Mes Everest, Yves Simon

Quand j’écris, j’ai une « playlist » qui m’accompagne, et sur cette playlist en bonne place il y a Yves Simon

Mots d’amour qui s’envolent
Tous les jours cajolent
Des visages fatigués, meurtris, démodés,
Ma jeunesse s’enfuit
Ma jeunesse s’enfuit
Et la vie aussi.

Tout au bout de la mer
L’autoroute s’est fermée,
Une vieille Strudebaker
La nuit s’est crashée,
Ma jeunesse s’enfuit
Ma jeunesse s’enfuit
Et la vie aussi.

Dans ces aérogares
Où nos amours s’égarent,
Les rêves n’ont pas de fin,
Pas de fin.
Romans inachevés,
Des mots glissés froissés
Sous la lune de l’hiver,
Des baisers volés,
Ma jeunesse s’enfuit
Ma jeunesse s’enfuit
Et la vie aussi.

Que deviennent les visages
Des passantes passées,
De la seule qu’a compté,
Jamais oubliée.

Un parking sous la neige,
Bagnoles prises au piège,
Dans la nuit passe un train,
Trop tard pour demain,
Ma jeunesse s’enfuit
Ma jeunesse s’enfuit
Et la vie aussi.

Matin froissé

C’est un matin barbouillé

Repue d’un lourd gris huilé

La nuit mauvaise s’est retirée

La lumière à marée basse oubliée

Nous attend entre les plis du ciel froissé

Lumière est à marée basse

Mes Everest : Guy de Maupassant…

Qu’attendent les lecteurs ? Guy de Maupassant répond…; Extrait de la préface de Pierre et Jean :  » Le roman », 1887

En somme, le public est composé de groupes nombreux qui nous crient :

– Consolez-moi.

-Amusez-moi.

-Attristez-moi.

-Faites-moi rêver.

-Faites-moi rire .

-Faites-moi frémir.

-Faites-moi pleurer.

-Faites-moi penser.

Seuls, quelques esprits d’élite demandent à l’artiste :

Faites-moi quelque chose de beau, dans la forme qui conviendra le mieux, suivant votre tempérament.

Mémoires salées…

Dans ma réserve à émotions,
Dorment quelques ports,
Aux couleurs métalliques.
Pas une voile, pas un visage buriné.
Dans ma réserve à poésie,
Tant de terres oubliées,
Tant de beautés condamnées.
De mots en mots,
J’accoste sur des rives étonnées,
Je cueille les couleurs abandonnées.
Une à une, je les inspire,
Feuille à feuille,
Elles peuplent ma mémoire de papier

Le chant du large…

Au fond de mes poches,
Quelques miettes de ciel.
Dans le creux de ma paume pressée,
J’ai pris quelques cailloux mauves.
En riant les ai semés.
Une à une, bulles légères
Sautillent, pétillent
Dans long couloir sans écume
Foule sans sillage,
N’entend pas le chant du large.

Poèmes de jeunesse…

Parce que c’était triste sans mensonges
Il était né sur un papier qui attendra la poubelle
Il avait vécu sur une croûte de vie qu’avait produite
L’histoire du malheur de ses frères
Qu’il ne rencontrerait jamais
Parce qu’eux aussi, ils se sentaient si seuls
Qu’ils oublient parfois d’en regarder
Ailleurs…

Mes Everest : Albert Camus : la peste…

C’est pourquoi encore cette épidémie ne m’apprend rien, sinon qu’il faut la combattre à vos côtés. Je sais de science certaine (oui, Rieux, je sais tout de la vie, vous le voyez bien) que chacun la porte en soi, la peste, parce que personne, non, personne au monde n’en est indemne. Et qu’il faut se surveiller sans arrêt pour ne pas être amené, dans une minute de distraction, à respirer dans la figure d’un autre et à lui coller l’infection. Ce qui est naturel, c’est le microbe. Le reste, la santé, l’intégrité, la pureté, si vous voulez, c’est un effet de la volonté et d’une volonté qui ne doit jamais s’arrêter. L’honnête homme, celui qui n’infecte presque personne, c’est celui qui a le moins de distractions possible. Et il en faut de la volonté et de la tension pour ne jamais être distrait ! Oui, Rieux, c’est bien fatigant d’être un pestiféré. Mais c’est encore plus fatigant de ne pas vouloir l’être. C’est pour cela que tout le monde se montre fatigué, puisque tout le monde, aujourd’hui, se trouve un peu pestiféré. Mais c’est pour cela que quelques-uns, qui veulent cesser de l’être, connaissent une extrémité de fatigue dont rien ne les délivrera plus que la mort.

D’ici là, je sais que je ne vaux plus rien pour ce monde lui-même et qu’à partir du moment où j’ai renoncé à tuer, je me suis condamné à un exil définitif. Ce sont les autres qui feront l’histoire. Je sais aussi que je ne puis apparemment juger ces autres. Il y a une qualité qui me manque pour faire un meurtrier raisonnable. Ce n’est donc pas une supériorité. Mais maintenant, je consens à être ce que je suis, j’ai appris la modestie. Je dis seulement qu’il y a sur cette terre des fléaux et des victimes et qu’il faut, autant qu’il est possible, refuser d’être avec le fléau. Cela vous paraîtra peut-être un peu simple, et je ne sais si cela est simple, mais je sais que cela est vrai. J’ai entendu tant de raisonnements qui ont failli me tourner la tête, et qui ont tourné suffisamment d’autres têtes pour les faire consentir à l’assassinat, que j’ai compris que tout le malheur des hommes venait de ce qu’ils ne tenaient pas un langage clair. J’ai pris alors le parti de parler et d’agir clairement, pour me mettre sur le bon chemin. Par conséquent, je dis qu’il y a les fléaux et les victimes, et rien de plus. Si, disant cela, je deviens fléau moi-même, du moins, je n’y suis pas consentant. J’essaie d’être un meurtrier innocent. Vous voyez que ce n’est pas une grande ambition.

Rêves éveillés

C’est un mardi matin du mois de novembre 2020, je crois, que tout a commencé. Ou plutôt que tout a recommencé. C’est simple. Ce matin-là, au réveil, aucun écran n’est éclairé. Et quand je dis aucun, c’est vraiment aucun.
Ecrans petits et grands,
Écrans numériques,
Écrans électroniques,
Ecrans cathodiques,
C’est le noir,
Noir sidéral,
Pas une diode,
Pas un clic,
C’est la panique ;
C’est impossible, il doit y avoir un hic. Chacun accuse : c’est la prise, c’est le câble, c’est le réseau électrique…. Au saut du lit, le premier geste est pour l’écran, vite : réveiller la machine, vite regarder, on ne sait jamais : une information importante est peut-être arrivée dans la nuit. Mais là rien, l’écran est figé, glacé, il ne réagit pas. Le doigt s’agite, le cœur palpite…
Et c’est ainsi qu’au même moment dans tout le pays des millions de personnes allument, rallument leur téléphone et rien ne se passe. Ils triturent le câble, vérifient la prise, cherchent un coupable : l’époux, l’épouse, les enfants, le chat, l’état. En quelques minutes, la panique enfle, elle s’installe, partout.
En quelques minutes… Façon de parler. Le temps est difficile à estimer, l’heure aussi, n’existe que sur des écrans : l’heure est numérique, l’heure est électronique. Ce matin l’heure n’existe plus, elle s’est échappée, elle s’est enfuie.
Le jour est levé. Les pas sont lourds, les épaules sont basses. Il faut se résoudre à prendre le petit déjeuner. Tout le monde se retrouve autour de la table, les écrans vides et gris sont posés à côté du bol, petits objets inertes. Et il se produit alors quelque chose d’incroyable, les visages se redressent, les lèvres remuent, et des sons sortent, au début ce ne sont que des grognements. Puis des mots se forment, tiens on avait oublié comme c’est joli un mot, même petit. Partout, on parle, on se parle, pour commencer la météo, et encore plus incroyable on regarde par la fenêtre. Formidable cette application, on voit le temps qu’il fait. Et tout s’accélère, des mots, puis des phrases, des conversations, des sourires.
Il est huit heures,
Partout cela bourdonne,
Parfois cela ronchonne,
Il est huit heures,
Plus un clic
Numérique, électronique,
L’heure est si belle,
Vêtue de ses plus belles aiguilles….

Mémoires : 3

Derrière la vitre d’un jour d’ici

J’attrape les gouttes de temps

Temps qui glisse

Temps qui plisse

Le regard est blotti

Entre les bras de fer

Qui s’étirent vers la mer

Sa route est si longue

Son chemin est si loin

Il se souvient

Dans le train qui coule vers le sud

Un presque homme est assoupi

Il rêve seul

Ses compagnons de nuit avalés

Regarde

Il pose le front sur le froid de la vitre

Entends ce qu’il reste d’histoire

Enfoui

Dans les plis d’acier d’une infinie nuit ferroviaire

Tu y trouveras quelques miettes sans frimes

De cette belle mémoire

Qui te souffle ses rimes…

30 juillet

Poèmes de jeunesse :

Il m’en reste encore, que je retrouve de ci, de là…. En voici un, une pépite, écrite en 1981…

La liste de tes dégoûts

Dépassaient l’infini de ta soif

T’ajoutes de la pluie

A tes yeux secs

Ton soleil brillait

Le soir à intervalles réguliers

Entre deux cris de présence

Tu filtrais les paroles

En enfilant les vers

Sur des fils sans bouts

Derrière les barreaux…

Derrière les barreaux d’une mauvaise nuit enfermée

Douce lueur cherche un chemin.

Entre les lourds draps froissés

Les corps brisés attendent le matin.

Dans les bleus pâles de leurs insomnies

Ils trempent une plume au mauve soupir.

Sur la page noire des demains qu’il supplient

Dans un souffle, mots se posent : ils respirent.

14 novembre : 7 h 00

Mes Everest, Paul Verlaine : « l’heure du berger »

La lune est rouge au brumeux horizon ;
Dans un brouillard qui danse, la prairie
S’endort fumeuse, et la grenouille crie
Par les joncs verts où circule un frisson ;

Les fleurs des eaux referment leurs corolles ;
Des peupliers profilent aux lointains,
Droits et serrés, leur spectres incertains ;
Vers les buissons errent les lucioles ;

Les chats-huants s’éveillent, et sans bruit
Rament l’air noir avec leurs ailes lourdes,
Et le zénith s’emplit de lueurs sourdes.
Blanche, Vénus émerge, et c’est la Nuit.

Brève du soir..

Entre les plis agités de mon front soucieux

S’est échoué une ride de rire bleu

La houle des vents mauvais

L’a roulée sur le sable de mes yeux

A tire d’ailes…

Sur la peau blanche de mes espoirs
J’écris les mots pour demain

Dans un bouquet de rires enfouis
Je trempe ma plume épuisée

Sur le papier au grain glacé
Une boucle aux bords bleutés
Je trace en pleurant

Ces mots que j’aime
Pour toi
Pour nous
Je les lie

Main dans la main
Loin du hier de nos ennuis
Ils s’envolent
A tire d’ailes
Entre les bras du couchant

Regarde-les
Ils s’enfuient
Regarde-les
Nous sommes en vie

24 novembre

Oiseau blessé…

On me dit qu’il gazouille…
Je le vois qui bafouille.
J’ai mal à mon oiseau liberté.
Où sont tes chants qui caressent ?
Un par un,
Sur le clavier ils ont cloué
Tes mots plumes si légers.
Perles de haines ont enfilés,
Petit oiseau ils t’ont enfermé.
Aux cris qu’ils posent sur l’écran,
Tu réponds par des souffles de silence.
N’abîmez plus les mots.
Les vôtres se sont tus.
Dans cette longue nuit numérique…
Petit oiseau s’est échappé…

Ecoute…

Ecoute petit homme,

Ecoute.

Il est si beau ce monde qui ne dit rien.

Il est si beau ce monde,

Il te parle, c’est le tien.

Regarde petit homme heureux,

Regarde ces furieux,

Fanatiques, frénétiques,

Ils ont le cœur électrique.

Ils préparent la prière,

Hymne cathodique

Aux rimes numériques,

C’est le matin du malin.

Nuques raides, regards vides,

Les impatients sont livides,

Epuisés, lessivés,

Un long sommeil les a lavés.

Ô Nuit blanche et câline,

Ne t’épuise plus à blanchir

Ces haines rances à mourir.

Semées sur l’écran creux

De leurs rêves sans bleu.

La nuit les a libérés.

Il est l’heure,

Affamés, ils attendent

La victime par eux condamnée.

Leurs mots sont prêts

Ils vibrent, affutés, aiguisés,

Ils vont frapper !

Pas un regard pour ton monde qui sourit.

Ils attendent leurs matins numériques.

Rien ne brille, rien ne bouge.

Hystériques ils cliquent, ils cliquent,

Ils cliquent.

Et ce matin, petit homme,

C’est une claque,

Une claque pour les creux.

Les écrans sont lisses et vides.

Les nouvelles du jour ?

Parties, envolées, manipulées, falsifiées ?

Que va-t-on devenir, on est seul, isolés…

Le monde les voit

Il pleure de cette embolie

Il rit de cette folie

Mais cette nuit, petit homme,

Le monde a agi.

Le monde ne regrette rien

Il le fallait, il l’a fait.

C’est si simple,

Petit homme

La poubelle était pleine,

Le monde l’a vidée,

Et dehors l’a laissée

26 janvier 2020

Mes Everest, René Char: « les vivres du retour… »

Au fond de la nuit la plus nue
Pas trace de village sur la houle
Je n’ai qu’à prendre ta main
Pour changer le cours de tes rêves
Embellie ton haleine malmenée par la rixe

Tous les sentiers qui te dévêtent
Ont dans le lierre de mon corps
Perdu leurs chiens leurs carillons
La tige émoussée de l’étoile
Fait palpiter ton sexe ému
A mille lieues vierges de nous
Nous restons sourds à l’agneau noir
A toute goutte d’eau d e pieuvre
Nous avons ouvert le lit
A la pierre creuse du jour en quête de sang
De résistance

Carnets 14 : « prendre le train en marche… »

Il m’arrive souvent de regretter l’impudence de celles et ceux qui ont pris et qui prennent continuellement le train en marche. Oui, quelle impudence, pour ne pas dire quelle goujaterie que de ne pas, comme tout le monde, attendre que le train arrive, et d’attendre son tour pour monter.
C’est ainsi qu’au moment où chacun commence à prendre ses marques, à faire connaissance avec tous ses compagnons rompus aux exercices de la patience, il n’est pas rare de voir surgir brutalement ces voyageurs de la dernière heure.
Ils ne se contentent pas de monter, discrètement, tout à leur honte d’avoir un train de retard, non ils ajoutent au désagréable de la situation de l’impertinence, de l’insolence et, quand ils sont en nombre, du mépris pour celles et ceux qui les ont devancés, et qui, osons le dire, ont pris le temps de la réflexion et de l’engagement réfléchi. Non, vous l’aurez compris, je n’aime pas ces invités de la dernière heure, qui parlent fort et creux, qui savent avant d’avoir compris et qui pérorent en se posant comme les grands moralisateurs d’une cause qu’ils n’ont pas pris le temps de comprendre, si ce n’est qu’au dernier moment ils se sont dits que lorsqu’on a un train de retard, on reste sur le quai.
Pour ce qui me concerne et nombreux sont mes compagnons de voyage dans ce cas, un train avant de le prendre, il faut l’attendre, l’espérer, il faut avoir une envie irrésistible de se joindre à ceux qui sont à l’intérieur. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je suis souvent, pour ne pas dire tout le temps en avance, pas trop pour ne pas risquer le désespoir de l’ennui, mais suffisamment pour savourer les saveurs épicées d’une juste impatience…

Poèmes de jeunesse…

Parce que c’était triste sans mensonges
Il était né sur un papier qui attendra la poubelle
Il avait vécu sur une croûte de vie qu’avait produite
L’histoire du malheur de ses frères
Qu’il ne rencontrerait jamais
Parce qu’eux aussi, ils se sentaient si seuls
Qu’ils oublient parfois d’en regarder
Ailleurs…

Palette…

Sur ma palette d’Automne

Douces feuilles aux larmes rousses

Roulent en plissant

Sur un tendre vert

D’un champ oublié

Dans l’été finissant

Nuit moite…

Homme en presque pleurs
Il est l’heure,
Il est tôt…
Ta bouche est sèche
Du silence d’une nuit agitée.
Le feu de la peur
Dévore les mots.
« Ouvre les yeux,
Homme qui tremble. »
Derrière la vitre,
Nuit moite a tiré le rideau.
Dans les coulisses de ses rêves,
Un pli de ciel brille.
Je le vois,
Il est pour moi.
Je le vois,
Il est à toi.

