Il faut bien sacrifier à la tradition, alors je le fais à ma façon
« Dans le rêve pour demain que nous avons ouvert en 2021, cherchons ! Cherchons ensemble ! Cherchez avec moi ! Oui, cherchons ces douces rimes qui nous relieront et que nous relirons. Rimes pour se rencontrer, rimes pour se rapprocher, rimes pour espérer. »
J’essaie, tout doucement, après une longue léthargie, de revenir dans le monde des « écrivant ». Un texte que j’ai déjà publié mais que j’ai légèrement, très légèrement modifié, pour qu’il soit encore plus en harmonie avec la mélodie qui se joue en moi en ce moment…
Monde bleu s’est effacé Au soir tombant Tremblant, il s’est retiré Tête basse, Dans un long bout de vide Seul et triste Il s’est retiré Entends la plainte de monde bleu, Quelques larmes Sur ses rides ont coulé Entends-le qui appelle : Oh mots, oh mes mots Vous m’avez abandonné… Oh mots, oh mes mots, Que vous a-t-on fait, Qui vous a sali, Que vous a-t-on promis ? Homme sans haine, Tu es seul aussi, Réponds à monde bleu, Dis-lui que tu reviens, Dis-lui que tu restes, Dis-lui que tu résistes…
J’écris peu en ce moment , mais je n’ai pas résisté à l’envie de réunir une nouvelle fois le tribunal académique…
Le tribunal académique se réunit pour la dernière fois en cette année 2020. Oh bien sûr, chacun, président en tête, préférerait être dispensé de cette dernière séance, mais le menu qui est proposé est pour le moins alléchant.
Si la journée n’est pas ordinaire, le jugement attendu ne l’est pas moins. En effet, et c’est assez rare, le jury aura aujourd’hui à répondre à une seule et unique requête. Requête précisons le qui a été déposée, par un collectif de citoyens. Le collectif des citoyens qui ne croient plus aux lendemains.
Voici la requête : « Est-il envisageable, ne serait ce que pour une durée limitée à un mois à compter de ce jour, d’interdire l’usage des mots suivants : vœux, souhait, bonne, heureuse, bonheur, santé, prospérité ». Dans l’attente du rendu de la décision le collectif précise qu’il gardera un silence absolu.
Le jury est constitué aujourd’hui d’un dresseur d’ours en peluche, d’une trompettiste bègue, d’un ventriloque ventripotent, d’une arracheuse de larmes de crocodile, d’un équilibriste amnésique et d’une cuisinière buveuse de rhum.
Le président présente la requête à la cour et donne la parole à l’avocat du collectif. Sa plaidoirie est exemplaire. Il explique qu’il est des périodes où il vaut mieux ne rien dire plutôt que de vendre du rêve. Il appuie son argumentation en effectuant un parallèle avec les nombreux jugements prononcés pour publicité mensongère.
Le président et le jury se retirent, et au grand étonnement de l’assistance très nombreuse ne reviennent que quelques minutes après.
Raclement de gorge : le président s’éclaircit la voix.
En cette journée, considérée par de nombreux calendriers comme la dernière de l’année, et après avoir entendu les différentes parties, le jury se présente devant vous avec la fierté du devoir accompli. Nous sommes heureux d’être parvenus en quelques minutes seulement à nous mettre d’accord à l’unanimité sur la décision suivante : en vertu des pouvoirs conférés au tribunal académique, eu égard à la situation, nous décidons qu’à compter de ce soir minuit, toute utilisation des mots qui étaient l’objet de cette requête (vœu, souhait, bonne, heureuse, santé, prospérité) sera soumise à l’autorisation préalable d’une nouvelle haute autorité constitué à la date de ce jour. Il s’agit de la HAOS : la Haute Autorité pour un Optimisme Raisonné…. Cette haute autorité siégera en permanence pendant un mois et sera exclusivement composée de poètes amnésiques…
Il est parfois peut-être nécessaire de débroussailler, pour que le chemin s’éclaircisse, pour ne pas être gêné par tous les buissons, les herbes folles. C’est un peu ce que j’essaie de faire, ou plutôt si je veux être complétement honnête ce que j’ai l’intention de faire. Le plus difficile pour le moment c’est de choisir les bons outils et la bonne stratégie. Alors avant de couper, de brûler, de tailler, je prends le temps de réfléchir à ce que je veux. Ou plutôt ce que je ne veux pas et sur ce point je crois être certain que je ne veux pas d’un jardin à la française, trop droit, sans surprises. Me voici donc face à la tâche ; de la poésie, des romans, des nouvelles, des micro nouvelles, des tribunes, des dialogues, des textes qu’on pourrait ranger dans la catégorie billets d’humeur. Bref c’est touffu et surtout comme ces dernières années j’ai laissé faire, tout est enchevêtré. Bon il faut que je m’y mette….
Ce n’est pas une panne d’inspiration à laquelle je suis confrontée en ce moment. Non je dirai que c’est une sorte de pause créative. Comme une longue séance d’étirement indispensable après une longue course. Les mots sont toujours là mais ils attendent, calmement, patiemment. C’est aussi le besoin de classer tout ce que j’ai écrit, avec la peur de perdre de l’essentiel, avec la peur que les traces soient recouvertes par la neige du temps. Je me questionne aussi sur la ou les directions qu’il faut que je prenne en matière d’écriture, poursuivre dans ma boulimie parfois échevelée, ou choisir, pendant quelques temps au moins, une sorte de régime, régime sans poésie, régime sans prose. Je laisse faire. Et j’attends. Je sens bien poindre à nouveau cette envie d’écrire un roman, je sens aussi cette envie, (moins fréquente) de reprendre les premiers, de les travailler à nouveau. Et puis cette question, pourquoi, pour quoi, pour qui. Je reconnais que j’ai parfois un peu de frustration à n’avoir jamais été publié, malgré plusieurs essais, alors je réfléchis, je cherche, j’hésite. Je dois dire que ces dernière semaines j’ai beaucoup travaillé à l’écriture d’une nouvelle, une nouvelle pour ma fille, ma dernière, c’est un engagement que j’ai pris avec mes quatre enfants. Leur écrire une nouvelle pour l’année de leurs 25 ans. Et pour cette dernière nouvelle j’ai mis beaucoup d’énergie, j’ai beaucoup travaillé. Je la publierai peut-être d’ailleurs si elle en est d’accord.
Le tribunal académique subit lui aussi de plein fouet la crise sanitaire. Plusieurs séances ont dû être reportées « sine die ». C’est d’abord le président lui-même qui a été touché par le virus, puis un greffier. Bref la liste d’attente s’allonge et une fois de plus c’est le dimanche que la séance va se tenir, avec un président encore en petite forme, mais visiblement très remonté par toutes les dérives qui se sont produites en son absence.
Sans plus attendre il ouvre la séance.
« Cher(e)s ami(e)s, cher(e)s juré(e)s au-delà du plaisir que j’ai à vous retrouver, je ne peux m’empêcher d’exprimer ici devant vous ma colère, ma grande colère. L’affaire à propos de laquelle nous sommes appelés à statuer, à rendre un avis est non seulement grave mais elle surtout l’illustration parfaite des dérives que nous devons à tout prix éviter. »
Le président semble remonté, vraiment très remonté…
« J’ai pendant ma maladie, eu le temps, ou plutôt perdu de ce temps si précieux à rester devant le petit écran. Vous remarquerez au passage que je continue à utiliser ce terme un peu désuet de « petit écran », mais ce n’est pas une simple coquetterie de ma part. Il s’agit de rappeler qu’il fut un temps pas si lointain, ou l’écran était petit, un temps où il n’occupait pas toute la surface de nos murs. Bref, passant donc du temps devant l’écran, mon sang n’a fait qu’un tour quand que je me suis aperçu que la crise que nous vivons a déjà totalement transformé le sens des mots. Cela vous a peut-être échappé mais aujourd’hui pour communiquer, on avance masqué et la distance est présentée comme l’alpha et l’oméga de la relation et de la convivialité. C’en est trop, je n’ai pas envie de rire et en vertu des petits pouvoirs qui me sont conférés, j’ai pris la décision d’une auto-saisine du tribunal académique. Nous aurons donc aujourd’hui à donner un avis, sur l’utilisation du mot distance et de ses dérivés. »
Le jury est aujourd’hui composé d’un expert géomètre aux dents longues, d’une arracheuse de promesses, d’un travailleur de l’amer, d’une écuyère de salon, d’un navigateur au long cou et d’une embrasseuse d’enfants seuls.
Tous les membres du jury, le président ses deux assesseurs et le greffier présents ce matin se sont réunis autour de la distance et de ses principaux dérivés : distanciation, distanciel, distancié.
Le président reprend la parole en fin de matinée et présente les trois principales décisions.
Article 1 : le tribunal rappelle que la définition du mot distance n’a pas changé et qu’il s’agit toujours et d’abord d’une notion mathématique. La distance est un intervalle qui sépare deux points dans l’espace.
Article 2 : Le tribunal académique souhaite qu’il soit rappelé avant chaque prise de parole :
Attention la distance sépare, si vous souhaitez vous rapprocher, avancez d’un pas.
Article 3 : le tribunal académique exige que dans tous les messages publicitaires, ou à caractère informatif cherchant à vanter les mérites technologiques de la distance qu’elle soit numérique ou technologique, le bandeau suivant soit affiché au bas des petits et des grands et grands écrans
Article 3 : le tribunal académique exige que dans tous les messages publicitaires, ou à caractère informatif cherchant à vanter les mérites de la distance qu’elle soit numérique ou technologique, le bandeau suivant soit affiché au bas des petits et des grands écrans.
