés.
« Ça y est président ils ont disjoncté. Quelques minutes après votre départ, on a commencé à redescendre et évidemment est arrivé le moment, ou parvenus à cette espèce de patte d’oie que personne n’avait remarqué à l’aller, il a fallu opérer un choix. Evidemment personne n’était d’accord. Évidemment toujours les mêmes ont cherché à affirmer leur supériorité. C’est quand même incroyable président, mais même dans cette situation, il y en a qui ne trouve rien de plus intelligent à dire que « moi je suis ministre d’état » donc forcément mon avis a plus de poids. Et puis, comme je m’y attendais les regards se sont rapidement tournés vers Armand. Armand ton protégé, Armand ton tireur d’élite, si prompt à décapiter un premier ministre. Bref, tout le monde, moi y compris, l’a suspecté d’être au courant, d’en savoir plus. Et là, comment dire, de vrais bêtes sauvages ! Ils sont une dizaine à s’être jeté sur lui comme des fauves. Des coups de feu sont partis, il a essayé de se défendre : « écoutez-moi, écoutez-moi je vais vous expliquer ». On n’est pas entré dans la mêlée et on a couru à travers le bois, tout droit, sans réfléchir, instinctivement…. Je pense qu’il y a plusieurs morts là-haut. Armand, je pense qu’ils l’ont massacré. Explique-nous Président… »
Le président est assis sur un des vieilles chaises de la cuisine, France est derrière lui, le regard noir. Tout doucement elle se détache de lui, sa main lui caresse le visage. Elle rejoint le bout de la table, et s’assoit :
« Je vous en prie, prenez une chaise et asseyez-vous : nous vous attendions, nous allons pouvoir commencer. »
« Ce que je vais vous raconter, vous décevra, j’en suis convaincu. Je le comprendrais tout à fait. Les événements que vous avez vécus, ces dernières heures, sont hors normes. Et vous vous attendez à de l’incroyable, de l’extraordinaire, du sordide peut-être. Oui je le répète : je vais vous décevoir, tous, surtout toi ma chère Frédérique.
Au passage, je dois vous le dire, je ne suis pas étonné de vous voir ici, vous, mes cinq préférés. Je le savais parce que je vous ai choisis : vous n’êtes pas des imposés, des convenus. Vous êtes des hommes et des femmes à qui il reste encore, de la lumière derrière les yeux. Mais oui je vais vous décevoir. C’est vrai que ce matin, au réveil, je n’avais pas d’autres intentions que celle que je vous ai annoncée quand j’ai interrompu le conseil des ministres. Je voulais tout simplement proposer une promenade destinée à donner à chacun le sourire. Ce sourire que j’avais ce matin, dans le parc, tellement touché par la lumière du soleil encore bas à travers les feuillages, tellement ému par la fraîcheur persistante de la nuit. Ce matin j’ai souri, et j’ai pensé à mon père qui me répétait tous les jours, oui tous les jours, que tout est simple, que tout est facile.

  • Il faut vivre, c’est tout, c’est simple, et surtout c’est suffisant !
    J’ai pensé à mon père parti si tôt, mon père que je n’ai jamais oublié. Et ce matin je me suis souvenu de cette belle forêt ou grand père m’emmenait, pour me sortir de la tristesse dans laquelle le départ de papa m’avait plongé. Comme je vous l’ai expliqué, je suis revenu ici, il y a trois mois, je suis revenu un jour où je n’en pouvais plus, j’ai marché seul, j’avais demandé à Maurice mon garde du corps d’attendre dans la clairière, celle ou l’autocar doit encore être stationné. J’ai marché seul et j’ai pleuré, puis, je me suis souvenu, des paroles de papa.
  • Il faut vivre, c’est tout, c’est simple, et surtout c’est suffisant !
    J’ai marché et je suis arrivé ici, devant cette petite maison. J’ai frappé, et France m’a dit d’entrer, elle m’a reconnu bien sûr. Tout le monde connait le président de la république, même France qui n’a pourtant pas la télévision. France a tiré une chaise, celle où je suis assis aujourd’hui et m’a dit de m’asseoir. Sans rien dire, elle m’a apporté une assiette fumante. J’ai mangé avec appétit. C’était bon, c’était chaud. Elle s’est assise en face de moi et m’a regardé. Elle souriait. J’étais bien. Je me suis levé. Elle aussi. Nous nous sommes approchés l’un de l’autre ; j’allais lui parler. Il fallait que je lui parle. Il le fallait. Lui dire, lui dire que, je ne sais pas, je ne savais, je cherchais, mon cœur battait fort. Doucement elle m’a fait signe de ne rien dire. Et France, France que je suis heureux de vous présenter ce soir m’a alors simplement dit.
  • Ne dis rien, il faut vivre, c’est tout, c’est simple et surtout c’est suffisant !

Sourires au conseil des ministres, 6

Ce sont les dernières paroles du président, du moins ses dernières paroles avant qu’il ne reprenne son chemin accompagné par une nuée d’oiseau. Tous les ministres sont restés immobiles, la plupart déjà trop fatigués pour emboîter le pas au président qui s’est engouffré dans l’épaisseur de la forêt. Ils sont immobiles, un peu tétanisés, abasourdis par ce qui vient de se produire, par cet incroyable enchaînement d’événements. Marie France, l’une des plus jeunes, ministre de la culture, est la première à rompre le silence.
« Bon, qu’est-ce qu’on fait maintenant, on ne va pas rester planter là, on va retourner sur nos pas et on tombera forcément sur clairière où est garé le bus. »
Retourner sur leurs pas ? Evidemment, tout le monde a ça en tête. Il faut le faire et si possible sans trop tarder. La lumière se fait rare et s’orienter deviendra bientôt compliqué. Sans attendre, le groupe se met en marche. Il ne faut pas attendre plus d’une centaine de mètres pour que survienne le premier problème.
En effet, et personne n’y avait prêté attention, lorsque le président, tout à l’heure, a choisi le « chemin du haut » celui sur lequel ils se trouvent maintenant, il y avait aussi deux autres sentiers qui y conduisaient, deux autres, l’un au-dessus et l’autre légèrement en dessous. En fait ils se sont trouvés face à un échangeur, non pas un nœud autoroutier, mais bien un carrefour pour les randonneurs. Et évidemment trop concentrés à mettre un pied l’un devant l’autre, personne n’a pris la peine de prendre le moindre repère. Il est même fort probable très peu d’entre eux n’ont remarqué la présence des deux autres sentiers.
Ils se sont tous arrêtés. Mais rapidement trois d’entre eux n’hésitent plus. Ils continuent ! Ils sont sûrs de leur choix pour ce qui semble en toute logique la bonne direction : le chemin du centre. Evidemment…
« Arrêtez, je suis sûr que ce n’est pas par là qu’on est passé tout à l’heure ! »
C’est Bernard le ministre de la Défense qui vient de parler. Les trois « éclaireurs », ministre de la culture toujours en tête ont stoppé net. Ils étaient persuadés du bien-fondé de leur choix et maintenant ils doutent. Il y en a plusieurs d’ailleurs qui confirment qu’ils ne reconnaissent rien. La ministre de l’éducation est catégorique.
« On n’est pas passé à côté de ce rocher. Je l’aurai vu quand même ! »
« Et pourquoi tu l’aurais vu, ce n’est qu’un rocher, il y en a d’autres des rochers…Moi je suis sûr qu’on est passé ici. C’est logique quand même : on ne fait que suivre le sentier du haut. »
Le silence est définitivement rompu. Chacun y va de son souvenir, de sa certitude, et au bout de quelques minutes il faut bien se rendre à l’évidence, il y a trois choix possibles et personne n’est d’accord. Personne n’est d’accord et personne ne veut céder. Chacun, évidemment, a toutes les bonnes raisons pour affirmer, avec des arguments imparables que c’est son option qui est la bonne.
Le Ministre du budget demande un peu de silence. Il évoque la disparition du premier ministre, et constate froidement que tout cela était bien pensé, bien préparé par le président.
Le calme est revenu et peu à peu tous les regards qui, le crépuscule aidant, deviennent de plus en plus inquiets convergent vers le jeune secrétaire d’état aux sports. C’est quand même lui qui a tiré tout à l’heure. Il était forcément au courant, il sait quelque chose, il doit avoir une carte. Il a une carte, c’est certain, c’est évident il est le « complice » du président ! D’ailleurs il ne dit rien, il est en retrait, quelques mètres derrière. Comme pour se faire oublier.
Il n’en faut pas plus pour que la ministre déléguée à la famille explose de colère
Plus exactement, cela commence par ce qui ressemble à une colère, une vraie, tout y passe, tous y passent, puis rapidement cela devient une vraie crise de nerfs. Elle finit par s’asseoir, sur le bord du sentier, elle tremble, elle sanglote. Elle ne comprend pas, elle qui connait le président depuis plus de trente ans, une vieille amitié… Elle se sent trahi aujourd’hui. Le secrétaire d’état aux sports est toujours silencieux. Ce qui est inquiétant c’est qu’il a l’air terriblement sûr de lui. Certains diraient même qu’il a un petit sourire au coin des lèvres.
« Je connais le chemin, je sais par où il faut passer. »
C’est tellement rare de l’entendre parler. C’est vrai qu’il prend rarement la parole au conseil des ministres, ou quand il le fait, généralement invité par le président personne ne l’écoute. Ses sujets ne passionnent guère, et puis ce n’est pas un politique lui… Il ne s’est jamais frotté au terrain / jamais candidat, jamais élu, jamais battu…. Ses seules victoires il les a connues au tir à la carabine. D’ailleurs beaucoup ne savent même pas d’où il vient exactement. Où le président est-il allé le pêcher… Mystère…Chacun se souvient aujourd’hui de leur complicité, petits clins d’œil, accolades un peu plus affectives que l’usage ne le permet. En fait, pour dire vrai chacun a pris conscience qu’il n’y a jamais d’hypocrisie dans ces gestes d’affection. Comme si leur lien était très fort.
Alors quand il a pris la parole, personne n’a ni bougé, ni réagi. Chacun comprend qu’il ne ment pas et n’essaie pas d’imposer un point de vue : oui il connait le chemin, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Il connait très bien le président, intimement… Toutes les circonstances sont désormais réunies : Il devient important, il suscite de l’intérêt. Il connait le chemin.
Pendant ce temps, déjà à quelques kilomètres, le président est entré dans ce que dans les contes pour enfant on appellerait une chaumière. Une petite maison de chasse à dire vrai, une seule pièce, elle sent le bois, humide, elle sent le renfermé. Au centre de la pièce, une table sur laquelle sont posées deux couverts. La femme semble attendre.
Le président a refermé la porte, il accroche sa veste au porte manteau sur lequel pend déjà une veste de chasse en cuir vieilli. Il s’approche et se penche à peine, pour poser tendrement un baiser sur le front de cette femme qui lui sourit doucement.
« Je t’attendais, je suis heureuse que tu sois revenu. Je n’y croyais plus. J’étais sûr que tu m’aurais oublié. Tu dois avoir faim, j’ai préparé à manger. »
L’unique pièce est enveloppée d’une belle odeur de cuisine, pas de ces effluves qui font saliver, par réflexe, non c’est plus qu’une odeur de cuisine. Ce qui se dégage du fourneau qu’on distingue dans le fond de la pièce, mérite amplement le nom de parfum. Ce qui envahit le président, ce sont les émotions, les souvenirs, il y a dans cette petite pièce un concentré de vie, de cette vie qui lui a échappé depuis si longtemps. La femme assise derrière la table penche un peu plus la tête en arrière, sa gorge est tendue, la peau est blanche et fine, elle frémit à chaque inspiration. Il est toujours debout derrière elle et se penche à son tour pour poser un baiser. Elle frémit, elle sourit. Il n’est entré que depuis quelques minutes et il se sent bien. Ils se regardent, leurs yeux brillent. Il se sentent bien.
Ça y est ? C’est fait ? Tu les as perdus tes brebis.
Le président s’est assis en face d’elle, un petit sourire lui adoucit le visage. Il a faim, il a envie de la prendre contre lui de sentir son odeur, cette odeur végétale avec une pointe fumée juste ce qu’il faut pour que sa peau si blanche soit épicée.
« Ils ne sont certainement pas loin d’ici mais on est tranquille pour un bon moment je ne les pense pas capable de se mettre d’accord sur un même chemin ; A l’heure qu’il est ils doivent être en train de tous se méfier les uns des autres. Ils ne forment pas une équipe. Leur vie n’est qu’une succession de coups tordus et de trahisons contre ceux qu’ils présentent comme leurs amis. Ils sont déjà en train de douter de chacun, de constituer des petits groupes, des alliances de circonstances. Mais ils n’y parviendront pas et ça je le sais. C’est la leçon que je veux leur donner. Comment prétendre diriger un pays quand on est incapable, en groupe de retrouver son chemin en forêt »
Elle est amusée. On le comprend aux lumières qui brillent dans ses yeux.
« Tu dois avoir faim. J’ai préparé un civet, Comme tu les aimes. »
Elle s’est levée, il la regarde. C’est une belle femme : elle est assez grande, on devine un corps ferme sous le blanc crémeux des vêtements qui l’enveloppent. Elle est belle. Il soupire, il est bien.
Elle est déjà près de la cuisinière pour empoigner la petite marmite. Elle n’en a pas le temps, il l’enlace avec fougue, l’odeur de son corps lui revient en mémoire. Il croyait l’avoir oublié. La marmite n’a pas bougé elle l’a repoussée un peu plus loin. Elle est face à lui, ses longues mains effleurent la nuque.

