Pourquoi ce chemin plutôt que cet autre ? Où mène-t-il pour me solliciter si fort ? Quels arbres et quels amis sont vivants derrière l’horizon de ces pierres, dans le lointain miracle de la chaleur ? Nous sommes venus jusqu’ici car là où nous étions ce n’était plus possible. On nous tourmentait et on allait nous asservir. Le monde, de nos jours, est hostile aux Transparents. Une fois de plus, il a fallu partir … Et ce chemin, qui ressemblait à un long squelette, nous a conduit à un pays qui n’avait que son souffle pour escalader l’avenir. Comment montrer, sans les trahir, les choses simples dessinées entre le crépuscule et le ciel ? Par la vertu de la vie obstinée, dans la boucle du Temps artiste, entre la mort et la beauté.
Un vieux texte écrit il y a une quinzaine d’années
L’air est glacial, coupant, comme un rasoir neuf sur une peau juvénile. Il a laissé tourner le moteur de sa voiture, encore quelques instants, pour s’emplir de cette chaleur aux senteurs mécaniques, qui donne encore pour quelques instants l’illusion du bien-être. Lorsqu’il est sorti, qu’il a claqué la portière, il a perçu comme un rétrécissement. Il est encore plein de ces sensations « ouateuses » que laissent une nuit sous une couette. Le train est annoncé dans un quart d’heure. Il attendra dans le grand hall d’accueil. Il aime ses petits moments de presque rien, où on sent chaque minute qui passe laisser sa trace grise dans la chair. Il est un habitué du lieu, mais pas de cet horaire. Il est de ceux qui entrent dans le train, avec des souliers vernis, les mains fines et l’air préoccupés. A cette heure, ce sont surtout ceux qui travaillent dur, ce sont dont les mains racontent l’histoire caleuse des chantiers. Dans la salle, ils sont six à lutter contre les courants d’air. Sept avec la femme de ménage de la gare. Elle semble hors du temps, qui passe et qu’il fait, absorbée par son entreprise de nettoyage. Elle est haute comme trois pommes et sautille pour atteindre les vitres du guichet. Elle est comme une mélodie virevoltante dans le silence glacial de l’aurore. Contre le mur, tassés les uns contre les autres, quatre hommes, épaules larges, l’œil vif. Ce sont des turcs, ils parlent entre eux doucement. Il ne semble pas souffrir du froid, on dirait que toutes leurs forces, toute leur énergie est consacrée à se donner une contenance sereine. Contre les fenêtres, un grand, bonnet vissé jusqu’aux lunettes, d’une immobilité qui s’apparente à de la pétrification. On croirait que le froid ne l’atteint pas, qu’il le contourne, qu’il hésite à le déranger dans sa raideur matinale. Pas une voix pour arrondir les angles du froid. Seuls les regards se croisent : on se connait, mais chaque matin on se découvre. Et dans ce simple petit matin de février, il y a comme une éruption de solennel dans ce petit espace de ce rien de tous les jours. Il est le seul à ne pas rester en place. Comme toujours, il cherche à embrasser de tous ses sens ce qui l’entoure… Il n’est pas du genre à rêver que de couleurs exotiques aux senteurs de vanille. Ce matin il a l’émotion facile, et il s’emplit de ces odeurs de vrai, de ces bruits qui hésitent à dépasser le silence. Il se met alors à aimer cette salle lugubre au carrelage rafraîchi par l’air vif qui transperce les corps. Il se délecte de ce paysage humain qui raconte que la vie c’est aussi le muscle qui souffre, il aime ce quotidien qui rend ridicule les sornettes de ceux qui imaginent un monde devenu uniquement fluorescent. Là, il y a du gris, de ce gris noble et parlant qui creuse les regards et serre les gorges. Et il pense à tous ces discours qu’on dit beau, de ceux qui parlent des autres sans ne les avoir jamais croisés. Il pense à ceux qui affirment, à ceux qui concluent, à ceux qui cherchent à mettre en mot, ce qui ne peut être que vu, que ressenti. Il se dit : « oui messieurs les penseurs, les décideurs, les chercheurs du matin tiède, quand vous rêvez, quand vous rêvez dans vos vies au relief pastel, il y en a des qui se tassent les uns contre les autres pour avoir moins froid, pour mieux se comprendre, pour mieux s’aider. Il y en a qui mettent de l’amour dans des gestes que vous analysez avec mépris, avec arrogance en les affublant du nom de compétences. Oui messieurs, il y en a qui rêve plus fort que vous, plus vrai que vous. Et quand vous retournerez dans votre confort nocturne ou que votre esprit se reposera des efforts de la veille à imaginer ce qui se passe lorsque vous n’y êtes plus, il y en a qui prendront un train un peu plus gris que le vôtre, pour vous construire un monde que vous avez oublié de comprendre
