Pour compléter ma publication d’hier soir et pour ceux qui ne sont abonnés à mon blog que depuis peu, je publie à nouveau quelques uns de mes textes sur la norme et la beauté. En voici le premier
Norme: Je viens d’apprendre à l’instant, chère Beauté, qu’une fois de plus vous vous êtes égarée.
Beauté: Egarée? Nullement, sachez chère Norme, que si je me suis posée ici, sur cette belle fleur de pissenlit, c’est parce que je le voulais, et surtout parce qu’il le fallait.
Norme: Une fleur de pissenlit! Pourquoi pas du chiendent, ou non du trèfle, oui tiens du trèfle! Encore une fois je me dois d’intervenir. Je vous le dis, je vous le répète: jamais, je dis bien jamais, vous ne devez prendre la liberté de vous poser où bon vous semble, sans au préalable ne m’en avoir parlé…
Beauté: Je vous entends, je vous entends chère Norme, mais sachez que je ne me pose jamais au hasard…Voyez-vous ce que j’aime par-dessus tout, c’est la légèreté, la douceur, la délicatesse et surtout la discrétion. Vous conviendrez que ce ne sont pas…
Il est dix heures, je m’éveille. Mon corps est un coton imbibé d’alcool. Je me suis endormi dans les griffes du malaise et suis sorti de ma trop courte nuit dans l’étau de la migraine. Je ne me souviens plus de rien, j’ai la sensation qu’à un moment de la soirée le temps a poursuivi sa route sans m’attendre. J’ai dansé, j’ai mal aux os, ce n’est pas habituel. J’ai dansé avec Héléna.
Héléna, l’évocation de ce prénom me fait osciller entre nausée et larmes. J’hésite à me lever, non pas que je craigne une quelconque remontrance de mes parents, mais plus parce que je sais qu’il me faudra alors commencer une nouvelle journée. Je ne sais pas comment tout cela finira. Je devrais peut-être partir respirer d’autres airs. Je devrais voir d’autres gens. Ailleurs. Je me demande s’il est possible d’exister autrement qu’ici, autrement que partout. J’ai un peu le pressentiment que dans tous ces là‑bas dont on rêve, les silhouettes sont du même gris. Rien ne peut vraiment être différent, la ville est trop incrustée dans le recto de mes yeux. Je m’oblige pourtant à fermer les paupières et je peux encore rêver.
Les draps sont tièdes et je commence à percevoir une odeur de café frais. J’imagine une senteur de foin, un ruisseau, des pierres recouvertes de mousse, des oiseaux, ce pourrait être bien. J’ai toujours les yeux fermés pour m’imprégner complètement de ce bouquet de sensations. J’ai envie de sourire. Mes jambes, lentement, glissent hors des couvertures. Je me sens bien, du moins tant que je ne suis pas complètement redressé. Les premiers pas sur le carrelage sont pénibles, j’ai l’intérieur du corps qui vibre à chaque fois que le talon entre en contact avec le sol. Le miroir du couloir me renvoie le reflet d’un individu au teint cartonné.
Lorsque j’entre dans la cuisine, l’odeur de cette journée me frappe en pleine poitrine. J’ai beaucoup bu hier soir et je ne me souviens plus très bien sinon un cri. Un cri, si long, terrible, et Héléna si brune, si belle. Et ce corps sans un sourire. Mes pensées ne sont pas très claires, il va falloir que je réagisse car l’air préoccupé de ma mère me laisse envisager un petit déjeuner interrogatoire extrêmement pénible.
Ma mère est en pleine préparation du repas de midi. Elle semble mettre une application particulière à me faire remarquer, l’air de rien, que je suis complètement décalé. Je ne dis rien, non par manque d’éducation, mais parce que je prévois un tel déchaînement de paroles que je m’économise. Je ne me suis pas trompé et à peine ai‑je commencé à me noyer dans mon bol de café noir que déjà elle se retourne, sans lâcher son épluche légume, me montrant bien que le rouge vif de ses yeux n’est pas imputable aux oignons. Elle rompt le silence.
‑ Pourquoi t’es rentré si tard ? Qu’est ce que t’avais bu ? Tu tenais plus debout …
‑ Pas grand-chose, je ne sais pas ce qui m’est arrivé. Je devais être fatigué.
‑ Tu avais dit que tu allais travailler chez un copain. C’était encore ce Victor. Tu sais ce qu’on en pense ton père et moi…
Une fois de plus, la conversation débutait dans une magnifique hypocrisie. Ma mère savait que je lui mentais et moi je savais qu’elle ne me croyait pas. J’en conclus que c’était peut-être notre façon de dire la vérité. Cela m’amuse presque et à chaque fois que cela se produit je pense curieusement à une fameuse loi mathématique sur les nombres relatifs qui affirme que moins par moins donne plus. Comme dans notre dialogue matinal.
Mais aujourd’hui, la situation n’est pas la même. J’ai enfreint la règle, je suis allé trop loin.
‑ Tu sais, on se fait du souci. Tu ne dis plus rien, t’es jamais là et t’es toujours triste. Je comprends pas ce qui se passe, avant tu racontais tout, tu parlais de tes profs, de tes copains…
‑ C’est plus pareil maintenant, c’est plus compliqué, c’est pas comme au lycée.
‑ T’as qu’à dire qu’on est trop bête pour comprendre. On te fait peut‑être honte maintenant que tu es à l’université !
J’avais senti à la manière appuyée qu’elle avait prononcé le mot « université » que ce n’était pas mon état lamentable de la nuit passée, qui la gênait, mais mon attitude, ces dernières semaines. J’aurais voulu lui dire qu’elle se trompait, que je les respectais, que j’étais même fier d’eux. Mais le jeu était trop faussé, depuis trop longtemps.