Sourires au conseil des ministres, 4

Les perdre dans la forêt, avec leur petit sac de pique-nique et leurs baskets ! Non mais franchement on se croirait dans une série parodique et délirante dont le seul objectif est de se moquer toujours un peu plus de nos gouvernants !
Il a presque envie de rire tellement la situation lui semble surréaliste : le président est encore debout à expliquer en long, en large, et en travers, s qu’il va les perdre, comme s’il s’agissait de tous ses petits-enfants… Grotesque…
Pierre, le premier ministre s’est levé presque calmement, on dirait même qu’il y a de la tendresse dans son geste, sa main tendue vers le président pour lui demander le micro. Il n’a pas le temps d’ouvrir la bouche que sa tête éclate comme une pastèque.
Il vient de prendre une balle en pleine tête….
La France n’a plus de premier ministre. Il a perdu la tête.
Perdu n’est d’ailleurs pas le mot approprié pour qualifier ce qui vient de se produire. La tête du premier ministre, puisque c’est de cela dont il s’agit a littéralement éclaté. C’est le jeune secrétaire d’état, exceptionnellement invité aujourd’hui qui a tiré. Jean Marc Dourcet puisque c’est de lui dont il s’agit est à quelques mètres seulement son arme toujours pointée, dans le cas, fort peu probable d’ailleurs, où un courageux essaierait à son tour de maitriser le président.
Ce dernier tient toujours fermement le micro la main, le coup de feu l’a interrompu et il semble contrarié.
« C’est dommage pour Pierre, c’était quelqu’un de bien. Mais vous le savez je n’aime pas trop être interrompu quand je souhaite parler. Merci mon petit Jacques. Il faudrait peut-être que je vous nomme premier ministre. Enfin on n’en est pas encore là »
Jean Marc, le secrétaire d’état au sport est très calme. Il faut dire qu’il fait partie de ces personnalités de la société civile que le président a souhaité intégrer dans son gouvernement. C’est un ancien champion olympique de tir au pistolet. Le premier ministre n’était pas des plus enthousiastes mais le président a insisté, mettant en avant les qualités de concentration de cet homme.
Dans le fond de l’Autobus, les potaches n’ont plus du tout mais alors plus du tout envie de plaisanter. Le plus difficile est de comprendre, de mettre en place au plus vite tous les mécanismes intellectuels pour analyser la situation. Tout est tellement inattendu. En silence, chacun cherche, ces derniers jours, ces dernières semaines ce qui a pu se passer, chacun essaie de se souvenir, un indice, quelque chose qui leur permettrait de comprendre ce qui est en train de se passer. Mais rien, c’est le néant pour chacun. Tous prennent conscience à cet instant précis qu’ils ne prêtent aucune attention aux autres. Quand ils se regardent c’est pour se surveiller, identifier un éventuel signe de faiblesse. Tous à cet instant comprennent que ce qu’ils n’ont pas vu c’est à quel point le président n’en pouvait plus, était épuisé. En revanche tous savent que le président ne supportait plus son premier ministre, son arrogance, sa froideur, son intelligence purement mécanique. Tous savent qu’il ne l’a pas choisi pour ses qualités humaines, pour sa capacité à le compléter, à le réguler, non il l’a choisi par calcul politique. Tous le savent mais personne ne le dit. Tout est calcul.
Le président tapote à nouveau sur le micro : il va parler. Il s’éclaircit la voix. Ce sont les premiers mots depuis le coup de feu, ils brisent le silence…
« Bien, tout cela est embêtant. Je ne voulais pas changer de premier ministre, pas encore, pas tout de suite, mais là convenons en tous, je ne vais plus trop avoir le choix. Mais ce n’est pas le plus important, c’est dommage bien sûr ! Certains trouveront même que c’est triste, que c’est grave, mais croyez-moi ce qui vient de se passer n’est pas de nature à me faire changer d’avis. Et puis, après tout soyez honnêtes, tout le monde détestait Pierre. Je vois bien dans vos regards que personne ne le regrette. Vous le savez comme moi, en politique on apprend tellement à lire dans le regard des autres que je peux vous dire, simplement en vous observant, que la plupart d’entre vous sont déjà entrés dans le calcul, se disant probablement : pourquoi pas moi ? Et maintenant je sais, je suis absolument certain que personne ne parlera, que personne n’expliquera ce qui s’est passé dans le huis clos de cet autocar. »
Certains, surtout dans le fond de l’autocar, fidèles à leurs habitudes de groupies ont déjà oublié la tête qui a roulé et dodelinent la leur à chaque phrase du président afin qu’il comprenne bien que l’incident est clos, qu’ils sont à nouveau avec lui. Il y en a bien un ou deux qui ont le regard effaré, mais le président les connait suffisamment pour savoir sur quelles cordes il faudra appuyer.
Le président n’a pas lâché le micro : il poursuit
Après cette interruption fâcheuse, je reprends mon propos. Mes amis c’est simple j’en ai marre, je n’en peux plus. Je n’en peux plus de ce que nous sommes. Je n’en peux plus de ce que nous donnons à voir. Je n’en peux plus de ces grappes de conseillers qui nous collent comme des mouches, qui ne sont là que pour servir leur propre intérêt. Je n’ai pas changé d’avis, je veux qu’on redevienne des êtres humains, je veux que vous retrouviez le sens des émotions, je veux que vous preniez seuls des décisions, sans conseil. Alors je le maintiens nous irons dans cette forêt et je vous perdrai. Je veux que vous sachiez pourquoi je veux que vous vous perdiez !
Le calme s’est installé dans l’autocar, le président s’est assis, on dirait même qu’il s’est assoupi. C’est le jeune secrétaire d’état, auteur du tir, qui a ramassé la tête, enfin ce qui était autrefois une tête pour la glisser tranquillement dans un sac de sport. Il a même trouvé de quoi nettoyer. Le corps décapité du premier ministre est resté sur son siège.
La circulation est de plus en plus fluide. Par petits groupes, les membres du gouvernement échangent, certains ont revêtu avec les fameuses baskets des survêtements soigneusement pliés dans les coffres à bagage. On entend même quelques plaisanteries, et curieusement on ressent une espèce de sérénité. Le ministre de la Défense s’est même endormi et son ronflement retentit jusqu’au fond du car.
Au fond du car justement, il y a discussion, on essaie de comprendre, ce n’est pas tant la disparition du locataire de Matignon qui semble perturber le petit groupe, que l’intention du président.
L’autocar a ralenti, il vient de s’engager sur une petite route qui hésite entre le chemin vicinal et le sentier forestier. La forêt qu’ils aperçoivent par les vitres est épaisse, très épaisse même, la lumière ne passe pas.
L’autocar roule à très petite allure encore une bonne vingtaine de minutes avant de stopper au milieu d’une clairière. Le président saisit le micro.

Sourires au conseil des ministres, 3

Il commence à taper frénétiquement sur son clavier quand il entend la voix du président un peu irritée qui lui dit :

  • Pierre, je te vois, ton portable s’il te plait, allez tout de suite, tu le fais passer et je le récupère !
  • Mais monsieur le Président, c’est impossible, comment on va faire cet après-midi…L’assemblée…
  • Pas de mais mon petit Pierre, je te rappelle que nous sommes encore officiellement en conseil des ministres. Je maitrise l’ordre du jour et je te rappelle aussi que la constitution précise que c’est le président de la république qui nomme le premier ministre.
  • Mais monsieur le président
  • Pas de mais Pierre, si ton portable ne me parvient pas instantanément tu n’es plus premier ministre
  • Bien Monsieur le Président
    Pierre puisque c’est ainsi que nous l’appellerons à présent s’exécute ; le brouhaha s’est atténué, c’est le silence maintenant qui devient plus pesant.
    Tous les ministres sont montés, ils se sont installés, certains, ont déjà pris les places du fond (les vieux réflexes ne disparaissent pas même lorsqu’on est ministre).
    Le président est devant à côté du chauffeur, il a pris le micro, l’autocar démarre…
    Le président, a le micro posé en bas du menton, il est debout et tousse un peu. On ne saurait dire de quelle nature est cette toux, et ce d’autant plus que le sourire de tout à l’heure a disparu. Il jette un coup d’œil à sa petite troupe.
    Ils sont tous là à attendre qu’il veuille bien commencer. Tous, enfin, si on ne tient pas compte des cinq ministres qui se sont encastrés au fond de l’autobus et qui sont complétement entrés dans le jeu. En quelques minutes ils ont oublié le conseil des ministres, la tension, ils sont au fond d’un autobus et ils chahutent. Ils chahutent comme des adolescents, heureux de se retrouver dans l’intimité de ce fond de car, ce fond objet de tous les fantasmes, objet de toutes les convoitises. Combien de souvenirs de voyages scolaires ne se résument qu’à ce combat gagné ou perdu, avec ses proches ou celles qu’on rêve d’effleurer, pour gagner le fond du bus.
    Evidemment le président les a repérés, il sait qu’ils seront ses alliés, mais la limite entre le chahut et l’impertinence est très légère.
    Il tousse encore et réclame un peu d’attention ;
    « On m’écoute dans le fond s’il vous plait… »
    Et dans le fond, les ministres de la justice, de l’industrie, de la santé, de l’outre-mer et des universités pouffent comme de joyeux étudiants.
    Le premier ministre, Pierre, occupe un des deux sièges les plus proches du chauffeur. Il ne plaisante pas, il ne sourit pas, et pour être complétement sincère il commence même à être excédé. Contrairement à tous ses collègues, il n’a pas encore essayé les fameuses paires de baskets, il y en a sur tous les sièges, on les examine, certains les reniflent même, pour être certains qu’elles sont neuves, qu’elles n’ont jamais été portées. Les pointures ont été disposées un peu au hasard, alors on se les fait passer d’un siège à un autre, les escarpins encombrent l’allée centrale. La ministre de l’économie les a enfilés et elle fait quelques pas, quelques-uns sifflotent, d’autres rient. Finalement on a le sentiment que tout le monde est détendu. Sauf le premier ministre bien entendu et le ministre chargé des relations avec le parlement. Ces deux-là s’envoient des signes qui en disent long sur le jugement qu’ils portent sur la situation
    Le président s’est éclairci la voix : il a même retrouvé le sourire
    « Mes chers amis, je vous dois désormais quelques explications. Maintenant que la plupart d’entre vous semble avoir pris leur marque et surtout leur chaussures…. Il est temps que vous compreniez ce qui se passe, ce qui est en train de se passer. L’autocar vient de démarrer et nous allons nous rendre dans une forêt que je connais bien et soyez très attentif : là-bas j’ai décidé de vous perdre… »
    Même les dissipés du fond se sont tus, la plupart pensent avoir mal entendu ou mal compris, mais le président continue.
    « Vous avez bien entendu, vous êtes monté dans cet autocar, et nous allons dans deux heures environ nous garer à un endroit un peu à l’écart de tout, vous prendrez votre petit sac de pique-nique, nous marcherons ensemble pendant une trentaine de minutes, nous nous enfoncerons au plus profond de cette forêt avec le chauffeur qui la connait parfaitement, et là nous vous perdrons, je vous perdrai. Il arrivera un moment où vous ne me verrez plus, j’ai repéré l’endroit, vous verrez c’est un peu épais, très impressionnant et là vous serez perdu… »
    Le premier Ministre a compris, cette fois ci il n’y a plus aucun doute le président, son président est devenu fou. Il faut qu’il fasse, qu’il tente quelque chose. Il est encore temps….

Il n’est pas très grand, contrairement au président qui lui est un grand gaillard, mais il va le ceinturer le forcer à s’asseoir calmement, reprendre le micro et mettre un terme à cette mascarade. Il est encore possible d’arriver à temps pour la séance des questions au gouvernement.

« Sourires au conseil des ministres » : 2

Que se passe-t-il ? Que va-t-il se passer si on apprend dans les médias qu’alors que le chômage ne cesse d’augmenter, que la situation internationale est gravissime que le président de la république sourit ? C’est grave ! Il faut réagir ! Il faut, à défaut de comprendre, envisager tous les scénarios possibles et préparer toutes les réponses politiques appropriées.

Le débat n’est pas animé – il ne l’est jamais d’ailleurs- chacun surveillant l’autre, évitant de se dévoiler, de proposer des analyses pertinentes ; le risque étant de se les faire « piquer » par plus ancien que soi, plus en cours que soi… Bref ça cogite, mais avec pédale sur le frein ce qui arrange tout le monde parce que finalement il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent ;

Le conseil des ministres débute à 11 h 00.  Tous les ministres sont tendus, les mâchoires serrées, ils sont évidemment au courant que le président a souri ce matin. Leurs conseillers politiques ont pondu de petites notes synthétiques pour tenter d’expliquer ce sourire et surtout envisager toutes les conséquences.

Le président de la République prend la parole. Avant qu’il ne prononce le premier mot, tout le monde voit bien qu’il sourit.

« Monsieur le Premier ministre, mesdames et messieurs les ministres, je suppose, évidemment que toutes et tous l’ont remarqué : je souris ! Oui depuis ce matin je souris. Vous pouvez le constater par vous-même : c’est un beau, un large, un vrai sourire, un sourire à belles dents. 

C’est un sourire qui exprime du bonheur, pas un de ces sourires dont nous pouvons être coutumiers en politique : sourire généralement sarcastique, carnassier, sourire dont on use et abuse surtout face à ses adversaires. Parfois, vous le savez aussi bien que moi le sourire annonce le rire, souvent un rire entendu, bref, celui qu’on utilise pour montrer qu’on est encore sensible à l’humour, aux bonnes blagues, qui nous rendent plus sympathiques, enfin le pense t’on…Et bien mes chers amis ce n’est aucun de ces sourires qui m’illuminent. C’est bien autre chose et je vais vous le dire, je vais vous le raconter.