Imagine Inspire respire Soupir Les rimes nous rapprochent du pire Je cherche sans fin Des rimes inconnues Rimes exclues de l’académisme poétique Rimes en rire Rimes en larmes Rimes en brumes Rimes en peur Rimes pour rêver Rimes en mer Rimes amères Je cherche Il faut que tu m’aides Toi qui me lis Toi qui me vis
Quand vient le soir, Quand tombent les premières gouttes de nuit. Quand les fenêtres se ferment, Quand les regards se taisent, Quand les mots se font rares et lents, Alors, Alors, la ville fronce ses sourcils de béton fatigué, Et sur les façades à la blancheur inventée On aperçoit quelques trous de lumière. Entends-les, ils scintillent, Entends-les, ils t’invitent à rentrer…
Ecoute moi Oui toi Il faut que tu bouges Ouvre les yeux Sors de ton cirque à clique Sens la douce caresse de tes cils Souviens toi tu es vivant Non tu ne rêves pas Tu ne le sais plus Tu ne le peux plus C’est pour toi que je parle Homme enfoui Homme englouti Homme avalé Homme digéré Referme ta bible numérique Essaie Essaie tu verras Pense Regarde Le monde est là Il t’observe Il attend et t’espère Il a pris ses belles couleurs C’est pour toi elles brillent Ecoute moi Oui écoute moi Il faut que tu résistes
Flash J’ai tiré le rideau noir de mes lointains souvenirs Sourires en fleurs Pleurs en pire Lumières mauves sur la scène Regarde et lève-toi Elles te saluent les traces Du bel hier
La chambre de lecture est nue, peu faite pour recevoir. Point de ce luxe qui éparpille la vue, fragmente le silence du dedans. Chambre obscure ou flotte pourtant une lumière qui n’est pas celle du jour. Dans un instant, viendra y tournoyer les poussière des ailes de mourir, de naître et d’aimer, il suffira pour cela d’un livre heureux, d’une abeille noire et blanche : d’un rien.
Seul sur le bord de la fenêtre, ce panier de mots et de violettes fraîches, à peine entamé.
Ce soir la fatigue m’anesthésie. Je suis en panne de rimes et de rires. Je tente bien d’attraper quelques mots légers mais ils sont mous et glissent entre mes doigts. Je crois qu’il est inutile d’insister. Le temps est au rien. J’écoute mon refrain ferroviaire. Cela suffit pour ce soir.
Dans le peuple de l’aube Pas un qui ne bouge Sur la table basse De la nuit qui s’achève Quelques restes de silence Une odeur de café Charme les papilles endormies Battement d’ailes Les paupières s’étirent C’est un matin qui sourit
Chut Mes mots sont endormis J’entends le chant creux De leurs rires bleus Silence Froisse feuille blanche Oublié au coin d’un rêve fané J’attends Au verso d’une longue histoire Qui s’écrit Tant de lettres oubliées J’écoute Elles claquent des dents Dans le souffle étonné D’un vieux papier glacé
Silence pluvieux, J’ai la mer au bord des yeux. Dans le loin bleu De mes mémoires salées, Deux ailes se sont envolées. Vent d’hier, Sur les vagues les a posées. Explose l’écume, S’envolent perles de brume. Regarde la mer belle. Sur la plume de tes mots A la feuille amarrée, Mer a chanté, Mer a soufflé.
Quand vient le soir, Quand tombent les premières gouttes de nuit. Quand les fenêtres se ferment, Quand les regards se taisent, Quand les mots se font rares et lents, Alors, Alors, la ville fronce ses sourcils de béton fatigué, Et sur les façades à la blancheur inventée On aperçoit quelques trous de lumière. Entends-les, ils scintillent, Entends-les, ils t’invitent à rentrer…
Sur l’eau, quelques rides de lumières, Le matin léger s’étire sur le fleuve. Au loin la rumeur de la ville, Comme un bruit qui s’éveille. On s’étire, le silence se respire. Il fait frais, on sourit. Le jour se lève. C’est beau, La nuit s’est retirée, Discrètement, le port l’a avalée. Le soleil est là, on le sent. On l’entend. Chaque couleur s’est préparée, Dans le matin léger, Ses ailes lissées le fleuve a déployé.