Mes Everest, Nathalie Sarraute

Je suis dans ma chambre, à ma petite table devant la fenêtre. Je trace des mots avec ma plume trempée dans l’encre rouge… je vois bien qu’ils ne sont pas pareils aux vrais mots des livres… ils sont comme déformés, comme un peu infirmes… En voici un tout vacillant, mal assuré, je dois le placer… ici peut-être… non, là… mais je me demande… j’ai dû me tromper… il n’a pas l’air de bien s’accorder avec les autres, ces mots qui vivent ailleurs.., j’ai été les chercher loin de chez moi et je les ai ramenés ici, mais je ne sais pas ce qui est bon pour eux, je ne connais pas leurs habitudes…
Les mots de chez moi, des mots solides que je connais bien, que j’ai disposés, ici et là, parmi ces étrangers, ont un air gauche, emprunté, un peu ridicule… on dirait des gens transportés dans un pays inconnu, dans une société dont ils n’ont pas appris les usages, ils ne savent pas comment se comporter, ils ne savent plus très bien qui ils sont…
Et moi je suis comme eux, je me suis égarée, j’erre dans des lieux que je n’ai jamais habités… je ne connais pas du tout ce pâle jeune homme aux boucles blondes, allongé près d’une fenêtre d’où il voit les montagnes du Caucase… Il tousse et du sang apparaît sur le mouchoir qu’il porte à ses lèvres… Il ne pourra pas survivre aux premiers souffles du printemps… Je n’ai jamais été proche un seul instant de cette princesse géorgienne coiffée d’une toque de velours rouge d’où flotte un long voile blanc… Elle est enlevée par un djiguite sanglé dans sa tunique noire… une cartouchière bombe chaque côté de sa poitrine…je m’efforce de les rattraper quand ils s’enfuient sur un coursier… « fougueux »… je lance sur lui ce mot… un mot qui me paraît avoir un drôle d’aspect, un peu inquiétant, mais tant pis… ils fuient à travers les gorges, les défilés, portés par un coursier fougueux… ils murmurent des serments d’amour.., c’est cela qu’il leur faut… elle se serre contre lui… Sous son voile blanc ses cheveux noirs flottent jusqu’à sa taille de guêpe…
Je ne me sens pas très bien auprès d’eux, ils m’intimident.., mais ça ne fait rien, je dois les accueillir le mieux que je peux, c’est ici qu’ils doivent vivre.., dans un roman… dans mon roman, j’en écris un, moi aussi, et il faut que je reste ici avec eux… avec ce jeune homme qui mourra au printemps, avec la princesse enlevée par le djiguite… et encore avec cette vieille sorcière aux mèches grises pendantes, aux doigts crochus, assise auprès du feu, qui leur prédit… et d’autres encore qui se présentent…
Je me tends vers eux… je m’efforce avec mes faibles mots hésitants de m’approcher d’eux plus près, tout près, de les tâter, de les manier… Mais ils sont rigides et lisses, glacés… on dirait qu’ils ont été découpés dans des feuilles de métal clinquant… j’ai beau essayer, il n’y a rien à faire, ils restent toujours pareils, leurs surfaces glissantes miroitent, scintillent… ils sont comme ensorcelés.
À moi aussi un sort a été jeté, je suis envoûtée, je suis enfermée ici avec eux, dans ce roman, il m’est impossible d’en sortir…
Et voilà que ces paroles magiques… « Avant de se mettre à écrire un roman, il faut apprendre l’orthographe » … rompent le charme et me délivrent.

Extrait de « l’enfance »

Une journée d’automne… inédit de 1980…

Vieux texte écrit il y a quarante ans…

C’était une journée d’automne qui se terminait par petites flaques, sur le pavé gluant. Plus rien n’avait l’odeur du neuf. Dans chaque grain de poussière, dans chaque molécule de vie, un parfum de moisissure tirait des larmes aux passants du soir. Dans les yeux de ceux qui se croisaient, il y avait cette lueur de désespoir, si vraie, si dure, si fatidique, si irréversible. Comme si…

Comme si la destinée de chacun était contenue dans ce bruit, sourd et continu, bruit qui m’arrache encore des larmes tant il est dur de se sentir glisser sur des pentes où l’amour n’existe plus que par pointillés jaunâtres. Le ronflement de l’alentour produisait comme un halo de brouillard, mais il m’étouffait plus que n’importe quel autre, il m’étouffait en dedans, il me bouffait mon printemps qui à cette heure-ci n’était pourtant encore qu’inscrit en marge, en attente de frénésie, en attente d’irréel…

Le Tribunal académique revient…

Les habitués de mon blog connaissent cette rubrique humoristique, après une longue hibernation et après avoir republié quelques uns des jugements de ce tribunal, elle va revenir, je l’espère régulièrement.

Le tribunal académique, après ce long et salutaire retrait, reprend ses séances. Quelques évolutions sont à souligner. C’est désormais une présidente qui dirige les débats et décide des sanctions. A ce qui se dit, elle est d’une intransigeance sans failles. Outre sa formation juridique, elle suivi une formation en « émotologie ». Il s’agit d’une nouvelle discipline qui étudie les émotions à travers les mots.


Désormais les plaignants, lorsqu’ils formulent un recours doivent produire un argumentaire, expliquant en quoi l’usage incongru, intempestif et inapproprié de tel ou tel mot, terme ou expression est de nature à perturber l’ordre public, poétique et politique. C’est ce qui est appelé la règle du « POPPP ». La Perturbation de l’Ordre Public, Poétique et Politique. Le tribunal académique est chargée de ce contrôle.
Si la présidente du tribunal est la seule habilitée à prononcer le jugement elle s’appuie désormais sur un véritable conseil de l’ordre, le « COPPP », le conseil de l’ordre public, poétique et politique. Composé de 12 membres ce conseil siège désormais de façon permanente, ce qui va permettre enfin d’améliorer la réactivité de cette instance.
Nous venons enfin de prendre connaissance de l’identité des 12 titulaires. La voici : afin de ne pas mettre en danger la vie de ces courageux conseillers, seules les initiales nous ont été transmises ainsi que la profession de ces éminentes personnes.

  1. MB : astiqueur de cor de chasse et autres cuivres culinaires
  2. BR : dresseuse de mèches rebelles
  3. GF : soudoyeur de fonds de cuve
  4. RL : danseuse sur pilotis
  5. TT : accordeur d’escabeaux
  6. HP : rééducatrice en ventriloquie
  7. PP : coiffeur pour cascadeurs
  8. OG : Regardeuse d’horizons
  9. AV : Pilote d’essais infructueux
  10. FD : Chanteuse pour crabes à raie
  11. RT : Perceur de secrets
  12. SL : Répétitrice de silences de plomb

Dans les prochaines semaines les premiers jugements vont être rendus. Ils devraient concerner, entre autres, les mots suivants : « dissolution, bienveillance, grave, sociétal, connecté, télétravail, retraite, dictature…

Mes Everest, Stefan Zweig

La jeune fille

Aujourd’hui, je ne peux trouver le repos…

La faute sans doute à cette nuit d’été.

Le parfum des tilleuls éclos

Pénètre par le battant écarté.

Oh, toi mon cœur ! Si maintenant il venait

-Ma mère depuis longtemps est allée se coucher-

Et dans ses bras te prenait…

Toi mon faible cœur…Jusqu’où te laisseras-tu aller ?

Cordes d’argent-1901-

Attente ferroviaire : 2

Il n’est pas du genre à rêver que de couleurs exotiques aux senteurs de vanille. Ce matin il a l’émotion facile, et il s’emplit de ces odeurs de vrai, de ces bruits qui hésitent à dépasser le silence. Il se met alors à aimer cette salle lugubre au carrelage rafraîchi par l’air vif qui transperce les corps. Il se délecte de ce paysage humain qui raconte que la vie c’est aussi le muscle qui souffre, il aime ce quotidien qui rend ridicule les sornettes de ceux qui imaginent un monde devenu uniquement fluorescent. Là, il y a du gris, de ce gris noble et parlant qui creuse les regards et serre les gorges. Et il pense à tous ces discours qu’on dit beau, de ceux qui parlent des autres sans ne les avoir jamais croisés. Il pense à ceux qui affirment, à ceux qui concluent, à ceux qui cherchent à mettre en mot, ce qui ne peut être que vu, que ressenti.

Il se dit : « oui messieurs les penseurs, les décideurs, les chercheurs du matin tiède, quand vous rêvez, quand vous rêvez dans vos vies au relief pastel, il y en a des qui se tassent les uns contre les autres pour avoir moins froid, pour mieux se comprendre, pour mieux s’aider. Il y en a qui mettent de l’amour dans des gestes que vous analysez avec mépris, avec arrogance en les affublant du nom de compétences. Oui messieurs, il y en a qui rêve plus fort que vous, plus vrai que vous. Et quand vous retournerez dans votre confort nocturne ou que votre esprit se reposera des efforts de la veille à imaginer ce qui se passe lorsque vous n’y êtes plus, il y en a qui prendront un train un peu plus gris que le vôtre, pour vous construire un monde que vous avez oublié de comprendre.

Attente ferroviaire : 1

Le 25 février 2005, j’ai écrit ce texte que je viens de retrouver et que je publie en deux parties.

L’air est glacial, coupant, comme un rasoir neuf sur une peau juvénile. Il a laissé tourner le moteur de sa voiture, encore quelques instants, pour s’emplir de cette chaleur aux senteurs mécaniques, qui donne encore pour quelques instants l’illusion du bien-être. Lorsqu’il est sorti, qu’il a claqué la portière, il a perçu comme un rétrécissement. Il est encore plein de ces sensations « ouateuses » que laissent une nuit sous une couette. Le train est annoncé dans un quart d’heure. Il attendra dans le grand hall d’accueil. Il aime ses petits moments de presque rien, où on sent chaque minute qui passe laisser sa trace grise dans la chair. Il est un habitué du lieu, mais pas de cet horaire. Il est de ceux qui entrent dans le train, avec des souliers vernis, les mains fines et l’air préoccupés. A cette heure, ce sont surtout ceux qui travaillent dur, ce sont dont les mains racontent l’histoire caleuse des chantiers. Dans la salle, ils sont six à lutter contre les courants d’air. Sept avec la femme de ménage de la gare. Elle semble hors du temps, qui passe et qu’il fait, absorbée par son entreprise de nettoyage. Elle est haute comme trois pommes et sautille pour atteindre les vitres du guichet. Elle est comme une mélodie virevoltante dans le silence glacial de l’aurore. Contre le mur, tassés les uns contre les autres, quatre hommes, épaules larges, l’œil vif. Ce sont des turcs, ils parlent entre eux doucement. Il ne semble pas souffrir du froid, on dirait que toutes leurs forces, toute leur énergie est consacrée à se donner une contenance sereine. Contre les fenêtres, un grand, bonnet vissé jusqu’aux lunettes, d’une immobilité qui s’apparente à de la pétrification. On croirait que le froid ne l’atteint pas , qu’il le contourne, qu’il hésite à le déranger dans sa raideur matinale.

Pas une voix pour arrondir les angles du froid. Seuls les regards se croisent : on se connait, mais chaque matin on se découvre. Et dans ce simple petit matin de février, il y a comme une éruption de solennel dans ce petit espace de ce rien de tous les jours. Il est le seul à ne pas rester en place. Comme toujours, il cherche à embrasser de tous ses sens ce qui l’entoure…

Poèmes de jeunesse

J’ai peur d’écrire, comme si

L’autre poésie, celle qui dort là

Fière sur le papier

Allait porter un jugement

Sur la nouveauté

J’ai peur et mes mots

En transpirent

A quand le passé décomposé

Novembre 1980

Flash d’automne…

Dans l’eau trouble de l’automne

Le reflet ocre d’une lumière fatiguée

D’un si long été à étirer ses longues marées

Peu à peu l’horizon s’efface sous la gomme

D’une lourde brume sous le ciel abandonné

12 novembre 2020

Fond de vallée…

L’été racle ses fonds de tiroirs

Il en sort quelques miettes oubliées

Qu’il disperse en riant

Entre les rides de brume

D’un automne hésitant

Dans le loin qui s’étire au couchant

De lourdes vagues à l’écume bleutée

Traînent leurs âmes glacées

Dans le triste fond de la belle vallée

Que nous avons tant aimée

Mes Everest, Primo Levi : si c’est un homme…

Italian chemist and writer Primo Levi (1919-1987).

Nous découvrons tous tôt ou tard dans la vie que le bonheur parfait n’existe pas, mais bien peu sont ceux qui s’arrêtent à cette considération inverse qu’il n’y a pas non plus de malheur absolu. Les raisons qui empêchent la réalisation de ces deux états limites sont du même ordre : elles tiennent à la nature même de l’homme, qui répugne à tout infini. Ce qui s’y oppose, c’est d’abord notre connaissance toujours imparfaite de l’avenir ; et cela s’appelle, selon le cas, espoir ou incertitude du lendemain. C’est aussi l’assurance de la mort, qui fixe un terme à la joie comme à la souffrance. Ce sont enfin les inévitables soucis matériels, qui, s’ils viennent troubler tout bonheur durable, sont aussi de continuels dérivatifs au malheur qui nous accable et, parce qu’ils le rendent intermittent, le rendent du même coup supportable.

Reflets… Inédit

Nez en l’air à rêver

Tu as posé le pied

Dans une flaque de nuit

La ville au gris éclaboussé

Te sourit de ses mille larmes

Aux flammes du soir brillant

4 Novembre

Absence…

Sur l’aride terre de mon inspiration retrouvée

Les yeux pleurant je remonte essoufflé

Le lit froissé d’une mémoire asséchée

Une à une mes larmes murmurent en glissant

Le chant salé d’un reste d’océan

Ecoute

Le doux refrain du regard bleu disparu

Sur les rives grises de son absence

Regarde

Les longues vagues à l’écume épuisée

Sur la plage des cœurs brisés

J’ai rêvé d’une fenêtre…

Photo de Jeffrey Czum sur Pexels.com

Lassé de me cogner
Aux angles mauves
Du grand mur gris
De vos molles promesses
J’ai rêvé d’une fenêtre
Ouverte sur le souffle bleu
De nos demains heureux

Sur la vitre…

J’ai posé le doigt

Sur la lune molle

De la vitre brûlée

Loin du soleil rageur

Un oiseau s’est posé

Ses ailes de velours

Battent doucement du cil

25 avril

Mes Everest : Andrée Chedid, ce que nous sommes…

Tu es radeau dans l’éclaircie

Tu es silence dans les villes

Tu es debout

Tu gravites

Tu es rapt d’infini

Mais tel que je suis

que j’écris que je tremble

Je te sais parfois

refroidi de toi-même

quand les fables et le sel t’ont quitté!