‑ Ce n’est pas ce que je voulais dire, tu déformes tout. Je parle moins parce qu’il y a moins de choses à raconter et puis elles sont moins intéressantes.
‑ Ce n’est pas une raison pour te mettre dans des états pareils. Je suis sûr qu’il y a autre chose mais que tu ne veux pas nous le dire… Tu ne te drogues pas au moins ? On a tellement peur de ces trucs avec ton père.
‑ N’importe quoi ! Parce que je passe par une période assez difficile, que j’ai un peu moins le moral que d’habitude, ça y est, pour toi ça peut être que la drogue. Et bien non, que tu le veuilles ou non, je n’y ai jamais touché. Par contre, c’est vrai qu’hier soir j’ai un peu trop bu.
‑ Heureusement que ton père ne t’a pas vu dans cet état, il était parti travailler quand tu es rentré.
‑ Tu sais, ça arrive à n’importe qui, de toute façon je ne conduis pas.
‑ Encore heureux ! T’as pas cours ? Ça aussi j’y comprends rien, on dirait que t’y vas quand ça te chante. Il n’y a pas de contrôle.
‑ On est des adultes maintenant, on n’a pas besoin d’un garde-chiourme. J’irai en cours, de quatorze à dix-huit, si tu veux savoir. Voilà tu es contente !
A mon soulagement, ma mère se décide enfin à quitter cette cuisine où elle règne en maître. Ici, elle est sur son terrain. Toute personne qui y pénètre doit s’attendre à en subir la dure loi.
Je suis retourné dans ma chambre. Dehors il pleut. Bien sûr. Il pleut et c’est un nouvel aujourd’hui que je voudrais déjà fini. Le gris est partout. Il est dans la ville, il coule dans ses veines. Il étouffe les regards, il condamne sans promesses d’appel, toutes les promesses matinales. Je crois qu’aujourd’hui je vais me contenter d’être l’excroissance avachie de ce fauteuil.
Je me sens si las, si fini. Je n’ai pas la force d’ajouter une page à mon calendrier du désespoir. Ma tête est lourde, trop lourde. Je l’aperçois dans le miroir. Elle m’étonne, elle est en décalage par rapport à la douleur qui l’emplit. Je l’exerce à prendre des tournures dramatiques, mais ne parviens qu’à ajouter du ridicule à mon désarroi. J’aurais envie d’inventer un attentat à commettre contre ce visage d’héritier. J’aurais envie de lui arracher tout ce superflu qui la rend si identique. Je voudrais qu’elle ne soit que le porte-parole fidèle de mes cris, de mes sanglots.
Aujourd’hui je ne quitterai pas cette chambre. Je n’irai pas en cours. Je ne sortirais que pour nourrir cet amas de chair qui camoufle aux autres la grisaille de mon en dedans.
Il y a bien longtemps que norme et beauté ne s’étaient rencontrées. Il est vrai que l’une comme l’autre avaient pris soin sur les injonctions de la police sanitaire de prendre et surtout de garder de la distance. Mais ce qui devait arriver arriva et les deux rivales ont fini par se retrouver. La norme dont on sait déjà qu’elle aime tout contrôler a donc pris la décision de convoquer la beauté.
– Gardez vos distances beauté ou alors restez masqué. En aucun cas vous ne devez me contaminer.
– Ne vous inquiétez pas je resterai masquée et ainsi vous n’aurez pas à supporter mon sourire bucolique…
– Bien, ceci étant dit chère beauté, encore une fois quel besoin aviez vous d’aller vous compromettre en ce lieu que je vous ai déjà interdit. Un parking de supermarché, et pourquoi pas un immeuble désaffecté quand on y est ?
-Voyez vous madame la norme, contrairement à vous je n »ai aucun problème avec ces lieux dont on dit, je le sais, qu’ils sont laids. Je ne les méprise pas et surtout je ne les oublie pas et quand je le peux, je veux dire quand vous êtes occupée à rédiger vos règles académiques et surtout à les contrôler, voyez vous, moi je vis : tout simplement. J’ouvre les yeux, et quand je sens que mon cœur est léger, je cherche s’il me reste un peu de ces belles couleurs que vous gardez enfermées.
-Je vous entends, l’intention est bonne et je ne nie pas que vous faites ce que vous pouvez, mais à l’avenir quand vous vous égarerez dans un supermarché, je vous en prie faites une détour au rayon beauté !
Et qu’importe d’où sont venus ceux qui s’en vont, S’ils entendent toujours un cri profond Au carrefour des doutes ! Mon corps est lourd, mon corps est las, Je veux rester, je ne peux pas ; L’âpre univers est un tissu de routes Tramé de vent et de lumière ; Mieux vaut partir, sans aboutir, Que de s’asseoir, même vainqueur, le soir, Devant son oeuvre coutumière, Avec, en son coeur morne, une vie Qui cesse de bondir au-delà de la vie.
Héléna notre rêve était si beau. Je te voulais si différente. J’ai si mal quand tu ressembles. J’ai si mal quand tu t’assembles. Je te veux sans les autres. Cette nuit tu dansais et je sais que ce n’était plus toi. Toi t’étais partie, toi t’étais ailleurs quelque part au fond de mon désespoir. Celle qui restait, celle qui dansait c’était une autre, elle était un peu moins brune, un peu moins grande. On l’aurait prise pour n’importe qui, tant elle s’agitait, tant elle riait. Il est si beau ton corps quand il attend, il est si beau quand il hésite. Quand il s’agite quand il occupe l’espace des autres, je ne comprends plus, je perds le fil et j’ai peur.