Ses mains se posent. A plat, fines et légères Ses mains reposent, ailes d’ange Autour le silence La douceur s’impose Sur ses doigts mon regard se pose, Longs pétales, d’un regard je les effeuille C’est beau ces yeux d’ailleurs Sur la peau, ils effleurent, Quand la lumière faiblit, Quand les derniers rayons sont suspendus C’est beau cette main, entre ombre et lueur Je ferme les yeux, sa main est fleur Les doigts se touchent Un frisson m’entoure J’aime ses mains, Elles lisent en moi
Le ciel ? Bleu, dites-vous ? Un instant, je vous prie : Je lève les yeux… Silence… Je cherche les mots : Des beaux, des doux, Des qui font du bien. Où sont-ils ? Perdus ? Abîmés, oubliés, échappés, Sur ma marge rouge Un ou deux, Se sont posés. Regarde : Ville brille et brûle. Entends son chant fauve, Voix brisée aux éclats de nuit Elle les a attrapés. Revenez, gémit-elle. Je vous en prie, Prenez ma main… Allons, Doucement, Nous serons si bien. A deux, Il est déjà demain…
Ville nouvelle, Pousse et grandit. Jour après jour, Ville pose ses lignes. Pures et droites, Arêtes sans ailes, Pour faire les belles Se croisent et s’emmêlent. Longues, effilées, Regarde-les, Au bord du bleu s’arrimer. Ciel fait ce qu’il peut, Sort une vieille palette de bois creux. Gratte, frotte Sort un pinceau de plume Attrape quelques perles de brume Les invite dans ses filets Pâles pétales D’un souffle étalé…
Silence pluvieux, J’ai la mer au bord des yeux. Dans le loin bleu De mes mémoires salées, Deux ailes se sont envolées. Vent d’hier, Sur les vagues les a posées. Explose l’écume, S’envolent perles de brume. Regarde la mer belle. Sur la plume de tes mots A la feuille amarrée, Mer a chanté, Mer a soufflé.
Dans ma réserve à émotions, Dorment quelques ports, Aux couleurs métalliques. Pas une voile, pas un visage buriné. Dans ma réserve à poésie, Tant de terres oubliées, Tant de beautés condamnées. De mots en mots, J’accoste sur des rives étonnées, Je cueille les couleurs abandonnées. Une à une, je les inspire, Feuille à feuille, Elles peuplent ma mémoire de papier
Un mot, un seul, mot absolu, mot qui se vit, qui se dit, se lit, s’écrit, s’entend, se transmet. Je le cherche, je l’attends, je sais qu’il existe, qu’il se cache, là sous la lourde pierre de paroles déjà dites, redites, répétées, rabâchées, remâchées jusqu’à l’amer noyau du convenu, de l’attendu. Il est là, il existe dans le quelque part d’une vibration qui me secoue quand toutes les cordes de mes sens osent leurs mélodies. Je le trouve parfois, il me tend les bras : viens, approche, entends ce que je suis, ce que je te dis. Mes yeux se ferment. Mot s’envole vers un autre demain…
Pour le vendredi, Une recette osée je vous ai préparée. Une marmite à mots, Sur le feu j’ai posé, Quelques mots piquants, Dans son fond beurré, Doucement j’ai fait revenir, Une fois dorés Le feu j’ai baissé. Hum…. Ça grésille, Ça pétille, Ça frétille, Les mots sont à points, C’est le moment, Il faut pimenter… Pour commencer : Un souffle de vent, Trois pincées de brumes, Et bien sûr, j’allais l’oublier : Un chant d’oiseau… Fou l’oiseau, De préférence évidemment… Remuez délicatement… Ne brusquez pas les mots, Soyez prudent, je vous en prie… Fermez les yeux, Sentez, Ouvrez les yeux, Ressentez. Rien ne monte ? Tout est plat ? Allez, on y va ! C’est vendredi, Il faut oser. Arrosez le tout, De ce doux vin mauve Que vous gardez en réserve Depuis lundi. Et, Laissez mijoter… Jusqu’au samedi…
Non, non, pitié, Pas aujourd’hui, Je vous en supplie, Mon rire s’est enfui. Pas de jeu de mots, Pas de rimes en i. N’insistez pas, je vous le dis. Comment ? Dommage, me dites-vous ? Vous aviez de bons mots ? Eh bien tant pis, Je cède, allons-y ! Je n’en prendrai qu’un : Je le veux bref et poli. En avant mon ami, Je suis tout ouïe. Par quoi commencerez-vous ? Comment par i ? Paris ? Malheur, C’est bien ce que je dis, Comment, que me dites-vous ? Ce que je dis ? Ce que je dis, C’est jeudi… Vivement vendredi…
Première inspiration d’une longue semaine blanche…Ecrire pour se nettoyer…