Je te sais
Tantôt mutilé
Tantôt espace
Tantôt épave
Ou illumination

Je te sais

disloqué par les parcelles du monde

Mais je te sais

De face

Dans la forge de ton feu.

J’attends… Inédit…

Je suis d’une grammaire oubliée
Je conjugue le verbe attendre
A tous les temps de l’impatience
J’écoute aux portes des sourires croisées
J’y entends le chant secret des absents
Je cherche des traces d’amitiés
Les arrime aux belles et rondes rimes
Sur la rive mauve de mes basses marées
Ô vous qui ne me voyez
J’attends
Oui j’attends vous le savez
Un signe de la main
A ceux qui se baissent pour pleurer

Un train est entré

N’avez-vous jamais vibré pour du simple
Pour ce presque rien
Qu’on cache sous le tapis
D’une mémoire aux rimes rondes
Rondes et fleuries
N’avez-vous jamais vibré pour du simple
Ce quelque chose
Que le peuple des autres
Abandonne sur le quai
Pour un voyage sans détours
N’avez-vous jamais vibré pour du simple
Celui qu’on oublie tout de suite
Pour ne pas avoir à l’apprivoiser
Sentez-vous l’odeur que la peur avait enterrée
Entendez -vous le cri du métal
Il est frappé de soleil.
C’est un beau soir qui sent le hier
Dans la salle d’attente de mes souvenirs ferroviaires
Un train vient d’entrer…

30 juin

Petite pluie est venue…

Vêtue de son manteau de drame gris

La pluie est là, elle n’était pas invitée…

C’est bien lui, lourd mardi maudit,

Dans longues rimes de novembre empêtrés

Qui a osé la convoquer dans le dernier souffle du midi.

« Je ne veux pas que joie sente des ailes lui pousser,

Petite ou drue, Ô pluie, reviens je t’en prie. »

Mais pluie têtue a résisté et son sourire lumineux

Sur chaque flaque a posé petites perles bleues..

13 MAI

Matin froissé

C’est un matin barbouillé

Repue d’un lourd gris huilé

La nuit mauvaise s’est retirée

La lumière à marée basse oubliée

Nous attend entre les plis du ciel froissé

Lumière est à marée basse

Mes Everest : André Malraux, extrait de la voie royale

Ces chutes de bois sonore qui ne lui parvenaient pas, il les entendait, de seconde en seconde, dans les battements de son sang; il savait à la fois que, chez lui, il guérirait, et qu’il allait mourir, que sur la grappe d’espoirs qu’il était, le monde se refermerait, bouclé par ce chemin de fer comme par une corde de prisonnier; que rien dans l’univers, jamais, ne compenserait plus ses souffrances passées ni ses souffrances présentes : être un homme, plus absurde encore qu’être un mourant… De plus en plus nombreuses, immenses et verticales dans la fournaise de midi, les fumées des Moïs fermaient l’horizon comme une gigantesque grille : chaleur, fièvre, charrette, aboiements, ces traverses jetées là-bas comme des pelletées sur son corps, se confondaient avec cette grille de fumées et la puissance de la forêt, avec la mort même, dans un emprisonnement surhumain, sans espoir. Les chiens maintenant hurlaient d’un bout à l’autre de la vallée; d’autres, derrière les collines, répondaient; les cris emplissaient la forêt jusqu’à l’horizon, comblant de leur profusion les espaces libres entre les fumées. Prisonnier, encore enfermé dans le monde des hommes comme dans un souterrain, avec ces menaces, ces feux, cette absurdité semblable aux animaux des caves. A côté de lui, Claude qui allait vivre, qui croyait à la vie comme d’autres croient que les bourreaux qui vous torturent sont des hommes : haïssable. Seul. Seul avec la fièvre qui le parcourait de la tête au genou, et cette chose fidèle posée sur sa cuisse : sa main.

Il l’avait vue plusieurs fois ainsi, depuis quelques jours : libre, séparée de lui. Là, calme sur sa cuisse, elle le regardait, elle l’accompagnait dans cette région de solitude où il plongeait avec une sensation d’eau chaude sur toute la peau. Il revient à la surface une seconde, se souvint que les mains se crispent quand l’agonie commence. Il en était sûr. Dans cette fuite vers un monde aussi élémentaire que celui de la forêt, une conscience atroce demeurait : cette main était là, blanche, fascinante, avec ses doigts plus hauts que la paume lourde, ses ongles accrochés aux fils de la culotte comme les araignées suspendues à leurs toiles par le bout de leurs pattes sur les feuilles chaudes; devant lui dans le monde informe où il se débattait, ainsi que les autres dans les profondeurs gluantes. Non pas énorme : simple, naturelle, mais vivante comme un œil. La mort, c’était elle.

Par la fenêtre, inédit…

Le 2 novembre, 7 h 54, dans le TGV entre Lyon et Paris

Il est l’heure du temps qui s’oublie

Entre les draps flous d’une molle nuit au matin fripée

Couleurs vertes aux grises blessures

Attendent un signe des poseurs de regards

Il faudra un jour que je l’invite

Ce monde flou de derrière la vitre

Ce monde fou de cette vitesse sans rires

Il m’aspire et m’inspire

Je pose le front sur fenêtre muette

Les vies du dehors tentent un signe

J’entends le reste prudent

D’un presque rire d’enfant

Ce n’est rien

Ne dis rien

Tout reviendra dans le peut-être demain

2 novembre

Mes rêves éveillés : 3…

Tout d’abord personne ne s’est aperçu de rien, et quand on ne dit personne, on doit vite reconnaître que de toute façon on ne parle pas de beaucoup. Certes, il ne s’agit pas, une fois de plus, d’affirmer que le nombre de lecteurs diminue, mais de reconnaître que la lecture est de plus en plus instrumentale, et de moins en moins viscérale. Et quand j’utilise le terme de viscéral, il est celui qui est le plus approprié. Il s’agit de cette lecture qui part de l’œil, puis prend le frais dans l’arrière-pays de la tête avant de descendre dans les tripes, et tout remuer. Cette lecture a besoin de ces mots qui vibrent, de ces mots qui caressent, qui chantent, qui surprennent, de ces mots qui essoufflent, qui apaisent…
Pourtant ce matin, comme tous les jours Jules a commencé à feuilleter ces livres qu’il aime tant. Il a tourné quelques pages, rapidement, puis a pris son temps, et s’est arrêté gorge serrée. Partout sur la page, des trous, au début d’un vers, au milieu d’une strophe, dans un titre. Des mots se sont envolées, ils ont disparu. Il pense à une plaisanterie, un canular peut-être : qui aurait pu dans la nuit prendre le temps de lui voler des mots, des mots si beaux.
Il s’attarde sur un texte d’Eluard : dans ce magnifique texte, les étoiles se sont évanouies, les fleurs se sont fanées, les paupières se sont fermées. Il poursuit ses lectures et partout des trous ont pris la place des caresses, de la douceur, de la pluie. La mer et ses vagues ont disparu, plus de vent, pas un soupir, pas un frisson. Tous les mots qu’il aiment ont été enlevés. Jules est persuadé qu’il rêve encore, il se pince pour s’éveiller. Mais rien n’y fait, les mots, ses si beaux mots se sont échappés. Où se sont-ils cachés ?
Un peu déprimé, il ouvre la radio, peut-être une explication. Jules n’aime pas la radio, parce que ce sont des sons électriques, mais ce matin il se sent seul, si seul. Il écoute, il n’est pas un habitué, il écoute avec attention, avec curiosité et doucement, tout doucement il commence à sourire. Voici ce qu’il entend : « vous êtes bien sur votre radio habituelle, mais nous prions nos auditeurs de nous pardonner, ce matin pour une raison que nous ignorons encore, beaucoup de nos mots habituels ne passe plus à l’antenne, ils ne parviennent plus à sortir de la bouche de nos chroniqueurs et journalistes ».
Jules écoute, il sourit, il est bien, tous ses mots sont là, ils ont pris la place des mots en ique, des mots en tion, des mots en eur, il est si bien, c’est comme une douce mélodie… »

Bouée…

L’homme est courbé,

Son dur regard racle le sol.

Lever les yeux ?

Il ne le veut pas,

Il ne le peut plus.

L’homme est triste,

Il marche

Sur le fil gris de la peur.

Il tire sur les manches de la douleur,

Soudain,

Merle siffle ;

L’homme déplie un bout de sourire,

Essuie la buée de ses larmes bleues,  

Bouée est là, ronde et fleurie.

Elle est pour lui

Il la serre,

Tout est fini.  

Quelques miettes d’air marin…

J’ai plongé la main,

Dans le fond mauve de ma poche à sourires.

Il y restait quelques miettes d’air marin ;

Dans le doux creux de ma paume de cire

J’entends, elles chuchotent un chant câlin.

Ô si beaux ces mots loin du pire.

Lavés, salés, à ma bouche les ai portés, comme le bon pain.

Les yeux j’ai fermés : la mer est entrée, elle a tant à me dire…    

25 mai

Mes Everest : « sillage noir », René Char…

Sillage noir

Au recueil du couchant sonore

A chaque étage de nue

La nuit retrouve, oublie son nom

Il n’est de similitude

Il n’est que solitude

Partant qu’hurlement et loup

L’amour qui s’était assoupi

Comme la mer sous une vague

Garde un visage de momie

Et parle une langue de sable

Le bâton de rosier, 1926

Voyage au centre de ma mémoire…

En poussant cette porte, lourde me semble-t-il on entre directement dans un long couloir. Mais peut-être n’est -il pas si long que cela. Je le vois sombre aussi, l’était-il dans la réalité ou l’est-il devenu parce que lorsque j’atteins cette profonde couche de mémoire, il y a de l’angoisse, des terreurs mêmes. Celles qu’éprouvent les enfants peureux. Je sais que j’étais un enfant peureux. Aujourd’hui encore j’en mesure les effets secondaires ou collatéraux. Au début de ce couloir une première porte, elle est à droite en entrant, elle ouvre sur la salle de bains que je ne visualise pas et c’est bien dommage parce qu’il va s’y passer ce qui deviendra un des tous premiers épisodes de ma légende familiale. Une histoire drôle mais qui, au dire de ma mère, aurait pu être tragique. Histoire tant et tant de fois racontée et pourtant rien, rien qui ne remonte si ce n’est un peu de flou et d’ images fabriquées. Il y a une baignoire au fond et dans cette baignoire il fut question d’un poisson. Je ne me souviens plus s’il s’agissait d’une tanche ou d’une truite. Ce poisson avait visiblement été offert à ma mère, l’institutrice, par un grand élève. Il voulait certainement que ses enfants puissent découvrir cet animal. Je ne me souviens pas, l’histoire racontée ne le dit pas, comment ce poisson quel qu’il soit est arrivé vivant ici. Peu importe ce qui semble être vrai c’est que ma curiosité m’a incité, à me pencher au-dessus de la baignoire et emportée par le poids de ma tête ( déjà fort grosse ) j’ai visiblement basculé tête première et c’est ma grande sœur protectrice qui a donné l’alarme. Je me dis que cette histoire même enjolivée doit avoir du vrai car comment expliquer cette peur panique que j’ai souvent quand je mets la tête dans l’eau. Bref voici le premier souvenir que j’ai, il est flou, il est scénarisé mais il me permet de poser une limite à ce dont je pense me souvenir.

Le tribunal académique…

Comme j’ai de nombreux nouveaux abonné, je poursuis dans mes republications. Le thème dominant de la journée étant l’automne, je ne résiste pas à vous proposer une nouvelle fois cette séance de ce « tribunal académique »…

Automne

Ce matin il y a procès au tribunal académique. Quelques mots sont là, coupables de coalition. Le président du tribunal, vient d’appeler l’automne à la barre.
Il lit l’acte d’accusation :
« Automne, nom commun, vous comparaissez devant cette cour pour le délit de haute trahison. A plusieurs reprises, vous avez été vu, entendu en compagnie des mots suivants : joyeux, bleu, heureux, doux, roux, bucolique et « cerise » sur le gâteau, mou.
Eu égard à la loi du 13 novembre 1912, stipulant qu’automne ne peut être vu qu’en compagnie de gris, morne, triste, venteux, mélancolique, et violon, vous êtes donc en infraction grammaticale, syntaxique et surtout lexicale.
En conséquence et en vertu des pouvoirs alphabétiques qui me sont donnés, je vous condamne à trois ans de travaux forcés. Messieurs les gardiens de la rime, je vous en prie, veuillez accompagner le prévenu… »
« Affaire suivante ! »

Rêve…

Comme tous les matins, Jules se lève tôt, s’habille rapidement, et visage encore barbouillé des restes de la nuit, s’en va acheter la presse. Il ne se contente pas du seul journal régional, il aime aussi les quotidiens nationaux. Jamais les mêmes, il butine, il n’aime s’enfermer dans aucune camisole, encore moins de papier. Il aime ce moment ou devant le présentoir, il hésite, il compare les unes, les titres du jour et suivant son humeur, il en choisit un ou deux, jamais les mêmes. Il paie, les plie soigneusement et accélère le pas, impatient de les étaler sur la table, tout en buvant un grand bol de café.
Trois unes l’ont attiré ce matin : la première « Ecoute l’automne », la seconde : « Le monde : une île ! » et la troisième « Elle aime la lune ». Surprenants ces titres, on ne dirait pas de l’actualité se dit-il sur le chemin du retour. Mais il n’ouvre pas les journaux, il aime ce rite matinal, qu’il ne veut pas transgresser sous prétexte de curiosité.
Jules est dans sa cuisine, le café est prêt. Il s’installe. Comme d’habitude, son bol est légèrement sur la gauche pour qu’il puisse étaler les journaux et il commence sa revue de presse. Il débute par « Elle aime la lune ». Il lit rapidement les quelques lignes qui accompagnent la photo de la une. C’est vrai que cela lui semble léger, plus doux que d’habitude. Il ouvre le journal, poursuit sa lecture : « mais qui est-elle celle qui aime la lune ? »
Bref il lit et l’impression se confirme. Sa lecture est agréable ! Il ne parvient pas à en expliquer les raisons, mais il se sent bien. Il ouvre son deuxième quotidien, « Ecoute l’automne » : mêmes impressions, douceur, bonheur, sourires. D’ailleurs il le sent parfaitement qu’il sourit. Il est bien, tellement bien qu’il s’empresse d’ouvrir le troisième : « Le monde : une île ! ». Et là, comment dire c’est l’apothéose : c’est comme le premier stade de l’ivresse, il se sent gai, insouciant avec l’envie de s’étirer en souriant. C’est ce qu’il fait d’ailleurs !
C’est dans ce mouvement qu’il aperçoit le gros titre du quotidien régional : « Catastrophe dans le monde de la presse nationale : les lettres R et les lettres S ont totalement disparu des rédactions ! ».
16 novembre 2019

Automne malin…

Entends le c’est l’heure

Il chante Matin

Il chante et secoue nos vieilles peurs

Automne taquin

Est en pleine lueur

Il rit du gris malin

Pris main dans le sac à couleurs

Mes Everest : Chant d’automne, Baudelaire, suite

J’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,

Douce beauté, mais tout aujourd’hui m’est amer,

Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l’âtre,

Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

Et pourtant aimez moi tendre cœur ! soyez mère,

Même pour un ingrat, même pour un méchant ;

Amante ou sœur, soyez la douceur éphémère

D’un glorieux automne ou d’un soleil couchant.

Courte tâche ! La tombe attend : elle est avide !