Attention l’abus de distance est dangereux pour la santé.
Au fond de la nuit la plus nue Pas trace de village sur la houle Je n’ai qu’à prendre ta main Pour changer le cours de tes rêves Embellir ton haleine malmenée par la rixe
Tous les sentiers qui te dévêtent Ont dans le lierre de mon corps Perdu leurs chiens leurs carillons La tige émoussée de l’étoile Fait palpiter ton sexe ému A mille lieux vierges de nous
Nous restons sourds à l’agneau noir A toute goutte d’eau de pieuvre Nous avons ouvert le lit A la pierre creuse du jour en quête de sang De résistance.
Lisa est ma petite fille, l’aînée. Elle a sept ans et adore écrire, pas seulement pour faire comme son « papou » mais parce qu’elle aime déjà jouer avec la musique des mots…Elle vient de m’envoyer cette petite pépite. Je suis très touché et surtout très fier…
Le soleil Brille dans le ciel Oh les belles ailes Je rêve que les lettres Sont des abeilles Elles me piquent mon cœur Je pleure dans l’heure Qui va tu verras Je pleure Pour mon cœur
Joue le jeu. Menace le travail encore plus. Ne sois pas le personnage principal. Cherche la confrontation. Mais n’aie pas d’intention. Evite les arrière-pensées. Ne tais rien. Sois doux et fort. Sois malin, interviens et méprise la victoire. N’observe pas, n’examine pas, mais reste prêt pour les signes, vigilant. Sois ébranlable. Montre tes yeux, entraîne les autres dans ce qui est profond, prends soin de l’espace et considère chacun dans son image. Ne décide qu’enthousiasmé. Echoue avec tranquillité. Surtout aie du temps et fais des détours. Laisse-toi distraire. Mets-toi pour ainsi dire en congé. Ne néglige la voix d’aucun arbre, d’aucune eau. Entre où tu as envie et accorde-toi le soleil. Oublie ta famille, donne des forces aux inconnus, penche-toi sur les détails, pars où il n’y a personne, fous-toi du drame du destin, dédaigne le malheur, apaise le conflit de ton rire. Mets-toi dans tes couleurs, sois dans ton droit, et que le bruit des feuilles devienne doux.
Passe par les villages, je te suis.
(Extrait de Par les villages, pièce de Peter Handke)
Semaine blanche Où les mots se sont tus Prostrés dans un coin sombre De mes phrases suspendues Ils attendaient Ce matin je les entends Ils étirent leurs douleurs froissées Sur la feuille pâle et glacée Qui patiemment attendait
Voilà pour le vieil homme. – Mais moi, à la fin de ce récit, et dussé-je mourir aujourd’hui même, je me vois maintenant au milieu de ma vie, je contemple le soleil du printemps sur ma feuille blanche, je repense à l’automne et à l’hiver, et j’écris : Narration, mon Saint des Saints, rien n’est plus que toi de ce monde, rien n’est plus juste que toi. Narration, patronne du Guerrier Lointain, ma maîtresse. Narration, le plus spacieux de tous les véhicules, char céleste. Œil de la narration reflète-moi, car toi seul sais me reconnaître et me rendre justice. Bleu du ciel, descends jusqu’à l’abîme par la narration. Narration, musique de la sympathie, fais-nous grâce, donne-nous la grâce et sanctifie-nous. Narration, mélange fraîchement les caractères, parcours de ton souffle les successions de mots, assemble-toi en écriture et trace dans le tien notre dessin à tous. Narration, recommence, c’est-à-dire renouvelle ; repousse encore et à nouveau une décision qui ne doit pas être (…) Successeur, quand je ne serai plus, tu me trouveras au pays de la narration, dans le Neuvième Pays. Narrateur dans ta cabane en plein champ envahie par les herbes, toi l’homme doué du sens de l’orientation, tu peux tranquillement te taire, garder peut-être le silence dans les siècles des siècles, écoutant l’extérieur, descendant à l’intérieur de toi-même, mais ensuite, roi, enfant, rassemble tes forces, redresse-toi, appuie-toi sur tes coudes, souris à la ronde, reprends une profonde respiration, et fais à nouveau entendre celui qui apaise tous les conflits, ton : « Et… »
L’aurore s’allume ; L’ombre épaisse fuit ; Le rêve et la brume Vont où va la nuit ; Paupières et roses S’ouvrent demi closes ; Du réveil des choses On entend le bruit.
Tout chante et murmure, Tout parle à la fois, Fumée et verdure, Les nids et les toits ; Le vent parle aux chênes, L’eau parle aux fontaines ; Toutes les haleines Deviennent des voix !
Tout reprend son âme, L’enfant son hochet, Le foyer sa flamme, Le luth son archet ; Folie ou démence, Dans le monde immense, Chacun recommence Ce qu’il ébauchait.
Qu’on pense ou qu’on aime, Sans cesse agité, Vers un but suprême, Tout vole emporté ; L’esquif cherche un môle, L’abeille un vieux saule, La boussole un pôle, Moi la vérité !
Ce soir c’est vers. Finie la pause prose, ce soir je vous prends à revers, ce soir je me pose, je prends un verre et je me mets aux vers. Je vous entends déjà : il nous dit qu’il se remet aux vers mais il reste en prose. Tout ça n’est peut-être que de la frime, de la frime pour trouver une rime. Alors attendons un peu…
A lire, relire, dire, répéter, apprendre, comprendre. Et tellement, tellement d’actualité
Oui ce métier est difficile. Je voudrais vous en parler librement, et ce me sera facile. A l’étape où je suis de mon expérience, je n’ai rien à épargner, ni parti, ni église, ni aucun des conformismes dont notre société meurt, rien que la vérité, dans la mesure où je la connais. J’ai lu ces temps-ci que j’étais un solitaire. Oui, si l’on veut dire que je ne dépends de personne. Non, puisque je le suis en même temps que des millions d’hommes qui sont nos frères et dont j’ai pris le pas. Solitaire ou non, j’essaie en tout cas de faire mon métier et je le trouve parfois dur, principalement dans l’affreuse société intellectuelle qui est la nôtre, où le réflexe a remplacé la réflexion, où des sectes entières se font un point d’honneur de la déloyauté, et où la méchanceté essaie trop souvent de se faire passer pour de l’intelligence.
Si l’écrivain tient à lire et à écouter ce qui se dit, il ne sait plus alors à quel saint se vouer. Une certaine droite lui reproche de signer trop de manifestes, la gauche (la nouvelle du moins et moi je suis de l’ancienne) de n’en pas signer assez. La même droite lui reprochera d’être un humanitaire la gauche un aristocrate. La droite l’accusera d’écrire trop mal, la gauche trop bien. Restez un artiste, ou ayez honte de l’être, parlez ou taisez-vous, et, de toute manière, vous serez condamné. Que faire d’autre alors, sinon se fier à son étoile et continuer avec entêtement la marche aveugle, hésitante, qui est celle de tout artiste, et qui le justifie quand même à la seule condition qu’il se fasse une idée juste à la fois de la grandeur de son métier et de son infirmité intellectuelle
Ce soir c’est pause, je pose ma machine à rime, je repose ma fabrique à vers. Ce soir c’est prose. Au bout de mes phrases, des points de suspension, d’interrogation, et ce tout nouveau signe que je rêverai de voir accepter et qui s’appellerait le souffle d’émotion. Je ne sais pas comment le dessiner. Je vous laisse imaginer, je vous laisse supposer, je vous laisse respirer. Ce soir c’est prose, j’oublie les clics, je prends mes cliques et mes claques, loin des pixels. Ce soir c’est prose, je vous écoute ô vous mes frères humains, je vous écoute dans ce murmure lointain. Murmure de mots tendres et doux, ruisseau qui coule et s’écoule entre les deux bras de nos espoirs pour demain.
Et comme annoncé hier, voici la cigale et le poète qui ferme le recueil « les amours jaunes »
Le poète ayant chanté, Déchanté, Vit sa Muse, presque bue, Rouler en bas de sa nue De carton, sur des lambeaux De papiers et d’oripeaux. Il alla coller sa mine Aux carreaux de sa voisine, Pour lui peindre ses regrets D’avoir fait — Oh : pas exprès ! — Son honteux monstre de livre !… — « Mais : vous étiez donc bien ivre ? — Ivre de vous !… Est-ce mal ? — Écrivain public banal ! Qui pouvait si bien le dire… Et, si bien ne pas l’écrire ! — J’y pensais, en revenant… On n’est pas parfait, Marcelle… — Oh ! c’est tout comme, dit-elle, Si vous chantiez, maintenant !
Le vieil homme est fatigué Derrière la flamme vacillante De ses yeux d’acier On devine des traces de pas De lointains souvenirs froissés Petits cailloux posés Sur le long chemin D’une mémoire Qu’il ne peut plus partager
Le poète et la cigale ouvre le seul recueil de Tristan Corbières : « les amours jaunes » en 1873, je vous proposerai demain de découvrir « la cigale et le poète » qui ferme ce même recueil
Le poète ayant rimé, IMPRIMÉ, Vit sa Muse dépourvue De marraine et presque nue : Pas le plus petit morceau De vers ou de vermisseau. Il alla crier famine Chez une blonde voisine, La priant de lui prêter Son petit nom pour rimer. (C’était une rime en elle.) Oh ! je vous paierai, Marcelle, Avant l’août, foi d’animal ! Intérêt et principal. La voisine est très prêteuse, C’est son plus joli défaut : Quoi : c’est tout ce qu’il vous faut ? Votre Muse est bien heureuse… Nuit et jour, à tout venant, Rimez mon nom… Qu’il vous plaise ! Et moi, j’en serai fort aise. Voyez : chantez maintenant.