C’est un silence épais Un silence de grasse suie Que je suis seul à la trace A la sortie du virage de cette longue nuit J’ai voulu prendre le pouls de ton impatience fleurie Sous la fine peau de ton poignet Ton cœur a vibré Mon sourire a décroché Un vieux reste d’un rose lendemain Au bout de mon doigt s’est accroché J’aurai tant voulu Tant voulu Ne rien dire Ne pas abîmer le vide heureux De ce fragile braise matin Qui couve sous le feu
Ce fut une belle journée… Une belle journée, dites-vous ? Vous m’en voyez étonné, Point de soleil, Un ciel si mou… Je regrette, vous vous trompez ! C’est mon mercredi : Il sautille, Il frétille, Il grésille, Regardez, souriez, Prenez le temps, Enroulez vos droites lignes ! Les mots d’hier ne mordent plus. C’est mercredi, Vos rimes s’épuisent, Elles pleurent une pause. C’est un jour adouci, Pour les mots endormis. Ecoutez le vent des rires : Il souffle en roulant. Plumes s’envolent, Au coin d’un ciel d’enfant. Ce fut une belle journée Le grand père s’est amusé…
Tu m’attendais, Oh oui, je le sais ! Non, ne nie pas ! Je suis sorti, Je l’ai senti… Partout, je te le dis, Oui, partout, Tout fleurait si bon le mardi. Tu étais là, Droit comme un i, Fier de tes demi-gris. Ton œil clignait : Je l’entendais me dire : Regarde homme d’hier, Regarde, sans un bruit, J’ai le bord qui luit. Prends-le, écoute-le, Il brille pour toi. Oh oui, mon rond mardi, Je te le dis, Un instant, je me suis arrêté… Contre mon oreille J’ai glissé une boule de ta douce pluie, Et, fermant les yeux, Je les ai entendues, Ces larmes de nuit… Une à une, elles ont coulé Gouttes sans plis, Sur ton visage ont souri…
Allongée sur le dos, feuille blanche repose sur le bureau. Pas un bruit, pas un pli, il est si tôt. Quelques miettes de nuit au bord du papier se sont glissées. Dos brisé, regard embué, des griffes de ses draps il s’est échappé. Emportant avec lui, petits paquets de mots froissés qu’il a tant aimé rêver. Sur feuille blanche son regard a posé. Tremblant et crispé, de ses doigts glacés la surface du papier il a caressé. Blanche et fragile, feuille lisse, dans sa mémoire de papier a puisé. Quelques mots elle a retrouvé, une à une, les lettres se sont formées. Sur feuille blanche un souffle est passé. Page blanche en est étonnée, et de plaisir a vibré. Derrière la vitre, la lumière s’est invitée. Douce et légère, la pièce a inondé. Elle et lui, feuille blanche, matin gris. Seuls dans la nuit qui disparaît, lentement l’angoisse est effacée. Goutte à goutte les mots se sont rencontrés. Sur feuille blanche ils se sont aimés. Une à une, les lignes se sont formées. Sur la rive de papier, les larmes ont échoué. La blancheur est assoupie. Feuille blanche est agitée. De rides en rides, vois les mots qui divaguent. Et dans la ville endormie, à tire d’ailes de papier, un sourire s’est envolé. C’est mon soleil, il est levé.
Ecoute petit homme, Ecoute. Il est si beau ce monde qui ne dit rien. Il est si beau ce monde, Il te parle, c’est le tien.
Regarde petit homme heureux, Regarde ces furieux, Fanatiques, frénétiques, Ils ont le cœur électrique.
Ils préparent la prière, Hymne cathodique Aux rimes numériques, C’est le matin du malin.
Nuques raides, regards vides, Les impatients sont livides, Epuisés, lessivés, Un long sommeil les a lavés.
Ô Nuit blanche et câline, Ne t’épuise plus à blanchir Ces haines rances à mourir. Semées sur l’écran creux De leurs rêves sans bleu.
La nuit les a libérés. Il est l’heure, Affamés, ils attendent La victime par eux condamnée. Leurs mots sont prêts Ils vibrent, affutés, aiguisés, Ils vont frapper !
Pas un regard pour ton monde qui sourit. Ils attendent leurs matins numériques.
Rien ne brille, rien ne bouge
Hystériques ils cliquent, ils cliquent Ils cliquent, Et ce matin, petit homme, C’est une claque, Une claque pour les creux. Les écrans sont lisses et vides.
Les nouvelles du jour ? Parties, envolées, manipulées, falsifiées ? Que va-t-on devenir, on est seul, isolés…
Le monde les voit Il pleure de cette embolie Il rit de cette folie
Mais cette nuit, petit homme, Le monde a agi. Le monde ne regrette rien Il le fallait, il l’a fait.