Ah ! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,

Goûter, en regrettant l’été blanc et torride,

De l’arrière-saison le rayon jaune et doux !

Mes Everest : Chant d’Automne, Baudelaire, première partie…

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;

Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !

J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres

Le bois retentissant sur le pavé des cours.

Tout l’hiver va rentrer dans mon être : colère,

Haine, frissons, horreur, labeur du et forcé,

Et, comme le soleil dans son enfer polaire,

Mon cœur ne sera plus qu’un bloc rouge et glacé.

J’écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;

L’échafaud qu’on bâtit n’a pas d’écho plus sourd.

Mon esprit est pareil à la tour qui succombe

Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

Il me semble, bercé par ce choc monotone,

Qu’on cloue en grande hâte un grand cercueil quelque part.

Pour qui ? – C’était hier l’été ! Voici l’automne !

Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

Voyage au centre de ma mémoire…

Photo de Mikey Dabro sur Pexels.com

Je ne suis pas capable de dater précisément la trace de ce qui me semble être mon premier souvenir. Mais il est vrai que lorsque je cherche, que je remonte cet infernal cours du temps écoulé, arrive toujours ce moment un peu particulier, où j’ai l’impression d’être au pied d’un mur. Mais est-ce vraiment le premier souvenir, ou simplement une bouillie cuite, recuite, réchauffée sous la flamme des anecdotes tant et tant de fois racontées avec toujours cette injonction « tu te souviens quand… » Mais oui je me souviens. Il me semble me souvenir. C’est un peu flou, un peu trouble. J’ai trois ou quatre ans, j’entre dans l’appartement, celui où j’ai passé une première partie de ma vie : de la naissance à l’âge de 8 ans ; de 1960 à 1968. Nous vivions dans un logement de fonction, celui attribuée à l’institutrice du village, et cette institutrice c’était ma mère. En dessous de l’appartement c’est l’école, la classe, les odeurs se mélangent, les couloirs me paraissent immenses. Je me vois, j’arrive sur une espèce de palier, il me semble distinguer trois portes : la première à gauche donne sur l’atelier, enfin une pièce où mon père bricole, un lieu qui me fascinera pendant longtemps. A droite une autre porte qui ouvre sur les toilettes, que je redoute, je n’aime pas y aller seul, je suis peureux. Et au centre la porte qui ouvre sur l’appartement lui-même. Elle me semble plus massive, avec une grosse poignée ronde. Une poignée ronde et dorée, enfin c’est comme cela qu’elle apparaît dans ce voyage vers le commencement.

23 h 17, cinquième et dernière partie…

5

  • Alors Alice tu en penses quoi ?
  • Ouais, c’est cool, je n’ai pas tout compris mais c’est cool…
  • C’est peut-être un peu tordu non, tu ne trouves pas que je me suis un peu compliqué la vie, dis-moi franchement

Ils sont quatre autour de la table. Des amis, des vrais, on comprend tout de suite aux regards qu’ils se portent, qu’ils se connaissent parfaitement, profondément, et qu’ils s’aiment.  Oui surtout qu’ils s’aiment. Dans ce bar ils sont chez eux, Alice rit, souvent, fort, très fort. Derrière le bar, le patron sourit. Alice il l’aime beaucoup lui aussi. Elle est de ces clientes qu’on aime voir entrer. Quand elle ouvre la porte tu te rappelles pourquoi tu vis.

Il les observe depuis un moment, il sait qu’ils ont un projet de pièce, ils en ont parlé. Une pièce qui assemble leurs amitiés, une pièce qui leur ressemble. Ils sont souvent là.  Il les entend, chacun avec leurs carnets ; la plus bavarde c’est Alice.  Dans son sac elle a toujours son carnet à rêves. Il entend. Et les trois autres l’écoutent, Gabriela est dramaturge, elle prend des notes. Il entend elle pose des questions, elle raconte, elle aussi, pas comme Alice, elle ne lit pas, ce ne sont pas ses rêves qu’elle raconte, c’est sa vie, ses souvenirs enfin il le suppose. Il aime sa voix, son accent, elle est née au Chili. Elle est en France depuis 12 ans, elle veut retenir au pays avec un projet.

Ils viennent depuis plusieurs semaines tous les soirs, au début c’était Alice qui parlait le plus. Maintenant elle prend des notes. Elle fait des croquis.  Et puis il y a les deux autres, Fabrice et Tonio. Eux ce sont des comédiens, ils écoutent, ils attendent.

Le premier soir où ils sont venus tous les quatre je me souviens que Alice était impatiente de lire son carnet à rêve. Mais Gabriella, comme souvent a parlé la première, elle venait de recevoir une carte postale de sa famille à Santiago, la photo d’une rue étroite, lumineuse, avec des enfants qui jouent, un chien, les façades sont ocres, toutes les fenêtres sont fermées sauf une. On y distingue un visage.

  • Alors Alice tu en penses quoi, franchement elle n’est pas trop tordue mon histoire ?

Fabrice et Tonio se regardent.  Ils ont aimé ce texte, ils ont déjà quelques idées à suggérer.

Alice les regarde aussi, elle n’aime pas forcément parler en premier. Alors oui elle a dit que c’était cool, c’est le mot qu’elle aime utiliser, comme le signe de ponctuation de la tendresse qu’elle a pour beaucoup, mais là elle comprend qu’il faut en dire plus.

  • C’est un peu compliqué, comme tu dis, mais de toute façon la vie c’est un peu compliqué non ? Mais là oui franchement j’aime bien les contrastes, j’ai déjà pas mal de trucs en tête,
  • Et vous vous en pensez quoi Fabrice, Tonio
  • Nous on vous suit. On signe, mais là on ne veut pas faire les vieux mais il faut qu’on rentre

Alice se tourne vers moi, je suis affalé, contre mon bar, je les écoute. Je suis bien.

  • C’est quelle heure Max ?

Je les aime tous les quatre, ils ne sont pas comme tout le monde, leurs smartphones ne sont jamais posés sur la table, ce sont des objets qu’ils n’utilisent que très peu m’ont-ils expliqué. Alors l’heure ils aiment la demander et je suis tellement heureux de la leur offrir

C’est quelle heure Max ?

  • 23 h 17 les amis…

23 h 17, quatrième partie…

4

Elle est retournée dans sa chambre. Son lit est en pleine lumière, la lumière d’un si beau jour. La fenêtre est toujours ouverte, les chiens aboient, on entend des enfants qui jouent, ils crient, dans une autre langue. Elle aime tellement voyager.
Il faut reprendre le carnet, la lecture, écrire peut-être. Se souvenir : 23 h 17…
Elle l’a écrit. Elle ne sait pas, ne sait plus, lit ce qu’elle a écrit, l’histoire de ce rêve commencé, pour qu’il se fabrique, pour qu’il entre à l’intérieur
Le 23 h 17 du carnet. Le 23 h 17 de la cuisine. Curieuses ces heures, l’une est lourde, poisseuse, engluée de noir et l’autre est légère pleine de soleil. Elle la sent, là, sur la peau, par la fenêtre. Elle poursuit sa lecture.
…La fenêtre est ouverte, et j’entends toujours cet aboiement, et une rumeur, la rumeur de la ville, une ville étrangère parce que je ne saisis ni ne comprends aucun mot, je me lève, je me sens légère, vaporeuse presque, et m’approche de la fenêtre, enfin j’essaie, car elle est loin, de plus en plus loin, mais j’entends toujours le brouhaha de la ville. Je ne sais pas où je suis, j’ai dû dormir trop profondément. Un aboiement, et ce mur, avec tous les mots que j’aime….
Elle poursuit sa lecture, l’écriture est plus tremblante, certaines lettres à la fin des mots coulent, elles s’effondrent même, le sommeil devait être proche.
Ce rêve est étrange, je ne l’ai pas encore eu, mais je le sens tellement. Il est là en moi ; ce n’est pas un rêve, c’est un désir. Un désir de lumière ; ces lumières dont on dit qu’elles sont chaudes : lumières du sud, lumières qui sentent le pain qui sort du four. J’ai sommeil, je sens que mes yeux papillonnent ; ils vont se fermer ; je n’ai pas fini. Il ne faut pas que je finisse, les mots restent suspendus là, ils planent au-dessus de mon carnet, et ils se poseront tout à l’heure sur mes paupières qui se fermeront et le rêve se poursuivra et demain je me réveillerai et je le raconterai. Un aboiement, au loin, des cris d’enfants, des femmes emplies de couleurs….
Elle est parvenue au bas de la page. C’est ce qu’elle a écrit hier soir, juste avant de s’endormir à 23 h 17 ou un peu plus tard. Le temps qu’il faut pour écrire sur cette page de carnet.
Et maintenant elle est là assise, au bord du lit, il faut qu’elle tourne la page, la nuit est finie, elle a rêvé, il le faut. Raconter, écrire, la suite, ce qui s’est passé pendant cette nuit.
Elle tourne la page, elle est pleine, remplie, la suivante aussi et celle d’après, et toujours plus, elle feuillette fébrilement, le carnet est plein.
Toutes les pages sont noires. Une écriture serrée, nerveuse. Elle ne se souvient pas. Quelques lignes encore. Il faut qu’elle lise quelques lignes
Un aboiement, au loin, des cris d’enfants, des femmes emplies de couleurs….
Ce sont les derniers mots qu’elle a écrits. C’est sûr, certain, elle s’en souvient.
Elle poursuit sa lecture.
J’ai ouvert la fenêtre. Dehors il fait grand jour, et je reconnais cette petite rue étroite, c’est au Chili. A Santiago. Je me penche ; dans la rue en bas, je reconnais, mon père, il lève la tête, l’aboiement que j’entends est celui de mon chien notre chien. C’est drôle ce gros chien des montagnes, ici dans cette ville chaude. Mon père me parle, je ne comprends pas tout de suite mais il me dit de descendre, de venir le rejoindre. On ira se promener. Je lui dis d’accord. Je ferme la fenêtre et je veux pousser la porte. C’est impossible elle est lourde, si lourde.
Elle ne comprend plus rien, elle a l’impression d’être dans une boucle qui n’en finit plus. Les pages du carnet sont remplis d’une écriture fine, régulière, c’est son écriture. Elle ne sait pas que faire, elle ne sait plus. Elle est partagée ; elle est comme dans un rêve. Son rêve qu’elle n’a pas fini, mais qu’elle a déjà raconté, c’est écrit là, elle le sait, il y a la suite.
…et je veux pousser la porte mais c’est impossible elle est lourde, si lourde.
La phrase d’après. Il le faut. Une seule, pour savoir, pour comprendre.
Chaque pas que je fais est lourd, comme si j’étais engluée dans du sable mouvant ; j’ouvre la porte, il fait encore nuit. Ici il fait encore nuit, et pourtant il y a quelques instants je sentais les rayons du soleil qui me caressaient la peau ? Ici il fait nuit, encore, j’entends le son d’une télé, un son familier. Je me dis que je rêve e… Mais où, quand. Je repense en souriant « et si tout cela n’était qu’un rêve » ou ce que me dit mon père « et si nous n’étions tous que le rêve d’un papillon ». Je souris. Pourvu qu’il ne se réveille pas : mon père ou le papillon…
Elle ne lit plus, elle est certaine qu’elle sait déjà ce qu’il y a d’écrit. Elle le sait.
Elle est dans le brouillard. Se réveiller, s’endormir. Entre les deux. C’est si compliqué. Inspirer, souffler. Il faut qu’elle le fasse.
Et l’heure, quelle est-elle, ou est-elle ?

23 h 17, troisième partie…

3

C’est bien son écriture. Comme s’il pouvait en être autrement. Comme s’il était possible d’en douter. Mais elle doute. Tout est si étrange ce matin : la lumière, l’aboiement de ce chien. Sa légèreté. Elle n’a presque pas eu besoin de s’étirer. Pas mal au dos ce matin.
Elle commence à promener ses yeux sur les dernières pages. Elles ont été noircies hier soir. C’est écrit : il y a la date : « mardi 3 novembre, 23 h 17 ». C’est étrange, elle ne se souvient pas, elle avait tellement sommeil.
Elle commence sa lecture : « une fois n’est pas coutume avant de m’endormir j’ai besoin de raconter mon rêve. Mais pas celui de la veille, non celui de la veille c’est le matin que je le raconte. Non je veux raconter celui de maintenant enfin de tout à l’heure de cette nuit. Je veux faire cette expérience ; je veux écrire le rêve que je n’ai pas eu, pas encore, et puis m’endormir. On ne sait jamais, je vais commencer et lorsque je m’endormirai, le carnet glissera par terre, comme une feuille volante et moi dans le sommeil.
Une feuille volante. Comme un signe.
« Tout a commencé par un aboiement : il me réveille et lorsque je me lève, ma chambre n’est plus la même, à commencer par la tapisserie. Il est curieux ce papier peint, blanc, couvert de graffitis, de mots, des mots que j’aime. La fenêtre est ouverte : j’entends toujours cet aboiement, et une rumeur, la rumeur de la ville. Ce doit être une ville étrangère parce que je ne saisis ni ne comprends aucun mot. Je me lève, je me sens légère, vaporeuse presque, m’approche de la fenêtre ; enfin j’essaie, car elle est loin, de plus en plus loin, elle s’éloigne. Mais j’entends toujours le brouhaha de la ville. Je ne sais pas où je suis, j’ai dû dormir trop profondément. Un aboiement. Ce mur, avec tous les mots que j’aime… »
Elle est toujours assise au bord du lit. Elle a tourné la page. Le dernier mot qu’elle a écrit avant de s’endormir est tremblant le e de aime s’affaisse en dessous de la ligne. Mais la page est blanche. Il faut qu’elle se souvienne. Que s’est -il passé ensuite ? Elle ne se rappelle pas : son expérience n’a pas fonctionné.
Elle aimerait tellement pouvoir raconter la suite. Une autre fois peut-être. Après tout, se dit-elle, je suis peut-être encore en train de rêver, je vais me réveiller…
Me réveiller. Et les carnets : où sont-ils ? Elle doute maintenant. Elle les a peut-être oubliés. Ou alors elle ne les a pas tous sortis. Elle hésite. Elle n’est jamais au même endroit, un jour chez l’une, une nuit chez l’autre. C’est une nomade, une nomade organisée.
Elle va prendre l’air. Il faut qu’elle prenne l’air. Rien de tel pour se remettre les idées en place. Nous sommes en novembre. La fraîcheur lui fera du bien. Elle s’approche de la fenêtre, ferme les yeux, prend une longue inspiration.
Aboiements, bruits de rue, chants, cris. Elle n’est pas chez elle ; elle ne se retrouve pas. Peut-être a-t-elle trop dormi ? Cela lui arrive parfois : ne plus savoir où on se trouve. Cette rue, là juste sous sa fenêtre, étroite, très étroite, en face juste en face des murs blancs. Quelques fenêtres attrapent des rayons de soleil et les envoient.
Elle est belle cette lumière. Si belle…
Elle ferme la fenêtre. Sortir de la chambre. Il faut que je sorte de cette chambre. La porte est fermée. Chaque pas qu’elle fait est lourd. Comme si elle était engluée dans du sable mouvant. Elle ouvre la porte. Ici, il fait encore nuit. Pourtant il y a quelques instants elle sentait les rayons du soleil qui lui caressaient la peau…
Ici il fait encore nuit. Elle distingue le son d’une télé. Un son familier. Je rêvais dit-elle… Mais où, quand. Elle sourit : « et si tout cela n’était qu’un rêve » et ce que lui disait son père « et si nous n’étions tous que le rêve d’un papillon ».
Elle sourit. Pourvu qu’ils ne se réveillent pas : son père, le papillon…
Elle ne sait pas, elle ne sait plus. Elle avance. Jusqu’à la cuisine.
Tout est normal. Boire un verre d’eau. Il le faut.
Elle regarde la pendule : elle marque 23 h 17.