Je souris parce que je suis heureux. Je suis heureux, parce que ce matin, me promenant dans le parc, j’ai été touché par la lumière du soleil encore bas à travers les feuillages, par la fraîcheur persistante de la nuit qui a instantanément éliminé la migraine qui m’a empoisonné la nuit.

Ce sera à certains de sourire, à présent, de la futilité de ce bonheur, d’autres penseront ou diront que je suis fatigué, et que cet épuisement me rend sensible, vulnérable. Et là mes amis, je souris encore. Je souris encore parce que ces petites choses simples auquel il faudrait que j’ajoute le sifflement d’un merle, se sont imposées comme une évidence, une nécessité. Nous devons et c’est urgent cesser de nous comporter comme des êtres inaccessibles, insensibles, intouchables, infaillibles.

Mes chers amis j’ai décidé que nous devions aujourd’hui ne pas traiter cet insupportable ordre du jour. De toute façon tout est déjà décidé et engagé. Nos pâles conseillers de cabinets s’occuperont de donner du corps, de la réalité à ces différents points. Ce que je vais vous proposer c’est de prendre un autocar qui nous attend dans la cour de l’Elysée et de nous échapper assez loin de Paris pour ne point en entendre la rumeur.  Nous irons marcher en silence quelques heures, et chacun d’entre vous devra retrouver un sourire, un vrai sourire, simple naturel ».

« Sourires au conseil des ministres » 1

Je republie en plusieurs épisodes cette nouvelle écrites il y cinq ans environ…

13 juillet 2015 : Sourires au conseil des ministres….

Ce mercredi matin, comme tous les mercredi matin,  c’est le conseil des ministres. L’ordre du jour est fixé un peu avant, avec le premier ministre : jamais de grandes surprises, les communications des uns et des autres, des nominations. Bref la routine républicaine.  Tous les mercredis matins tout le pouvoir exécutif se retrouve pendant une heure mais personne n’y prête attention, c’est ainsi depuis longtemps.

Ce jour-là,  pourtant le premier ministre a bien remarqué que le président n’était pas comme d’habitude. C’est simple on aurait dit qu’il était heureux, détendu. Bref de bonne humeur, avec un sourire permanent non pas au bord des lèvres mais au milieu de tout le visage. Pour quelqu’un d’autre que le président de la république ce sourire serait plutôt un bon signe, mais brandir à quelques minutes du conseil des ministres une telle décontraction avait de quoi interroger le locataire de Matignon. 

Rejoignant ses principaux conseillers, Il a fait part de son inquiétude, de son étonnement. Et chacun de se perdre en conjectures, en hypothèses, chacun s’escrimant à chercher dans les jours précédents, des signes, politiques ou pas, qui pourraient expliquer pourquoi en ce mercredi 8 juillet à quelques minutes d’un conseil des ministres le président pouvait sourire.

Les conseillers sont réunis autour d’une table au plateau de verre. Tous ont les ongles rongés, ils tiennent leurs stylos d’une curieuse manière. La main tenant le stylo forme un angle fermé vers le poignet, le bras venant se poser en haut de la feuille afin que même en gribouillant, l’ensemble de la page soit visible, ce qui oblige quand même à une contorsion un peu curieuse. Ceci dit cette simple posture en dit long sur ce qui se passe dans ces cabinets et aujourd’hui plus que jamais, les esprits cherchent à comprendre.

La difficulté c’est que personne n’est en mesure de mobiliser pour affiner sa pensée une des matrices d’analyse qu’aurait pu proposer l’usine à fabriquer des conseillers : sciences po, HEC, ENA… Les données du problème sont pourtant simples : le conseil des ministres va se réunir dans quelques minutes pour traiter comme chaque semaine de problèmes importants : importants pour la France, pour le gouvernement, pour le parti, bref importants.  Le conseil des ministres sera et devra comme toujours être sérieux mais, et c’est l’autre donnée du problème et non des moindres :  le président ce matin a souri, pire le premier ministre prétend qu’il l’a senti heureux et détendu.

Matinales…

Je cherche

Oui je cherche toujours

Toi qui me lit

Toi qui me rit

Toi qui me vit

Je cherche le mot

Ni le le bon ni le beau

Je cherche celui qui me rime

Qui me grime

Qui me grise

Qui me frise

Mot brume

Mot bleu

Je cherche dans les vastes plaines

De mes mémoires en jachère

Il est là

Dans le peut-être d’un angle mou

De mon rêve vitreux à n’en plus finir…

Tu t’en foutais d’être né : fin

Tu devrais plus souvent être seul

T’es trop souvent avec lui

Il est tricheur

Parce qu’il perd souvent

Quand il veut

Il est frimeur

Parce qu’il a toujours peur

Parle lui

Dis lui qu’on le vire

Dis lui qu’il ne se correspond pas

Qu’il est autre

Comme ceux qu’il a créés

Comme ceux qu’il a jugés

Dis lui qu’il est dépassé

Mais lui il s’en fout

Il le sait

Mais il faut s’aider

Parce qu’on est rien

Parce qu’on ne peut entendre sa raison

Parce qu’on ne peut attendre que ça passe

De toute façon demain tu seras écrasé par un tramway

Tu peux être peureux

De supposer

Que finalement t’es pas là pour rien

Tu sais que l’unique ne peut exister

Sinon chez les théoriciens

Masturbateurs de cerveaux

Sinon chez les jardiniers

Du sentiment des autres

Tu ne peux pas passer ta vie à imaginer l’homme

Sans savoir s’il existe réellement

Comme les autres

Tu ne peux pas passer ta vie

A t’imaginer

Dans ton rêve

Sans savoir s’il est tien

Sans savoir s’il est réalité

Sauf peut-être pour d’autres

Pour elles

Pour eux

Veux tu encore construire de l’amour

Parce que c’est un jeu entre deux fous

Parce qu’on invente des règles

Parce qu’on recommence

Toujours les mêmes règles

Mêmes conneries

Jamais le même prudent

Jamais le même perdant

Et de toute façon demain tu seras écrasé par un tramway

On dirait que tu cours après ceux qui te fuient

Parce qu’ils ont vu l’image

Parce qu’ils ont tourné la page

Parce qu’ils s’en foutent

Et toi tu t’essouffles à espérer

Quelquefois

Suicide toi

Meurs un peu

Fabrique toi une fin

Les yeux fermés

Sans les autres parce tu aurais peur

De toute façon demain tu seras peut-être écrasé par un tramway

Tu t’es peut-être trompé

Tu veux peut-être te lever de ton lits de songes

Qu’est ce que tu attends pour enfin distribuer ton portrait

Sans le faire payer au prix de tes mots d’avenir

Qu’est ce que tu attends pour te raconter

A ton auteur

Sans te mettre à trembler

Tu touches la vie

Comme celle que tu aimes

Tu veux la faire aimer

Tu veux qu’elle te réponde

Mais elle se tait

Parce qu’elle s’en fout

Parce qu’il est trop tard

Et toi t’es pas d’accord

Alors tu continue

Parce qu’autrement tu te ferais écrasé par un tramway.

Tu t’en foutais d’être né : -3-

…T’es sûr qu’aimer n’est pas original

C’est peut-être le mot qui pue

Mais t’es sûr d’autre chose

Parce que tu le cherches

Tu en parles pourtant

Comme les autres

Mais tu t’en fous

Ou tu fais semblant

Comme les autres

De toute façon demain tu seras écrasé par un tramway

On dirait que t’as peur

De ne plus pouvoir te taire quand t’es triste

Et pourtant tu ris derrière ton enterrement

Tu ris

Et les autres savent pas

Que tu trembles

Pour qui t’a tué

Pour qui t’a oublié

Tu trembles

Et les autres croient qu’il n’y a qu’une réalité

Celle de l’utile apparence

Et pourtant tu voudrais leur dire

Et pourtant tu voudrais craquer

Mais tu ne dis rien

Parce que t’as peur

Parce que tu attends

Parce que tu attends la fin de ton rêve

Heureux tu l’as trouvé

Et c’était pas mieux

Tu veux revenir au début

Parce que tu hais les fins

Qui n’existent pas

Tu veux revenir au début

Pour que les autres sachent

Qu’il y a autre chose

Que tu l’as trouvé

Déjà tu vas plus vite

Que ton rêve

Je crois que tu vas laisser tomber

Pas les autres

Eux aussi ils cherchent

Ils te croisent

Vite

Toujours le rêve

Ils sont ailleurs

Tu les fais tien

Et tu les oublies

Ils sont autres

Poèmes de jeunesse : tu t’en foutais d’être né -2-

…Et pourtant on sent que t’as peur

Pour elle

Du silence

De ses questions sans secrets

Et pourtant elle ne veut rien te dire

Et pourtant elle tue tes rêves

Et pourtant elle te tue

Parce que tu ne dis rien

Parce que tu parles avec celle qui est en toi

Parce qu’elle n’est pas celle là

Parce que c’est déjà une autre

Parce qu’elle est déjà dans le rêve d’un plus étrange que toi

Et toi tu parlais avec ton rêve

Et tu t’en foutais d’être né

Tu vois la réalité

Alors tu ne dis rien

Parce que t’as peur

Parce que tu sais qu’elle s’est échappée

Parce que tu t’es trompé

T’as encore peur

T’es un peu paumé

Je crois que tu finiras par comprendre

Que les autres t’oublieront

Parce que tu n’es que toi-même

Parce que tu n’es qu’un autre

Tu n’es que l’infime particule

D’un sentiment qui appartient

A ceux que tu n’as pas revus

A ceux qu tu n’as pas prévus

Tu veux pas réussir

Comme les autres

T’es sûr qu’il y a mieux

T’es sûr de trouver

T’es sûr qu’aimer n’est pas original

Poèmes de jeunesse : « Tu t’en foutais d’être né… » -1-

Un nouveau texte, très long celui ci aussi, écrit entre 1978 et 1979, je le publierai en plusieurs fois : son titre « tu t’en foutais d’être né… »

Tu t’en foutais d’être né

Dis tu t’en foutais

Tu rêvais pas

Ou tu t’en souviens pas

Et maintenant t’as peur

T’as peur

Et tu sais pourquoi

Le chaque jour de ta vie

Est un bagne de rêves

Et tu veux pas t’évader

De toute façon demain tu seras écrasé par un tramway

Sors du foetus

Arrête de dire que t’es né

Pour ta liberté

Comprends qu’ils t’ont condamné

Comprends que le code t’a accouché

Pour que les lois puissent t’élever

T’en avais pris pour une vie

Et t’as cru t’échapper

T’as failli tout perdre parce que t’as cru être le plus fort

Arrête de dire que les autres ont tort

Parce qu’ils déracinent ton arbre de vérité

Arrête de conjuguer les autres à la troisième personne

Arrête de te déchirer sur leur indifférence

Criminelle

Un jour peut-être on parlera de toi au futur

Un jour peut-être…

Flash…

Mémoires filantes

J’attrape le bout de ces riens qu’on oublie

Je les garde là

Bien au chaud

Pour les lents demains

1er mai

Flash…

Tout va si vide me dites vous ?

Vide vite tout se confond

Oui j’entends ce que vous me dites

Un trou dans une traversée de silence

Votre temps ne s’écoute pas

Le mieux est une goutte mauve

Regardez si vous le pouvez

Vous la verrez

Elle roule sur la lisse vitre

De mes rêves en délit de tristesse

25 avril

Flash…

Au vieux mur de nos mémoires

Perdues sur le long fil

De rires asséchés

J’ai pendu une flaque dorée

Plume légre au jaune envolé

Regarde au coin de sa rime

J’entends un beau vent d’été

24 avril

Silence pluvieux…

Silence pluvieux,
J’ai la mer au bord des yeux.
Dans le loin bleu
De mes mémoires salées,
Deux ailes se sont envolées.
Vent d’hier,
Sur les vagues les a posées.
Explose l’écume,
S’envolent perles de brume.
Regarde la mer belle.
Sur la plume de tes mots
A la feuille amarrée,
Mer a chanté,
Mer a soufflé.

Entre larmes et mers…

Entre larmes et mers

Brune ou brumes

Belles ou bleues

Roulent perles de vie

Sueur salée de simples bonheurs

Corps et cœurs envahis

On aime

On frissonne

Ne retiens rien mon fils

Hier

Demain

Toujours

Petit homme est là

De trace en trace

Il suivra

Mémoires

La nuit est là

Épaisse

Lourde

Elle pèse sur tes jambes

Qui cherchent le frais

Entre les plis du drap bleuté

Rien n’y fait

La nuit t’oppresse

Tes yeux se serrent

Ta gorge est sèche

Tu voudrais une douce brise

Un chant d’oiseau

Des rires d’enfants

Rien n’y fait

La nuit est là…

Mémoires…

Dans l’angle mort d’une histoire en pointillé
J’ai trouvé un vieux reste de lumière figée
Le bavard au cœur creux
Sans rien dire l’a abandonné
Dans l’onde dodue
Des ronds de mes rires bleus
Je l’ai jeté pour un dernier souvenir ricochet

Mémoires…

Le monde pleure doucement
Dans le creux des longues larmes
Roulent des gouttes d’ennui
Sur la vitre sale du hier sans fin
J’ai gratté de mon ongle rongé d’impatience
Une vieille trace de mémoire

Flash…

Je voudrais raconter l’histoire de l’invisible inconnu

Oublié derrière la vitre de mon regard fuyant

Magie d’un instant révélé

sur la feuille d’acier d’une blanche vitesse

Nous ne savons rien l’un de l’autre

J’ai traversé sans le vouloir

Le peut-être calme couloir

D’une journée de rires aux larmes

Il est tard et loin le peut-etre signe d’une main

Que je serre entre deux brumes de mémoire

Flash…

Un soir de presque rien

Au dernier soleil tombé

Seuls et affamés

Nous avons pris le temps de contempler

Ô je vous rassure

C’était si peu

Un simple clin d’œil

Au dernier rose souffle

D’un ciel qui se retire

Sur la pointe bleue de ses brumes fanées

Matinales…

Derrière la vitre de mon voyage ferré

Je lis l’histoire de silence enfermés

Les mots se grisent au vent flou

De mes mers emmurées

J’entends les soupirs blasés

De l’inconnue vite croisée

Oubliée

Evaporée

Page tournée

Mémoire froissée

14 avril  

Il a senti la mer…

Il y a un an mon père qui m’a transmis l’amour de la mer nous quittait pour le long sommeil des absents. Je pense à lui aujourd’hui

Il a mis le pied sur le quai et ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville est partout. L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui, elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques. Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps, entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose le long du quai.