Lassé de me cogner Aux angles mauves Du grand mur gris De vos molles promesses J’ai rêvé d’une fenêtre Ouverte sur le souffle bleu De nos demains heureux
Elle est debout sur mes paupières Et ses cheveux sont dans les miens, Elle a la forme de mes mains, Elle a la couleur de mes yeux, Elle s’engloutit dans mon ombre Comme une pierre sur le ciel.
Elle a toujours les yeux ouverts Et ne me laisse pas dormir. Ses rêves en pleine lumière Font s’évaporer les soleils Me font rire, pleurer et rire, Parler sans avoir rien à dire.
Si notre vie est moins qu’une journée En l’éternel, si l’an qui fait le tour Chasse nos jours sans espoir de retour, Si périssable est toute chose née,
Que songes-tu, mon âme emprisonnée ? Pourquoi te plaît l’obscur de notre jour, Si pour voler en un plus clair séjour, Tu as au dos l’aile bien empanée ?
Là, est le bien que tout esprit désire, Là, le repos où tout le monde aspire, Là, est l’amour, là, le plaisir encore.
Là, ô mon âme au plus haut ciel guidée ! Tu y pourras reconnaître l’Idée De la beauté, qu’en ce monde j’adore.
Chaque caillou rêve de lui-même Chaque feuille a un projet Le soleil a le désir de voyager sur un rayon Vaincu je ne peux offrir mon coeur à la paix sainte parce que je rêve de chaînes et je rêve de liberté
J’ai dit cela au prisonnier qui a tué celui que je hais J’ai dit cela au mineur qui a extrait mon assiette d’or Ainsi je vis en enfer car je rêve que l’enfer est la distance que j’ose mettre entre ma main et la sienne
J’ai rêvé de mon corps cette nuit J’ai rêvé de l’univers J’ai rêvé j’ai rêvé un millier d’années afin de répéter les sept jours des merveilles quand, tiré de la brume j’étais vêtu de nudité et souffrais d’exister
J’ai rêvé qu’on me donnait une chanson comme seule preuve que ma vraie demeure avec toi n’a ni poutres ni chevrons ni fenêtres pour voir au-dehors ni miroirs pour voir au-dedans ni chansons pour en sortir ni mort pour commencer
O mon enfant voici ton rêve humain voici ton sommeil humain et ne désire pas tant grimper loin de ce qui est sain et profond J’aime le rêve que tu as commencé sous l’arbre toujours vert J’aime le caillou et le soleil et tout ce qui se trouve entre eux
Et pour cette conversation dans la première lumière de l’aube J’offre ces jours mesquins qui s’effilochent sous tes yeux Et je ne sais combien de jours passeront avant ma délivrance et ce qui restera de cette chanson que tu as mise sur la langue de ta créature
Ce dimanche 22 novembre, le tribunal académique s’est réuni. Sur le bureau du président une impressionnante pile de dossiers. Des décisions à prendre, des avis à donner, des jugements à prononcer. Pas de quoi être mis aux arrêts, ce qui serait le comble pour un tribunal qu’il soit académique, comique, bucolique, ou sarcastique. Tout en haut de cette pile, une chemise verte, que le président, depuis plusieurs semaines, saisit en soupirant. Il la saisit, l’ouvre, feuillette les différents documents, et généralement la referme pour la glisser, l’air de rien, au milieu de ladite pile. Et sur cette chemise verte, on peut lire « Avis de disparition : espoir ».
Et aujourd’hui dimanche 22 novembre, le président juge qu’il n’est plus possible de reculer. Il faut prendre le taureau par les cornes. Il décide donc, tôt ce matin, de convoquer en urgence le tribunal académique.
Le président ouvre cette session extraordinaire qui se tient, comme le veut l’usage, à huis clos. Seuls sont présents les jurés qui ont été appelés ce matin aux aurores et que nous retrouvons, encore un peu endormis, autour de cette longue table au bout de laquelle se tient le président.
« Mesdames et Messieurs les jurés, j’ai pris tôt ce matin la décision de vous réunir. Nous allons devoir nous prononcer sur cet avis de disparition qui traîne sur mon bureau depuis plusieurs mois. C’est simple il y a maintenant près de 250 jours que l’on nous a signalé la disparition de l’espoir. Des décisions doivent être prises, car je ne vous cache pas que chaque jour mon inquiétude grandit un peu plus, et je dois dire, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle vous êtes ici avec moi, je crois que je commence à perdre espoir. »
Les sept jurés, bien qu’ébouriffés et chiffonnés, se regardent avec une certaine appréhension. Ils comprennent toutes et tous à cet instant que le moment est grave.
Autour de la table, aujourd’hui nous avons une voyante désespérée, un informaticien branché, une poseuse de tubes, un jardinier d’intérieur, une conductrice de chariots révélateurs, un mineur émancipé et une navigatrice en eau plate.
Le président expose brièvement les faits, que tout le monde connaît. Chacune et chacun donne son avis, formule des hypothèses sur cette disparition. Pourquoi est-il parti, était-il seul, ou a-t-il pu se réfugier, qui le cache, etc ? Le président écoute attentivement, se racle la gorge, se lève de son fauteuil et lit la décision qu’il vient de prendre après cette consultation.
« Mesdames et Messieurs les jurés, voici la décision que j’ai prise et qui si vous l’acceptez sera applicable immédiatement. L’espoir a disparu depuis 249 jours. Depuis la déclaration de cette disparition que j’ai prise au début pour une simple fugue, l’espoir n’a plus été revu, il n’a laissé aucune trace, et malgré tous les efforts déployés aucun indice ne laisse supposer qu’il reviendra. En conséquence et parce qu’il est impossible de vivre sans l’espoir j’ai pris la décision d’ordonner l’arrestation immédiate avec incarcération du désespoir, du pessimisme, du fatalisme, et surtout de tous les oiseaux de mauvais augure qui occupent tous les espaces qui appartenaient autrefois à l’espoir. »
« Et mes chers amis j’ai bon espoir qu’il revienne ! »
Les premières lignes de la première nouvelle de l’exil et le royaume : « la femme adultère » sont sublimes… Mais tout est sublime…
Une mouche maigre tournait, depuis un moment, dans l’autocar aux glaces pourtant relevées. Insolite, elle allait et venait sans bruit, d’un vol exténué. Janine la perdit de vue, puis la vit atterrir sur la main immobile de son mari. Il faisait froid. La mouche frissonnait à chaque rafale du vent sableux qui crissait contre les vitres. Dans la lumière rare du matin d’hiver, à grand bruit de tôles et d’essieux, le véhicule roulait, tanguait, avançait à peine. Janine regarda son mari. Des épis de cheveux grisonnants plantés bas sur un front serré, le nez large, la bouche irrégulière, Marcel avait l’air d’un faune boudeur. À chaque défoncement de la chaussée, elle le sentait sursauter contre elle. Puis il laissait retomber son torse pesant sur ses jambes écartées, le regard fixe, inerte de nouveau, et absent. Seules, ses grosses mains imberbes, rendues plus courtes encore par la flanelle grise qui dépassait les manches de chemise et couvrait les poignets, semblaient en action. Elles serraient si fortement une petite valise de toile, placée entre ses genoux, qu’elles ne paraissaient pas sentir la course hésitante de la mouche. Soudain, on entendit distinctement le vent hurler et la brume minérale qui entourait l’autocar s’épaissit encore. Sur les vitres, le sable s’abattait maintenant par poignées comme s’il était lancé par des mains invisibles. La mouche remua une aile frileuse, fléchit sur ses pattes, et s’envola. L’autocar ralentit et sembla sur le point de stopper. Puis le vent parut se calmer, la brume s’éclaircit un peu et le véhicule reprit de la vitesse. Des trous de lumière s’ouvraient dans le paysage noyé de poussière. Deux ou trois palmiers grêles et blanchis, qui semblaient découpés dans du métal, surgirent dans la vitre pour disparaître l’instant d’après. -Quel pays ! dit Marcel.
« Epidémie de mauvais foi : un vaccin est annoncé !
Ce journal est un de mes préférés, il ne paraît que très peu : rarement plus d’une fois par semaine. Il faut dire que sa ligne éditoriale est originale. En effet, on peut lire en première page, sous le titre, en petit caractère : « journal ironique et sarcastique à la parution sporadique ». Et justement le titre de ce journal en dit long sur l’esprit de la rédaction : « On dit, j’écris, tu lis ». Nous conviendrons que le titre n’est pas accrocheur mais ce n’est justement pas l’intention de la rédaction que d’accrocher. Bref un journal que j’aime et le titre de ce soir m’intrigue.
L’Agence Nationale de Lutte Contre les Contradictions annonce la mise sur le marché d’ici quelques jours d’un vaccin qui devrait sans nul doute ralentir considérablement l’épidémie de mauvais foi qui sévit depuis de nombreuses années et qui ces dernières semaines a pris des proportions alarmantes. Ce sont chaque jour des centaines de milliers de cas qui sont dépistés. Rappelons brièvement les symptômes : tout commence généralement par une manifestation d’indignation, qui amène les malades à répéter inlassablement : « c’est scandaleux, il faudrait, il aurait fallu ». Les plus gravement atteints ajoutent parfois : « on aurait dû ». Passé ce premier stade que les spécialistes présentent comme celui de l’incubation, suit une longue période de léthargie, de bougonnerie, que certains appellent la phase du râlage passif.