  • Tiens j’aurai pensé avoir dormi plus.

Elle ne fait pas de bruit. Elle entend le son de la télévision. Le plancher craque.

  • Je vais aller me recoucher.

23 h 17… Deuxième partie…

2

Elle s’endort vite.  Enfin c’est ce qu’elle supposera peut-être demain.

Elle dira.

  • Je me suis endormie tout de suite,

Mais comment le savoir, saisir le moment, précis où on plonge de l’autre côté ? Alors oui elle dit qu’elle s’endort vite, très vite, toujours.  Elle rêve beaucoup. Des rêves touffus, comme un champ d’herbes sauvages. Ce sont de véritables histoires, des épopées même. Elle s’endort en se disant, ou peut-être qu’elle entend quelqu’un lui murmurer.  

  • J’espère que pour terminer sa nouvelle il ne va pas te faire le coup de la chute classique : « et elle se réveilla car tout cela n’était qu’un rêve ! »

Un rêve. Comme si tout cela ne pouvait être qu’un rêve

Elle ne dort jamais les volets fermés. Peut-être ce besoin de lumière. Cette lumière qui même la nuit est là, tapie, dans l’ombre.  

Dehors un bruit de feuilles mortes. Bruit qui craque, qui froisse. Et une odeur : un mélange d’humide et de sec. Elle dort. Profondément.

Quand elle s’est levée, comme toujours, elle s’est étirée. Elle a souri en regardant la lumière douce du matin qui entre discrètement.

C’est un joli matin de novembre.

Quelques grains de poussières flottent. Ils sont suspendus à ce qui ressemble quand même à un magnifique rayon de soleil.

Elle a rêvé encore, beaucoup. Mais curieusement aujourd’hui elle ne se souvient de rien. De toute façon elle n’aura pas le temps de chercher à se souvenir.  Elle a tellement à faire aujourd’hui. Une liste, longue, hétérogène, échevelée. Elle l’a inscrite sur un carnet. C’était hier soir. Cela fait partie des rites. Elle aime tant les carnets, elle en plusieurs, un pour chaque usage. Carnet pour les voyages, carnet pour les spectacles, carnet pour les rêves, carnet pour les mots qu’elle aime, carnet pour dessiner la lumière, carnet pour son chat. Elle aime tellement son chat qu’elle lui consacre un carnet, rien que pour lui, et comme elle a le sens de l’humour, sur la couverture, elle a noté « Charnet » …

Sur le carnet aux rêves, elle écrit presque tous les matins. Les carnets, ses carnets. Ils sont tous là rangés, alignés, au pied de son lit. Fidèles compagnons

Mais ce matin, c’est le vide.  Ils n’y sont plus. Il n’y a plus rien, ou presque. Il n’en reste qu’un seul.  Elle ne le connait pas. C’est un gros carnet.  Les autres ont dû glisser sous le lit.

C’est curieux quand même !  Glisser sous le lit…Elle sourit, ses yeux se plissent. Elle est certaine qu’hier soir, comme tous les jours elle a écrit quelques lignes. Sur chacun d’entre eux.

Hier soir. Quelques lignes : sur son carnet, sur ses carnets. Elle ne souvient pas ou mal.

Un carnet.  Un seul.  Il est là.

Il n’y a rien. Elle le sait, elle le sent. Elle ne l’ouvre pas. Il est peut-être trop tôt.

Dehors un chien aboie. Un aboiement lourd qu’elle connaît bien, même s’il y a bien longtemps que…

Bien longtemps qu’il est parti. Quelque part, ailleurs, dans la nuit des chiens. La nuit des chiens.  Elle se souvient ; cette phrase, ces mots. Léo Ferré.

Ce n’est pas de son âge d’écouter Léo Ferré.  C’est ce que certains lui ont dit. Léo Ferré : sa chienne qui n’avait que trois pattes : « elle est partie, Misère, dans des cachots, quelque part dans la nuit des chiens… »

Un chien aboie. Il aboie. Elle entend. Frissons.

Bruit de feuilles. Se pencher à la fenêtre et observer. Non : ne pas modifier l’ordre, l’ordre du monde, de son monde. Se lever, s’étirer, vérifier que tout est en place.

Les carnets, le carnet.

Le carnet. Elle ne le reconnait pas. Il faut qu’elle le lise, qu’elle se relise. Elle s’assied au bord du lit, le carnet est ouvert sur ses genoux. La lumière est si belle, caressante, une lumière qui invite les sourires.

Elle sourit. Elle est bien.

23 h 17… première partie

Comme je vous l’ai annoncé hier, je vais publier une nouvelle que j’ai écrite en fin d’année dernière. C’est un cadeau pour ma dernière fille, Alice. J’avais fait la même chose pour mes trois autres enfants. Et comme pour les autres je lui ai demandé si elle acceptait que je la publie. J’ai beaucoup, beaucoup travaillé ce texte. Et disons le j’en suis particulièrement fier. Je le publierai jusqu’à Dimanche en cinq parties puis lundi prochain en entier…

1

« Eh papa, n’oublie pas, cette année j’ai vingt-cinq ans ! C’est l’année de ma nouvelle. Je te le rappelle parce que je te connais tu vas t’y mettre la veille…

C’est vrai que dans cette famille, c’est devenu une tradition. Le plus vieux des quatre enfants aujourd’hui âgé de trente-cinq ans a eu le privilège d’ouvrir ce bal littéraire. C’était il y a dix ans et à quelques années d’intervalle, les deux autres ont aussi bénéficié du même traitement.

  • Pour vos 25 ans je vous écris une nouvelle !

Voilà c’est comme ça : en quelque sorte c’est écrit.

C’est écrit.  Mais il faut l’écrire…

Le voici arrivé à la quatrième : la dernière, la petite dernière… Disons-le tout net : il y pense ! Pas tout le temps : mais il y pense… Il cherche, il tâtonne. Plus la date approche, plus il est inquiet.

Très inquiet même. On le voit parfois, dehors sur la terrasse, il regarde le ciel, la cime des arbres, les nuages qui roulent comme des vagues.

  • Qu’est-ce que tu fais encore papa ?
  • J’écoute, j’attends, j’entends…
  • N’oublie pas…

Pourtant chez lui, la peur d’écrire n’existe pas. Il est même dans une période où il écrit beaucoup, peut-être trop. Bref, ça le « travaille ». Il a peur. Ce n’est même pas la peur d’être mauvais.  Non le pire pour lui serait d’être moyen, dans cet entre-deux un peu mou.  Son angoisse est de ne pas réussir à poser sur le papier tout ce qu’il entend dans ce qu’il appelle souvent l’arrière-pays de sa tête. Ne pas écrire quelque chose de banal, à côté de la plaque. Il faut des idées, les rassembler et surtout, surtout, trouver un fil conducteur.

Un fil conducteur, ou une lumière. Une belle lumière.

Alors il écrit. Les feuilles sont là, lisses et blanches. Il les caresse, les sent. Il respire.

Et l’inspiration jaillit. Au début quelques larmes, et puis un long sanglot, une rivière, un torrent. Les idées coulent sur le papier. Les mots, des phrases, des souvenirs, des images, des personnages, des caractères, des inventions, des convictions.

Et la lumière encore, toujours…

Tout cela fait un joli fatras. Fatras, il est beau ce mot. Mais il y a encore mieux : il y a taffetas. Le taffetas que forment les tas de feuilles. Tas de feuilles posés ici ou là, traces de ses inspirations.

C’était le premier mardi de novembre : le trois pour être précis. Fatiguée elle s’est levée pour aller se coucher, s’est arrêtée au milieu de l’escalier de la mezzanine et brusquement s’est retournée avec un sourire mi ironique mi inquiet.

  • Eh papa n’oublie pas, mais vous connaissez la suite…

Et là, il a eu comme un moment de panique. Une bouffée d’angoisse.

La nouvelle, sa nouvelle, les papiers, les feuilles. J’ai écrit, c’est fini. Oui presque fini mais, les feuilles, oui les feuilles, où sont-elles ? Où sont-elles passées ? Où se sont-elles envolées ?

J’aurai dû écrire sur un carnet, pas sur des feuilles volantes. Curieuse cette expression : feuilles volantes… Il pense aux feuilles mortes ; elles s’accrochent, elles résistent, et puis elles tombent ou s’envolent. On est en novembre, ce mois si gris où les feuilles tremblent, tremblent et meurent.

On est en novembre. C’est aussi le mois où les feuilles blanches se remplissent.

Où se sont-elles envolées ces feuilles volantes ?

Arrivée dans sa chambre, elle sourit. Un joli, un vrai sourire intérieur qui brille sur le visage comme une petite flamme. Elle aime taquiner : son papa, les autres. Elle le fait toujours avec légèreté et ce magnifique sourire intérieur qui se devine derrière le miroir des yeux.

Avant de se coucher, elle s’astreint à quelques rites immuables, indispensables. Des rites qu’on ne croirait réservés qu’à celles et ceux dont on trouve qu’ils sont un peu raides, un peu rigides mais certainement pas à la saltimbanque de la famille.

Mais qu’on le veuille ou non les artistes, et c’est une artiste, une artiste de la lumière, sont des personnes organisées, ordonnées.

Chaque soir il y a de façon immuable une liste de choses à faire. Parmi celles-ci, ce soir, justement, elle a prévu de relire ce magnifique texte sur les artistes. Un texte de Léo Ferré. Léo Ferré un artiste. Peut-être le plus grand.

Les artistes,

Ils vous tendent leurs mains et vous donnent le bras

Vous les laissez passer, ils ne sont pas à vous

Les artistes

Ils sont le clair matin dans vos nuits des tempêtes

Ils sont le soleil noir de vos étés d’hiver

Ils chantent dans la nuit à vos tempes muettes

Ils plantent la Folie au fond de vos galères !

J’ai un arbre dans la tête…

J’ai un arbre dans la tête,

Et,

Quand vient la nuit

Sur ses branches nouées

Reposent mes rêves du bel été

Regarde,

Ecoute,

Ils sont légers, ils sont beaux,

Ces songes qu’on dit vers

Balancent en riant

Au bout de leurs branches.

Dans la lumière du soir tombant,

Fleurissent des mots d’amour

Longues rimes enivrantes,

Qu’on effeuille en dormant.

26 mai…

Le ciel que tu veux…

Baisse les yeux
Je t’en prie
Ne moque pas ce beau bleu
Oh oui je sais l’ami
Le ciel que tu veux
N’est pas encore sorti
Il ne l’ose plus ce presque heureux
Regarde-le il sourit
Insolentes façades aimez-le, chantez-le
Cet air vif qui m’éblouit

J’ai rêvé d’une fenêtre…

Photo de Jeffrey Czum sur Pexels.com

Lassé de me cogner
Aux angles mauves
Du grand mur gris
De vos molles promesses
J’ai rêvé d’une fenêtre
Ouverte sur le souffle bleu
De nos demains heureux

Mes Everest, Arthur Rimbaud…

Sensation

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Voyage au centre de ma mémoire…

Quand vient l’insomnie et que la nuit annonce un rude combat avec le sommeil fuyant je choisis parfois de plonger à l’intérieur de ma réserve à souvenirs. Avec depuis quelques temps ce défi, peut-être est ce lié à l’âge, de tenter de remonter le plus loin possible, aux confins de ce que j’appelle dans mes poésies l’arrière-pays de ma tête.
Je cherche, je creuse et quand le souvenir est là, je m’installe confortablement et creuse encore les couches successives de la mémoire. Retrouver un détail, un visage, entendre, revivre. Epuisant mais réjouissant quand je parviens enfin à me semble-t-il ’il revivre, presque, l’instant passé.
Je fais le choix de poser ces briques de mémoires. De les poser dans une espèce de frise chronologique. Ce sont les épisodes d’une longue série, peut-être sans lien, si ce n’est qu’ils sont une trace que je voudrais laisser d’abord pour moi-même, pour que quand la mémoire m’abandonnera, doucement, je puisse me délecter de ces tranches de vie.
Et puis peut-être aussi pour laisser une trace à ceux qui voudront ou pourront lire ce voyage au centre de ma mémoire.

Mémoires…

Vieil homme se souvient

Dans le feu intérieur de son regard bleu

Un fond de mémoire brûle de mille yeux

Vieil homme s’est assoupi

Dans un coin gris de ses souvenirs asséchés

Une larme s’est envolée

Silence pluvieux…

Silence pluvieux,
J’ai la mer au bord des yeux.
Dans le loin bleu
De mes mémoires salées,
Deux ailes se sont envolées.
Vent d’hier,
Sur les vagues les a posées.
Explose l’écume,
S’envolent perles de brume.
Regarde la mer belle.
Sur la plume de tes mots
A la feuille amarrée,
Mer a chanté,
Mer a soufflé.

Poèmes de jeunesse :

Il m’en reste encore, que je retrouve de ci, de là…. En voici un, une pépite, écrite en 1981…

La liste de tes dégoûts

Dépassaient l’infini de ta soif

T’ajoutes de la pluie

A tes yeux secs

Ton soleil brillait

Le soir à intervalles réguliers

Entre deux cris de présence

Tu filtrais les paroles

En enfilant les vers

Sur des fils sans bouts

Mes Everest : René Char : « légèreté de la terre »

Le repos, la planche de vivre ? Nous tombons. Je vous écris en cours de chute. C’est ainsi que j’éprouve l’état d’être au monde. L’homme se défait aussi sûrement qu’il fut jadis composé. La roue du destin tourne à l’envers et ses dents nous déchiquettent. Nous prendrons feu bientôt du fait de l’accélération de la chute. L’amour, ce frein sublime, est rompu, hors d’usage.

Rien de cela n’est écrit sur le ciel assigné, ni dans le livre convoité qui se hâte au rythme des battements de notre cœur, puis se brise alors que notre cœur continue à battre. »

René Char – « Légèreté de la terre » ; Fenêtres dormantes et porte sur le toit, Gallimard, 1979

Barre d’Etel…

Il a voulu voir la mer,
Au fond de ses poches, quelques miettes
Pour des oiseaux qui ne viennent pas.
Ses bras pendent : il y a de l’ombre autour de lui.
Il a voulu voir la mer.
Il ne la connaissait pas : les autres en parlaient.
Les autres en parlaient comme d’une fête foraine.
Il a pris son chapeau : pour sortir il lui faut un chapeau.
Il est arrivé quand la nuit se retire,
La mer est devant lui, les autres ont menti.
Pas de cris, ni de lampions, la mer s’étire,
Elle est pâle, la nuit a gobé ses lueurs.
Son corps est drapé de gris, il a voulu voir la mer.
Et il pense à elle, hier elle est partie.
Ses yeux sont usés d’avoir tant pleuré
Ses larmes sont englouties, dans les vagues elles se sont noyées
Son costume est usé, les coudes sont râpés
ll est sur la plage, immobile, pétrifié :
C’est beau la mer

La mer et la brume…

Je ferme les yeux,
Doucement, tout doucement.
Derrière les paupières lumière si douce.
Légère, fraiche, caresse que mon regard entend.
Et derrière mes yeux, ton regard brillant
Tes yeux, mes yeux nos regards mémoires.
Mes yeux, tes yeux, nos yeux qui s’effleurent et s’entendent.
Dans nos regards, la mer et la brume.
Dans nos regards un bouquet de souvenirs.
Regarde petite, regarde…
Regarde à l’intérieur de ton coffret à images
Quelques bijoux brillent pour deux.
Ecoute, petite, écoute.
Dans le creux de ta main,
Il y a le bruit de la mer
Ils ne sont deux à l’entendre.
Il est loin.
La caresse de ses mots sèche les larmes
Au coin de son regard, le sel a séché,
C’est beau, c’est si bon à caresser.