Cette nuit nos regards ne se sont pas croisés. Il y avait trop de corps, trop de vies qui se cherchent. Cette nuit nous n’avons pas progressé. Cette nuit, il y avait les autres et moi je ne dors pas, je ne dors plus. Tu es partie avec celui qui ne m’a pas vu, qui ne me verra jamais. Pourtant je t’ai parlé, j’ai trouvé quelques mots, des beaux, de ceux qu’on attend chaque matin. Je te les ai offerts mais toi t’entendais pas, t’entendais plus. Ce soir t’étais partie, t ‘étais partie sans moi. Et moi quand je t’ai dit « écoute petite, écoute, tout se désespère, vent de panique, regarde petite, regarde » tu m’as regardé en souriant et t’es partie. Tu m’as dit que tu avais besoin de bouger, que t’avais envie de danser et de voir les gens autrement qu’en file indienne accrochés derrière leurs chariots. Moi je ne comprenais pas qu’on ait besoin de danser pour être heureux, je t’ai dit que je pouvais t’offrir des phrases aussi belles qu’un tango, je t’ai dit que j’étais prêt à passer la nuit à te regarder, rien que pour que tu existes. Mais toi tu ne voulais pas, tu ne comprenais pas ce que je voulais, t’aurais voulu que je te propose quelque chose de gestuel. Tu m’as dit que tu étais triste en fin de journée et que maintenant tu étais heureuse parce que Jacques était venu. Il était venu et tu ne voyais que lui parce qu’il avait du rythme et les dents blanches. Il ne disait rien mais riait tout le temps en se passant la main dans les cheveux. Il m’énerve, il est bouclé et toi t’es partie avec lui.
Jacques, les autres l’entourent, surtout les filles, parce qu’il part souvent dans le sud. Il ne se fait pas à notre ville, elle est trop grise. C’est une ville qui travaille et le soir elle est fatiguée. Il aime le soleil, la samba et il joue de la guitare. Il a la panoplie complète du voyageur téméraire, de l’aventurier des feux de camps et les autres l’admirent parce qu’il est bronzé en avril, qu’il joue sur trois cordes des complaintes de faux désespérés. Elles l’entourent toutes celles qui l’imaginent là bas si loin, si courageux d’avoir fui les crassiers.
Et tu m’oublies Héléna, tu m’oublies moi et ma pâleur, moi et mes cheveux raides et mes pleins sacs de mots que je jette sans musique. Et tu m’as parlé de ce Jacques, Héléna, tu m’as parlé de lui comme si tu n’avais rien d’autre à me dire. Il était le centre du monde ce soir, le centre de la piste. Et il dansait, et toi tu le regardais. Héléna, on se connaît si peu, tu ne sais rien de moi sinon mes regards et mes voyages en bus. Je ne t ‘ai pas répondu. Il y a tant à faire pour qu’on se comprenne. Où es-tu Héléna, quel corps caresse-tu ? La guitare est-elle à côté du lit ? Moi je t’attends.
Héléna t’es plus la même quand tu t’éloignes, quand je souffre. J’ai mal, je veux que tu me dises pourquoi je suis si petit, dans tes yeux dans tes sourires. Tu m’as regardé et j’étais minuscule dans le rouge de ma peau sans les boucles dans mes cheveux. Tu m’as regardé d’en haut et tu le tenais par le cou. J’avais douze ans et toi t’étais si loin, là haut sur les sommets avec les autres. Et ton corps qui danse, tes yeux qui se ferment et mes mains qui tremblent. Je suis resté quand t’es sortie avec l’exilé, je suis resté et ton absence était pire, comme une évidence, comme un grand rire en pleine face.
Je suis petit Héléna, j’ai les cheveux qui tombent mal et je rougis si vite. J’ai peur que tu ailles trop vite, que tu ne comprennes pas que dans ma ville, quand on aime, il y a l’océan. J’irai te le chercher, je te l’offrirai au petit matin quand tout est endormi. On montera sur les sommets du Pilat et je te le montrerai dans la vallée. Tu entendras le vent dans les sapins et je te dirais « regarde petite, regarde, en bas il y a des vagues de brumes, il y a des vagues de brunes ». Tu verras comme c’est beau, tu verras comme on peut vivre ici quand on ouvre les yeux. Ton beau bouclé, il pourra repartir, il pourra retourner vers son ailleurs où il fait si chaud qu’on ne relève jamais son col. Il ne saura pas ce que c’est que la fumée qui sort de la bouche l’hiver, quand on est pressé de rentrer. Il ne saura pas le brouillard qui enveloppe, qui calfeutre et se déchire. Il ne saura pas nos crassiers qui sont nos dunes à nous. Héléna, il faut que tu viennes prendre froid avec moi, que tu te couches dans l’herbe fraîche de rosée et qu’au fond dans les vallées t’entende la ville qui se réveille.
Aujourd’hui s’ouvre le procès de l’attentat contre Charlie Hebdo. Je publie à nouveau à cette occasion le texte que j’avais écrit le 7 janvier nous invitant à ne jamais oublier
Donne-moi tes mains pour l’inquiétude Donne-moi tes mains dont j’ai tant rêvé Dont j’ai tant rêvé dans ma solitude Donne-moi tes mains que je sois sauvé
Lorsque je les prends à mon pauvre piège De paume et de peur de hâte et d’émoi Lorsque je les prends comme une eau de neige Qui fond de partout dans mes mains à moi
Sauras-tu jamais ce qui me traverse Ce qui me bouleverse et qui m’envahit Sauras-tu jamais ce qui me transperce Ce que j’ai trahi quand j’ai tressailli
Ce que dit ainsi le profond langage Ce parler muet de sens animaux Sans bouche et sans yeux miroir sans image Ce frémir d’aimer qui n’a pas de mots
Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent D’une proie entre eux un instant tenue Sauras-tu jamais ce que leur silence Un éclair aura connu d’inconnu
Donne-moi tes mains que mon coeur s’y forme S’y taise le monde au moins un moment Donne-moi tes mains que mon âme y dorme Que mon âme y dorme éternellement.