Le troisième stade apparaît quand une solution a été trouvée au problème qui a provoqué la maladie. Il est le plus critique : c’est cette phase qu’on appelle celle de la mauvaise foi. Les malades grognent encore mais cette fois cela se traduit par des : « c’est n’importe quoi, on ne devrait pas, il ne fallait pas, je ne le ferai pas ». Et quand le médecin explique au malade qu’ils sont atteints de mauvaise foi, ceux-ci répondent évidemment que ce n’est pas possible, qu’ils n’ont jamais changé d’avis, que de toute façon ils ont raison et que rien ne va mais qu’il ne faut rien changer. Bref à ce stade tout le monde comprendra que la situation est désespérée.
Mais aujourd’hui bonne nouvelle l’ANLCC a mis au point un vaccin. Ce vaccin est très simple, il s’agit dès les premiers troubles d’écouter avant chaque journal télévisé un enregistrement de vent marin, de chants d’oiseaux, et de battements de cœurs amoureux… Et ce, pendant toute la durée de la crise de mauvaise foi…
Les mots ne sautillent plus Sans préavis ils se sont tus Souvenez- vous Vous qui nous abîmez Nous étions beaux Vous étiez vrais Fermez les yeux Respirez Je vous en prie Aimez-les Emmêlés Ces deux l A la plume légère Aimez-les Ils vont ont rendu Si belle
Samedi ? Et bien, c’est dit, je m’accorde une pause en prose. Oui bien sûr, vous me direz que peu de différences vous ne voyez, si ce n’est la modeste preuve de ma paresse, à pêcher de la rime au bout de ma ligne. C’est vrai, j’en conviens il est des jours, comme celui-ci, ou rien ne mord. Dans ma boîte à appâts j’avais ce matin, un bel échantillon : des illes, des ouches, des oules, des oins, et bien d’autres « queues de vers » toutes bien fraîches, prêtes pour la pêche du samedi. Je les ai préparées, et à mon hameçon les ai accrochées. Une première j’ai lancée. Au passage, j’avoue être assez fier du rond dans l’eau, bien plus réussi qu’un rondeau.
J’ai ensuite choisi d’appâter avec une ille, car mon intention était de prendre du gros. Du gros mot évidemment ! Ciel, ça mord ! Vite, je mouline ! Déception, pas de…
Une chanson que je n’avais encore jamais partagée dans mes Everest, je suis capable de l’écouter en boucle des dizaines fois de suite, lorsque j’écris notamment…
Mon enfant nue sur les galets Le vent dans tes cheveux défaits Comme un printemps sur mon trajet Un diamant tombé d’un coffret Seule la lumière pourrait
Défaire nos repères secrets Où mes doigts pris sur tes poignets Je t’aimais, je t’aime et je t’aimerai Et quoique tu fasses L’amour est partout où tu regardes Dans les moindres recoins de l’espace Dans les moindres rêves où tu t’attardes L’amour comme s’il en pleuvait Nu sur les galets
Le ciel prétend qu’il te connaît Il est si beau c’est sûrement vrai Lui qui ne s’approche jamais Je l’ai vu pris dans tes filets Le monde a tellement de regrets
Tellement de choses qu’on promet Une seule pour laquelle je suis fait
Je t’aimais, je t’aime et je t’aimerai Mais quoique tu fasses L’amour est partout où tu regardes Dans les moindres recoins de l’espace Dans les moindres rêves où tu t’attardes L’amour comme s’il en pleuvait Nu sur les galets
On s’envolera du même quai Les yeux dans les mêmes reflets Pour cette vie et celle d’après Tu seras mon unique projet Je m’en irai poser tes portraits À tous les plafonds de tous les palais Sur tous les murs que je trouverai Et juste en dessous, j’écrirai Que seule la lumière pourrait… Et mes doigts pris sur tes poignets
Jules entend la voix de Marie : c’était il y a dix ans, il y avait de l’orage, et aujourd’hui il est là face à Eugène, ce pauvre Eugène à qui il a tout pris, en quelques secondes dans la file qui attendait devant cette boulangerie…
Jules baisse la tête. Depuis le temps, il pensait que tout était fini, oublié, que tout le mal avait été réparé. Bien sûr il savait que Eugène lui en voudrait. Eugène n’y était pour rien, il était l’incarnation même de l’innocence. Mais il y a dix ans la police n’avait pas écouté le pauvre Eugène. Elle n’avait rien compris à son histoire de coup de tonnerre qui lui aurait vidé la tête.
– Il m’a tout pris, tout ! En quelques secondes, il est devenu moi !
Quand il était arrivé devant le restaurant, la tête réellement vide, ou vidé il ne se s’en souvient plus, il y avait cet homme. Il forçait la porte et il hurlait. Il hurlait comme une bête blessée.
-Marie, mais laisse-moi rentrer, laisse-moi, j’apporte le pain. Je t’en prie, ne me rejette pas…
Eugène est toujours en plein doute. Il ne se trouve pas beau et considère qu’il est impossible que Marie puisse l’aimer : elle est si belle, si douce. Les dimanches matin elle travaille en extra au restaurant de l’Hôtel du centre. Et tous les dimanches il est convenu avec le patron qu’il apportera le pain, le pain pour le déjeuner, ça fait un petit plus, et ses quatre enfants sont là aussi. Tous les dimanches. Ils s’installent toujours autour de la même table et c’est maman qui fait le service. C’est une jolie maman même si elle travaille. Ils sont tous heureux. Mais ce dimanche là cela ne s’est pas passé comme d’habitude…
J’use (et parfois j’abuse) notamment lors de mes interventions professionnelles, dans des colloques, conférences, d’expressions qui sont devenues pour certaines d’entre elles presque des « tics » de langages. De temps à autre je vous en proposerai une.
Lorsque dans le cadre de certaines politiques publiques on parle de cibler, un public, des personnes etc… Voici ce que je dis
« N’oublions jamais, lorsqu’on parle de cibler des personnes, une population, un public qu’une cible est un objet sur lequel on tire et que généralement on rate »
Quand j’étais jeune et fier et que j’ouvrais mes ailes, Les ailes de mon âme à tous les vents des mers, Les voiles emportaient ma pensée avec elles, Et mes rêves flottaient sur tous les flots amers.
Je voyais dans ce vague où l’horizon se noie Surgir tout verdoyants de pampre et de jasmin Des continents de vie et des îles de joie Où la gloire et l’amour m’appelaient de la main.
J’enviais chaque nef qui blanchissait l’écume, Heureuse d’aspirer au rivage inconnu, Et maintenant, assis au bord du cap qui fume, J’ai traversé ces flots et j’en suis revenu.
Et j’aime encor ces mers autrefois tant aimées, Non plus comme le champ de mes rêves chéris, Mais comme un champ de mort où mes ailes semées De moi-même partout me montrent les débris.
Cet écueil me brisa, ce bord surgit funeste, Ma fortune sombra dans ce calme trompeur ; La foudre ici sur moi tomba de l’arc céleste Et chacun de ces flots roule un peu de mon cœur.
Ecrire sur le vert tendre de mes soupirs Graver des lettres de feu dans la braise de mes mots Rêver à cœur ouvert dans des prairies de rires bleus Siffler des mélodies d’enfants dans le coin frais Du matin finissant Respirer un reste de vent dans la brume de tes cheveux
Un texte que j’avais écrit en septembre 2018. En classant mes fichiers je retombe sur lui et j’ai envie de le publier à nouveau, sans en changer la moindre virgule
Je suis, volontairement, assez silencieux dans le brouhaha permanent du débat politique tant il est vrai qu’il n’y a pas, qu’il n’y a plus de débats politiques. Et cela m’attriste profondément. Aujourd’hui ce qui domine, ce qui anime les gazettes numériques, ce qui motive les excités du clavier c’est la dénonciation, l’indignation toujours sélective, l’accusation revancharde, la délation nauséabonde. Et la parole réfléchie a cédé la place au raisonnement binaire qui trouve peut-être ses racines dans ce langage informatique dont on sait qu’il ne serait constitué que de zéros et de un. Chacun définitivement enfermé à double tour dans sa chapelle idéologique ne prend plus le temps de l’analyse, ne tente plus de comprendre. Et l’opposant devient l’ennemi, celui qui pense autrement est un mécréant, un hérétique. Ce que j’aimais autrefois dans le débat politique c’était l’exigence et le respect. L’exigence que l’on s’imposait, pour être juste dans la production d’une pensée, dans la réflexion, dans le raisonnement avec la recherche permanente de l’équilibre entre ce qui relève d’une conviction personnelle et ce qui s’approche de la réalité. Il y avait aussi le respect, le respect de l’autre, quel qu’il soit parce qu’il est d’abord un élément constitutif de cette humanité qui devrait nous rassembler et nous ressembler. Mais le respect n’existe plus, il est au mieux considéré comme la politesse des faible au pire comme de la traitrise. Je n’en peux plus de ces haines qui dégoulinent dans tous ces messages qui croient afficher de l’intelligence alors qu’ils ne sont que la manifestation de la pire des paresses celle qui consiste à ne pas rechercher ni la justesse dans les propos, ni la justice dans les actes.