Matin froissé

C’est un matin barbouillé

Repue d’un lourd gris huilé

La nuit mauvaise s’est retirée

La lumière à marée basse oubliée

Nous attend entre les plis du ciel froissé

Lumière est à marée basse

Flash…

Le printemps n’attend plus

Les arbres gardent au chaud de leurs mémoires gelées

Une verte virgule pour leurs phrases transies

Les hommes fripés étirent leurs membres engourdis

Sur leurs joues

L’air fleuri est une douce caresse

12 avril

Matinales…

A l’heure molle des impatiences cadencées

J’entends parfois le cri de l’oiseau noir

Il pleure une curiosité engloutie

Au fond du gouffre numérique

Visages courbés

Nuques raides

Regards polis de vides

Ils ont effacé

D’un doigt qui glisse sur le verre appauvri

Les derniers chants qu’ils prennent pour des cris

Pas un signe pour lui

Oiseau noir ce matin est encore seul

Je lève les yeux

Je sais qu’il me voit qu’il m’attend

Oiseau noir du matin

Tu es mon réveil chagrin

12 avril

L’étranger

Quel livre pourriez-vous relire sans vous lasser ?

Comment ne pas choisir ce compagnon de toute ma route littéraire, de tout mon chemin humaniste. Je l’ai lu, le relis, le relirai et je frissonne toujours autant à la lecture de certains passages.

Flash…

Il est des rivières qui coulent en riant

Et toi l’ami perdu sur les rives de l’ennui

Écoute le chant de l’eau

Laisse le te traverser

Laisse te raconter

Cette belle histoire des neiges d’en haut

Tu verras les mille couleurs pétillantes

Qui attendent le frisson de ton œil attendri

11 avril

Matinales…

C’est un matin au gris surpris

Je ne l’attendais plus

Au creux d’une nuit de songes soleil

Je riais à n’en plus rêver

De ces rideaux levés sur des mots enfants

Mots pirouette

Mots cabrioles

Qui bondissent rougissent

Te tiennent d’une main épuisée du sucre interdit

Je ne l’entendais plus

Ce long cri de ce toujours dernier jour

Enfoui sous les draps d’une mémoire oubliée

11 avril 2023

En route vers la bibliothèque

« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». Ce matin Jules s’est levé en sueur.

« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».

Ces paroles ne le quittent pas. Elles sont là, elles résonnent, ou plutôt elles chantent au fond de son crâne douloureux.

Jules ne se souvient que très rarement de ses rêves. Mais ce matin, il sait, il sent. Il est certain que ce sont des paroles qu’il a entendues cette nuit, dans son sommeil.  Il lui semble même reconnaître cette voix. Une voix douce et gaie. Il faut dire que Jules vit seul, et débute sa journée, comme il l’a finie : dans le silence. C’est pour cette raison qu’il aime tant la compagnie de cette voix, comme une caresse qui le réconforte.

Tous les matins depuis dix jours il prend le temps de faire le tour de son appartement avec ce nécessaire regard d’explorateur, comme s’il découvrait à chaque fois, un territoire inconnu. Oh ce n’est pas très grand, mais il a suffisamment d’imagination pour s’inventer à chacune de ses tournées des aventures nouvelles. Il s’attend toujours à être surpris, à découvrir, qui sait, un coin encore vierge, dans une des quatre pièces de son logement. Intérieurement il sourit de sa naïveté : comme si les lois de la géométrie pouvaient à la faveur de ce confinement être bouleversées. Ce serait incroyable que je sois le premier à découvrir que dans certains rectangles, on peut trouver un cinquième coin. Pauvre Jules, il est seul et ne sait plus quoi inventer pour s’aérer, pour s’obliger à ne pas rester enfermé entre ces quatre murs. Quatre murs ? Il faudra peut-être que je recompte se dit-il ?

« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».

Toujours ce refrain qu’il entend, petite voix désormais familière. Il a même l’impression qu’elle se rapproche désormais

Après avoir traversé le long couloir – sans faire de pause s’il vous plait- Jules se trouve désormais devant sa bibliothèque.

Jules commence par un long moment d’admiration, presque de la contemplation. Il est vrai qu’il a un côté maniaque qu’il assume totalement ; il ne se passe pas journée, en période normale, sans qu’il ne caresse les dos alignés de ses très nombreux livres, il les bouge parfois légèrement, souffle sur le dessus, persuadé que la poussière s’est encore invitée et va coloniser les pages.

Jules aime les livres, nous l’aurons compris. Et depuis le début de cet enferment imposé, Jules accomplit son rite plusieurs fois dans la journée. Nous ne sommes pas loin reconnaissons le de l’obsession.

Bref, Jules après la longue traversée du couloir sombre et aride est là, raide et rigide, plantée devant les rayons de sa bibliothèque. Une belle bibliothèque, bien fournie car Jules nous l’aurons compris aime les livres.

« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». La voix semble se rapprocher.

Jules aime les livres bien sûr, mais Jules aime les oiseaux aussi, il est même passionné, il aime les observer, les écouter, et surtout, Jules aime quand ils s’envolent… Nous aurons donc compris que comme Jules aime les livres et qu’il aime aussi les oiseaux, Jules a beaucoup, mais alors beaucoup de livres sur les oiseaux.

« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».

Et d’un coup, d’un seul Jules comprend. Les livres, les oiseaux, la fenêtre toujours fermée. Jules saisit un de ces magnifiques livres, qu’il aime tant feuilleter. Celui qu’il tient est un livre sur les oiseaux de mer, il le sort délicatement, caresse amoureusement la couverture et l’ouvre, lentement, très lentement…

« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».

25 mars 2020

Carnets : 15, les jours rallongent…

Les jours rallongent…


Oui, c’est vrai, je le constate aujourd’hui encore, les jours rallongent. Pourquoi d’ailleurs ne pas se contenter de dire qu’ils sont plus longs où qu’ils s’allongent (même si comme moi vous aurez constaté que les jours, ou plutôt les journées continuent éternellement d’avoir 24 heures…). Pourquoi ajouter une fois de plus ce préfixe répétitif qui racle la gorge. Vous remarquerez d’ailleurs que je n’ai pas parlé de rajouter, parce que convenons-en, un ajout est bien suffisant et ne prenons pas le risque de sombrer dans le bégaiement. Rallonger, allonger, je m’interroge : après tout une allonge ou une rallonge ce n’est pas exactement la même chose. Quand on me parle d’allonge j’étire le bras et je pense aux boxeurs, et quand on me parle de rallonge je cherche une prise et je vois un câble électrique. Ce câble qu’on ajoute quand le cordon est trop court et qu’on veut éclairer avec une torche par exemple, un peu plus loin, là où il fait sombre. Et en effet dans ce cas on ne peut que constater que grâce à la rallonge on allonge le jour ou tout au moins on l’éloigne un peu, mais par contre on ne parvient pas à le faire durer plus longtemps car il arrive toujours un moment ou tout devient trop long (comme ce texte d’ailleurs ), un peu comme un long jour sans fin.
Mais une fois de plus je m’égare et la nuit bien qu’elle soit moins longue est déjà tombée.
Tiens tiens voilà autre chose, la nuit est tombée…

Où l’on comprend pourquoi Marcel, le père d’Anton, aime les bateaux…

A Limoges il n’y a rien qui rappelle la mer, alors Marcel est allé dans la plus grande librairie et il a tout acheté. Tout ce qui posait des mots sur la mer, sur les vents sur l’océan, sur les bateaux, petits, grands, à voiles, à moteur. Il s’est plongé dans les dictionnaires, a avalé des centaines de pages, pour s’emplir le cerveau de ce vocabulaire ou les mots assemblés forment comme une nouvelle langue. Il a joué avec poupes et proues avec drisses et focs et à chaque découverte se sentait plus proche du matin ou il partirait. Même le calcul des courants l’a passionné, il s’est procuré de vieux fascicules achetés chez un antiquaire où les pages sont pleines de ces flèches qui grossissent avec les marées et qui se mettent soudain à danser sur le papier pour fabriquer un tourbillon. Il a rêvé à feuilleter les catalogues de navire, de toutes sortes. Au lycée alors que les autres parlent de l’équipe de basket de Limoges lui s’enflamme à décrire le dernier cargo sorti des chantiers naval de Saint Nazaire. Les autres le regardent AVEC un sourire qui en dit long sur ce qu’ils pensent de son état mental. Il passe le bac sans passion, pour l’avoir, pour être de l’autre côté de la rive. Passer le bac pour traverser, il aime cette image que ses copains ne comprennent pas parce qu’ils ne s’intéressent qu’aux voitures, aux motos, véhicules au métal triste qui ne raconte rien quand il est immobile. Marcel explique qu’une voiture, quand il y a du vent elle ne grince pas, alors qu’un bateau, n’est jamais vide, n’est jamais sans vie, il est toujours dans le frémissement. Le bac en poche, Marcel a pris le train, il ira chercher du travail sur un bateau n’importe lequel. Il est arrivé à La Rochelle, en début d’après-midi, très vite s’est approché du port et là il a demandé comment faire pour monter sur un bateau, on a cru qu’il voulait visiter, mais il a répondu qu’il n’était pas touriste. Il voulait vivre sur un bateau. A côté de lui un homme au regard plissé lui a donné le nom d’un navire et de son capitaine : c’est un cargo, il doit partira du port de La Palisse le lendemain pour l’Afrique, pour charger du bois exotique.  Il manque des matelots, il peut tenter sa chance. Ils se sourient, ils se comprennent.

Où l’on découvre que Anton entend la mer dans les sapins…

…Un jour, c’était peut-être à la table de la cantine de son lycée Marcel a dit comme ça, sans prévenir, « si plus tard j’ai un fils je voudrais qu’il atteigne l’impossible et qu’il parvienne à l’incroyable » …

Impossible, incroyable, Anton est né avec ces deux mots gravés en lui. Il est né avec…

Pour atteindre l’impossible, Marcel disait qu’il faut commencer à regarder le monde avec les yeux de l’intérieur, ceux qui ne sont pas abîmés, par la morale, la connerie, l’ambition et surtout par le regard des autres. Le regard qui juge. Marcel l’a expliqué à Anton, très jeune : « ne regarde pas comme les autres, n’écoute pas ce qu’ils te disent, sors de leur route toute tracée, choisis ton chemin ». « Et si on te répond que ce n’est pas possible d’entendre la mer lorsque tu es dans la forêt, ne dis rien, ferme les yeux et plains les, eux qui n’entendent pas les arbres qui s’essaient au bruit des vagues ». « S’ils te disent que c’est ton imagination qui te joue des tours, dis-leur que c’est leur imagination qui est en panne, qui est fatiguée, dis-leur que c’est quand on ne veut pas voir ce qui est vrai, quand on ne veut pas entendre le bruit des vagues qui secouent les crêtes des sapins qu’on s’est trompé ».

« L’imagination qu’ils te proposent n’est pas la tienne, tu n’en veux pas de ces artifices pour enfant naïf qui fabriquent du magique pour empêcher d’aller ailleurs, de choisir d’autres chemins, tu n’en veux pas de cette mythologie préfabriquée qui fabrique des rêves à la chaîne, toujours les mêmes, depuis longtemps, et pour tout le monde. Toi tu dois leur dire que les arbres tu les vois bien comme des arbres, pas comme de vieilles femmes aux doigts crochus ou autres monstres qu’on veut entrer de force dans les têtes pour que toutes les peurs soient identiques. Toi tu ne dois pas être comme les autres. Les arbres tu dois les voir arbres et la mer que tu entends, quand ils bougent dans le vent, tu dois te dire que c’est la mer. Tu ne dois pas dire : il font comme la mer, c’est comme la mer, j’ai l’impression d’entendre la mer, tu ne dois pas dire cela parce que c’est injuste , c’est injuste pour les arbres d’abord, pour la mer surtout ! C’est comme si tu disais que la mer n’existe pas, qu’elle est ailleurs, plus loin, toujours plus loin, et qu’elle n’appartient qu’à ceux qui prétendent qu’ils l’ont vue, qu’ils l’ont entendue, avec leurs mots à eux, avec des mots fabriqués par d’autres pour dire que la mer existe, ici, et pas ailleurs… »

« Toi tu dois dire que la mer elle existe, ici, dans ces forêts d’altitude, tu dois te dire qu’elle est là, par ce vent, comme une mémoire…… »

Ou l’on apprend que le père d’Anton se prénomme Marcel…

Anton se souvient de ce que son père lui expliquait sur le beau, sur le vrai. Tout petit déjà il l’accompagnait dans ses déambulations incroyables. C’est au cours de ces longues promenades que Marcel a montré à Anton que l’essentiel c’est de ne rien dire, de s’arrêter, d’écouter, de sentir sans penser, sans chercher à expliquer, à faire des liens avec ce qui a déjà été dit ou écrit, pour indiquer ce qu’il est bon, ce qu’il est bien d’aimer, de regarder, de ressentir. Marcel disait que le beau n’appartient à personne, et surtout il n’appartient à personne de désigner ce qui est beau, et que même ce mot il fallait l’éviter, comme beaucoup d’autres d’ailleurs parce que ce sont des mots qui ne se définissent que par rapport à d’autres mots, au regard de leurs contraires qu’on leur oppose. Marcel n’aimait pas affirmer que quelque chose était beau. Il préférait ne rien dire, et si on lui posait la question, il ne répondait pas, c’était inutile, c’était du temps perdu. Il aimait la vie, il aimait les sensations que la vie vous propose tout autour de vous, il n’aimait pas comparer, mesurer. Il disait parfois qu’on ne le lui demandait jamais pourquoi il respirait, donc il ne voyait pas pourquoi on l’interrogerait sur tout autre sujet en lien avec la vie, et tout ce qu’il y a autour. La seule réponse à laquelle il consentait c’était : « j’existe ». C’est tout, et c’est amplement suffisant.