Nous sommes entrés à pas lents, en piétinant. A l’intérieur l’atmosphère est épaisse et la musique agréable. Elle réchauffe les prisonniers de novembre que nous sommes. Je n’ai pas le temps de travailler au scénario d’une nouvelle histoire. Héléna danse. Elle danse avec l’anonyme aux cheveux longs. Il a l’air plein d’un enthousiasme expansif. Je l’avais un peu oublié tout à l’heure dans la voiture. Il était devant, à côté du conducteur, sur une autre île me semblait‑il. Je les regarde tous les deux, ils se tiennent chaud par les regards qu’ils travaillent à rendre vrais. Je les vois tous les deux, ils utilisent leurs corps dans une recherche de la perfection que je n’ai jamais comprise ni admise. Leur couple et les cercles qu’il décrit est une insulte, un sourire narquois à la face géométrique de mon aventure automobile. Je pourrais les imiter et me joindre à leurs élucubrations gestuelles. Mais je suis encombré par mes membres. Lorsqu’ils bougent, je les sens qui pendouillent, comme des virgules mal placées. Ils devraient constituer la respiration, le souffle de ma présence, ils n’en sont que les béquilles. Ma raideur est une atteinte à leur liberté d’évoluer.
Je souffre. Je souffre parce qu’ils sont beaux. Ils sont beaux dans leurs gestes, ils sont beaux dans leurs sourires, ils sont beaux dans leur fraîcheur, dans leur oubli, dans leur supériorité. Je les vois qui dansent et je le hais. Je les vois qui dansent et je la désire. Je la désire et le hais encore plus pour l’application qu’il met à attirer son regard, à le lui subtiliser, à se l’approprier. Je le hais pour son corps qui perd toute violence contenue dans l’immobilité du suggéré. Je ne sais pas danser parce que le fil musical qui part du cerveau n’a jamais pu descendre que jusqu’au bout des yeux, au bord du vide. J’observe la salle et distingue quelques souffrants qui comme moi n’ont pas le privilège de la distinction rythmique. Héléna ne m’a plus regardé, elle a choisi de s’extirper de mon rêve. Elle a choisi de me rappeler que mon corps n’est que bon à jouer la serre livre dans une automobile prêtée par le père. Elle ne me regarde plus. Je souille son espace de vie. Je profite pourtant d’une accalmie des rythmes pour me risquer à l’inviter à partager mon espace de vide. Il s’agit d’une gesticulation à consonances folkloriques dont l’exécution réclame une haute maîtrise de la culture afro‑cubaine. Je m’efforce de lui donner l’impression d’être un joyeux drille à l’aise dans son enveloppe charnelle comme dans ses discours intérieurs. Tout en nous tenant du bout des doigts, nous effectuons ainsi quelques décamètres douloureux où je lui inflige ma conception très personnelle de la rythmique.
Tout est dans la sensation, tout est dans la perception que chacun a de la musique. Moi, elle me secoue de l’intérieur, quand des sons me troublent, ce sont toutes mes tripes qui évoluent au gré d’une chorégraphie que je suis le seul à pouvoir décoder. Quand le morceau s’achève, j’ai le souffle court et la gorge sèche. Avec un sourire passible d’être condamné pour crime contre l’humanité tant sa capacité exterminatrice est totale elle me regarde, compatissante.
– Tu as encore quelques petits progrès à faire !
Je ne peux rien dire, je me sens couler, je me répands au milieu de la scène. J’ai l’impression d’avoir des membres en trop. Je ne sais où poser mon corps. J’ai peur d’encombrer. Héléna est déjà partie pour une autre danse. Elle retrouve son fidèle chevalier qui, j’en suis sûr, sourit cyniquement.
Je n’avais pas aperçu la vaste marmite à laquelle certains semblaient soudés. Je les voyais plonger les mains et les ressortir avec à leurs bouts des gobelets, ruisselants d’un liquide aux couleurs sympathiques. Je m’en approche et entame alors un soigneux prélèvement sur le contenu de ce récipient dont les formes arrondies me réconcilient avec tout ce qui ressemble à une courbe. Et je bois. Je bois comme les autres dansent. Avec application, avec joie, dans l’oubli le plus total de la globalité de mon corps. Je bois avec plaisir, avec un immense plaisir. Le plaisir de souffrir vraiment, autrement que pour de fausses raisons préfabriquées par l’ordinaire du désespoir. Héléna ne me verra plus, je ne lui donnerai pas une nouvelle occasion d’avoir à se débarrasser de moi. Elle virevolte aussi vite que je vide mes gobelets de Punch. Peu à peu je sens mes jambes qui s’agitent sans l’autorisation de mon historique pudeur. J’ai imbibé la musique de mon alcool, mon ivresse redécouvre le lien. Je deviens une créature qui s’allonge et qui croise au détour de ses excroissances quelques flammes de vie qui vacillent. Héléna est à quelques pas de ma puissance gagnée. Désormais, je danse ou plutôt je suis la danse. Mon être tout entier n’est plus que le prolongement charnel d’une mélodie lancinante qui essouffle tous les marathoniens de la contorsion gesticulatoire. Je ne contrôle plus rien, si ce n’est quelques images qui me fascinent le regard. Je sens l’ensemble de mes constituants corporels jouer avec l’espace, mais je ne les accompagne même plus. Je suis dans un couloir sombre, d’une étroitesse métallique où peu à peu le visage d’Héléna se dessine sur chaque contour d’ombre. Tout à l’heure, j’étais seul, adossé à un mur, humide de ruissellements bestiaux. A présent, je suis au centre d’une piste où ma solitude devient si bruyante qu’elle effraie puis agace. Héléna a fini par me remarquer, je la devine dégoûtée, voire méprisante. Elle esquisse un haussement d’épaules qui m’envoie rouler dans un coin du ring ou résiste une autre gamelle, ronde elle aussi, ronde de breuvages encourageants.