Poèmes de jeunesse : « Ecoute Petite… »

Ecoute

Ça craque petite

Ecoute

Ça bouge

Arrête de rire petite

Ecoute

Tout tremble

Tout se désespère

Vent de panique

Regarde petite

Regarde

Février 1978

Mes Everest : Jean Roger Caussimon

Ne chantez pas la Mort, c’est un sujet morbide
Le mot seul jette un froid, aussitôt qu’il est dit
Les gens du « show-business » vous prédiront le « bide »
C’est un sujet tabou… Pour poète maudit
La Mort!
La Mort!
Je la chante et, dès lors, miracle des voyelles
Il semble que la Mort est la sœur de l’amour
La Mort qui nous attend, l’amour que l’on appelle
Et si lui ne vient pas, elle viendra toujours
La Mort
La Mort…

La mienne n’aura pas, comme dans le Larousse
Un squelette, un linceul, dans la main une faux
Mais, fille de vingt ans à chevelure rousse
En voile de mariée, elle aura ce qu’il faut
La Mort
La Mort…
De grands yeux d’océan, une voix d’ingénue
Un sourire d’enfant sur des lèvres carmin
Douce, elle apaisera sur sa poitrine nue
Mes paupières brûlées, ma gueule en parchemin
La Mort
La Mort…

« Requiem » de Mozart et non « Danse Macabre »
(Pauvre valse musette au musée de Saint-Saëns!)
La Mort c’est la beauté, c’est l’éclair vif du sabre
C’est le doux penthotal de l’esprit et des sens
La Mort
La Mort…
Et n’allez pas confondre et l’effet et la cause
La Mort est délivrance, elle sait que le Temps
Quotidiennement nous vole quelque chose
La poignée de cheveux et l’ivoire des dents
La Mort
La Mort…

Elle est Euthanasie, la suprême infirmière
Elle survient, à temps, pour arrêter ce jeu
Près du soldat blessé dans la boue des rizières
Chez le vieillard glacé dans la chambre sans feu
La Mort
La Mort…
Le Temps, c’est le tic-tac monstrueux de la montre
La Mort, c’est l’infini dans son éternité
Mais qu’advient-il de ceux qui vont à sa rencontre?
Comme on gagne sa vie, nous faut-il mériter
La Mort
La Mort…

La Mort?…

Lumières…

La nuit bruisse et grince

Elle a pris pour te plaire

Ô toi l’homme qui se rêve prince

Ses lourds habits de fer

Tu lèves le nez ô curieux

Soleil électrique

Pour longue nuit mécanique

Ne dis rien il est l’heure des heureux

27 octobre

Re

Mémoires salées…

Dans ma réserve à émotions,
Dorment quelques ports,
Aux couleurs métalliques.
Pas une voile, pas un visage buriné.
Dans ma réserve à poésie,
Tant de terres oubliées,
Tant de beautés condamnées.
De mots en mots,
J’accoste sur des rives étonnées,
Je cueille les couleurs abandonnées.
Une à une, je les inspire,
Feuille à feuille,
Elles peuplent ma mémoire de papier

Poèmes de jeunesse : cri…

C’est en 1982 que j’ai écrit ce texte, j’étais alors appelé du contingent, je n’en pouvais plus des trains de bidasses et du comportement bestial de mes congénères dés qu’une fille, une femme, passait dans le champ de leurs regards… Il semble me souvenir que c’est à cette occasion que j’ai écrit ce texte….

« Le cri de Munch »

Attachés à un poteau de médiocrité

C’est ainsi que je vous vois

Miroir sans teint de ma propre haine

Vous avez dans la bouche

Un coton de couleur gris foule

Et c’est moi qui vous étouffe

Quand vous subsistez

Dans l’encore

Et pour le toujours

Du pourri qui vous entoure

Crevez vous dis-je

Je n’ai pas de honte à vous ignorer

Votre laideur c’est tout ce qui se sent

Quand on a le cœur entre parenthèses

C’est de vous rendre au tiercé

De beloter

De roter

Un doigt dans le nez

Et l’autre pour crever l’œil

De cette fausse pauvreté

Qui vous gratte le dos

Vous puez le nouveau-né

Et pourtant vous êtes armés

De cette virilité costumière

Que vous tenez

Chien en laisse, obéissant….

Votre virilité il faut qu’elle se soulage

Dans le ventre d’une aveugle du samedi soir

Vous videz

Et vous frappez

C’est le seul orifice

D’où s’échappe

L’engrais fétide de votre personnalité

Amputée d’humanité

Elle se contente de l’odeur de la chair

Cruelle

Dans vos têtes

Des marionnettes sans yeux ni coeur…

Pouvoir

Dans les leurs

Dans les celles de ceux qui ne veulent pas rêver

Des ceux qui se disent que l’enfance n’est pas un handicap

Il y a la peur

La haine

Et l’amour….

Poèmes de jeunesse…

Parmi mes nombreux poèmes de jeunesse, il y a en a de très longs comme celui que j’ai publié en plusieurs parties et parfois de très courts comme celui -ci écrit aussi il y a quarante ans

Ailleurs …

Parce que c’était triste sans mensonges

Il était né sur un papier qui attendra la poubelle

Il avait vécu sur une croûte de vie qu’avait produite

L’histoire du malheur de ses frères

Qu’il ne rencontrerait jamais

Parce qu’eux aussi, ils se sentaient si seuls

Qu’ils oublient parfois d’en regarder

Ailleurs…

Mes poèmes de jeunesse…

Aux adultes en sursis d’enfance

Un enfant passe

Une histoire l’attaque

le rabote l’assoiffe et l’affame

Le pousse

Au supplice du sentiment d’habitude

Devant les adultes majuscules

Qui ont mal conjugué

Leur verbe aimer

Et il est tombé

Dans un trou

Où les ombres s’ennuient

Par manque d’éternité

Texte écrit en 1979…

Mes Everest : André Malraux, extrait de la voie royale

Ces chutes de bois sonore qui ne lui parvenaient pas, il les entendait, de seconde en seconde, dans les battements de son sang; il savait à la fois que, chez lui, il guérirait, et qu’il allait mourir, que sur la grappe d’espoirs qu’il était, le monde se refermerait, bouclé par ce chemin de fer comme par une corde de prisonnier; que rien dans l’univers, jamais, ne compenserait plus ses souffrances passées ni ses souffrances présentes : être un homme, plus absurde encore qu’être un mourant… De plus en plus nombreuses, immenses et verticales dans la fournaise de midi, les fumées des Moïs fermaient l’horizon comme une gigantesque grille : chaleur, fièvre, charrette, aboiements, ces traverses jetées là-bas comme des pelletées sur son corps, se confondaient avec cette grille de fumées et la puissance de la forêt, avec la mort même, dans un emprisonnement surhumain, sans espoir. Les chiens maintenant hurlaient d’un bout à l’autre de la vallée; d’autres, derrière les collines, répondaient; les cris emplissaient la forêt jusqu’à l’horizon, comblant de leur profusion les espaces libres entre les fumées. Prisonnier, encore enfermé dans le monde des hommes comme dans un souterrain, avec ces menaces, ces feux, cette absurdité semblable aux animaux des caves. A côté de lui, Claude qui allait vivre, qui croyait à la vie comme d’autres croient que les bourreaux qui vous torturent sont des hommes : haïssable. Seul. Seul avec la fièvre qui le parcourait de la tête au genou, et cette chose fidèle posée sur sa cuisse : sa main.

Il l’avait vue plusieurs fois ainsi, depuis quelques jours : libre, séparée de lui. Là, calme sur sa cuisse, elle le regardait, elle l’accompagnait dans cette région de solitude où il plongeait avec une sensation d’eau chaude sur toute la peau. Il revient à la surface une seconde, se souvint que les mains se crispent quand l’agonie commence. Il en était sûr. Dans cette fuite vers un monde aussi élémentaire que celui de la forêt, une conscience atroce demeurait : cette main était là, blanche, fascinante, avec ses doigts plus hauts que la paume lourde, ses ongles accrochés aux fils de la culotte comme les araignées suspendues à leurs toiles par le bout de leurs pattes sur les feuilles chaudes; devant lui dans le monde informe où il se débattait, ainsi que les autres dans les profondeurs gluantes. Non pas énorme : simple, naturelle, mais vivante comme un œil. La mort, c’était elle.

Vers la lumière 4

Cheval de bois

N’en peut plus de tourner

Du manège des enfermés

D’un bond joyeux

Il s’est échappé

Dans la danse des échevelés

Il est entré

Vers la lumière 3

C’était une si lente nuit pâle

Lourde de trop longues heures

Pâles et poisseuses

Derrière les fenêtres aux rêves fermés

Pas un un chant

Plus un cri

Un silence dur et coupant

Brise un espoir qui s’envole

Vers la lumière 2

Je n’entends pas le long cri

De l’arbre nu à en pleurer

Entre tes bras desséchés

Je me ferai feuille blanche

Pour t’entendre espérer

Vers la lumière

Quand l’arbre gris

De mes peurs enfouies

Étire dans un ciel sans vie

Les maigres noeux de ses bras secs

J’entends le souffle court

De mes courses éperdues

Sur les routes rondes et fleuries

De ma belle île de brume bleue

Chuuuuint…

Anton se souvient quand ils ont pris la voiture avec Marcel son père. Il était très tôt quand ils sont entrés sur l’A7. Ils ont roulé près de deux heures sans rien dire avec simplement le bruit du moteur et les chuintements des autres voitures, plus rapides, et qui vous doublent en produisant ce souffle, chuuuinnt, si caractéristique quand la vitre est légèrement ouverte. Ce bruit, Marcel dit que c’est un chuintement. C’est vrai que c’est un mot qui va bien, parce que si on ouvre la vitre plus grand, ce n’est pas pareil ça ne chuinte plus, c’est autre chose, un autre son qu’on ne retient pas, qu’on n’arrive pas à capturer dans sa mémoire pour en faire un joli mot.
Il se souvient. Ils se sont arrêtés sur une aire, il faisait chaud, il y avait le bruit des camions et on entendait les premières cigales. L’A7 c’est le sud et le sud ce sont les cigales. Le sud : l’air est sec, les cigales vibrent, les chuintements se gravent dans la mémoire, les camions rugissent au loin. Anton regarde Marcel qui s’étire dans un sourire. Ils sont sortis de la voiture, sans rien dire, parce que dans ces moments-là, il ne faut rien dire pour ne pas prendre le risque d’abîmer ce qui va entrer en vous. Ils sont sortis et il y a eu le claquement simultané des deux portières, bruit de métal et de cuir, enfin il pense que le cuir c’est ce bruit là que ça fait. Ils ont marché quelques dizaines de mètres et maintenant les odeurs prennent toute la place dans la machine à émotions.
Les odeurs sur une aire d’autoroute : il y a l’essence bien sûr, le caoutchouc un peu chaud aussi, un mélange qui se marie avec les bruits qu’on entend. Marcel et Anton sont bien mais ne le disent pas, ils le savent, le comprennent sans se regarder, c’est écrit dans le silence tranquille qui s’est posé entre eux. Anton a quand même levé la tête, son regard a croisé celui de Marcel, et aujourd’hui Anton se souvient. C’est ce jour-là, il avait une dizaine d’années, qu’il a commencé à comprendre ce que c’était qu’être un autre, être différent, il a compris que c’est accepter de se jeter dans les bras de l’émotion, entièrement, sans réfléchir, sans s’interdire, y compris dans ces moments et ces lieux que tous ceux qui discourent sur le bonheur, sur le beau rejettent et abandonnent sur les rives bleues de leur vie.
Ces marcheurs de rêve vous vendent des plages blanches, des couchers de soleil et soudain vous êtes là sur une aire d’autoroute, un peu après Montélimar. Votre voiture n’a pas d’acajou, les sièges sentent la chaleur, mais quand vous sortez, là, avec votre père, votre père cet incroyable personne qui vous a dit : « pas d’interdit, ne retiens pas, laisse-toi aller, ne trie pas tes émotions ». Et les émotions entrent à plein bouillons. Bien sûr une voix bien-pensante est là pour vous rappeler que ce n’est pas normal, ridicule même. Mais vous vous moquez, vous laissez entrer et ça fait comme une vague et c’est la première fois que Anton s’est dit : « ça y est j’ai compris, je suis un autre… »

Mes Everest, Aimé Césaire… Et les chiens se taisaient

Tout s’efface, tout s’écroule
il ne m’importe plus que mes ciels mémorés
il ne me reste plus qu’un escalier à descendre marche par marche
il ne me reste plus qu’une petite rose de tison volé
qu’un fumet de femmes nues
qu’un pays d’explosions fabuleuses
qu’un éclat de rire de banquise
qu’un collier de perles désespérées
qu’un calendrier désuet
que le goût, le vertige, le luxe du sacrilège capiteux.
Rois mages
yeux protégés par trois rangs de paupières gaufrées
sel des midis gris
distillant ronce par ronce un maigre chemin
une piste sauvage
gisement des regrets et des attentes
fantômes pris dans les cercles fous des rochers de sang noir
j’ai soif
oh, comme j’ai soif
en quête de paix et de lumière verdie
j’ai plongé toute la saison des perles
aux égouts
sans rien voir
brûlant

Carnets…

Je reprends mes petites pensées du jour, mon carnet journalier…

Il m’arrive assez régulièrement de dire, de me dire, que ce monde est devenu fou, qu’il ne tourne pas rond. Et je regrette immédiatement mon propos et j’en viens même à m’excuser auprès de ce monde qui continue à tourner invariablement sur lui-même. Et je plonge alors dans une réflexion sur le sens qu’ont les mots et celui qu’on leur donne. De quoi parle t’on lorsqu’on parle du monde : de la terre, de cette planète qui nous abrite et qui convenons-en est ronde ou tout au moins sphérique? Oui elle est sphérique, c’est plutôt une boule. Mais on préfère quand même dire que la terre est ronde. Ce n’est pas grave, et oui n’en déplaise aux infâmes bigots et complotistes : la terre est ronde et elle tourne sur elle-même.

On appelle cela une révolution…Tiens donc, il faudra que je me penche sur ces révolutions qui durent depuis plusieurs milliards d’années…Mais revenons à ce monde qui ne tourne pas rond…Peut-être, finalement que lorsque je parle du monde il s’agit de celles et ceux qui vivent sur cette terre. Quand il n’y a personne on se contente de dire qu’il n’y a personne et plus ces personnes remplissent ce qu’on croit être le vide de cette terre plus on dit qu’il y a du monde…Et quand il y a beaucoup de monde, voire trop on ressent vite que tout cela ne tourne pas bien rond…Que font-ils, que disent-ils, où vont-ils ? Je n’en sais rien. Je ne dis rien. Moi aussi je fais, je dis, je vais et surtout je tourne en rond…

25 octobre

Lourdes pierres noires…

Dans le fonds asséché de mon puits à rêves bleus
De lourdes pierres noires emplissent le vide de ma page blanche
Mots fleurs, mots ciels, mots vagues
Tous sont écrasés
Ils se tordent le cou pour inventer le chant
Des rimes en rires
Ils se tordent le cou pour s’échapper
De l’humide étreinte du nœud coulant qui les étouffe

Mes Everest : Albert Camus , l’exil et le royaume…

…Des guirlandes d’étoiles descendaient du ciel noir au-dessus des palmiers et des maisons. Elle courait le long de la courte avenue, maintenant déserte, qui menait au fort. Le froid, qui n’avait plus à lutter contre le soleil, avait envahi la nuit ; l’air glacé lui brûlait les poumons. Mais elle courait, à demi aveugle dans l’obscurité. Au sommet de l’avenue, pourtant, des lumières apparurent, puis descendirent vers elle en zigzaguant. Elle s’arrêta, perçut un bruit d’élytres et, derrière les lumières qui grossissaient, vit enfin d’énormes burnous sous lesquels étincelaient des roues fragiles de bicyclettes. Les burnous la frôlèrent ; trois feux rouges surgirent dans le noir derrière elle, pour disparaître aussitôt. Elle reprit sa course vers le fort. Au milieu de l’escalier, la brûlure de l’air dans ses poumons devint si coupante qu’elle voulut s’arrêter. Un dernier élan la jeta malgré elle sur la terrasse, contre le parapet qui lui pressait maintenant le ventre. Elle haletait et tout se brouillait devant ses yeux. La course ne l’avait pas réchauffée, elle tremblait encore de tous ses membres. Mais l’air froid qu’elle avalait par saccades coula bientôt régulièrement en elle, une chaleur timide commença de naître au milieu des frissons. Ses yeux s’ouvrirent enfin sur les espaces de la nuit.