Histoires d’Anton: Anton embarque…

…Anton est en avance. Sur le quai, l’ombre que laisse le cargo sur le sol poisseux est si épaisse qu’on la croirait couverte d’une bâche graisseuse. Il est seul, sa gorge se serre, face à ce mur de métal qui dans quelques heures l’abritera. Il aime cette odeur, elle n’existe nulle part ailleurs. C’est un savant mélange de toutes ces matières qu’on hésite à marier parce que les lois de la physique ne veulent pas les réunir. Le fer, cette chair que la terre offre aux hommes pour qu’ils aillent sur l’eau sur d’immenses bâtiments. Le fer, la mer, tout à l’heure il sera à bord, il touchera, il sentira et il sourira. L’homme qui lui a promis d’embarquer, croisé la veille sur le vieux port vient d’arriver. Il lui fait signe de le suivre, ils franchissent ensemble la coupée. Ils sont à l’intérieur du monstre d’acier, l’homme marche vite, Anton peine un peu, il n’a pas l’habitude, tout est nouveau, les coursives sont étroites, il faut baisser la tête pour franchir les portes. Ils arrivent dans le carré des officiers, l’homme est un des leurs, il présente sa dernière trouvaille. « C’est un jeune homme de Limoges, il veut naviguer… » Ils se regardent et sourient. On lui explique que c’est l’habitude de ce cargo, prendre un jeune, comme lui, pour voir, pour l’aider. Il ne sera affecté à aucune touche en particulier, un peu le factotum ou le bouche trou quoi. Anton serre les dents, c’est sa manière à lui de ne pas laisser échapper sa joie…

Note pour mon quatrième manuscrit : disparaîtra certainement dans la version finale…

Chuuuuint…

Anton se souvient quand ils ont pris la voiture avec Marcel son père. Il était très tôt quand ils sont entrés sur l’A7. Ils ont roulé près de deux heures sans rien dire avec simplement le bruit du moteur et les chuintements des autres voitures, plus rapides, et qui vous doublent en produisant ce souffle, chuuuinnt, si caractéristique quand la vitre est légèrement ouverte. Ce bruit, Marcel dit que c’est un chuintement. C’est vrai que c’est un mot qui va bien, parce que si on ouvre la vitre plus grand, c’est pas pareil ça ne chuinte plus, c’est autre chose, un autre son qu’on ne retient pas, qu’on n’arrive pas à capturer dans sa mémoire pour en faire un joli mot.

Il se souvient. Ils se sont arrêtés sur une aire, il faisait chaud, il y avait le bruit des camions et on entendait les premières cigales. L’A7 c’est le sud et le sud c’est les cigales. Le sud : l’air est sec, les cigales vibrent, les chuintements se gravent dans la mémoire, les camions rugissent au loin. Anton regarde Marcel qui s’étire dans un sourire. Ils sont sortis de la voiture, sans rien dire, parce que dans ces moments-là, il ne faut rien dire pour ne pas prendre le risque d’abîmer ce qui va entrer en vous. Ils sont sortis et il y a eu le claquement simultané des deux portières, bruit de métal et de cuir, enfin il pense que le cuir c’est ce bruit là que ça fait. Ils ont marché quelques dizaines de mètres et maintenant les odeurs prennent toute la place dans la machine à émotions.

Les odeurs sur une aire d’autoroute : il y a l’essence bien sûr, le caoutchouc un peu chaud aussi, un mélange qui se marie avec les bruits qu’on entend. Marcel et Anton sont bien mais ne le disent pas, ils le savent, le comprennent sans se regarder, c’est écrit dans le silence tranquille qui s’est posé entre eux. Anton a quand même levé la tête, son regard a croisé celui de Marcel, et aujourd’hui Anton se souvient. C’est ce jour-là, il avait une dizaine d’années, qu’il a commencé à comprendre ce que c’était qu’être un autre, être différent, il a compris que c’est accepter de se jeter dans les bras de l’émotion, entièrement, sans réfléchir, sans s’interdire, y compris dans ces moments et ces lieux que tous ceux qui discourent sur le bonheur, sur le beau rejettent et abandonnent sur les rives bleues de leur vie. 

Ces marcheurs de rêve vous vendent des plages blanches, des couchers de soleil et soudain vous êtes là sur une aire d’autoroute, un peu après Montélimar. Votre voiture n’a pas d’acajou, les sièges sentent la chaleur, mais quand vous sortez, là, avec votre père, votre père cet incroyable personne qui vous a dit : « pas d’interdit, ne retiens pas, laisse-toi aller, ne trie pas tes émotions ». Et les émotions entrent à plein bouillons. Bien sûr une voix bien-pensante est là pour vous rappeler que ce n’est pas normal, ridicule même. Mais vous vous moquez, vous laissez entrer et ça fait comme une vague et c’est la première fois que Anton s’est dit : « ça y est j’ai compris, je suis un autre… »

Extrait de mon quatrième manuscrit en cours d’écriture

Cri…

Rêve à finir
C’est une guerre où les hommes périront
Systématisés
Calcinés
Par l’addition
D’une angoisse planétaire
Qui les fait
Terreurs

Mes Everest, Albert Camus : « la peste »

Je relis la peste de Albert Camus, ce passage est sublime…

Le front de mer de Oran dans les années 60

Les fleurs sur les marchés n’arrivaient plus en boutons, elles éclataient déjà et, après la vente du matin, leurs pétales jonchaient les trottoirs poussiéreux. On voyait clairement que le printemps s’était exténué, qu’il s’était prodigué dans les milliers de fleurs éclatant partout à la ronde et qu’il allait maintenant s’assoupir, s’écraser lentement sous la double pesée de la peste et de la chaleur. Pour tous nos concitoyens, ce ciel d’été, ces rues qui pâlissaient sous les teintes de la poussière et de l’ennui, avaient le même sens menaçant que la centaine de morts dont la ville s’alourdissait chaque jour. Le soleil incessant, ces heures au goût de sommeil et de vacances, n’invitaient plus comme auparavant aux fêtes de l’eau et de la chair. Elles sonnaient creux au contraire dans la ville close et silencieuse. Elles avaient perdu l’éclat cuivré des saisons heureuses. Le soleil de la peste éteignait toutes les couleurs et faisait fuir toute joie.

Regards…

Je voudrais écrire une histoire des regards

Regards croisés

Regards posés

Regard aimés

Regards secrets

Qui entrent dans la chair de nos silences

Nous murmurent des entre-mots oubliés

Aux ailes rondes et fripées

Et nous chantent la douce mélodie

Des amours attendues

2 avril

Retour de Marrakech, compilations

C’est un matin qui sent le sud

Au bord d’un rêve d’ocre sable

Une fenêtre ouvre son œil taquin

Entends le doux chant berbère

De la ville au lointain désert

26 mars 2023

La place vibre et crie

Au soleil envolé

Une lente fraîcheur s’est invitée

Elle glisse et charme en riant

Les longues tresses des épices endormies…

27 mars

Les couleurs cherchent leur nom

Entre ocre et rouille

Vert et olive

Le village accroche mon regard

Lassé de bleus sans histoires

27 mars…

A toi l’ami du si loin

Je t’écris de cette vieille terre

Regarde ces longues traces de mémoires

Les couleurs s’y inventent des heureux

A L’encre de leurs yeux

Qui fleure bon le miel épais

Je trace cette lettre à la plume de mon rire bleu

Si tu la reçois

N’ouvre pas

Ne dis rien

Entends le doux chant de ce loin désert…

28 mars

Sur la première ligne j’écris un presque vers

Sa rime rousse épouse le désert

Belle, je l’attrape au bond

Elle fleure bon le sel d’une vie d’hier

Pas de bruits inutiles

Il est beau ce silence qui m’existe

29 mars

Dans l’angle bleu de ma mémoire lointaine
Repose une longue mélodie andalouse
Je l’entends qui appelle les absents
Dans la chaleur qui épuise
Ses dernières cartouches de lueur
Elle est là drapée de mauve nuit
Me tend la main
Larmes éternelles
Au bord d’une jeunesse infinie


30 mars

Flash de Marrakech : 6

Dans l’angle bleu de ma mémoire lointaine

Repose une longue mélodie andalouse

Je l’entends qui appelle les absents

Dans la chaleur qui épuise

Ses dernières cartouches de lueur

Elle est là drapée de mauve nuit

Me tend la main

Larmes éternelles

Au bord d’une jeunesse infinie

30 mars

Flash à Marrakech : 5…

Sur la première ligne j’écris un presque vers

Sa rime rousse épouse le désert

Belle, je l’attrape au bond

Elle fleure bon le sel d’une vie d’hier

Pas de bruits inutiles

Il est beau ce silence qui m’existe

29 mars

Flash à Marrakech : 4…

A toi l’ami du si loin

Je t’écris de cette vieille terre

Regarde ces longues traces de mémoires

Les couleurs s’y inventent des heureux

A L’encre de leurs yeux

Qui fleure bon le miel épais

Je trace cette lettre à la plume de mon rire bleu

Si tu la reçois

N’ouvre pas

Ne dis rien

Entends le doux chant de ce loin désert…

28 mars

Flash à Marrakech : 3…

Les couleurs cherchent leur nom

Entre ocre et rouille

Vert et olive

Le village accroche mon regard

Lassé de bleus sans histoires

27 mars…

Flash à Marrakech: 2…

La place vibre et crie

Au soleil envolé

Une lente fraîcheur s’est invitée

Elle glisse et charme en riant

Les longues tresses des épices endormies…

27 mars

Flash à Marrakech : 1

Cest un matin qui sent le sud

Au bord d’un rêve d’ocre sable

Une fenêtre ouvre son œil taquin

Entends le doux chant berbère

De la ville au lointain désert

26 mars 2023

Le monde est à bas…

Le monde est à terre.
Pâle d’ennui,
Il chante à mots bas.
Entends ce long murmure,
Dans le souffle de mes bras.
Il s’étire jusqu’à demain.
Enroulés dans un lourd drap de brume,
Nos enfants chagrins
Pleurent au large.
Leurs cris se glissent.
Entre les plis de ton visage…

Je reviens d’une longue absence…

Photo : Aline Nédélec

Je reviens d’une longue absence

Et j’ai vu

Dans l’arrière-pays de ma tête

Sur une corde tendue de silence

Pendre quelques loques grises

Elles claquent et se froissent

Sous le souffle mauvais

Des tempêtes aux mots durs

Qu’on voudrait oublier

Je reviens d’une longue absence

Et j’ai entendu

Le rire sautillant d’un enfant

Il est là

Il attend

La brume s’est levée

Nos mains se sont tendues

L’espoir renaît

Il y a parfois un oiseau dans ma tête…

Il y a parfois un oiseau dans ma tête,
Un oiseau aux mille couleurs qui étouffent le gris de mes yeux,
Un oiseau qui plane au-dessus des plaines de ma mémoire.
Au matin levant, il frémit des ailes.
Les perles de rosée glissent sur la plume dorée,
Tout doucement la nuit s’est effacée.
L’oiseau dans ma tête a chanté.
Il est l’heure de réveiller les couleurs.
Au bout de mes yeux la lumière s’est étirée.
Au bord de mes yeux quelques larmes de beauté.
C’est un matin sans saison, le froid ne pique pas
Il est une caresse souriante qui imite la douce fraicheur.
Ce matin j’ai un oiseau dans la tête,
Tout doucement de la plume de mes mains

La moitié et son double : suite et fin.

En musique, en poésie comme en tout, tout ce qui cherche à s’approcher de  la perfection académique, ne les touche pas, et les prouesses électroniques de ceux qui  font de la musique avec des logiciels  les laissent indifférents. Le père le rappelle  souvent d’ailleurs en citant Ferré «  la musique est une clameur » et le fils, lui répond à chaque fois «  et les poètes qui ont recours à leur doigts pour savoir s’ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes ce sont des dactylographes ».

La pluie, il leur faudra de la pluie, pour que leurs gorges se serrent aux évocations des ouvriers de Pittsburgh, de Youngstown ou d’ailleurs. Il  leur faudra de la pluie pour entendre la rivière : « the river », c’est curieux ce mot lorsqu’il est chanté, avec dans le fond les frottements de  balais d’essuie- glaces vous donne envie de retrouver la source, toutes les sources, celles qui pour Bruce comme pour d’autres habillent les mots, les enrobent, leur donnent de telles tonalités qu’ils ne sont plus des mots, mais des cocktails qui mélangent regards sourires et soupirs.