Il y a bien longtemps que je n’avais partagé l’un de mes plus grands maîtres…
Derrière la saleté S’étalant devant nous Derrière les yeux plissés Et les visages mous Au-delà de ces mains Ouvertes ou fermées Qui se tendent en vain Ou qui sont poings levés Plus loin que les frontières Qui sont de barbelés Plus loin que la misère Il nous faut regarderIl nous faut regarder Ce qu’il y a de beau Le ciel gris ou bleuté Les filles au bord de l’eau L’ami qu’on sait fidèle Le soleil de demain Le vol d’une hirondelle Le bateau qui revient L’ami qu’on sait fidèle Le soleil de demain Le vol d’une hirondelle Le bateau qui revient
Par-delà le concert Des sanglots et des pleurs Et des cris de colère Des hommes qui ont peur Par-delà le vacarme Des rues et des chantiers Des sirènes d’alarme Des jurons de charretier Plus fort que les enfants Qui racontent les guerres Et plus fort que les grands Qui nous les ont fait faire
Il nous faut écouter L’oiseau au fond des bois Le murmure de l’été Le sang qui monte en soi Les berceuses des mères Les prières des enfants Et le bruit de la terre Qui s’endort doucement Les berceuses des mères Les prières des enfants Et le bruit de la terre Qui s’endort doucement
L’automne pose son manteau de gris Ouvre la boîte à couleurs Cachée derrière Dernière fleur de ses envies Soudain belle odeur de pain chaud Le cœur s’emballe C’est doux, c’est roux Plus un souffle de peur Un à un sourires tressés Nos visages ont caressé
Marc Rombaut est un romancier belge, également journaliste de radio, critique d’opéra, poète, enseignant et essayiste.
Il a passé son enfance à Bordeaux. Après des études universitaires à Bruxelles, il a fait de la recherche et a enseigné en Afrique de l’Ouest.
Il se leva
Il se leva, raidi dans sa chair. Lentement, craquant de toute sa peur, le poids de la nuit dans sa gorge, il se porta vers le soleil. Son visage écrasé s’ouvrit laissant entrevoir des yeux blottis dans leurs larmes. De ses mains il parcourut le ciel givré dans sa blancheur et se retira comme dépossédé d’un rêve. Son visage se plia délicatement.
Le soir arrive, et pas la moindre bonne nouvelle à vous proposer.
Non, désolé je me trompe : il y en a une et elle est lourde de sens. Comme je n’avais pas le temps, tout occupé que j’étais à faire (mon dieu que je n’aime pas ce verbe) plein de choses (faire et maintenant chose, comment dire, je suis un peu à court de munitions) dans le cadre de mon activité professionnelle (un peu mieux comme formulation non ?) de me distraire j’ai… Bon je crois que je me perds, et cette phrase devient impossible.
Reprenons donc le fil : oui c’est cela, j’ai une bonne nouvelle, une vraie bonne nouvelle. Comme je n’ai pas eu le temps ni d’écouter la radio, ni de lire des journaux, ni de consulter le web et bien je n’ai rien lu, rien su, rien entendu de ce qui s’était passé aujourd’hui, ni de ce qui ne s’était pas passé et je vais vous faire un aveu : qu’est ce que je me sens mieux… Et ça c’est une bonne nouvelle !
Ouvrier dans une usine à douze ans, garçon de café, préposé au vestiaire, il a participé à la revue Les Hommes sans épaules dans les années 1950.Les titres de ses œuvres portent la trace indéniable de son mal de vivre :
C’est à la dernière escale que rire est descendu Sans rien dire Il est sorti par une porte dérobée Oh il serait bien resté Pour quelques éclats de plus Mais plus rien ni personne n’en voulait Il a même tenté un sourire Si léger Si discret Rien n’y fait Dans le vide De leurs vies numériques Aux reflets bleutés Les regards se sont affaissés Sans un bruit Rire s’est enfui Pas un visage ne s’est redressé
J’étais celui à l’épaule d’une ombre Qui s’appuyait, qu’on retrouvait dormant Je connaissais les voix qui, dans les Dombes Nidifient sous les mille étangs
Je fus plus tard l’adolescent qu’on moque Au regard vain dans la ville égaré L’homme qui campe à l’écart de l’époque Tisonnant ses doutes pour s’y chauffer
Je suis monté au lac des solitudes Dans l’écrin gris des charmes sans raison Où des airs vieux palpitaient sous la lune J’aurai laissé des chairs aux ronces, des chansons
La note basse des monts, les absences Les émeraudes du val interdit Toutes les belles ruines du silence Tout ce qui ne sera pas dit!
Si jamais tu t’accroches à ma légende Il faut que tu t’en remettes à mon mal Ne trahis pas, vois la plaie où s’épanche Tout un monde animal
L’enfant muet s’est réfugié dans l’homme Il écoute la pluie sur les toits bleus Les cœurs sont effondrés, le clocher sonne Que faire sans toi quand il pleut?
Ma vie ne fut que cet échec du rêve Je ne brûle plus, non, ce sont mes liens Les sabots des armées m’ont piétiné sans trêve
Ma vie ne fut que cet échec du rêve Je ne brûle plus, non, ce sont mes liens Les sabots des armées m’ont piétiné sans trêve
La bonne nouvelle du jour, c’est plutôt une bonne résolution. Je vais poursuivre et peut-être même terminer quelques nouvelles que j’avais commencée. Je vais commencer par celle-ci. Je republie ce soir ce début qui s’éternise et promis, dans la semaine qui vient, je m’y remets. Si de votre côté vous avez des idées à me proposer, pourquoi pas….
C’est au deuxième : il y a l’escalier sur votre droite, mais vous pouvez prendre l’ascenseur, au fond du couloir à gauche ».
Il a eu une légère hésitation, mais après une longue journée de travail, avec en plus cette maudite valise à roulettes à traîner s’éviter un petit effort supplémentaire est bienvenue. Au diable les discours moralisateurs de tous les nouveaux prêcheurs du bien-être.
Il fait chaud, je suis fatigué, ma valise est à roulettes, mais elle n’est pas équipée pour grimper les escaliers, allez hop en route pour l’ascenseur… »
Il appuie sur le bouton d’appel : la cabine est déjà là. Ce sont d’insignifiants petits événements mais qui donnent facilement le sourire.
Curieusement, quelqu’un est déjà dans la cabine. Cabine au demeurant minuscule. Deux personnes, une valise et c’est déjà presque plein. Pourtant il est écrit : 4 personnes ou 250 kg…. Le voyage sera court, pas le temps de se livrer à des calculs sur le poids moyen autorisé…
Je monte au second, et vous ?
Je vous suis.
Les quelques secondes, peut-être 15 ou 20, sont longues, très longues, trop longues. Il n’aime pas cette proximité, le contact est inévitable.
La cabine grince, ou plutôt couine pour s’arrêter. Il y a ensuite le moment toujours un peu gênant, ou s’enchaînent bêtement les formules de politesse : « bonne journée, je vous en prie, après vous… »
Ils se retrouvent tous les deux dans un couloir étroit, ou plutôt qui devient de plus en plus étroit. Au sol une moquette grise, râpée, usée.
Je vous accompagne, il arrive parfois que les clés ne fonctionnent pas
Il ne répond pas. Son compagnon de voyage, si tant est que monter deux étages dans un vieil immeuble du boulevard Magenta puisse être considéré comme un voyage, marche deux pas devant lui.
Il est petit, l’arrière de son crâne est plat. Comme s’il avait passé la moitié de sa vie couché sur le dos sur une plaque de béton, ou de marbre. Cette difformité, car c’en est une, est surlignée par le gras des cheveux, plaqués comme s’il ne s’agissait que d’un bloc. Le couloir est sombre. Très sombre, trop sombre…
La minuterie se déclenche avec le mouvement, mais vous constaterez qu’elle est un peu capricieuse…
Certes sa valise est à roulettes, mais elle accroche, il faut dire que le sol est recouvert d’une moquette, qui a dû être grise, et sur laquelle n’importe quelle roulette, aussi bien huilée soit-elle, ne peut que se bloquer.
Quelle numéro déjà votre chambre ?
Attendez- je regarde sur ma clé : c’est la 27…
Curieux quand même qu’un hôtel aussi modeste, pour ne pas dire crasseux, ait les moyens d’avoir un garçon d’étage…
Après tout, pourquoi pas ? C’est peut-être simplement de la gentillesse. L’homme au crâne plat, s’est retourné, a tendu la main, pour attendre la clé. Il n’avait pas encore eu l’occasion de le voir de face.
Tout en lui posant la clé dans la paume de la main, il le regarde… Oh cela ne dure que peu de temps, car une fois de plus la minuterie s’est interrompue.
La chambre 27 est au bout du couloir. Il y a une seule porte au bout du couloir : celle de la chambre 27. Chambre 27, ce visage, ce visage au regard vitreux, le cheveux gras… Non il doit se tromper : ce n’est pas possible… Il a réservé cet hôtel sur une plateforme, un peu au hasard, comme d’habitude. La lumière n’est toujours pas revenue, crâne plat a ouvert la porte.