C’est si simple, Petit homme La poubelle était pleine, Le monde l’a vidée, Et dehors l’a laissée.
Samedi ? Eh bien, c’est dit, je m’accorde une pause en prose. Oui bien sûr, vous me direz que peu de différences vous ne voyez, si ce n’est la modeste preuve de ma paresse, à pêcher de la rime au bout de ma ligne. C’est vrai, j’en conviens il est des jours, comme celui-ci, ou rien ne mord. Dans ma boîte à appâts j’avais ce matin, un bel échantillon : des illes, des ouches, des oules, des oins, et bien d’autres « queues de vers » toutes bien fraîches, prêtes pour la pêche du samedi. Je les ai préparées, et à mon hameçon les ai accrochées. Une première j’ai lancée. Au passage, j’avoue être assez fier du rond dans l’eau, bien plus réussi qu’un rondeau. J’ai ensuite choisi d’appâter avec une ille, car mon intention était de prendre du gros. Du gros mot évidemment ! Ciel, ça mord ! Vite, je mouline ! Déception, pas de bille, ni de quille, encore mois de grille. Autant vous dire que j’ai tenté avec une ouche, une oule, et même un petit oin et au bout de la ligne : rien ! Oh tant pis, me dis-je, c’est samedi, je fais une pause. Point à la ligne…
Dans ma réserve à émotions, Dorment quelques ports, Aux couleurs métalliques. Pas une voile, pas un visage buriné. Dans ma réserve à poésie, Tant de terres oubliées, Tant de beautés condamnées. De mots en mots, J’accoste sur des rives étonnées, Je cueille les couleurs abandonnées. Une à une, je les inspire, Feuille à feuille, Elles peuplent ma mémoire de papier
Au fond de mes poches, Quelques miettes de ciel. Dans le creux de ma paume pressée, J’ai pris quelques cailloux mauves. En riant les ai semés. Une à une, bulles légères Sautillent, pétillent Dans long couloir sans écume Foule sans sillage, N’entend pas le chant du large.
Parce que c’était triste sans mensonges Il était né sur un papier qui attendra la poubelle Il avait vécu sur une croûte de vie qu’avait produite L’histoire du malheur de ses frères Qu’il ne rencontrerait jamais Parce qu’eux aussi, ils se sentaient si seuls Qu’ils oublient parfois d’en regarder Ailleurs…
C’est un mardi matin du mois de novembre 2020, je crois, que tout a commencé. Ou plutôt que tout a recommencé. C’est simple. Ce matin-là, au réveil, aucun écran n’est éclairé. Et quand je dis aucun, c’est vraiment aucun. Ecrans petits et grands, Écrans numériques, Écrans électroniques, Ecrans cathodiques, C’est le noir, Noir sidéral, Pas une diode, Pas un clic, C’est la panique ; C’est impossible, il doit y avoir un hic. Chacun accuse : c’est la prise, c’est le câble, c’est le réseau électrique…. Au saut du lit, le premier geste est pour l’écran, vite : réveiller la machine, vite regarder, on ne sait jamais : une information importante est peut-être arrivée dans la nuit. Mais là rien, l’écran est figé, glacé, il ne réagit pas. Le doigt s’agite, le cœur palpite… Et c’est ainsi qu’au même moment dans tout le pays des millions de personnes allument, rallument leur téléphone et rien ne se passe. Ils triturent le câble, vérifient la prise, cherchent un coupable : l’époux, l’épouse, les enfants, le chat, l’état. En quelques minutes, la panique enfle, elle s’installe, partout. En quelques minutes… Façon de parler. Le temps est difficile à estimer, l’heure aussi, n’existe que sur des écrans : l’heure est numérique, l’heure est électronique. Ce matin l’heure n’existe plus, elle s’est échappée, elle s’est enfuie. Le jour est levé. Les pas sont lourds, les épaules sont basses. Il faut se résoudre à prendre le petit déjeuner. Tout le monde se retrouve autour de la table, les écrans vides et gris sont posés à côté du bol, petits objets inertes. Et il se produit alors quelque chose d’incroyable, les visages se redressent, les lèvres remuent, et des sons sortent, au début ce ne sont que des grognements. Puis des mots se forment, tiens on avait oublié comme c’est joli un mot, même petit. Partout, on parle, on se parle, pour commencer la météo, et encore plus incroyable on regarde par la fenêtre. Formidable cette application, on voit le temps qu’il fait. Et tout s’accélère, des mots, puis des phrases, des conversations, des sourires. Il est huit heures, Partout cela bourdonne, Parfois cela ronchonne, Il est huit heures, Plus un clic Numérique, électronique, L’heure est si belle, Vêtue de ses plus belles aiguilles….