Puis elle est sortie avec Jacques. Jacques l’artiste, le musicien aux doigts de fée. Jacques celui dont elles disent tous qu’il joue de la guitare comme un dieu, dont elles disent toutes qu’on l’écouterait parler pendant des heures et qui par-dessus tout a de l’humour et fait de la voile en été. Ils ne sont revenus que longtemps après, l’œil velouté et les mains crochetées. Je les ai observés à travers quelques larmes commençant à diluer l’alcool devenu une simple injection de souffrance. La soirée ne fut alors qu’un déversement de mots, s’échappant de leur réserve de douleur avec une violence inouïe. Héléna est devenue une tache d’ombre dans mon horizon d’angoisses. Tout n’est plus que tourbillon.
Parfois je relis mes anciennes publications et j’ai alors un étrange coup de cœur, comme s’il s’agissait d’une découverte au cours d’un voyage dans mon propre temps
Après de tels moments la soirée s’annonce commune et semble ne devoir se prolonger que dans l’ivresse. Je n’ai pas envie de rentrer, je passe un coup de fil chez moi pour éviter l’affolement général. Victor et toute sa troupe font bruyamment irruption dans cette salle qui s’apprête à sombrer totalement, capitaine Simon en tête. Comme d’habitude, il trône au milieu de courtisans qui distillent un humour fade. Les rires sont forts, tonitruants. Mon cœur fait un bond. Au milieu d’eux, toute petite, je reconnais Hélena. Elle m’adresse un petit signe. Un signe discret, ou distrait, ou timide, je ne saurais choisir. Désormais, je ne peux plus rien dire. J’ai fait le vide autour de moi. J’attends. Nous sommes nombreux, trop nombreux pour permettre à un solitaire de mon espèce de s’accrocher à un semblant de conversation. Héléna n’est pas très loin de moi, mais je ne l’entends pas, je ne la perçois pas. Sa présence m’a paru d’abord surprenante, et puis finalement plus rien ne m’étonne. Elle semble ne connaître qu’une petite partie du groupe. A dire vrai, elle est proche d’un grand chevelu qui a l’air plus âgé que tous les autres. Je suis invité à me joindre à eux pour la suite des événements. Je n’ai pas envie de refuser. Le départ de Rémi m’a un peu surpris et je ne veux pas finir la soirée avec Simon pour seul compagnon. Je tente de m’incruster dans leur cercle de complicité et aussitôt je perçois des regards gênés. La solitude, ma solitude, leur paraît saugrenue, anormale. Eux, ils sont ensemble, ils ont construit un territoire de rires, de jeux, de suppositions. Je pénètre leurs frontières, je franchis leurs murs sous leurs regards inquiets. Je comprends, à leur frénésie incontrôlable, que la soirée sera chaude, ou plutôt super. Comme ils disent. Ils veulent se rendre dans une fête organisée par une association d’étudiants malgaches qui se déroule dans un entrepôt désaffecté dans la zone industrielle du Marais. Et pourtant, il est mardi soir, un jour creux, par définition. Un jour à haïr dans le chapelet du médiocre, un jour qui ne sait pas où se situer, ni à quoi servir. Le jour où tout repose sur les dossiers de l’écran. Il est mardi soir et je vais partir pour une fête avec une grappe de joyeux étudiants. Peu à peu, je suis accepté et autorisé à bénéficier de quelques extraits de la mythologie particulière de ce bataillon. J’ai la vague impression de participer à un pèlerinage où au fil du chemin s’égrènent les souvenirs exaltants de quelques croisades passées. Leur discrétion s’effrite de plus en plus pour laisser place aux vanités et aux torses bombés. Lorsque nous sommes sortis de chez Simon, j’étais à la marge d’une espèce de bien être mousseux et d’angoisse vibrante. Le moment est venu de s’engouffrer dans les voitures, de se sentir heureux à se serrer les uns contre les autres. Avec un peu de chance, et de stratégie, je vais pouvoir peut-être me coincer contre Héléna. Héléna, qui me semble être la seule exception à leur grammaire gesticulatoire. Les portières claquent et je sens l’en dedans de mon corps secoué par un tressaillement électrique. Tout s’est déroulé comme il se doit, tout s’est déroulé avec la merveilleuse harmonie d’un fantasme nocturne. J’ai une hanche délicieusement oppressée par un accoudoir de portière et l’autre délicatement coincée contre une jambe que j’imagine bardée de fines aiguilles tant la sensation éprouvée à son contact me vrille le souffle. Durant le trajet, les conversations s’effilochent. Il faut dire qu’une pluie fine ajoute à l’atmosphère une coloration dramatique qui finit par nous heurter en pleine banalité. Le chuintement lancinant des essuie-glace couvre à peine le grésillement d’un mauvais autoradio. Quelques véhicules nous croisent dans un glissement automnal. Lorsqu’en face apparaissent des points jaunâtres, nous sentons nos gorges se serrer. Comme si nous ne pouvions maîtriser le remords qui nous saisit avant de partir pour un combat perdu d’avance. Le remords d’être là, un mardi soir, tassés à l’arrière d’une vieille Renault quatre, plutôt que de terminer notre enfance dans une soirée télévisuelle, sous l’œil protecteur de nos parents. A chaque changement de direction je sens la cuisse d’Héléna fondre un peu plus contre la mienne. Peu à peu l’engourdissement que j’éprouve me fait hésiter entre un étirement et le maintien dans cette position qui me rapproche du désir. Je ne sais même plus si je suis capable de maîtriser ma respiration. Je navigue dans une zone assez curieuse qui doit se situer quelque part entre le rêve et l’espoir. Je ne lui parle pas, rien ne peut être dit sans courir le risque de transformer la magie de ce moment en un simple déplacement urbain. De plus, j’ai la certitude que nos corps communiquent par l’intermédiaire de leurs épidermes calfeutrés. J’espère le voyage plus long. J’espère la pluie plus forte. Le plaisir que j’éprouve est statufiant. Je ne suis pas, je ne vis pas, je suis l’illustration musculaire de la joie qui s’incruste dans la réalité d’une histoire qui pourrait ne pas avoir débuté. Lorsque la voiture s’est arrêtée, lorsque les essuie glace ont cessé leur concerto pour une humidité croissante, j’ai cru m’entendre sourire tant je mettais de l’espoir dans l’histoire que quelques centimètres carrés de contact charnel m’avaient créé. Je suis descendu du véhicule avec la délicatesse du paraplégique qui redécouvre l’usage de ses membres. Nous nous sommes regroupés avant d’entrer dans la salle qui régurgitait déjà de nombreux couples assoiffés de ciels étoilés. Héléna est retournée auprès de son accompagnateur attitré. L’histoire que je m’étais commencée, ou plutôt offerte, dans la voiture est en train de subir les assauts d’un rythme reggae. Héléna m’échappe, elle appartient aux autres, ou tout au moins je le suppose, car par la grâce de ces quelques notes exotiques, ils semblent tous être saisis d’une irrésistible envie de former une espèce de mêlée à laquelle elle se joint avec plaisir. La pluie a cessé. Je les observe avec un œil qui joue l’indifférence mais qui ne peut se détacher de celle qui tout à l’heure était si proche.