Je te passe devant, espèce d’ordure ça changera, pour une fois…
Il referme la porte tout en pensant qu’il a peut-être mal entendu, ou mal compris. Il est fatigué, il fait chaud, il sent la chemise qui lui colle au corps. C’est une sensation tellement désagréable, ce tissu plaqué contre la peau sous cette veste qu’il n’a pas encore pu quitter. Oui c’est cela il a mal entendu. Ce n’est pas possible. L’autre a dû dire quelque chose comme « je passe devant, attention aux murs, le couloir est étroit. »
Incroyable tout ce qui peut passer par la tête en seulement quelques secondes. Et c’est vrai que pour être étroit, il est étroit ce couloir, et long, très long, trop long, aussi long que le couloir de cette autre chambre qu’il essaie d’oublier, depuis…
Il sent la valise à roulettes qui racle. Il doit presque marcher en crabe. L’odeur est insupportable, un mélange de moisi et de poussière acre : ce doit être l’humidité de la tapisserie qu’il imagine : épaisse, vieille, jaunie ou peut-être est-ce l’autre, devant, ou un mélange des deux…
Ça y est, il est au bout, crâne plat a enfin appuyé sur l’interrupteur. Il se tient devant l’encadrement de la porte. Il a les bras croisés et le regarde. Il ne s’est écoulé que quelques secondes, cinq tout au plus, depuis qu’il a cru comprendre – et maintenant il en est sûr – qu’il se faisait insulter par ce nabot au cheveux gras. Il est là. C’est bien lui, il ne peut pas l’avoir oublié. Il y a un mélange de haine et d’ironie dans son regard tordu.
Oui c’est bien moi, espèce d’ordure. Oui tu as bien entendu, mais je le répète encore : espèce d’ordure, espèce d’ordure ! Ça va, c’est bon, tu m’as bien remis. Dans l’ascenseur tu ne m’as pas reconnu, ou plutôt je devrais dire que tu ne m’as même pas vu, pas regardé…Monsieur est un voyageur, monsieur est important maintenant. Je t’attendais, je savais que c’était toi, que tu reviendrais. Et tu vois, j’ai bien fait les choses je me suis débrouillé pour que tu aies la chambre 27. Il est fort Eugène, hein dis le qu’il est fort Eugène…
Attends Eugène, je vais t’expliquer, laisse-moi entrer, je pose mes affaires, je prends une douche et je te rejoins en bas. On ira boire un verre…
Oh non mon grand, on ne va pas aller boire un verre, jamais de la vie, cela fait tellement longtemps que j’attends ce moment, je vais déguster, entre donc, ne reste pas là à te balancer dans le couloir. Je t’en prie, mets-toi à l’aise.
Il est enfin sorti de devant la porte et lui fait signe d’entrer pour de bon dans la chambre 27. Autant le couloir était petit, glauque, oppressant, autant la chambre est grande, immense, claire, magnifiquement décorée, avec une bonne odeur de frais. Il lui semble même entendre comme un fonds musical, une douce mélodie. Le lit aussi est immense. Au fond, la porte de la salle de bains est entrouverte ; il entend des voix, plusieurs. Elles chuchotent, on ne saurait dire combien elles sont. Il doit y avoir des enfants, une ou plusieurs femmes aussi.
Sa chemise ne colle plus, la sueur est devenue glacée, instantanément ; son cœur bat fort, très fort…
Au milieu de la pièce, Eugène jubile. Jubile, oui c’est le mot, un léger filet de bave s’est formé à l’angle de sa bouche. Jules, car c’est bien de Jules dont il s’agit est pétrifié. Maintenant il sait ce qui va se passer et ne peut plus reculer. C’est trop tard, bien trop tard, il ne pourra pas fuir comme il y a dix ans. Dix ans ou peut-être plus. Tout devient flou, à moins que cela ne soit les gouttes de sueur qui lui brûlent les yeux. Eugène est là devant lui et derrière la porte entrouverte, Jules sait que les autres sont là : les autres, cette famille qu’il a autrefois terrorisée ou plutôt traumatisée.
Et Jules se souvient ; il y a dix ans, il était si mal, il souffrait d’une maladie que personne ne connaissait, ou ne voulait expliquer. On se contentait de lui dire que c’était bizarre, étrange, que les symptômes étaient inhabituels, et les explications qu’il donnait tenaient du surnaturel. C’était pourtant simple, quand il y avait de l’orage, que les coups de tonnerre claquaient, Jules devenait une éponge, une éponge qui absorbait les autres ou plus exactement ceux qui étaient le plus proches de lui.
C’est ce qui se passait par exemple dans la queue devant une boulangerie. C’était il y a dix ans, un dimanche matin, il attendait son tour, devant lui dans la file, il y avait Eugène, cet Eugène qui aujourd’hui est planté là devant lui. Comment savait -il qu’il s’appelait Eugène ? C’est un peu flou mais il semble se souvenir que quelqu’un était sorti de la boulangerie et s’était arrêté à leur hauteur. Salut Eugène comment vas-tu ? C’est flou, un peu confus parce que c’est à ce moment là que le coup de tonnerre avait claqué. Violent, énorme, la vitrine avait vibré. Jules se souvient très nettement, Eugène qui se retourne, et qui le regarde les yeux vides, comme si on l’avait aspiré de l’intérieur. Eugène est pâle comme un linge. Jules se souvient encore aujourd’hui de ces quatre mots : « mais qui êtes-vous ? ». Eugène est en lui, il est entré au moment même où la foudre a frappé. Jules est Eugène, il le sait, il le sent. Aujourd’hui encore il se souvient de cette sensation. Il la connait, ce n’est pas la première fois. Et Jules est sorti de la file, il pleut, de grosses gouttes chaudes.
Dans la tête de Jules d’il y a dix ans, il y a des souvenirs, tout se mélange : une femme, elle est seule avec ses quatre enfants. Cette femme Jules ne la connait pas, pas encore, mais il sait qu’il doit la retrouver, elle attend, elle l’attend. Il accélère le pas, il sait qu’elle n’aime pas qu’il soit en retard, surtout le dimanche, il l’entend encore qui lui dit : « à dimanche mon Eugène et ne soit pas en retard ». Il se presse. Il ne sent pas la pluie, il a rendez-vous, on l’attend pour manger, Marie l’attend pour manger. L’orage gronde encore, la rue est un torrent. Il arrive à l’hôtel du centre, comme tous les dimanche matin. Marie est à l’entrée, elle attend, il est en retard et c’est lui qui apporte le pain, pour le restaurant. « Désolé Marie, c’est l’orage, j’ai eu tellement peur quand ça a claqué, je suis parti, j’ai tout oublié ». Marie le regarde, elle ne reconnait pas Eugène, il y a cet homme trempé qui tremble devant elle. Il insiste : « Marie, regarde-moi, je suis inondé, j’ai couru, je ne voulais pas être en retard ». Et Marie le regarde, elle commence par être agacé : ce n’est pas le moment de perdre du temps avec un dérangé. Il insiste : « Marie, Marie, regarde-moi ». Comment peut-il connaître son prénom ? Elle ne l’a jamais vu, ni au restaurant, ni ailleurs dans cette ville. A présent Marie, est effrayé, elle se demande où est Eugène, qu’est-il encore arrivé à son frère. Elle s’inquiète tellement pour lui.
Mais qui êtes-vous, comment connaissez-vous mon prénom ?
Jules entend la voix de Marie : c’était il y a dix ans, il y avait de l’orage, et aujourd’hui il est là face à Eugène, ce pauvre Eugène à qui il a tout pris, en quelques secondes dans la file qui attendait devant cette boulangerie…
Je vois brûler l’eau pure et l’herbe du matin Je vais de fleur en fleur sur un corps auroral Midi qui dort je veux l’entourer de clameurs L’honorer dans son jour de senteurs de lueurs
Je ne me méfie plus je suis un fils de femme La vacance de l’homme et le temps bonifié La réplique grandiloquente Des étoiles minuscules
Et nous montons
Les derniers arguments du néant sont vaincus Et le dernier bourdonnement Des pas revenant sur eux-mêmes
Peu à peu se décomposent Les alphabets ânonnés De l’histoire et des morales Et la syntaxe soumise Des souvenirs enseignés Et c’est très vite La liberté conquise La liberté feuille de mai Chauffée à blanc Et le feu aux nuages Et le feu aux oiseaux Et le feu dans les caves Et les hommes dehors Et les hommes partout
Tenant toute la place Abattant les murailles Se partageant le pain Dévêtant le soleil S’embrassant sur le front Habillant les orages Et s’embrassant les mains Faisant fleurir charnel Et le temps et l’espace Faisant chanter les verrous Et respirer les poitrines
Les prunelles s’écarquillent Les cachettes se dévoilent La pauvreté rit aux larmes De ses chagrins ridicules Et minuit mûrit ses fruits Et midi mûrit des lunes
Tout se vide et se remplit Au rythme de l’infini Et disons la vérité La jeunesse est un trésor La vieillesse est un trésor L’océan est un trésor Et la terre est une mine L’hiver est une fourrure L’été une boisson fraîche Et l’automne un lait d’accueil
Quant au printemps c’est l’aube Et la bouche c’est l’aube Et les yeux immortels Ont la forme de tout
Nous deux toi toute nue Moi tel que j’ai vécu
Toi la source du sang Et moi les mains ouvertes Comme des yeux
Nous deux nous ne vivons que pour être fidèles A la vie
« Je ne me souviens de rien, rien de ce qui s’est passé ni hier, ni les jours précédents. »
L’homme chez qui nous sommes aujourd’hui est, à vrai dire, un cas un peu particulier. Chaque soir, lorsqu’il s’endort, comme beaucoup il pense à la journée qui vient de se terminer. Tout y passe : ce qu’il a fait, qu’il n’a pas fait alors qu’il aurait dû le faire, ce qu’il a dit, qu’il n’a pas dit, qu’il aurait dû ou pu dire, ce qu’il n’aurait pas dû dire. Sont aussi passés en revue les autres, celles et ceux qu’il a vus, avec qui il a parlé, celles et ceux qu’il n’a pas vus et qu’il aurait aimé voir.