Ils ont acheté l’auto, c’est le père qui a payé, elle n’était pas chère, forcément une voiture qui sent le vieux cuir et la graisse refroidie. Ils partiront le week-end suivant, il faudra d’abord installer le lecteur de CD et penser à l’itinéraire qui les conduira pendant plus de trente sept heures dans une série de villes industrielles. Ils partiront  de Saint Etienne, évidemment, c’est qu’ils sont nés, ils partiront de cette ville où leur idole a fait un de ses plus grands concerts, il y a longtemps déjà, avant même que le fils ne naisse, à une époque, où il y avait encore de la fumée grise qui sortait des cheminées des aciéries.

Après ils continueront vers le nord et l’est.

Ils sont montés sans un mot se sont étirés sur les sièges, et ils ont démarré.

Ils ne parlent que très peu, c’est inutile, il faut laisser agir les émotions

Au  bout d’une quinzaine  d’heures, à la presque moitié du parcours,  le père a  souri, il était bien dans ses cinquante ans, il a regardé son fils, habité par un de ses morceaux préférés : Philadelphia…

–  La prochaine fois dans dix ans  ce sera Dylan !

– Mais papa Dylan c’est le double !

– Il faut garder l’espoir mon fils !

La moitié et son double : 3

Le père n’est pas musicien, ne comprend pas grand-chose à l’anglais, mais ce qu’il aime avec ce chanteur c’est que tout devient simple. La musique, elle lui entre dans la tête sans poser de questions, sans chercher à se faire remarquer, sans chercher à ce qu’on prenne l’air sérieux pour en comprendre les portées.

Cette musique, surtout les morceaux acoustiques, on sent qu’elle est faite pour ceux qui n’obligent pas leurs émotions à prendre d’autres chemins que ceux qu’elles sont habituées à emprunter. Ce sont les mêmes chemins qu’à la lecture d’un passage de Steinbeck, de Camus, de Kerouac, ou d’Hemingway. Les paroles il ne les comprend pas toutes, contrairement à son fils qui est à l’aise avec l’anglais. Il ne les comprend pas toutes mais il les ressent, il sait qu’elles parlent, pour beaucoup d’entre elles, de ce qui est vrai.

Le fils lui connaît tout de ce chanteur, il est un passionné, pas un fan ; le mot ne convient pas pour décrire ce qui se passe chez lui quand il a les tripes secouées lors des nombreux concerts auxquels il a assisté. On parle de fans pour les autres, ceux qui reçoivent paroles et musiques avec passivité, comme des oies qu’on gave, lui il n’a pas la bouche ouverte, il laisse entrer les émotions, il les laisse naviguer dans l’arrière-pays de sa tête, alors elle rencontre ses autres passions, ses révoltes, ses indignations, ses doutes et ce qui se passe c’est plus que du plaisir, c’est autre chose. Les mots n’existent pas toujours pour décrire quand on sent un frisson qui parcourt l’échine, avec des picotements sur tout le corps et irrésistiblement des larmes qui montent, de ces larmes qu’on ne cherche pas à ravaler parce qu’elles sont le sang de cette vie qu’on a en soi, une vie qu’on ne retient pas, une vie qu’on laisse dire, qu’on laisse faire.

Le père il comprend bien cela, il éprouve aussi ces sensations quand il lit les premières pages de l’étranger, quand il lit et entend ce que dit Léo Ferré. Et lui non plus n’est fan de rien, parce que lui non plus n’aime pas cette réduction du fanatisme. Tous les deux ce qu’ils aiment par-dessus tout, c’est la vie, ses contrastes, ses simplicités, ce qu’ils redoutent, ce qu’ils ne supportent pas, c’est les fausses certitudes de celles et ceux qui prétendent savoir.

La moitié et son double, 2

Street Art sur le mur de Berlin

Il se souvient de cet homme. Il lui a proposé d’entrer avec lui, à l’intérieur, de s’asseoir doucement, d’écouter la portière qui claque, le craquement du mauvais cuir quand on s’assoit. Il lui a conseillé de fermer les yeux et d’attendre, d’entendre. Il  l’a pris pour un malade, pour  un original,  mais il est quand même entré. Il a fermé les yeux, vite, parce qu’il était pressé, et c’est vrai il s’en souvient : il était bien. Il pleuvait légèrement et les gouttes de pluie faisaient comme une mélodie, une espèce de mélancolie qui rappelle tant le blues qui navigue toujours entre le rire et les larmes.

Alors quand il les a vus arriver tous les deux, il s’est souvenu de son musicien et quand ils les a vus sentir l’intérieur des voitures il a su qu’il pourrait enfin vendre cette vieille Plymouth.

Il pourrait la vendre sans crainte, il respecterait sa promesse. Il est un peu superstitieux et chaque fois qu’il fait le tour de son parc, et qu’il s’approche de la carrosserie verdâtre il ne peut s’’empêcher de revoir le visage raviné du musicien qui ne voulait plus rouler dans cette carcasse récalcitrante.

Il leur explique qu’ils ne pourront pas en attendre grand-chose ; il explique qu’elle est solide, mais pas nerveuse il ne vaut mieux pas l’utiliser sur de petites routes sinueuses parce qu’évidemment elle n’a pas de direction assistée.

Peu importe, ce qu’ils veulent tous les deux c’est prendre la route, et aller le plus droit possible.

Ils expliquent. Ce qu’ils veulent, c’est rouler en se relayant pendant plus de 37 heures, c’est le cadeau qu’ils ont décidé de se faire, un cadeau dont ils sont à peu près les seuls à comprendre le sens.

Pourquoi trente-sept heures ? Parce que c’est à quelques minutes près la durée compilée de tous les disques de leur maître, de leur idole commune, de leur compagnon de rêveries de celui qui aurait pu conduire lui aussi cette voiture celui que les autres appellent le Boss.

Ils ont décidé simplement de s’offrir un voyage en voiture avec comme fonds musical tout ce que Bruce Springsteen a écrit, chanté, joué, simplement sur un lecteur de CD assez simple avec des vrais boutons qui tournent.

Au début ils avaient simplement décidé qu’il faudrait qu’ils fassent quelque chose, ensemble, autour de cette passion commune. Ils peuvent, ils s’en sont  souvenus l’un comme l’autre recevoir des bouquets d’émotions à l’écoute de  ces mélodies, avec pour envelopper la voix rauque, parfois plaintive de Bruce, le ronronnement d’un moteur et le glissement des essuie- glaces.

La moitié et son double,1

Sur le pare- brise, de la buée ; on ne sait pas au juste si c’est de la buée posée là par le souffle du père et de son fils, ou s’il s’agit d’une simple humidité, conséquence d’une mauvaise isolation.

La voiture qu’ils ont prise leur va bien. Ils ne l’ont pas choisie pour le confort, encore moins pour le compte-tours ou le carburateur mais pour l’odeur. Quand ils ont fait le tour du parc des occasions, curieusement ils n’ont pas tapé dans les pneus avec les pieds.

Ils ne connaissent pas ces gestes d’hommes, ils ne les connaissent pas et ne les comprennent pas. Ça ne les intéresse pas. Lorsqu’un capot est ouvert, ils ne songent même pas à se pencher au-dessus des entrailles de la bête. Ce qu’ils distinguent n’a pas beaucoup de sens.

Non, tous les deux ils ont ouvert les portières, ont reniflé l’intérieur. Ils se baissent, passent la tête en tendant le cou. Ils savent, sans se le dire, ce qu’ils cherchent. Ils savent, ils le savent, parce qu’ils ont lu et aimé Kerouac ; ils sentent, ils respirent, les yeux légèrement plissés pour que les odeurs appellent rapidement les souvenirs. Ils s’emplissent les narines des ces effluves si particuliers, et finissent, naturellement, sans le besoin d’en discuter, par se mettre d’accord sur une drôle de machine, toute droite débarquée d’un vieux road movie.

Son odeur est un mélange de mauvais cuir vieilli, une odeur de mécanique fatiguée, imprégnée de graisse froide, avec même derrière, qui produit comme un picotement dans les narines une sensation de chaleur, diffuse comme si la route, l’asphalte avaient traversé l’habitacle.

« C’est celle-ci qui nous faut ! »

Le garagiste a le sourire. On ne sait pas s’il se moque ou s’il est heureux d’enfin se séparer de cette carcasse. Elle est un peu vivante, elle garde en elle un peu de toutes ces vies que les autres lui ont confiées dans l’intimité métallique.

Il se souvient de celui qui l’a vendue, un musicien, mal rasé, la voix recouverte d’une fine couche de tabac, une voix qu’on n’oublie pas même quand on est garagiste et qu’on a des goûts musicaux assez sommaires. L’homme qui lui a vendu la machine n’en voulait pas grand-chose, juste de quoi payer un billet de train pour rentrer chez lui, à l’est.

Il s’en souvient. L’homme lui a demandé de veiller sur elle : « c’est un peu comme ma moitié, ou mon double vous savez, on a vu toute l’Europe ensemble, elle m’a tant attendu, elle m’a tant entendu. »

Il lui a fait promettre de ne pas la vendre à n’importe qui, à des gens qui ne la prendraient que pour une voiture, pour se déplacer, pour faire des courses ou partir en vacances à la plage: «  voyez vous c’est autre chose, elle a tout gardé dans sa mémoire intérieure, les chants, les rires, les peurs, les cris, les colères contre elle et contre les autres, surtout  contre les autres ».

Mes Everest : Paul Eluard. Poésie ininterrompue, extrait…

L’aile gauche du cœur
Se replie sur le cœur

Je vois brûler l’eau pure et l’herbe du matin
Je vais de fleur en fleur sur un corps auroral
Midi qui dort je veux l’entourer de clameurs
L’honorer dans son jour de senteurs de lueurs

Je ne me méfie plus je suis un fils de femme
La vacance de l’homme et le temps bonifié
La réplique grandiloquente
Des étoiles minuscules

Et nous montons

Les derniers arguments du néant sont vaincus
Et le dernier bourdonnement
Des pas revenant sur eux-mêmes

Peu à peu se décomposent
Les alphabets ânonnés
De l’histoire et des morales
Et la syntaxe soumise
Des souvenirs enseignés Et c’est très vite
La liberté conquise
La liberté feuille de mai
Chauffée à blanc
Et le feu aux nuages
Et le feu aux oiseaux
Et le feu dans les caves
Et les hommes dehors
Et les hommes partout

Tenant toute la place
Abattant les murailles
Se partageant le pain
Dévêtant le soleil
S’embrassant sur le front
Habillant les orages
Et s’embrassant les mains
Faisant fleurir charnel
Et le temps et l’espace
Faisant chanter les verrous
Et respirer les poitrines

Les prunelles s’écarquillent
Les cachettes se dévoilent
La pauvreté rit aux larmes
De ses chagrins ridicules
Et minuit mûrit ses fruits
Et midi mûrit des lunes

Tout se vide et se remplit
Au rythme de l’infini
Et disons la vérité
La jeunesse est un trésor
La vieillesse est un trésor
L’océan est un trésor
Et la terre est une mine
L’hiver est une fourrure
L’été une boisson fraîche
Et l’automne un lait d’accueil

Quant au printemps c’est l’aube
Et la bouche c’est l’aube
Et les yeux immortels
Ont la forme de tout

Nous deux toi toute nue
Moi tel que j’ai vécu

Toi la source du sang
Et moi les mains ouvertes
Comme des yeux

Nous deux nous ne vivons que pour être fidèles
A la vie

P. Eluard

Dans ma mémoire de papier…

Dans ma mémoire de papier,

Feuille blanche pleure,

Larmes de mots gris.

J’entends la tempête à l’intérieur,

Le vent coule dans mes veines.

Dans mon ordre intérieur,

Pas une ligne droite, pas un battement de cil,

Dans le désordre de mon cœur

Des sourires aux courbes bleues

Des mains qui se posent,

Les doigts qui s’effleurent,

Dans la bouillie de mes rêves

Tout est joie qui se pose.

Année 2016

Ciels…

Souviens toi c’était hier.

C’était dans ce vieux pli du passé,

Que tu as tant de fois étiré.