Loin des grands rochers noirs que baise la marée, La mer calme, la mer au murmure endormeur, Au large, tout là-bas, lente s’est retirée, Et son sanglot d’amour dans l’air du soir se meurt.
La mer fauve, la mer vierge, la mer sauvage, Au profond de son lit de nacre inviolé Redescend, pour dormir, loin, bien loin du rivage, Sous le seul regard pur du doux ciel étoilé.
La mer aime le ciel : c’est pour mieux lui redire, À l’écart, en secret, son immense tourment, Que la fauve amoureuse, au large se retire, Dans son lit de corail, d’ambre et de diamant.
Et la brise n’apporte à la terre jalouse, Qu’un souffle chuchoteur, vague, délicieux : L’âme des océans frémit comme une épouse Sous le chaste baiser des impassibles cieux.
Nous sommes devant chez Simon. Mon bar est là. Il ne ressemble à aucun autre, et pourtant, il est du même registre, du même cortège. En dedans comme au dehors, il est laid. Une de ces laideurs si forte, si vraie, qu’elle vous prend à la gorge comme une mauvaise rencontre. Le patron aussi est laid. Il est d’une laideur démoniaque, c’est l’acteur principal d’une tragédie qui se joue tous les soirs. Ce bar, c’est son navire. A chaque nuit tombée, il s’échoue avec lui, entraînant dans son naufrage quelques fidèles matelots.
Quand vient le soir et sa tempête de rots, tous les yeux sont fixés vers cet horizon de désespoir où la terre n’apparaît jamais. Quand nous sommes entrés, le navire commençait à tanguer dangereusement. Simon est avachi, derrière son bar, et à toutes les tables les brunes se sont données rendez‑vous. Je reconnais certains visages, mais nous ne nous saluons même pas, comme si nos présences en ce lieu avaient une espèce de caractère immuable. Nous nous installons dans ce roulis désagréable et commandons chacun une bière. Cela fait des semaines que je n’ai pas éprouvé une telle sensation de sérénité. Cette rencontre m’a produit l’effet d’un électrochoc. Elle m’a permis de m’apprivoiser un peu, je n’ai plus l’impression désagréable de n’être qu’un individu qu’on place en bout de phrase comme trois points de suspensions. Rémi m’a beaucoup parlé de lui sur le chemin. Je sens qu’il a envie d’en savoir un peu plus sur moi.
‑ Pourquoi tu as choisi droit, si ça ne te plaisait pas ?
‑ Je ne sais pas, c’est ce qu’on m’a dit de faire, on m’a dit que ça serait mieux pour moi, qu’il y aurait plus de débouchés.
‑ C’est ce qu’on dit… Mais à condition d’y croire et de surtout pas regarder à côté. Et puis, quand tu veux déboucher quelque part vaut mieux savoir où tu vas, alors que là…
‑ Ce que je voulais faire, c’est de la philo mais ils n’ont pas voulu. Paraît que ça ne mène à rien !
‑ Ça c’est ce qu’ils disent à tout le monde, moi aussi c’est ce que je voulais faire et je suis en droit, comme toi. Tu sais, je me demande si en fait ils ne préfèrent pas mettre les mauvais en philo, comme ça il n’y a pas de risques que leurs bonnes vieilles idéologies prennent un coup de froid au contact de gugusses de notre espèce.
‑ Tu as peut-être raison, mais en attendant, on est en droit, et il faudra s’y faire. Moi je me dis que c’est un mauvais moment à passer, que dans quelques temps je vais m’habituer.
‑ Je crois que tu te trompes, et si tu t’habitues, ça veut dire qu’au départ, dans ta tête, que tu le veuilles ou non, tu étais fait pour ça !
‑ Ouais ! Mais moi je n’ai pas le choix. Il faut que j’y arrive. Sans diplôme qu’est ce que je ferais.
‑ Et bien tu feras comme tout le monde, tu feras autre chose. Ou alors tu seras assimilé, digéré, transformé, et sans même t’en rendre compte, tu circuleras dans ce monde que tu croyais haïr la veille !
‑ Je te trouve pessimiste, faut bien qu’il y en ait des comme nous qui s’en sortent…
‑ Je ne suis pas pessimiste, je suis réaliste. Je ne te connais pas encore assez, mais un mec qui lit Camus et qui parle de poésie avec des larmes dans les yeux ne peut pas être fait pour s’agenouiller devant son éminence Dalloz.