Ecoute…

Ecoute petit homme,

Ecoute.

Il est si beau ce monde qui ne dit rien.

Il est si beau ce monde,

Il te parle, c’est le tien.

Regarde petit homme heureux,

Regarde ces furieux,

Fanatiques, frénétiques,

Ils ont le cœur électrique.

Ils préparent la prière,

Hymne cathodique

Aux rimes numériques,

C’est le matin du malin.

Nuques raides, regards vides,

Les impatients sont livides,

Epuisés, lessivés,

Un long sommeil les a lavés.

Ô Nuit blanche et câline,

Ne t’épuise plus à blanchir

Ces haines rances à mourir.

Semées sur l’écran creux

De leurs rêves sans bleu.

La nuit les a libérés.

Il est l’heure,

Affamés, ils attendent

La victime par eux condamnée.

Leurs mots sont prêts

Ils vibrent, affutés, aiguisés,

Ils vont frapper !

Pas un regard pour ton monde qui sourit.

Ils attendent leurs matins numériques.

Rien ne brille, rien ne bouge.

Hystériques ils cliquent, ils cliquent,

Ils cliquent.

Et ce matin, petit homme,

C’est une claque,

Une claque pour les creux.

Les écrans sont lisses et vides.

Les nouvelles du jour ?

Parties, envolées, manipulées, falsifiées ?

Que va-t-on devenir, on est seul, isolés…

Le monde les voit

Il pleure de cette embolie

Il rit de cette folie

Mais cette nuit, petit homme,

Le monde a agi.

Le monde ne regrette rien

Il le fallait, il l’a fait.

C’est si simple,

Petit homme

La poubelle était pleine,

Le monde l’a vidée,

Et dehors l’a laissée

26 janvier 2020

Pensée

Comme tous les jours je marche. Je marche pour me déplacer, pour me rendre d’un point A à un point B. En l’occurrence cest très souvent une petite marche pour aller travailler.

Je quitte la gare et pendant un quart d’heure je marche. Je marche et observe le monde qui m’entoure. C’est le matin et j’ai envie de sourire, j’ai le sourire d’ailleurs, au début, tout au début. En incorrigible optimiste je me dis qu’on répondra à mon sourire. Invariablement j’arrive au bureau un peu désespéré, souvent triste, parfois en colère. Je ne croise personne, ou tout moins soyons plus précis je ne croise aucune existence. Les autres car ils deviennent tristement des autres ne m’existent pas. Le marcheur que je suis, aime lever le nez pour observer l’inattendu, l’improbable, le merveilleux : un nuage qui veut qu’on le remarque, un oiseau qui ôte de son plumage un reste de nuit humide, une flèche de grue qui grince en tournant. Tout est si beau, tout est si vrai dans ce mélange d’existences. Et pourtant, pourtant, les autres, presque tous les autres ( car il reste quand même quelques survivants) sont ailleurs, enfermés, englués dans leurs bulles. Ils ne disent rien, n’entendent rien, traversent plusieurs lignes de vie, mais rien ne se passe, ils pédalent, ils glissent, ils roulent, ils bougent et oublient que dans le peut-être demain, ils auront oublié d’exister….

Carnets : 3, j’ai un trou de mémoire…

J’ai un trou de mémoire…

J’ai un trou de mémoire… Curieuse non cette expression ? Pour ma part, j’ai plutôt l’impression quand je suis confronté à ce problème de trou qu’il s’agit plutôt d’un trou DANS la mémoire. Comme s’il s’agissait d’un panier percé. Et au bout du compte si on réfléchit un peu un trou ce n’est rien ou plutôt ce n’est que du rien, qu’un peu de vide autour de tout, d’un tout ou du plein pour ne pas dire du pain parce qu’un trou dans le pain ce n’est rien ou trois fois rien. Mais revenons à nos moutons : un trou de mémoire ne serait finalement rien ou presque rien. Et le presque est ici important : il rappelle que très souvent au bord du trou il y a un tas : le tas composé de ce qui a été extrait du trou avant qu’il ne devienne trou. Si je poursuis mon raisonnement je me dis que finalement tout est là, au bord, et qu’il suffit de chercher, de trier et alors on retrouvera bien quelque chose, pour combler le trou.

Je me relis et je me dis que tout cela n’est peut-être pas si clair, qu’il manque quelque chose, qu’il y a comme on le dit parfois un trou dans la raquette. Tout cela est bien complexe et plus j’avance plus je me dis que la solution est probablement au fond du trou.

Mais c’est une autre histoire

Regarde…

C’est un matin qui étouffe d’ennuis

Ferme les yeux

Les autres autour oublie

Regarde à l’intérieur de toi

Là, oui là

Dans le fond oublié

De la réserve à souvenirs

Prends la feuille aux bords jaune plissé

Du bout des doigts

Tu la caresses et l’invite à chanter

Ce lent fado

Entends-le il déborde

Si beau si long, heureux

Le fleuve aux larmes bleues

23 octobre

Cargo…

Marcel est en avance. Sur le quai l’ombre que laisse le cargo sur le sol poisseux est si épaisse qu’on le croirait recouvert d’une bâche graisseuse. Il est seul et sa gorge se serre, face à ce mur de métal qui dans quelques heures l’abritera. Il aime cette odeur, elle n’existe nulle part ailleurs, c’est un savant mélange de toutes ces matières qu’on hésite pourtant à marier parce que les lois de la physique ne veulent pas les réunir. Le fer, cette chair que la terre offre aux hommes pour qu’ils aillent sur l’eau avec d’immenses bâtiments. Le fer, la mer, tout à l’heure il sera à bord, alors il touchera, il sentira et il sourira. L’homme croisé la veille vient d’arriver, il lui fait signe de le suivre, ils franchissent ensemble la coupée. Ils sont à l’intérieur du monstre d’acier, l’homme marche vite, Marcel peine un peu, il n’a pas l’habitude, tout est nouveau, les coursives sont étroites, il faut baisser la tête pour franchir les portes. Ils arrivent dans le carré des officiers, l’homme est un des leurs, il présente sa dernière trouvaille, un jeune homme de Limoges qui veut naviguer. Ils se regardent et se sourient. On lui apprend qu’ils font toujours cela, prendre un jeune comme lui pour voir, pour l’aider. Il ne sera affecté à aucun poste en particulier, un peu le factotum ou le bouche trou quoi.

Mes Everest, Delphine Horvilleur

En ce jour anniversaire du vote de la loi de 1905 sur la séparation des églises et de l’état, un extrait de ce magnifique livre de Delphine Horvilleur, « vivre avec nos morts », dans lequel elle propose une magnifique définition de la laïcité.

« La laïcité française n’oppose pas la foi à l’incroyance. Elle ne sépare pas ceux qui croient que Dieu veille, et ceux qui croient aussi ferme qu’il est mort ou inventé. Elle n’a rien à voir avec cela. Elle n’est ni fondée sur la conviction que le ciel est vide ni sur celle qu’il est habité, mais sur la défense d’une terre jamais pleine, la conscience qu’il y reste toujours une place qui n’est pas la nôtre. La laïcité dit que l’espace de nos vies n’est jamais saturé de convictions, et elle garantit toujours une place laissée vide de certitudes. Elle empêche une foi ou une espérance de saturer tout l’espace. En cela, à sa manière, la laïcité est une transcendance. Elle affirme qu’il existe toujours en elle un territoire plus grand que ma croyance, qui peut accueillir celle d’un autre venu y respirer. »

Quelques mardis en novembre, suite et FIN…

Voici donc les dernières lignes de ce premier roman, dont le premier jet fut écrit il y a quarante et un an, retravaillé il y a trente ans…Ce manuscrit à l’époque envoyé à Grasset m’avait permis d’être repéré, j’ai écrit d’autres romans depuis, tous non publiés. Vos commentaires m’ont touché et je vous en remercie. Je travaille en ce moment sur d’autres projets, peut-être aurais je l’occasion d’en publier quelques extraits dans quelques temps…

J’étais assis dans le tram, celui qui remonte la grande rue. Le revolver que je me suis procuré quelques heures avant de rencontrer cette peut-être Brigitte me frotte le pli de l’aine. Il faut dire que le canon est plus long que je ne l’aurais imaginé, et puis je l’ai bien enfoncé dans mon jean, sous mon blouson. Je n’imaginais pas aller quelque part. J’étais assis dans le tram.            

Et puis tout avait commencé un même jour, au même endroit. Je revenais vers cette après midi moite d’un automne d’il y a deux ans. Mais aujourd’hui, le tram n’est pas le même, la grande rue est différente. Aujourd’hui, je suis dans ses entrailles, je l’accompagne dans son entreprise de destruction.                                         

Les passagers sont nombreux, mais ils ne forment pas ce bloc compact qui empêche de les distinguer chacun. Lorsque je me suis levé, personne n’a réagi. Bien sûr, je ne suis encore qu’un autre. Puis j’ai sorti mon arme, calmement, et j’ai tiré, plusieurs fois.

Il y a eu des cris, des pleurs, et puis ils se sont jetés sur moi. Ils ne veulent pas que je m’échappe.                                               

Mais moi, de toute façon, je ne veux pas partir…

Quelques mardis en novembre, suite…

Des semaines se sont empilées tout autour de moi. A chacune d’elles passée, c’est une pierre qui se rajoute au mur qui m’entoure. Je ne suis plus qu’un symptôme de vie. Je me contente de subir les enchaînements biologiques d’une existence en sursis permanent.

       J’attends. J’attends qu’il se produise quelque chose. Ce soir j’ai réussi à parler, ou tout au moins à laisser échapper quelques sons en direction d’une fille qui aurait peut‑être pu s’appeler Brigitte. Après un parcours de circonstances anecdotiques, nous nous sommes retrouvés dans l’intimité d’une pièce rendant son office de chambre du mieux qu’elle pouvait. La conversation devient de plus en plus une entreprise de destruction du mur mitoyen qui nous séparait encore. A chaque mot qui sortait s’en rajoutait un autre qui le poussait vers une espèce de silothèque ou nous engrangions faux souvenirs et avenirs prémédités.         

        Le temps filait, tout doucement, et le moment venait où les mots ne suffiraient plus à remplir les creux de nos silences. Puis tout naturellement, elle est venue s’inscrire sur le tableau noir de mon attente et j’ai refermé les bras sur cette bouée qu’elle essayait de me lancer. Son corps était magnifique, et ses imperfections lui donnaient une coloration particulière que nuls artifices industriels ne seraient parvenus à lui offrir. J’éprouvais au cours de cette nuit des plaisirs intenses, des plaisirs violents. Ils étaient comme l’aboutissement, comme la conclusion, le point final d’une histoire un peu difficile, qu’on a pris plaisir à lire, mais qu’on est satisfait de laisser.

       C’est le lendemain, au jour, quand tout le monde s’est éveillé, quand nous nous sommes nettoyés de tous les fantômes de la nuit que j’ai vu que ce jour serait le dernier. La personne que j’avais admise entre les parenthèses de mon angoisse, avait dans sa silhouette générale, dans le demi-sourire béat qui l’habitait le reflet involontaire d’une sensation qui m’obsédait. La chambre était maintenant lumineuse et tout ce qui n’était dans la nuit que soupçons devenait désormais emblème de façade. Chaque décoration était le résultat d’une longue et mûre réflexion à propos de l’inutilité de l’œil dans le choix du beau. Tout respirait la répétition d’une histoire qu’on croit merveilleuse parce qu’elle entraîne au- delà du lexique habituel. Et surtout il y avait cette odeur, cette odeur humaine. Un par un, j’enfilais mes vêtements et aucun son ne sortait de ma bouche. Le corps que j’étreignais cette nuit avait entamé une série de mouvements sous les draps. Les formes qui se devinaient étaient toujours aussi agréables, mais elles appartenaient déjà à une autre histoire. Quand elle m’a demandé si on se reverrait, je me suis contenté de lui sourire, gentiment, mais toujours sans rien pouvoir lui dire.

       Quand je suis sorti, j’étais presque apaisé. Non pas satisfait, je ne savais depuis longtemps ce que cela voulait dire, mais apaisé. Simplement. J’étais arrivé à ce point où la douleur, la lassitude et la haine en conjuguant leurs efforts s’étaient transformés en une espèce de béatitude moyenne.

       Plus rien ne pouvait m’arriver. Je sentais bien que le jour était venu, le seul jour, le dernier jour.

Quelques mardis en novembre, suite…

DCIM107GOPRO

Depuis quelques jours, tout s’accélère. Je sens bien que la mort est entrée en moi par une porte dérobée que j’ai toujours eu l’idée de laisser entrouverte. Je la sens bien qui rôde, mais je ne sais pas encore ce qu’elle est venue faire. Je ne sais pas encore qui de nous deux est le maître. Je ne vois plus, je ne pense plus qu’en noir et blanc. Depuis ce mardi où Héléna a été exécuté toutes les couleurs ont revêtu leur tenue de deuil.

       Tout s’accélère, je ne vois plus personne, nulle part. Je n’ai plus parlé à personne depuis plusieurs jours, j’ai oublié le sens des mots.

       Ce n’est plus un malaise qui est en moi, c’est moi qui ai pénétré en lui. Je l’ai pénétré avec fureur, avec douleur. Je suis entré en lui par les chemins de la haine. Je suis en lui, jusqu’à l’écœurement, jusqu’à l’aboutissement. Tout cet univers de choses qui m’entourent et m’attendent ne me produit pas plus d’effets que la vision d’un amoncellement hétéroclite d’objets inanimés et sans importance. Quand j’erre dans ce monde en putréfaction, j’ai la nette impression que tous mes sens se sont regroupés en un seul. C’est une sensation, une oppression plus qu’un sens, et il est si nouveau qu’au début il désoriente, il déséquilibre, il inquiète. Lorsqu’il naît, il est tout d’abord comme une boule de coton au creux du ventre. Puis il se diffuse dans tout le corps, il envahit tous les autres centres de perception, et peu à peu, je ne suis plus qu’une déchirure, qu’un trou dans ce qui entoure tous les autres.