C’était hier,

Et toi tu disais :

« Il n’y a plus rien à rater

Tous les murs sont debout »

C’était hier,

Et le ciel se souvient,

Regarde,

Dans le coin de ton œil,

Il y a une ride de pierre

Qui rime en riant

Ce vieux reste de bleu

Ciels…

Sous les sourires froissés

D’un nuage ivre de mauvais gris

J’attends seul et titubant

Le vent de la page

Qui se lève et me frissonne

Matinales

Il m’arrive parfois d’aller à la recherche d’une belle d’une vraie trace de joie dans l’armoire à souvenirs. En voilà une : une joie animale, forte. Elle réchauffe le cœur et le corps. Elle ne réveille pas mon inspiration, mais elle stimule ma respiration…

Flash…

Rêvons
Ô oui rêvons du risque de joie
Belle et bleue
Elle roule sur la vitre de mes oublis
Simple joie
Jaillit dans le soudain
Du tendresse matin
Regarde elle brûle et brille
Au coin mauve
D’un œil qui glisse sur nos restes de larmes
Odeurs de lilas
Aux angles durs des rancœurs de l’hiver
Rondissent en fleurant
Elle est là
Sautillante
Frissonnante
Fondue dans le brise chagrin
Du lourd glacier de nos mémoires pour demain

13 mars 2023

Flash…

Prendre le temps

Ne rien dire

Regarder

Te regarder

Dans ce presque sommeil

Voyageuse inconnue

Quel est ce rêve qui apaise ton visage

J’aime ce souffle de silence

On lit sur tes lèvres

Comme deux ailes légères

Dansant et frisonnant

Dans le soir ferroviaire

Dans le Ter 10 mars…

Carnets…

Je cherche dans le fond humide de ma réserve à mots, un verbe qui pourrait survivre sans complément, sans adverbe, sans tous ces parasites qui au mieux affadissent au pire empoisonnent l’essence première du mot, cette saveur originelle qui lorsqu’elle fut la première fois utilisée suffisait, exprimait à elle seule ce qui était ressenti, c’est-à-dire vu, entendu, touché, goûté.
Ces mots verbes existent je le sais, je les cherche, je les traque. Mais il y a aussi ceux que la grammaire a décidé d’entrer dans la catégorie des noms communs. A-t-on pris le temps de s’interroger sur la signification de ce commun, qu’on ajouter pour désigner ce qui pourtant désigne à lui seul l’essentiel. Peut-être s’agit-il d’une juste opposition au qualificatif propre. Serait-ce la propreté ou la propriété qu’on veut opposer au commun, au collectif. Il y aurait donc le mot qui appartient à un seul et ce qui est à tous ; pourquoi pas ! Mais le commun peut aussi être vu comme le banal, comme le courant, qui n’a aucune aspérité, aucune singularité. Ne dit-on pas d’un vin qu’il est commun pour éviter de dire qu’il n’est pas bon…
Le vin, le ciel, le vent, la brume, le mauve, l’amour, que de noms communs qui dans ma réserve occupent une place singulière…
10 mars 2023

Matinales…

Dans le vide de mes mémoires enfouies

Parfois le frisson d’une ride

Grossie au souffle des rires d’hier

Je pose le lourd bagage d’une nuit de grises vagues

Des angoisses gravées à l’épaisse lame

De la peur attendent dans la longue plaine

De l’homme seul à la tête baissée

J’arrive au carrefour de ces souvenirs

Aux douces couleurs qui caressent

J’hésite un instant

Mon regard cherche le chemin de l’apaisant

Je le vois il est là

Au pied de cet autre matin impatient

8 mars

J’ai plongé la main…

J’ai plongé la main,
Dans le fond mauve de ma poche à sourires.
Il y restait quelques miettes d’air marin ;
Dans le doux creux de ma paume de cire
J’entends, elles chuchotent un chant câlin.
Ô si beaux ces mots loin du pire.
Lavés, salés, à ma bouche les ai portés, comme le bon pain.
Les yeux j’ai fermés : la mer est entrée, elle a tant à me dire…

Flash…

Ce qui me manque lorsque je n’écris pas ?
C’est simple
C’est le frisson,
Oui je sais
Ce ne sont qu’ombres noires ou bleues
Dissipées sur la longue plaine blanche
De mes inspirations
C’est si peu
Et pourtant je frissonne
Oui je frissonne
Là à l’instant
Regarde ma main
Elle tremble comme une feuille
Mon cœur s’affole
J’ai le souffle court les lèvres sèches
Les yeux emplis des buées de l’intérieur
Oui je frissonne
De bonheur de douleur
Les mots passent se posent
Je les entends
Je les écris
Tu les lis
Et je vois
Tu frissonnes

Flash…

Mais où êtes vous donc l’ami

Voici plusieurs jours qu’on ne vous entend

Nous nous inquiétons vous le savez

Vos mots nous manquent

Dans le soir frissonnant

Il nous réchauffe en murmurant

Pas de souci je suis là

La pâte de mes mots repose

Je veille sur elle

Avant qu’elle ne lève

Demain peut-être

J’étirerai je pétrirai

Et sur le feu doux de mes émotions

Doucement je la poserai

Et elle chantera

Je le sais…

1 mars

La ronde des bonnes nouvelles : 3

Une disparition attendue…

Ce matin le réveil est un peu difficile. Il faut dire que rares sont les nuits calmes et sereines sans tous ces mauvais rêves que pour se protéger on répugne à appeler cauchemars. Le réveil est un véritable supplice. Je me traîne jusqu’à la cuisine tout en marmonnant : « s’il faisait beau, au moins je pourrais prendre mon café dehors ». Mais bien sûr il pleut, nous sommes le trois novembre, comment peut-il en être autrement ? Et en plus pour couronner le tout, c’est mardi. Un mardi de novembre. Je marmonne : il faudrait que je me bouge…

J’allume la radio avec le petit espoir d’entendre quelque chose d’engageant, d’encourageant : une bonne nouvelle quoi ?

J’appuie sur le bouton. Grésillement. Et puis une info : un flash info comme on le dit. Et c’est vrai qu’en guise de flash on ne peut faire mieux. Je dois le dire : j’ai sursauté et me suis cru sur la station qui passe en boucle toute la journée les mêmes sketches. Je vérifie. Non pas d’erreur je suis bien sur France Imper.

« … Sur recommandation du tribunal académique et après consultation du conseil insurrectionnel, le gouvernement a décidé de présenter demain mercredi un projet de loi à l’assemblée, portant modification du calendrier, avec pour principale réforme, l’élimination pure et simple du mardi… »

Eliminé le mardi : disparu, envolé… Je n’écoute pas les commentaires qui suivent cette annonce avec notamment un premier débat opposant les défenseurs du mardis aux avocats de tous les autres jours et particulièrement celui du dimanche dont on dit qu’il a usé de toutes ses relations pour préserver ce jour sacré qui semblait lui aussi être condamné…

Et voici que je me redresse, que je bombe presque le torse de satisfaction : quel bonheur de savoir qu’on est en train de peut-être vivre son dernier mardi de novembre…

Flash…

C’est le jour de la feuille blanche

Affamé je me suis invité

A la table des bien nourris

Au régime des lettres arrondies

Autour tous les ventrus

Les repus de verbes académiques

Le menu du jour est sinistre

Fade comme un jour sans pain

En entrée un vague sonnet

Le plat de résistance ne dit rien

On me dit sans rire que c’est du réchauffé

Où sont les rires

Ou sont les mots que j’aime

Les flacons flocons blasons

Les nénuphars et tintamarres

Les balbuzards

Où sont les boucles et plumes

Les ailes et doubles l

Je n’en peux plus

Je quitte ce banquet de rimes en rôt

27 février

La ronde des bonnes nouvelles : « on a appelé un chat, un chat »…

Ce matin à la une de mon journal rêvé des bonnes nouvelles :

Contre toute attente et alors que sur tous les plateaux de télévision, ont été invités les plus grand spécialistes, locaux, régionaux et nationaux en matière de zoologie, de sociologie animale, de psychologie féline, tout le monde, sans exception, après avoir observé attentivement, la photographie présentée à la une de cet article a affirmé – certes après quelques réflexions profondes (mais silencieuses) – : « oui il s’agit bien d’un chat, nous vous le confirmons sans ambiguïté ! »  Il faut bien l’appeler chat, car c’est un chat !  

Bien sur quelques journalistes friands de polémiques ont bien tenté d’introduire le doute.

« Oui, admettons qu’il s’agisse d’un chat, mais ne pensez-vous pas que votre rapidité inhabituelle à désigner comme chat, cet animal ne soit de nature à stigmatiser cet animal en l’enfermant dans une catégorie animalière qui disons-le, est aussi constitué d’éléments perturbants et perturbateurs.

Ce à quoi les spécialistes, sans se concerter, répondirent tous en chœur qu’il n’était quand même pas compliqué d’appeler chat, un chat…

La ronde des bonnes nouvelles…

Les mauvaises nouvelles, il y en a trop, ou ce ne sont qu’elles qu’on entend, qu’on retient, qu’on partage. Je vais donc essayer , tous les jours, autant que possible de trouver une bonne nouvelle, de la raconter, et si je n’en trouve pas, je l’inventerai, je la rêverai et je la partagerai. Pour commencer voici la ronde des bonnes nouvelles …

Lorsqu’une bonne nouvelle tu entendras,

Toujours tu la dégusteras.

En bouche tu la garderas.  

Les yeux tu fermeras.

Et alors seulement tu en parleras,

Aux autres tu diras :

Oh qu’elle était bonne cette nouvelle !

Elle pépillait,

Elle papillait,

Elle pétillait.

C’était une sacré bonne nouvelle !

Je vous la conseille.

Et surtout ne me demandez pas de commenter,  

Je l’ai déjà avalée,  

Et n’ai aucune envie de la recracher.

Par contre, oui,

Je peux vous le dire ;

Il existe bien un lieu

Où vous pourrez trouver

Des douces, des belles,

Des sucrées, des salées, des sacrées

Bonnes nouvelles…  

Seule la rouille est restée…

Tout doucement, cargo a glissé.

Houle qui roule l’a poussé.

Sur le sable fin, abattu, s’est posé

Grand corps affalé,

Seul et désarmé,

J’ai mal pour l’animal que tous ont oublié.

Seule la rouille est restée.

Patiemment, il attend la marée

Les premières vagues assoiffées lèchent

Une coque vide et fatiguée.

Seule la rouille est restée.

Le vent cruel s’est apaisé,

Il abandonne sur la plage le navire humilié.

Tas de ferraille désemparé,

Que la mer a licencié.

L’équipage est effacé,

Seule la rouille est restée.

Blessure du métal que l’océan a rongé,

Comme une coupure que les vagues ont creusée.

Seule la rouille est restée.

Cadavre de métal sur le sable échoué,

Pour le bateau blessé,

Larmes salées j’ai versées.

Mes Everest , Tomas Tranströmer

Face à face

En février, la vie était à l’arrêt.

Les oiseaux volaient à contrecœur et l’âme

raclait le paysage comme un bateau

se frotte au ponton où on l’a amarré.

Les arbres avaient tourné le dos de ce côté.

L’épaisseur de la neige se mesurait aux herbes mortes.

Les traces de pas vieillissaient sur les congères.

Et sous une bâche, le verbe s’étiolait.

Un jour, quelque chose s’approcha de la fenêtre;

Le travail s’arrêta, je levai le regard.

Les couleurs irradiaient. Tout se retournait.

Nous bondîmes l’un vers l’autre, le sol et moi.

Flash…

On dirait que tu m’oublies lui dit l’océan

T’oublier ?

Mais comment le pourrais je ?

Tu es là je le sais

Au bout de ce vide bétonné

J’entends tes vagues qui frottent

Le fragile quai de mes attentes de brume

Au coin de mon œil plissé

L’ombre tressée de tes embruns salées

J’entends dans le loin de tes silences embués

Les restes de nos étreintes enflammées

24 février

Matinales…

Non ne lève pas les yeux

Ils te fabriquent du demain noir

Oiseaux lourds

Accrochés aux branches maigres et nues

D’un arbre qui attend un bel envol bleu

Mes Everest, Primo Levi : si c’est un homme…

Italian chemist and writer Primo Levi (1919-1987).

Nous découvrons tous tôt ou tard dans la vie que le bonheur parfait n’existe pas, mais bien peu sont ceux qui s’arrêtent à cette considération inverse qu’il n’y a pas non plus de malheur absolu. Les raisons qui empêchent la réalisation de ces deux états limites sont du même ordre : elles tiennent à la nature même de l’homme, qui répugne à tout infini. Ce qui s’y oppose, c’est d’abord notre connaissance toujours imparfaite de l’avenir ; et cela s’appelle, selon le cas, espoir ou incertitude du lendemain. C’est aussi l’assurance de la mort, qui fixe un terme à la joie comme à la souffrance. Ce sont enfin les inévitables soucis matériels, qui, s’ils viennent troubler tout bonheur durable, sont aussi de continuels dérivatifs au malheur qui nous accable et, parce qu’ils le rendent intermittent, le rendent du même coup supportable.

Flash…

Incroyable, ils se parlent !
Que tu dis-tu ? J’ai bien entendu ? Ils se parlent ! Tu me dis qu’ils se parlent ? Tu divagues…Ils ne peuvent pas se parler, c’est impossible ! Se parler, se parler, mais je rêve. Pour se dire quoi ? Oui, c’est ça, que se disent t’ils ? Est-ce que tu les as entendus ? C’est grave, il faut qu’on prévienne. Il va se passer quelque chose, tu te rends compte. Parce que s’ils se parlent, cela veut dire qu’ils ont levé la tête, qu’ils se regardent, qu’ils se voient…

Ecoute je te le dis, je crois que j’ai peur…

Poèmes de jeunesse: regards..

Un souffle

De vie.

Pour longtemps.

Deux sourires,

Soudain.

En format souvenir.

Une joie,

Qui cogne

Aux fenêtres d’un civilisé du retard.

Rapide,

Un regard qui dure.

Deux regards qui tremblent

Et ils comptent

Sur leurs échiquiers intérieurs

Les fous qui leur jouent

Un hymne de mots

Pour un soir

Qui dure

Et ils trouvent ensemble

La route des autres

Et ils s’aiment

Vite

Mes Everest, Victor Hugo : « l’aurore s’allume », extrait.

L’aurore s’allume ;
L’ombre épaisse fuit ;
Le rêve et la brume
Vont où va la nuit ;
Paupières et roses
S’ouvrent demi closes ;
Du réveil des choses
On entend le bruit.

Tout chante et murmure,
Tout parle à la fois,
Fumée et verdure,
Les nids et les toits ;
Le vent parle aux chênes,
L’eau parle aux fontaines ;
Toutes les haleines
Deviennent des voix !

Tout reprend son âme,
L’enfant son hochet,
Le foyer sa flamme,
Le luth son archet ;
Folie ou démence,
Dans le monde immense,
Chacun recommence
Ce qu’il ébauchait.

Qu’on pense ou qu’on aime,
Sans cesse agité,
Vers un but suprême,
Tout vole emporté ;
L’esquif cherche un môle,
L’abeille un vieux saule,
La boussole un pôle,
Moi la vérité !