On me dit qu’il gazouille… Je le vois qui bafouille. J’ai mal à mon oiseau liberté. Où sont tes chants qui caressent ? Un par un, Sur le clavier ils ont cloué Tes mots plumes si légers. Perles de haines ont enfilés, Petit oiseau ils t’ont enfermé. Aux cris qu’ils posent sur l’écran, Tu réponds par des souffles de silence. N’abîmez plus les mots. Les vôtres se sont tus. Dans cette longue nuit numérique… Petit oiseau s’est échappé…
Parce que c’était triste sans mensonges Il était né sur un papier qui attendra la poubelle Il avait vécu sur une croûte de vie qu’avait produite L’histoire du malheur de ses frères Qu’il ne rencontrerait jamais Parce qu’eux aussi, ils se sentaient si seuls Qu’ils oublient parfois d’en regarder Ailleurs…
Homme en presque pleurs Il est l’heure, Il est tôt… Ta bouche est sèche Du silence d’une nuit agitée. Le feu de la peur Dévore les mots. « Ouvre les yeux, Homme qui tremble. » Derrière la vitre, Nuit moite a tiré le rideau. Dans les coulisses de ses rêves, Un pli de ciel brille. Je le vois, Il est pour moi. Je le vois, Il est à toi.
Les habitués de mon blog connaissent cette rubrique humoristique, après une longue hibernation et après avoir republié quelques uns des jugements de ce tribunal, elle va revenir, je l’espère régulièrement.
Le tribunal académique, après ce long et salutaire retrait, reprend ses séances. Quelques évolutions sont à souligner. C’est désormais une présidente qui dirige les débats et décide des sanctions. A ce qui se dit, elle est d’une intransigeance sans failles. Outre sa formation juridique, elle suivi une formation en « émotologie ». Il s’agit d’une nouvelle discipline qui étudie les émotions à travers les mots.
Désormais les plaignants, lorsqu’ils formulent un recours doivent produire un argumentaire, expliquant en quoi l’usage incongru, intempestif et inapproprié de tel ou tel mot, terme ou expression est de nature à perturber l’ordre public, poétique et politique. C’est ce qui est appelé la règle du « POPPP ». La Perturbation de l’Ordre Public, Poétique et Politique. Le tribunal académique est chargée de ce contrôle. Si la présidente du tribunal est la seule habilitée à prononcer le jugement elle s’appuie désormais sur un véritable conseil de l’ordre, le « COPPP », le conseil de l’ordre public, poétique et politique. Composé de 12 membres ce conseil siège désormais de façon permanente, ce qui va permettre enfin d’améliorer la réactivité de cette instance. Nous venons enfin de prendre connaissance de l’identité des 12 titulaires. La voici : afin de ne pas mettre en danger la vie de ces courageux conseillers, seules les initiales nous ont été transmises ainsi que la profession de ces éminentes personnes.
MB : astiqueur de cor de chasse et autres cuivres culinaires
BR : dresseuse de mèches rebelles
GF : soudoyeur de fonds de cuve
RL : danseuse sur pilotis
TT : accordeur d’escabeaux
HP : rééducatrice en ventriloquie
PP : coiffeur pour cascadeurs
OG : Regardeuse d’horizons
AV : Pilote d’essais infructueux
FD : Chanteuse pour crabes à raie
RT : Perceur de secrets
SL : Répétitrice de silences de plomb
Dans les prochaines semaines les premiers jugements vont être rendus. Ils devraient concerner, entre autres, les mots suivants : « dissolution, bienveillance, grave, sociétal, connecté, télétravail, retraite, dictature…
Lassé de me cogner Aux angles mauves Du grand mur gris De vos molles promesses J’ai rêvé d’une fenêtre Ouverte sur le souffle bleu De nos demains heureux
Je suis d’une grammaire oubliée Je conjugue le verbe attendre A tous les temps de l’impatience J’écoute aux portes des sourires croisées J’y entends le chant secret des absents Je cherche des traces d’amitiés Les arrime aux belles et rondes rimes Sur la rive mauve de mes basses marées Ô vous qui ne me voyez J’attends Oui j’attends vous le savez Un signe de la main A ceux qui se baissent pour pleurer
N’avez-vous jamais vibré pour du simple Pour ce presque rien Qu’on cache sous le tapis D’une mémoire aux rimes rondes Rondes et fleuries N’avez-vous jamais vibré pour du simple Ce quelque chose Que le peuple des autres Abandonne sur le quai Pour un voyage sans détours N’avez-vous jamais vibré pour du simple Celui qu’on oublie tout de suite Pour ne pas avoir à l’apprivoiser Sentez-vous l’odeur que la peur avait enterrée Entendez -vous le cri du métal Il est frappé de soleil. C’est un beau soir qui sent le hier Dans la salle d’attente de mes souvenirs ferroviaires Un train vient d’entrer…