Et généralement après cet inventaire il s’endort. Enfin c’est ce qu’il suppose car c’est au moment précis où il décide de s’attarder sur tout ce qui dans la journée lui a donné le sourire, l’a rendu sinon heureux au moins optimiste que ses yeux se ferment.
Quand on connaît la profession de cet homme, on se dit qu’il a ou qu’il aurait indéniablement tout pour être heureux : cet homme est chasseur.
Oui je sais, dès l’instant où à la fin de la phrase précédente vous avez lu ce mot « chasseur », vous avez (ne mentez pas je le devine) froncé le sourcil, serré les mâchoires et vous vous êtes dit : « chasseur, chasseur, non mais je rêve comme si le fait d’être chasseur pouvait donner le sourire, rendre heureux ». Il déraille complétement l’Eric…
Mais vous voilà donc pris au piège que je vous ai tendu : oui bien sûr cinq lignes plus haut que celle-ci j’ai écrit, je cite : « cet homme est chasseur ». Mais voyez-vous, je n’ai pas fini ma phrase, et alors que je vous devine tendu, circonspect, voire (et je le comprends tout à fait) un peu lassé de ces longueurs, je vous invite à un peu de patience. Oui cet homme est chasseur. Mais il n’est pas un chasseur ordinaire, (je le concède, encore un qualificatif auquel on s’attendait). Il est un chasseur unique en son genre : il est un chasseur de bonnes nouvelles. Ah évidemment maintenant que je l’ai écrit, vous vous dites que vous en doutiez, que c’est trop facile que mes ficelles sont trop grosses. Grand bien vous fasse, je vous accorde complétement le droit d’arrêter là votre lecture, quant à moi il faut que je poursuive et que je revienne à mes débuts.
Alors oui revenons à notre homme, celui qui tous les matins se lèvent en disant : «je ne me souviens de rien, rien de ce qui s’est passé ni hier, ni les jours précédents ». Cet homme est donc, nous l’avons compris un chasseur de bonnes nouvelles. Nous ne savons que peu de chose sur son employeur si ce n’est qu’il s’agit d’un petit homme, au regard vif qu’on peut parfois rencontrer sur les marchés.
Evidemment quand nous l’avons interrogé, nous lui avons demandé en quoi consistait ce travail, son travail. Tout en nous laissant sa carte, il nous répond après avoir marqué un temps d’arrêt que c’est simple : il passe ses journées, toutes ses journées, dehors, seul, et il chasse. Il marche, il guette, il attend, il se poste à des endroits stratégiques (qu’il a du mal à définir) afin de débusquer ce gibier tant recherché : la bonne nouvelle.
Et vous trouvez ?
Oh oui je trouve ! Tous les jours j’en prends une, deux et parfois plus.
Mais c’est extraordinaire, vous pourriez nous en donner une ou deux, ou nous en montrer. Si cela ne vous dérange pas bien sûr ?
Je le voudrais bien, mais je ne me souviens de rien, rien de ce qui s’est passé ni hier, ni les jours précédents.
Dessus le sol durci du champ à l’abandon Où les ceps subsistaient d’une vigne déserte Filaient une envie rose, une promesse rousse.
Sur le cadran de l’heure au lent départ, Petit jour n’assouplit pas l’espoir S’il ne donne la grâce aux yeux qui la dégrèvent. Écarlate, incarnat, pourpre, ponceau, vermeil, Ce petit jour dans mon regard Découvrit au marcheur précédé de son chien Que la terre pouvait seule se repétrir, Point craintive des mains distraites, Si délaissée des mains calleuses.
Chants de la Balandrane, 1975-1977 Newton cassa la mise en scène
Ma décision est prise : aujourd’hui je ne vais pas perdre de temps à chercher une bonne nouvelle. C’est à la fois ridicule, très fatigant mais surtout déprimant. En effet, convenons-en, ce qui est le plus extraordinaire quand on cherche, c’est lorsqu’on trouve.
Non, aujourd’hui je vais choisir une autre méthode, faire confiance au hasard, ou à la chance et je vais attendre patiemment que bonne nouvelle vienne à moi.
Au moment du petit déjeuner, je suis tendu, pensant un peu naïvement que c’est au petit matin que les bonnes nouvelles sont annoncées.
Mais rien… Si, une seule chose est à noter : je renverse ma tasse de café, encore très chaud sur la magnifique chemise blanche que j’ai mise pour l’occasion. On ne peut quand même pas accueillir une bonne nouvelle vêtu d’un vieux polo grenat qui pluche…
Le matin passe : rien. Ce n’est pourtant pas faute de tout mettre en œuvre pour que le hasard remplisse sa mission. Pour être clair je me comporte comme un hyper actif, je surfe littéralement, sur tout ce qui passe, sur tout ce que j’entends, que je vois, que je pressens, que je suppose, mais évidemment, je ne provoque rien : il ne se passe rien !
L’après-midi s’étire : rien, toujours rien ! Pas la moindre bonne nouvelle et encore pire, une succession de petites tracasseries me font dire que ce n’est pas mon jour, que je n’ai pas de chance. Quand le soir arrive et qu’il va être temps de clore, enfin, cette journée somme toute assez banale, un peu dépité et déçu je finis par prendre la décision, comme tous les jours, de chercher, de fouiller.
Je m’installe devant mon ordinateur que j’ai d’ailleurs malmené toute la journée, je bouge légèrement la souris. J’entends alors un de ces horribles sons numériques. Sur l’écran est affiché le message suivant :
Erreur fatale : ouvrez votre panneau de configuration et procédez à une analyse de votre système
J’ouvre le fameux panneau et comme je suis obéissant je procède à l’analyse de mon système…
On me dit de sauvegarder le journal de cette opération. Je m’exécute. Je sauvegarde le journal de cette opération. Je l’enregistre ; et une fois n’est pas coutume je l’imprime
La page sort de l’imprimante. Une seule phrase est écrite, plus d’une centaine de fois
« Mauvais nouvelle : votre mémoire est saturée vous devez procéder à un nettoyage et éliminer les fichiers inutiles »
Je n’avais encore jamais lu, un barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras… Magnifique
Elle ne trouva pas Joseph, mais tout à coup une entrée de cinéma, un cinéma pour s’y cacher. La séance n’était pas commencée. Joseph n’était pas au cinéma. Personne n’y était, même pas M. Jo1.
Le piano commença à jouer. La lumière s’éteignit. Suzanne se sentit désormais invisible, invincible et se mit à pleurer de bonheur. C’était l’oasis, la salle noire de l’après-midi, la nuit des solitaires, la nuit artificielle et démocratique, la grande nuit égalitaire du cinéma, plus vraie que la vraie nuit, plus ravissante, plus consolante que toutes les vraies nuits, la nuit choisie, ouverte à tous, offerte à tous, plus généreuse, plus dispensatrice de bienfaits que toutes les institutions de charité et que toutes les églises, la nuit où se consolent toutes les hontes, où vont se perdre tous les désespoirs, et où se lave toute la jeunesse de l’affreuse crasse d’adolescence.
C’est une femme jeune et belle. Elle est en costume de cour. On ne saurait lui en imaginer un autre, on ne saurait rien lui imaginer d’autre que ce qu’elle a déjà, que ce qu’on voit. Les hommes se perdent pour elle, ils tombent sur son sillage comme des quilles et elle avance au milieu de ses victimes, lesquelles lui matérialisent son sillage, au premier plan, tandis qu’elle est déjà loin, libre comme un navire, et de plus en plus indifférente, et toujours plus accablée par l’appareil immaculé de sa beauté2. Et voilà qu’un jour de l’amertume lui vient de n’aimer personne. Elle a naturellement beaucoup d’argent. Elle voyage. C’est au carnaval de Venise que l’amour l’attend. Il est très beau l’autre. Il a des yeux sombres, des cheveux noirs, une perruque blonde, il est très noble. Avant même qu’ils se soient fait quoi que ce soit on sait que ça y est, c’est lui. C’est ça qui est formidable, on le sait avant elle, on a envie de la prévenir. Il arrive tel l’orage et tout le ciel s’assombrit. Après bien des retards, entre deux colonnes de marbre, leurs ombres reflétées par le canal qu’il faut, à la lueur d’une lanterne qui a, évidemment, d’éclairer ces choses-là, une certaine habitude, ils s’enlacent. Il dit je vous aime. Elle dit je vous aime moi aussi. Le ciel sombre de l’attente s’éclaire d’un coup. Foudre d’un tel baiser. Gigantesque communion de la salle et de l’écran. On voudrait bien être à leur place. Ah ! comme on le voudrait.
J’ai longtemps hésité avant de publier ce texte, retrouvé dans mes poèmes de jeunesse, c’est l’un des plus vieux encore en vie. Et puis finalement depuis que j’assiste aux séances du tribunal académique, je me dis qu’il peut passer….
Le tribunal académique ne se réunit que très rarement en semaine. Une vieille tradition qu’on explique difficilement, tant les avis sont divergents.