Flash…

J’ai soudain faim

Je coupe une belle tranche de rire

Dans une tourte à la croûte chatouilleuse

Je croque et craque

Le chant doux de la mie

Glisse dans le creux de mon oreille

Une rime à la miette dorée

22 février

Matinales…

Au tableau noir du rêve attendu

Tu écris les mots songes

Restes d’une longue et blanche nuit

La craie crisse et glisse

Au bout de cette ligne tracée

A l’encre grise de ton insomnie

Lettres légères rimes rondes

Se noient dans la marge profonde

D’une mémoire abîmée

Flash…

Viens je t’invite à entrer dans ma soute à sourires

Tu y trouveras

Des flacons des flocons

Des grues à plumes

Des grues à grumes

De belles oranges

Une feuille fripée

Une étoile étonnée

Une langue étoffée

Et tant de rires d’enfants

Matinales…

Un mot, un seul

Je le cherche

Il te parlera de cette lumière

De cette douceur qui polit le silence

Et te fabrique un sourire apaisé

Un mot un seul

Je le cherche

21 février

Trou de lumière

Trou de lumière

Pour nuit au souffre court

Larmes d’un fade soir à éviter

Une à une sur une paupière fatiguée

Perles de rire se sont enroulées

Mes Everest : Albert Camus , l’exil et le royaume…

…Des guirlandes d’étoiles descendaient du ciel noir au-dessus des palmiers et des maisons. Elle courait le long de la courte avenue, maintenant déserte, qui menait au fort. Le froid, qui n’avait plus à lutter contre le soleil, avait envahi la nuit ; l’air glacé lui brûlait les poumons. Mais elle courait, à demi aveugle dans l’obscurité. Au sommet de l’avenue, pourtant, des lumières apparurent, puis descendirent vers elle en zigzaguant. Elle s’arrêta, perçut un bruit d’élytres et, derrière les lumières qui grossissaient, vit enfin d’énormes burnous sous lesquels étincelaient des roues fragiles de bicyclettes. Les burnous la frôlèrent ; trois feux rouges surgirent dans le noir derrière elle, pour disparaître aussitôt. Elle reprit sa course vers le fort. Au milieu de l’escalier, la brûlure de l’air dans ses poumons devint si coupante qu’elle voulut s’arrêter. Un dernier élan la jeta malgré elle sur la terrasse, contre le parapet qui lui pressait maintenant le ventre. Elle haletait et tout se brouillait devant ses yeux. La course ne l’avait pas réchauffée, elle tremblait encore de tous ses membres. Mais l’air froid qu’elle avalait par saccades coula bientôt régulièrement en elle, une chaleur timide commença de naître au milieu des frissons. Ses yeux s’ouvrirent enfin sur les espaces de la nuit.

Mes Everest, Christian Bobin,

« L’histoire que tu vis, celle de chaque jour, est simple, donc incompréhensible. Aucun livre n’en fait mention, aucune lanterne de papier ne l’éclaire. Regarde. L’essentiel est dans ce que tu oublies et qui se tient devant toi. C’est par l’infime que tu trouveras l’infini, par ce calme regard sur l’ombre bleue, peinte sur une tasse de porcelaine blanche.
L’âme, sans doute, est imprégnée de cette couleur, ainsi que de lambeaux de vieux français et de chants anonymes, éternels…

Flash…

J’ai feuilleté

Le livre blanc et glacé

De mes mémoires frisonnées

Au bord d’une marge abandonnée

Deux ou trois lettres froissées

Racontent en riant

Ce si long chemin

Vers leurs rêves de beauté

Matinales…

Souviens-toi du matin qui brillait

A l’est de ta nuit en friche

Le clin d’œil rosé

D’un soleil chagrin

Doucement il te prend la main

Il est bon d’aimer

A l’aube mauve des souvenirs mauvais

Matinales…

Que vas-tu écrire ce matin ?

Oh si peu, tu verras…

Dans ma réserve de doux frissons,

Sans un bruit,

Sur la pointe de mes vers affaissés j’irai chercher

Quelques mots pressés au presque rien

De mes sourires en rime d’aurore.

Sur la longue page blanche

De mes lourds crève-matin

Je les étends sur le fil de mes rêves à finir

Mes Everest, Paul Eluard…

De détail en détail

A l’heure du réveil près du nid de la terre

Un rayon de soleil creuse un trou pour la mer

Trempée d’aube une feuille ourle le paysage

Naïve comme un œil oublieux du visage

Et le jour d’aujourd’hui saisissant les dormeurs

Rejette dans la nuit leurs ombres de dormeurs

Inspiration…

Ecrire sur des pages de ciel bleu,

Voir les mots blanchis d’angoisse.

Ne pas finir, en petite note

Dans un coin triste

D’une marge grise.

Les entendre se poser,

Un par un.

Feuilles d’ange,

Regarde-les,

Doux, légers,

Ils roulent, entre tes lèvres.

Ecoute les.

Douce mélodie,

Aux syllabes arrondies

Ils planent et flottent

Sous la grand-voile

De ton rêve

Aux rimes oubliées.

Il est l’heure,

Invite-les,

Là, tout bas

Entre main et feuille

Dans l’entre-deux pâle et mauve 

D’une douce poésie

Qui caresse l’horizon.  

26 septembre 2019

La mer est basse…

Homme en plaine,

Ta mer est si loin,

Il te faut la rêver.

Elle est là, c’est elle.

Je l’entends.

Dans l’arrière-pays de ta tête,

Elle chante et danse,

De vagues couplets aux reflets bleus.

C’est si long,

Toute une nuit passée,

A pousser des cris de vent gris.

Au matin du levant,

Impatient,

Homme en peine,

Coeur à marée basse,

Ouvre les lames de ses yeux.

Il pleut des larmes salées,

Sur le sable fleuri.

Doucement, sans un bruit,

L’homme sans haine,

Lève son regard bleu,

Le pose au fond du ciel endormi.

Regarde-le,

Il pleure une vague échouée…

Mes rêves, éveillé : rêve 4. Un étrange voyage

C’est inhabituel mais j’ai supprimé la première version de cette micro-nouvelle, que j’ai publiée ce matin, car sur des conseils éclairés, je l’ai très légèrement modifiée, et je le crois beaucoup améliorée.

Plage de Cotonou, Bénin

Comme tous les matins, Il prend le train. Comme tous les matins, il sort son livre, prend son casque et invite Léo Ferré, à l’accompagner dans sa lecture ferroviaire. Camus sous les yeux, Ferré dans les oreilles : le trajet devient voyage. Quelques minutes passent, et les compagnons de « route », tout doucement s’effacent.

Ce matin-là, il lui semble pourtant, dès le début que quelques détails ont changé. Il ne pourrait dire lesquels mais quand il a posé le pied dans le compartiment, cherchant sa place habituelle (il aime les rites, il en a besoin pour s’envoler), il lui a semblé qu’aucun des visages ne lui étaient familiers. Curieux, cela fait quinze ans qu’il fait ce trajet, sensiblement aux mêmes heures, et tout le monde se connaît, ou plutôt tout le monde se reconnait, prenant évidemment grand soin à ne rien se dire pour ne pas prendre le risque de percer toutes ces petites bulles dans lesquelles chacun s’est enfermé.

Il s’assied, sort son casque, s’énervant au passage sur les nœuds qui comme toujours ont profité de la nuit pour se former. Il sort un livre de poche. De poche parce qu’il ne faut pas trop se charger. Il commence sa lecture.

Évidemment il s’agit de Camus. C’est l’étranger qu’il a choisi ce matin dans le rayon dédié à son maître absolu. Il l’ouvre, au hasard, et de toute façon sait qu’en quelques secondes il sera transporté. Il commence sa lecture : c’est le passage où Meursault est sur la plage et le drame va se produire ….

« C’est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent… » Il lève les yeux, pour reprendre son souffle : chaque mot est une vibration intérieure qui le secoue. Autour de lui les visages sont pâles, on devine l’angoisse… Il n’y prête pas attention. Il continue.

« Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver… » Il s’arrête, le souffle court. Il comprend que ce sont des gouttes de sueur qui tombent sur la page. « La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. »

Le train s’est arrêté, brusquement, il ne comprend pas tout de suite ce qui se passe. C’est la police ferroviaire, elle a surgi dans le compartiment. Ils se sont approchés de lui, et ont fait signe d’enlever le casque.

  • Que se passe-t-‘il ici monsieur ?
  • Il ne se passe rien, je lis c’est tout…
  • Mais vous ne pouvez pas, ce n’est pas possible, cela trouble le voyage des autres passagers !

Cela trouble le voyage des autres passagers. Il ne comprend pas, enfin pas tout de suite. Le policier est toujours devant lui, le regard un peu menaçant :

  • Vous savez lire non ?

Il pointe une petite affichette sur laquelle est écrit :

« Compartiment non-lecteur, no reading »

Il est discipliné et demande seulement une petite faveur : celle de terminer les quelques lignes qui lui restent sur cette page.

« J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur… »

Mes rêves éveillés : 3…

Tout d’abord personne ne s’est aperçu de rien, et quand on ne dit personne, on doit vite reconnaître que de toute façon on ne parle pas de beaucoup. Certes, il ne s’agit pas, une fois de plus, d’affirmer que le nombre de lecteurs diminue, mais de reconnaître que la lecture est de plus en plus instrumentale, et de moins en moins viscérale. Et quand j’utilise le terme de viscéral, il est celui qui est le plus approprié. Il s’agit de cette lecture qui part de l’œil, puis prend le frais dans l’arrière-pays de la tête avant de descendre dans les tripes, et tout remuer. Cette lecture a besoin de ces mots qui vibrent, de ces mots qui caressent, qui chantent, qui surprennent, de ces mots qui essoufflent, qui apaisent…
Pourtant ce matin, comme tous les jours Jules a commencé à feuilleter ces livres qu’il aime tant. Il a tourné quelques pages, rapidement, puis a pris son temps, et s’est arrêté gorge serrée. Partout sur la page, des trous, au début d’un vers, au milieu d’une strophe, dans un titre. Des mots se sont envolées, ils ont disparu. Il pense à une plaisanterie, un canular peut-être : qui aurait pu dans la nuit prendre le temps de lui voler des mots, des mots si beaux.
Il s’attarde sur un texte d’Eluard : dans ce magnifique texte, les étoiles se sont évanouies, les fleurs se sont fanées, les paupières se sont fermées. Il poursuit ses lectures et partout des trous ont pris la place des caresses, de la douceur, de la pluie. La mer et ses vagues ont disparu, plus de vent, pas un soupir, pas un frisson. Tous les mots qu’il aiment ont été enlevés. Jules est persuadé qu’il rêve encore, il se pince pour s’éveiller. Mais rien n’y fait, les mots, ses si beaux mots se sont échappés. Où se sont-ils cachés ?
Un peu déprimé, il ouvre la radio, peut-être une explication. Jules n’aime pas la radio, parce que ce sont des sons électriques, mais ce matin il se sent seul, si seul. Il écoute, il n’est pas un habitué, il écoute avec attention, avec curiosité et doucement, tout doucement il commence à sourire. Voici ce qu’il entend : « vous êtes bien sur votre radio habituelle, mais nous prions nos auditeurs de nous pardonner, ce matin pour une raison que nous ignorons encore, beaucoup de nos mots habituels ne passe plus à l’antenne, ils ne parviennent plus à sortir de la bouche de nos chroniqueurs et journalistes ».
Jules écoute, il sourit, il est bien, tous ses mots sont là, ils ont pris la place des mots en ique, des mots en tion, des mots en eur, il est si bien, c’est comme une douce mélodie… »

Mes rêves, éveillé…Rêve 2 : trois unes surprenantes…

Comme tous les matins, Jules se lève tôt, s’habille rapidement, et visage encore barbouillé des restes de la nuit, s’en va acheter la presse. Il ne se contente pas du seul journal régional, il aime aussi les quotidiens nationaux. Jamais les mêmes, il butine, il n’aime s’enfermer dans aucune camisole, encore moins de papier. Il aime ce moment ou devant le présentoir, il hésite, il compare les unes, les titres du jour et suivant son humeur, il en choisit un ou deux, jamais les mêmes. Il paie, les plie soigneusement et accélère le pas, impatient de les étaler sur la table, tout en buvant un grand bol de café.

Trois unes l’ont attiré ce matin : la première « Ecoute l’automne », la seconde : « Le monde : une île ! » et la troisième « Elle aime la lune ». Surprenants ces titres, on ne dirait pas de l’actualité se dit-il sur le chemin du retour. Mais il n’ouvre pas les journaux, il aime ce rite matinal, qu’il ne veut pas transgresser sous prétexte de curiosité.

Jules est dans sa cuisine, le café est prêt. Il s’installe. Comme d’habitude, son bol est légèrement sur la gauche pour qu’il puisse étaler les journaux et il commence sa revue de presse. Il débute par « Elle aime la lune ». Il lit rapidement les quelques lignes qui accompagnent la photo de la une. C’est vrai que cela lui semble léger, plus doux que d’habitude. Il ouvre le journal, poursuit sa lecture : « mais qui est-elle celle qui aime la lune ? »

Bref il lit et l’impression se confirme. Sa lecture est agréable ! Il ne parvient pas à en expliquer les raisons, mais il se sent bien. Il ouvre son deuxième quotidien, « Ecoute l’automne » : mêmes impressions, douceur, bonheur, sourires. D’ailleurs il le sent parfaitement qu’il sourit. Il est bien, tellement bien qu’il s’empresse d’ouvrir le troisième : « Le monde : une île ! ». Et là, comment dire c’est l’apothéose : c’est comme le premier stade de l’ivresse, il se sent gai, insouciant avec l’envie de s’étirer en souriant. C’est ce qu’il fait d’ailleurs !

C’est dans ce mouvement qu’il aperçoit le gros titre du quotidien régional : « Catastrophe dans le monde de la presse nationale : les lettres R et les lettres S ont totalement disparu des rédactions ! ».  

16 novembre 2019