Je ris. Cela me fait du bien de rire. Pourtant tout ce qu’il me dit n’a rien de rassurant. Mais je me sens moins seul, je partage mon malaise et cela le rend presque agréable.
‑ T’as raison, mais ce que je ne comprends pas c’est ce que tu fais encore en droit !
Je crois que je l’ai un peu vexé avec mon ton ironique. Je ne le connaissais pas suffisamment. Il ne m’a pas répondu et m’a soudain dit qu’il fallait qu’il rentre, que sa mère était fatiguée, qu’elle avait besoin de lui. Il m’a dit qu’il était content d’avoir fait ma connaissance et m’a proposé de se retrouver au même endroit, dans deux jours. Puis il s’est levé et en passant près de moi il m’a posé la main sur l’épaule, comme tout à l’heure à la bibliothèque, avec l’excité. Mais ce n’était pas le même geste, ici il s’agissait plus d’une réponse silencieuse à des questions venues trop tôt. Je le regarde s’éloigner et me dis que nous nous reverrons.
J’ai soudain le sentiment de n’être plus qu’une infime particule d’une immense douleur, de n’être que l’un des multiples communs de la somme de tous les cris de la ville. J’ai envie de hurler. Ce cri m’emplit de désespoir. Ce n’est pas un cri. C’est le cri ; celui de la souffrance. Je viens de naître une seconde fois. La ville et son siècle viennent d’accoucher d’une de ces si nombreuses ombres qui lui vont si bien au teint. J’ai les jambes qui tremblent. Jamais mes yeux n’ont été si ouverts. Ils sont ouverts à se faire mal au regard. Mais ils ne voient rien. Tout est dans l’en dedans, dans le cri qui serre la solitude entre ses mâchoires jusqu’à la faire devenir haine.
Ce soir, je boirai, je boirai au noir qui m’habille, je boirai à cette ville si longue et si grise qu’elle n’en finit pas de survivre. Je chercherai à noyer cette souffrance qui m’habite ou à la nourrir.
Je m’apprête à quitter cette pseudo bibliothèque lorsque j’aperçois, seul à une table, vierge de tout livre de droit, un étudiant bizarre. Un étudiant qui regarde dehors et qui semble rêver. On dirait qu’il s’ennuie ou plutôt qu’il attend. Nos regards se croisent et je comprends tout de suite que lui aussi s’interroge sur la signification de sa présence en ce lieu. Je m’assois en face de lui, et comme pour lui lancer un signe, le rassurer, je sors mon Camus. Le Camus du libraire qui, j’en suis sûr, souffrirait aussi ici. Ce geste semble le réveiller, le sortir de sa torpeur. Il saisit l’ouvrage en souriant, l’ouvre, le feuillette, et à ma grande surprise le porte à hauteur des narines. « C’est fou ce qu’ils sentent bon ces bouquins, c’est un cadeau ou t’en as d’autres ! » Son ton n’est pas provocant, ni même méprisant ; il est passionné. Il continue de parler, calmement, doucement, et enlève les réticences que j’éprouve d’habitude à établir un contact. J’ai déjà oublié le malaise de tout à l’heure, je l’ai enfoui, quelque part au fond de moi-même. Je le garde en réserve, au cas où cette rencontre oxygénante serait une fausse alerte, je le laisse vieillir pour le consommer au moment choisi. Quand il prendra la pleine saveur du désespoir.
Je récupère mon Camus et ne résiste pas à l’envie de lui raconter mon aventure du samedi matin à la librairie du centre.
‑ Et bien, on peut dire que tu as eu de la chance. Ce n’est pas à moi que ça arriverait des trucs pareils. Tu dois avoir une bonne tête. Mais qu’est ce que tu fais avec ton intégrale de Camus, tu lui fais prendre l’air ou tu l’habitues à ses futurs nouveaux voisins.
‑ Franchement je ne sais pas ce que je viens faire ici, de toute façon j’allais partir, je me sens mal. C’est la même lumière que dans les halls de gare.
‑ T’es étudiant en droit ou tu cherches quelqu’un ?
‑ Je suis en droit, c’est marqué sur ma carte d’étudiant, mais je n’arrive pas à m’y mettre, le droit c’est trop…
‑ Trop droit ! C’est ça, je suis bien d’accord. Moi ça fait deux ans que j’essaie de penser droit, de marcher droit, de lire droit. Mais il arrive toujours un moment où j’ai envie de prendre une autre direction. En fait j’ai envie de tourner ailleurs, d’avoir les idées courbes.
J’aimais ce qu’il disait, cela correspondait à tout ce que j’avais en moi et que j’avais du mal à exprimer.
‑ Je pense comme toi mais je n’arrive pas à le dire, avec des mots aussi justes, et puis moi, je m’énerve facilement. Je craque, et j’y crois plus, et pourtant ça fait que deux mois que j’y suis. Comment tu as pu faire pour tenir si ça ne te plaisait pas ?
‑ Je ne tiens pas, je tiens plus, j’ai jamais tenu, j’en ai marre, j’aurai envie d’aller voir ailleurs, mais j’ose pas et je sais pas où aller !