       Le temps ne s’écoule plus pour moi, il s’agite par vagues successives au fur et à mesure que je me rapproche du bout. Je n’espère plus rien dans ce qu’il me reste de chemin à parcourir. J’ai abandonné mon statut de vivant, je n’en suis même plus l’apparence. Même si demain existe dans l’ascension vers la décomposition totale, je me suis définitivement arrêté. Je me suis arrêté à hier, à un seul hier, un hier que je ne partagerai plus jamais avec personne. Mon hier à moi, je le garde bien au chaud, au creux de ce qu’il me reste de souvenirs. Mon hier, je ne le distribue pas en pâture aux langues déliées. Ce hier, c’est le seul fil qui me reste, c’est mon tombeau, c’est mon arme. C’est vous, c’est tous qui me l’avez fabriqué depuis que les Mardis de novembre ont été introduits dans mon calendrier.                       Un jour, peut-être que je reviendrai à aujourd’hui, mais il m’aura fallu couper les fils. Et je ne saurais pas de quoi sont faits les lendemains.

Regards sur le port

Ravi et surpris d’avoir remporté le premier prix du concours de poésie organisé par la ville de Honfleur, sur le thème : « regards sur le port »

Le matin s’est levé

Sur l’eau, quelques rides de lumières,

Le matin léger sur le fleuve s’est invité.

Au loin la rumeur salée de la ville,

Chant bleu de la mer qui hésite.

On s’étire,

Silence respire.

Il fait frais,  on sourit.

Le jour se lève.

Regarde

C’est si beau,

La nuit s’est retirée.

Discrètement, le port l’a avalée.

Soleil est là,

On le sent.

On l’entend.

Il est l’heure,

Chaque couleur s’est préparée

Fleuve se sent pousser des ailes d’océan…

Eric Nédélec 24 septembre

Quelques mardis en novembre, suite…

Celui qui me l’a prise, je ne veux pas le connaître. Il a eu beaucoup de chance, il n’a eu que des blessures légères. Cet accident, Héléna, ne seront bientôt plus pour lui qu’un souvenir de calendrier. Je ne veux pas le connaître et encore moins le voir. Je ne veux pas gaspiller quelques secondes de ma douleur à contempler un visage déjà rencontré des milliers de fois. A chaque coin de rue, à chaque coin de foire, à chaque coin de laideur. Je ne veux pas le voir exister, je veux qu’il reste comme une hypothèse que je ne pourrai jamais vérifier.

       Il est tard. Cela fait six jours que je ne suis plus qu’un reflet. Je suis dans un tram, l’un des derniers, celui où les solitudes s’entrechoquent. Ils étaient deux à regarder cette fille que je n’avais même pas voulu remarquer. Ils étaient le cœur au garde à vous face à une odeur d’alcool national. Ils étaient deux à l’observer comme s’il s’agissait d’un de leurs vulgaires défilés de majorettes. Ils ne voulaient pas la violer bien sûr, ils voulaient simplement l’inclure dans leur collection. Ils la tâtent et la tutoient du regard. Je ne supporte pas leurs yeux, ce sont les mêmes qui auraient pu salir Héléna. Les Héléna du monde entier. Leurs yeux, c’étaient de ceux qui pourrissent la moindre parcelle de printemps. C’est à ce moment précis que je me suis levé, et me suis mis à crier, à hurler, comme jamais je ne l’avais fait. J’ai hurlé, longtemps. Je ne peux pas dire dans quel registre je pourrais classer ce hurlement. Mais ce que je sais c’est qu’il était long, terrible, effrayant, douloureux. Ce que je sais c’est qu’il m’a empli d’une vibration qui ne m’a pas quitté depuis. J’ai hurlé pour moi, pour elle, pour les autres. J’ai hurlé pour Héléna. J’ai senti tout mon corps hurler. Je l’ai senti qui n’en pouvait plus d’assister à cette nouvelle mise à mort. J’ai senti mon ventre plus noué que celui d’un orphelin du premier matin. Mon corps n’est plus qu’un miroir, un miroir dans lequel Héléna est encore en train de mourir une nouvelle fois. Comme dans un cauchemar, je me suis levé. Pas un son civilisé ne parvient à sortir de mon trop plein de haine. Je n’étais plus qu’un corps, un corps désespéré, tout entier voué aux cris. J’étais devenu un simple corps torturé, une ombre indescriptible, l’ombre d’Héléna.

       Je leur ai vomi dessus, tout en les frappant. Ils se sont crus alors obligés de rajouter au drame se jouant depuis des siècles des injures si usées qu’on a l’impression qu’ils étaient eux‑mêmes inscrits en petites notes supplémentaires en bas de page de la liste des montreurs de virilité. Ce n’étaient plus mes poings qui les frappaient, c’étaient eux qui s’y écrasaient avec force, avec conviction même. Je ne comprends pas pourquoi ils sont partis si vite, peut‑être pour ne pas être obligés de comprendre le rôle qu’ils jouent dans cette pièce. Leur victime ne comprend pas non plus. Elle doit avoir l’habitude de ce genre d’attitude et me regarde comme si j’étais quelqu’un d’autre. Ses yeux auraient pu me dire merci, mais elle s’est contentée d’un : « fallait pas vous mettre dans un état pareil pour si peu ! « Je ne sais plus si je pleurais lorsqu’elle m’a dit cela. Je sais seule ment que je suis parti en courant.

Quelques mardis en novembre, suite…

Je suis retourné chez mes parents pour quelques jours. Je voulais éprouver ma souffrance dans un autre lieu que celui de la solitude. Tout était difficile à supporter, ils auraient tant voulu savoir ce que je ne pouvais à peine imaginer. Ils voulaient m’aider, ils voulaient me remettre sur les rails, me refaire une santé, m’aider à retrouver le moral… Mais moi, je ne les écoutais même plus, je ne les entendais pas.

       De toute façon, depuis quelques jours, je n’entendais plus rien, ni personne. Le seul son qui accompagnait mes silences était celui produit par les battements de mon cœur qui se répercutaient très nettement dans le vide de mon crâne.

       C’est samedi soir. Je suis retourné dans le bar où j’avais passé ma dernière soirée avec Rémi. Rien n’a changé. Dés que je suis entré, l’odeur un peu particulière m’a frappé en plein souvenir. C’est une odeur indéfinissable parce que constituée de multiples mélanges. Mais on ne l’oublie pas, elle s’incruste, elle s’installe secrètement dans un coin tranquille de notre mémoire et à la première occasion, elle réapparaît. Les personnages ne sont pas les mêmes, mais les visages sont identiques. Je suis seul à ma table, comme beaucoup, et je sens les regards des autres qui s’efforcent de s’approprier quelques particules de ma souffrance. Je bois et je pleure. De tous ces liquides qui m’inondent je m’entoure avec délice. La bière que je bois, un peu aigre, un peu amère, rime bien avec ma grisaille intérieure. Elle me pénètre calmement, et imperceptiblement me conduit aux limites de ce que je crois être le bout. Ma douleur est de plus en plus vraie, de plus en plus formée. Elle se répand, s’insinue dans tout ce qui subsiste aux quatre coins de ce monde visqueux. Elle se heurte aux sons métalliques d’une musique de fond et me revient aux oreilles imprégnée de mélodies plaintives. Elle se heurte aux couleurs mauves des tentures et me revient par plaques noirâtres et jaunâtres. Elle se heurte à leurs regards vides et me revient encombrée de questions sans réponses.

       Je passe encore quelques minutes à boire et à tirer de mon cerveau les dernières images nettes qu’il peut produire. Je ne sais même plus ce que je cherche au fond de ma mémoire. Lorsque je me lève pour sortir, je sens qu’il y a du Rémi dans ce geste banal. Je sens que je ne reviendrais plus dans ce lieu.                                                     

        Je marche dans la ville endormie, dans la ville fantôme. Je marche et je ne sais plus si j’entre dans la ville ou si c’est elle qui me pénètre. Je suis dans la ville, elle est en moi. Nous sommes un et nous nous livrons une bataille sans merci. C’est une bataille de deux corps déchirés, de deux corps dont la cervelle est tiraillée de tous les côtés. Je la sens qui vibre à chacun de mes pas, je me sens vibrer à chacune de ses secousses. Je la sens qui respire, qui s’excuse de sa noirceur. Je la vois qui essaie de briller, je la vois qui tend l’échine pour que ressorte l’éclat vertébral de ses deux rails centraux. Elle pourrait être fière, rassurée par la présence géométrique de ces bouts de métal. Et pourtant ils lui font comme une cicatrice qui ne cesse de se rouvrir.

       La nuit est belle. Elle m’accueille dans sa fraîcheur comme elle accueille la ville dans son humidité. Mon cœur bat très fort, comme si j’avais raté une correspondance importante, une correspondance pour une ville où même quand il pleut les gens peuvent sourire.

Quelques mardis en novembre, suite…

Héléna, notre rêve est fini. Il était si beau. Ce matin la grande rue n’en finit plus de s’étirer. Tu ne la traverseras plus. Un autre t’a effacé. Il ne te voulait plus comme je t’aimais. Il te voulait facile et sans questions, un sourire à chaque retour. Il te voulait pour être un couple, pour dire aux autres « regardez-moi, je suis un homme, elle est à moi ».

       Quand t’es partie je savais que tu oublierais notre ville. Je savais que tu n’en voudrais plus, je savais que quand tu reviendrais t’aurai la nostalgie de cet ailleurs qu’on voit sur les photos glacées des magazines de salle d’attente. Je savais que t’aimerai le soleil. Ce soleil qui brille tout le temps, et si fort, qu’il en oublie de laisser une chance à toutes les couleurs. Je savais que tu oublierais qu’il y a du bleu dans le gris quand on sait le supporter.

       Moi, je t’ai rêvé avec application. Chaque soir, chaque moment où le temps flotte, où il hésite entre le présent et le passé, je t’ai rêvé. J’y ai mis toutes mes forces, j’ai rassemblé tous mes souvenirs de toi, de nos premières rencontres et j’en ai fait de multiples paquets à déguster les yeux fermés sans modération. Je t’ai rêvé si fort, si vrai que je ne savais plus si je dormais. J’étais bien à te faire vivre, à te faire rire à te fabriquer des souvenirs que je suis le seul à connaître. Et quand vient le matin, quand vient la fin, je me souviens de toi, de toi, de ton corps qui vibre quand on l’effleure au creux du sommeil.

       Héléna notre rêve n’était pas terminé. Tu m’as réveillé, tu n’as plus voulu que je t’invente d’autres couleurs. Tu n’as plus voulu que je t’écrive des mots que je suis le seul à trouver beau. Et pourtant tu m’aimais, je le sais, je le veux. Tu faisais des efforts pour ne pas me le dire. J’entends encore tes pas mouillés quand tu sors de sous la douche. T’es fraîche et ta peau est tendue. Le bout de tes seins est dur comme un noyau de cerise. Je t’aimais Héléna, je t’aimais nue au milieu de la pièce à attendre d’avoir froid pour que je te serre, pour que je parle à ta peau, à tes seins, tes cuisses et ta bouche qui espère la rencontre. J’aimais ton désir d’abord discret comme une brise qui se lève, léger, insignifiant, juste pour dire qu’il arrive et puis le vent qui grossit, qui gonfle, le vent qu’on entend, qu’on touche qu’on sent.

       Souviens-toi Héléna, comme j’avais mal quand tu m’ignorais, quand tu me transformais en élément du décor. J’avais mal et je te le disais. Je te montrais l’endroit de ma souffrance, là, juste au-dessous du sternum, comme un morceau avalé de travers. Et toi tu haussais les épaules, parce que ce n’était pas normal. Je n’aurai pas dû crier, je n’aurai pas dû pleurer. Tu voulais plus d’un homme qui gémit, tu voulais quelqu’un qui ait de la poigne, de l’autorité sur ses propres sentiments.

       Aujourd’hui, tu es partie Héléna, tu es partie, et moi je reste seul dans cette ville qui t’a prise et me laisse subsister…  Mon corps est de bois, il est étendu, irrémédiablement. Je me sens si lourd, si creux, si terne, si triste. Dehors des gens bougent, ils se déplacent vers d’autres, qui les attendent ou qui les espèrent. Ils parlent, de la vie, de leur vie.

       Héléna, je ne souffre plus, je suis calme. Tout est devenu si clair pour moi, tout est si achevé. L’angoisse a disparu, elle a fondu. La haine s’est incrustée.  Fondamentale. Elle s’est cristallisée dans le prolongement douloureux de ton départ définitif.

       Le malaise n’existe plus, il n’a jamais existé, et n’existera jamais. Le malaise n’existe plus, il est moi, et plane au-dessus des autres pour encore quelque temps…

Quelques mardis en novembre, suite…

Photo de John-Mark Smith sur Pexels.com

   « Héléna, il est mardi, un mardi débutant, et je t’écris parce qu’il ne peut en être autrement, parce qu’aujourd’hui il y a tant de mots qui se sont fait mal, qui se sont salis pour te faire disparaître que je vais leur donner une nouvelle chance, une dernière chance, pour te parler. Je sais maintenant que tu es partie. Je l’ai appris par hasard, quelques jours après. Mais ça n’a pas d’importance, tu es partie, et je suis là, à attendre. Je crois que vendredi la gare sera infiniment petite en l’absence de ces deux êtres qu’elle regardait se retrouver chaque semaine. Héléna, tu es partie, parce qu’on t’a poussé. Tu as terminé ton voyage sur une autoroute.

       Tu es partie, un an après Rémi. Et aujourd’hui, je suis seul, définitivement. Je n’ai plus personne à qui montrer que même les hommes pleurent. Je n’ai plus personne. Mes larmes, c’est tout ce qui me reste de toi, c’est tout ce qui me restera de toi. Je les garde précieusement, et les enferme au plus profond de ma haine. Et je les ressortirais, chaque soir, chaque jour où tu viendras m’inonder de ta présence. Je reste seul au milieu de cette foule de coupables qui ont lu leur journal du matin avant moi et ce soir pourrissent un peu plus dans leurs pantoufles en s’inoculant toutes leurs inepties nationales. Je reste seul parce qu’un des leurs, un de ceux qui font rimer le bonheur avec leur réussite commerciale a voulu te sortir de ce qu’il croyait être un trou. Je ne le connais pas ce conducteur du mardi, je ne le connais pas mais je le suppose et je l’imagine…

       Je n’en veux pas à tes parents de ne pas m’avoir prévenu. Ils ne m’aimaient pas et je le leur rendais bien, de toute façon cela n’aurait rien changé, ni pour toi, ni pour moi. Aujourd’hui, je suis seul, et mes larmes sont mon seul lien avec toi, avec ce monde dans lequel nous avions essayé d’ouvrir des parenthèses. Je ne sais pas ce que sera demain. Je ne vis pas pour demain, je ne vis pas pour aujourd’hui. Je ne vis plus, je suis le prolongement du dernier cri que tu as dû pousser. Et, comme la lumière des étoiles, qu’elles naissent ou qu’elles meurent met plusieurs années avant de nous atteindre ce cri mettra plusieurs années avant de s’éteindre. Ce cri, qui est le tien, qui est entré en moi par l’intermédiaire d’un banal coup de téléphone, ce cri, il grossit chaque seconde, il s’amplifie merveilleusement. Il puise son énergie dans les soutes de la haine et de la souffrance que je croyais avoir refermées pour plus longtemps. Ce cri, il ne pourra plus disparaître, il ne pourra que se poursuivre, se prolonger. Il faudra pour cela qu’il en fasse naître d’autres, beaucoup d’autres. Il sera alors cri de haine, de douleur ou de désespoir et peut être alors il aura terminé sa course.

       Hier je pleurais pour Rémi. Avec toi. Aujourd’hui je pleure pour toi. Seul. Je pleure et les quelques lignes qui me resteraient à t’écrire me sont de plus en plus pénibles, parce que je sais que demain tous ces mots se seront tus. Définitivement. Héléna, j’aurais tant voulu commencer un nouvel été avec toi, ici,  ailleurs peu importe,  mais avec toi… «