Tout d’abord personne ne s’est aperçu de rien, et quand on ne dit personne, on doit vite reconnaître que de toute façon on ne parle pas de beaucoup. Certes, il ne s’agit pas, une fois de plus, d’affirmer que le nombre de lecteurs diminue, mais de reconnaître que la lecture est de plus en plus instrumentale, et de moins en moins viscérale. Et quand j’utilise le terme de viscéral, il est celui qui est le plus approprié. Il s’agit de cette lecture qui part de l’œil, puis prend le frais dans l’arrière-pays de la tête avant de descendre dans les tripes, et tout remuer. Cette lecture a besoin de ces mots qui vibrent, de ces mots qui caressent, qui chantent, qui surprennent, de ces mots qui essoufflent, qui apaisent… Pourtant ce matin, comme tous les jours Jules a commencé à feuilleter ces livres qu’il aime tant. Il a tourné quelques pages, rapidement, puis a pris son temps, et s’est arrêté gorge serrée. Partout sur la page, des trous, au début d’un vers, au milieu d’une strophe, dans un titre. Des mots se sont envolées, ils ont disparu. Il pense à une plaisanterie, un canular peut-être : qui aurait pu dans la nuit prendre le temps de lui voler des mots, des mots si beaux. Il s’attarde sur un texte d’Eluard : dans ce magnifique texte, les étoiles se sont évanouies, les fleurs se sont fanées, les paupières se sont fermées. Il poursuit ses lectures et partout des trous ont pris la place des caresses, de la douceur, de la pluie. La mer et ses vagues ont disparu, plus de vent, pas un soupir, pas un frisson. Tous les mots qu’il aiment ont été enlevés. Jules est persuadé qu’il rêve encore, il se pince pour s’éveiller. Mais rien n’y fait, les mots, ses si beaux mots se sont échappés. Où se sont-ils cachés ? Un peu déprimé, il ouvre la radio, peut-être une explication. Jules n’aime pas la radio, parce que ce sont des sons électriques, mais ce matin il se sent seul, si seul. Il écoute, il n’est pas un habitué, il écoute avec attention, avec curiosité et doucement, tout doucement il commence à sourire. Voici ce qu’il entend : « vous êtes bien sur votre radio habituelle, mais nous prions nos auditeurs de nous pardonner, ce matin pour une raison que nous ignorons encore, beaucoup de nos mots habituels ne passe plus à l’antenne, ils ne parviennent plus à sortir de la bouche de nos chroniqueurs et journalistes ». Jules écoute, il sourit, il est bien, tous ses mots sont là, ils ont pris la place des mots en ique, des mots en tion, des mots en eur, il est si bien, c’est comme une douce mélodie… »
En poussant cette porte, lourde me semble-t-il on entre directement dans un long couloir. Mais peut-être n’est -il pas si long que cela. Je le vois sombre aussi, l’était-il dans la réalité ou l’est-il devenu parce que lorsque j’atteins cette profonde couche de mémoire, il y a de l’angoisse, des terreurs mêmes. Celles qu’éprouvent les enfants peureux. Je sais que j’étais un enfant peureux. Aujourd’hui encore j’en mesure les effets secondaires ou collatéraux. Au début de ce couloir une première porte, elle est à droite en entrant, elle ouvre sur la salle de bains que je ne visualise pas et c’est bien dommage parce qu’il va s’y passer ce qui deviendra un des tous premiers épisodes de ma légende familiale. Une histoire drôle mais qui, au dire de ma mère, aurait pu être tragique. Histoire tant et tant de fois racontée et pourtant rien, rien qui ne remonte si ce n’est un peu de flou et d’ images fabriquées. Il y a une baignoire au fond et dans cette baignoire il fut question d’un poisson. Je ne me souviens plus s’il s’agissait d’une tanche ou d’une truite. Ce poisson avait visiblement été offert à ma mère, l’institutrice, par un grand élève. Il voulait certainement que ses enfants puissent découvrir cet animal. Je ne me souviens pas, l’histoire racontée ne le dit pas, comment ce poisson quel qu’il soit est arrivé vivant ici. Peu importe ce qui semble être vrai c’est que ma curiosité m’a incité, à me pencher au-dessus de la baignoire et emportée par le poids de ma tête ( déjà fort grosse ) j’ai visiblement basculé tête première et c’est ma grande sœur protectrice qui a donné l’alarme. Je me dis que cette histoire même enjolivée doit avoir du vrai car comment expliquer cette peur panique que j’ai souvent quand je mets la tête dans l’eau. Bref voici le premier souvenir que j’ai, il est flou, il est scénarisé mais il me permet de poser une limite à ce dont je pense me souvenir.