Certains racontent que la première affaire que ce tribunal ait eu à juger fut « l’affaire du week-end ». Les plaignants de l’époque (ils étaient sept) avaient déposé un recours visant à suspendre l’utilisation de l’expression week-end prétextant d’une part qu’il s’agissait d’un anglicisme, et d’autre part que ce terme était impropre dans la mesure où il n’aurait pas été possible de parler de fin de semaine ( le samedi matin par exemple ) , alors que celle-ci n’est officiellement et réellement achevée que le dimanche à minuit.
Cette affaire qui était, rappelons-le, la première qu’eut à juger ce nouveau tribunal fut mal préparée et si les plaignants furent déboutés sur la première requête, le jury qui avait été constitué à la va vite s’égara totalement sur le deuxième point. Faute d’être en mesure de rendre un jugement clair et acceptable de tous, il prononça une décision dont on peut dire aujourd’hui qu’elle était sans queue ni tête, ce qui permit à la défense de requérir une réparation.
Celle-ci, tel que le stipule le règlement intérieur du tribunal académique donne le droit au plaignant s’il n’est pas satisfait de demander réparation en formulant dans un délai de sept jours un souhait ou plutôt une exigence exécutable dans l’heure.
Personne ne peut certifier que c’est pour cette seule raison que le tribunal académique siège le samedi ou le dimanche, mais nous avons pu lire le compte rendu de cette toute première audience qui s’est tenue le mercredi 14 novembre 1973.
Nous passerons sur les détails protocolaires de l’installation officielle de cette nouvelle instance judiciaire pour nous intéresser à la composition du jury et au rendu de la décisio
Ce premier jury était constitué de sept personnes, en comptant évidemment le président. Il y avait autour de la table un trompettiste bègue, un géomètre myope, un pasteur itinérant, une dompteuse d’enfants rois, une coiffeuse à plumes et une cantatrice fauve.
Voici comment le président du tribunal concluait cette séance du 14 novembre 1973.
Considérant que l’usage du terme week-end ne semble poser un problème qu’aux plaignants qui, ils l’ont précisé eux-mêmes développent une forme d’allergie urticante pour tout ce qui de près ou de loin s’apparente à un anglicisme, le jury a décidé à l’unanimité de débouter les plaignants. Le jury, indulgent et compréhensif, assortit cette décision d’une obligation de soins cutanés à pratiquer dans une station thermale située sur la côte Ouest des Iles Britanniques et avec laquelle l’académie française dont dépend ce tribunal a signé une convention linguistique et dermatologique.
Le compte rendu précise qu’au rendu de cette décision les plaignants se sont furieusement grattés tout en disant : « oh my god »
Poursuivons avec la deuxième partie de la décision ;
Sur la deuxième requête des plaignants le jury n’est pas parvenu à un accord. Une partie d’entre nous considérant que la fin de la semaine commence au début du week-end et l’autre partie estimant que le début de la semaine suivante commence à la fin du week-end , ce qui démontre en d’autres termes que rien n’est clair, et que pour reprendre les termes de plusieurs jurés : « de toute façon on s’en fout ».
En conséquence et en application de l’article 34-9 du règlement intérieur du tribunal académique, en l’absence d’une réponse claire et circonstanciée, les plaignants sont en droit dans un délai de sept jours ouvrables, de formuler oralement une exigence à l’encontre de ce tribunal qui la rendra exécutable, au début de la semaine suivante.
La séance est levée.
L’explication vaut ce qu’elle vaut, mais il semblerait bien que les plaignants vexés et surtout couverts d’exéma, exigèrent dès le mercredi suivant que désormais le tribunal académique ne se réunisse qu’entre le début et la fin du week-end.
Ce matin, une fois encore, j’ai une furieuse envie de bonnes nouvelles. Je dirai même qu’une seule me suffirait. Par réflexe, ou dans un sursaut d’espoir j’ouvre ma boîte aux lettres. Elle est presque vide… Je dis presque, en effet, parce que perdu tout au fond, plié en quatre, un simple papier. Ce n’est même pas un prospectus, non une simple feuille arrachée à un cahier à spirales. Curieux, je la déplie.
En gros caractères manuscrits, voici ce que je lis :
Aujourd’hui sur la place du village entre 10 h 00 et 13 h 00 ouverture d’une boutique éphémère ! Tristes, déprimés, pessimistes, venez à nous, nous vous rendrons le sourire !
Curieux vraiment. Une boutique éphémère, ici dans mon village…Je ne sais pas encore si c’est une bonne nouvelle, mais ça a au moins le mérite d’être un peu « excitant » …
Evidemment à dix heures sonnantes et trébuchantes je suis sur la place. En guise de boutique éphémère je reconnais le stand de l’autre jour, celui derrière lequel toujours aussi pétillant trône le petit homme sans âge au regard bleu vif. Je suis seul et tranquille : j’entame la conversation.
Vous n’avez toujours rien à vendre ?
Rien à vendre, ça n’a pas changé, mais cependant j’ai beaucoup de choses à donner.
Par exemple ?
Tout dépend de ce que vous voudriez ?
Vous le savez, je ne veux qu’une chose, c’est que vous me donniez une bonne nouvelle.
Je dois avoir cela mais il faut d’abord que vous me fassiez une promesse.
?
Oui, si je vous donne une bonne nouvelle, je veux absolument que vous la gardiez pour vous, pour vous seul. Ne la partagez pas !
Mais si je ne la partage pas ce ne sera plus une bonne nouvelle, car je serai le seul à la connaître.
C’est justement cela que je veux, car si vous en parlez, elle sera commentée, discutée, amendée, mise en doute et de bonne nouvelle cela deviendra une source de conflits. Et ça c’est toujours une mauvais nouvelle.
Bien je promets !
Approchez, je vais la dire dans le creux de votre oreille.
Je m’approche, tendant l’oreille au plus près du visage du petit homme.
Fermez les yeux !
Je ferme les yeux. Il chuchote.
La seule bonne nouvelle que je veux vous donner c’est que demain le monde ira mieux parce qu’il reste encore des femmes et des hommes comme vous qui déplient des feuilles de papier et qui les lisent avec la main qui tremble et de la lumière dans les yeux…
En ouverture « d’un bruit de balançoire » un magnifique texte manuscrit de Christian Bobin
Je rêve d’une écriture qui ne ferait pas plus de bruit qu’un rayon de soleil heurtant un verre d’eau fraîche. Ils ont ça, au Japon. Un de leurs maîtres du dix-neuvième siècle, Ryokan est venu me voir. Vous verrez : il n’a qu’une présence discrète dans le manuscrit. Il se cache derrière le feuillage de l’encre comme le coucou dans la forêt. C’est que je crois qu’il est vital aujourd’hui de prendre le contrepied des tambours modernes : désenchantement, raillerie, nihilisme. Ce qui nous sauvera – si quelque chose doit nous sauver – c’est la simplicité inouïe d’une parole. Ryokan, je ne le connaissais pas il y a deux ans. Et puis je le découvre et je revois des pans de ma vie : moi aussi j’avais trente ans, aucune place dans le monde, comblé de jouer pendant des heures avec des enfants. Moi aussi j’aimais – et j’aime de plus en plus à présent qu’ils sont menacés – la course des nuages, les joues timides de l’automne le bleu bravache des étés. Je n’ai pas écrit un livre sur Ryokan mais un livre avec lui. C’est assez simple : je ne crois qu’au concret, au singulier. Aux maladresses de l’humain – pas au prestige des machines. Les livres sont des âmes, les librairies des points d’eau dans le désert du monde. Les lettres manuscrites sont comme les feuilles d’automne : parfois un enfant ramasse l’une d’entre elles, y déchiffre l’ampleur d’une vie en feu, à venir. Ce qui parle à notre cœur – enfant est ce qu’il y a de plus profond. J’essaie d’aller par là. J’essaie seulement.
Je suis d´un autre pays que le vôtre, d´une autre quartier, d´une autre solitude. Je m´invente aujourd´hui des chemins de traverse. Je ne suis plus de chez vous. J´attends des mutants. Biologiquement, je m´arrange avec l´idée que je me fais de la biologie : je pisse, j´éjacule, je pleure. Il est de toute première instance que nous façonnions nos idées comme s´il s´agissait d´objets manufacturés. Je suis prêt à vous procurer les moules. Mais…
La solitude… La solitude…
Les moules sont d´une texture nouvelle, je vous avertis. Ils ont été coulés demain matin. Si vous n´avez pas, dès ce jour, le sentiment relatif de votre durée, il est inutile de vous transmettre, il est inutile de regarder devant vous car devant c´est derrière, la nuit c´est le jour. Et…
La solitude… La solitude… La solitude…
Il est de toute première instance que les laveries automatiques, au coin des rues, soient aussi imperturbables que les feux d´arrêt ou de voie libre. Les flics du détersif vous indiqueront la case où il vous sera loisible de laver ce que vous croyez être votre conscience et qui n´est qu´une dépendance de l´ordinateur neurophile qui vous sert de cerveau. Et pourtant…
La solitude… La solitude!
Le désespoir est une forme supérieure de la critique. Pour le moment, nous l´appellerons « bonheur », les mots que vous employez n´étant plus « les mots » mais une sorte de conduit à travers lequel les analphabètes se font bonne conscience. Mais…
La solitude… La solitude… La solitude, la solitude, la solitude… La solitude!
Le Code Civil, nous en parlerons plus tard. Pour le moment, je voudrais codifier l´incodifiable. Je voudrais mesurer vos danaïdes démocraties. Je voudrais m´insérer dans le vide absolu et devenir le non-dit, le non-avenu, le non-vierge par manque de lucidité.
La lucidité se tient dans mon froc! Dans mon froc!