Comme j’ai de nombreux nouveaux abonné, je poursuis dans mes republications. Le thème dominant de la journée étant l’automne, je ne résiste pas à vous proposer une nouvelle fois cette séance de ce « tribunal académique »…
Automne
Ce matin il y a procès au tribunal académique. Quelques mots sont là, coupables de coalition. Le président du tribunal, vient d’appeler l’automne à la barre. Il lit l’acte d’accusation : « Automne, nom commun, vous comparaissez devant cette cour pour le délit de haute trahison. A plusieurs reprises, vous avez été vu, entendu en compagnie des mots suivants : joyeux, bleu, heureux, doux, roux, bucolique et « cerise » sur le gâteau, mou. Eu égard à la loi du 13 novembre 1912, stipulant qu’automne ne peut être vu qu’en compagnie de gris, morne, triste, venteux, mélancolique, et violon, vous êtes donc en infraction grammaticale, syntaxique et surtout lexicale. En conséquence et en vertu des pouvoirs alphabétiques qui me sont donnés, je vous condamne à trois ans de travaux forcés. Messieurs les gardiens de la rime, je vous en prie, veuillez accompagner le prévenu… » « Affaire suivante ! »
Comme tous les matins, Jules se lève tôt, s’habille rapidement, et visage encore barbouillé des restes de la nuit, s’en va acheter la presse. Il ne se contente pas du seul journal régional, il aime aussi les quotidiens nationaux. Jamais les mêmes, il butine, il n’aime s’enfermer dans aucune camisole, encore moins de papier. Il aime ce moment ou devant le présentoir, il hésite, il compare les unes, les titres du jour et suivant son humeur, il en choisit un ou deux, jamais les mêmes. Il paie, les plie soigneusement et accélère le pas, impatient de les étaler sur la table, tout en buvant un grand bol de café. Trois unes l’ont attiré ce matin : la première « Ecoute l’automne », la seconde : « Le monde : une île ! » et la troisième « Elle aime la lune ». Surprenants ces titres, on ne dirait pas de l’actualité se dit-il sur le chemin du retour. Mais il n’ouvre pas les journaux, il aime ce rite matinal, qu’il ne veut pas transgresser sous prétexte de curiosité. Jules est dans sa cuisine, le café est prêt. Il s’installe. Comme d’habitude, son bol est légèrement sur la gauche pour qu’il puisse étaler les journaux et il commence sa revue de presse. Il débute par « Elle aime la lune ». Il lit rapidement les quelques lignes qui accompagnent la photo de la une. C’est vrai que cela lui semble léger, plus doux que d’habitude. Il ouvre le journal, poursuit sa lecture : « mais qui est-elle celle qui aime la lune ? » Bref il lit et l’impression se confirme. Sa lecture est agréable ! Il ne parvient pas à en expliquer les raisons, mais il se sent bien. Il ouvre son deuxième quotidien, « Ecoute l’automne » : mêmes impressions, douceur, bonheur, sourires. D’ailleurs il le sent parfaitement qu’il sourit. Il est bien, tellement bien qu’il s’empresse d’ouvrir le troisième : « Le monde : une île ! ». Et là, comment dire c’est l’apothéose : c’est comme le premier stade de l’ivresse, il se sent gai, insouciant avec l’envie de s’étirer en souriant. C’est ce qu’il fait d’ailleurs ! C’est dans ce mouvement qu’il aperçoit le gros titre du quotidien régional : « Catastrophe dans le monde de la presse nationale : les lettres R et les lettres S ont totalement disparu des rédactions ! ». 16 novembre 2019
Baisse les yeux Je t’en prie Ne moque pas ce beau bleu Oh oui je sais l’ami Le ciel que tu veux N’est pas encore sorti Il ne l’ose plus ce presque heureux Regarde-le il sourit Insolentes façades aimez-le, chantez-le Cet air vif qui m’éblouit
Lassé de me cogner Aux angles mauves Du grand mur gris De vos molles promesses J’ai rêvé d’une fenêtre Ouverte sur le souffle bleu De nos demains heureux
Silence pluvieux, J’ai la mer au bord des yeux. Dans le loin bleu De mes mémoires salées, Deux ailes se sont envolées. Vent d’hier, Sur les vagues les a posées. Explose l’écume, S’envolent perles de brume. Regarde la mer belle. Sur la plume de tes mots A la feuille amarrée, Mer a chanté, Mer a soufflé.