Sans même nous en rendre compte, nous avions ajouté quelques minutes à ce temps, très droit lui aussi, que nous imposait une funeste pendule. Nous ne parlions pas, nous murmurions, nous avions fait le vide autour de nos mots. J’avais appris qu’il s’appelait Rémi, qu’il était du quartier, et vivait avec sa mère. Brusquement, un de nos voisins le plus proche pose rageusement son Waterman, nous regarde d’un air haineux et nous demande d’aller nous confesser ailleurs. Devant notre silence et notre regard amusé, il ne parvient pas à se contenir. Il nous dit que, lui, il travaille et qu’il a autre chose à faire que d’écouter nos jérémiades et que si ça continue, il va aller trouver la scrutatrice pour qu’elle nous fasse interdire de séjour. Nous ne nous efforçons même pas de lui répondre. Deux tables nous séparent, mais il est à plusieurs continents de nous. Il est aux antipodes de nos préoccupations. Son bonheur semble se résumer à être entouré de ces nombreux registres qu’il consulte, avec fébrilité, comme s’il s’agissait de vieux grimoires pour alchimiste. Nous nous levons, et tout en passant près de lui, Rémi a un geste qui m’époustoufle, il lui pose la main sur l’épaule, simplement, la laisse quelques secondes. Et l’autre ne dit rien ou n’ose rien dire. Je le sens complètement affolé, comme si ce simple contact l’avait renvoyé à ses propres cauchemars. Il ne parvient à rien d’autre que sourire, tout en soupirant, s’essayant sans grand succès à la condescendance.
Nous sortons avec soulagement de ce vaisseau fantôme où pas un équipier n’ose porter le regard au-delà de la bulle dans laquelle il s’est enveloppé. Dehors, le gris semble avoir remporté le combat qu’il livre depuis plusieurs jours contre les quelques restes de bleu et de jaune qui se sont oubliés dans cette saison dont on pourrait croire qu’elle n’existe que pour la Toussaint. Il ne fait pas froid, mais l’air est chargé d’une humidité cotonneuse qui s’infiltre dans toutes les silhouettes, dans toutes les démarches.
Nous continuons à parler. Nous nous sommes rencontrés il y a quelques minutes et déjà nous nous sommes rejoints dans le fil de nos propres histoires. Chacun semble avoir accompagné l’autre depuis longtemps déjà. Je propose de lui offrir un verre, dans mon bar, chez Simon. Il le connaît et je n’en suis pas étonné. La ville est petite et nous finirons par nous apercevoir que c’est le hasard qui nous a empêchés de nous réunir auparavant. Nous connaissons les mêmes lieux, nous fréquentons les mêmes paumés.
Je ne lui parle pas d’Héléna, il est un peu tôt. Je ne voudrais pas lui donner l’impression que je suis un adolescent qui cherche à se fabriquer une histoire sur papier glacé.
« Mon amour, j’ai marché trente ans sous le ciel […] j’ai été, entre tous, ripailleur et gueulard, aussi stupide et futile que les moineaux et les paons ; j’ai essuyé ma bouche au revers de mes manches, entré au foyer avec la boue de mes pieds et roté plus d’une fois dans les rires et le vin. Mais j’ai tenu chaque heure la tête droite dans l’orage parce que je t’ai aimée et que tu m’as aimé en retour, et que cet amour n’a eu ni soie ni poèmes mais des regards dans lesquels se sont noyées nos misères. L’amour ne sauve pas, il élève et grandit, porte en nous ce qui éclaire et le sculpte en bois de forêt. Il se niche au creux des jours de rien, des tâches ingrates, des heures inutiles, ne glisse pas sur les radeaux d’or et les fleuves étincelants, ne chante ni ne brille et ne proclame jamais rien. Mais le soir, une fois la salle balayée, les braises couvertes et les enfants endormis – le soir entre les draps dans les regards lents sans bouger ni parler – le soir, enfin, dans les lassitudes de nos vies de peu et les trivialités de nos existences de rien, nous devenons chacun le puits où l’autre se puise et nous nous aimons l’un l’autre et apprenons à nous aimer nous-mêmes. »
Le week‑end est passé, je suis retourné dans le quartier des hautes études. Ce matin je n’ai pas cours, mais j’ai décidé d’aller à la bibliothèque. Il faut que j’apprenne, il faut que je comprenne, il faut que je m’assimile. Je dois absolument déflorer ma culture provinciale dans une démoniaque orgie encyclopédique. Je m’approche de la bibliothèque universitaire. Il s’agit d’un bâtiment à la façade vitrée. De l’extérieur on distingue des silhouettes qui déambulent de rayons en rayons. C’est rassurant pour les passants de savoir que les connaissances sont bien à l’abri dans cet énorme aquarium où frétillent quelques jeunes poissons qu’ils nourrissent eux-mêmes. A l’entrée, un immense paillasson rappelle que comme dans tout temple, l’esprit doit pénétrer sans aucune souillure extérieure. A l’entrée d’une immense salle d’étude, grande comme une cafétéria, trône, telle une dame pipi, une scrutatrice d’étudiants. Derrière son pupitre mirador elle guette, enveloppée dans une blouse d’un bleu hospitalier, surmontée d’un vieux châle grenat qui lui donne l’allure d’un abat-jour. Puis elle aboie.
– Votre carte s’il vous plaît !
Le lieu, déjà sinistre, reçoit cette injonction poissonnière comme une fausse note au cœur d’une symphonie élaborée. Je me dis qu’on ne peut vouloir venir ici pour le plaisir de lire. Une fois ce barrage franchi, il faut trouver une place assise. Dans cette immense salle, l’entrée d’un nouveau venu ne trouble pas la sérénité des travailleurs. Une odeur fine et distinguée, une bonne odeur propre d’étudiants embaumés enveloppe la pièce. Les places sont nombreuses, mais je ne peux encore me résoudre à rejoindre les éléments de ce système complexe. Quelques regards se sont enfin braqués sur moi, non par curiosité, mais plutôt par surprise ou inquiétude. Il s’agit de regards questions s’adressant à une simple silhouette ayant du mal à entrer dans le rythme imposé par les lieux.
Je pensais rencontrer la joie, l’amitié, pour ne pas dire l’enthousiasme que m’a toujours provoqué l’ivresse livresque. J’ai le tort de penser que la logique mathématique puisse s’appliquer aux êtres humains. Le bonheur, la satisfaction, pas plus que tout autre de ces sentiments multicolores ne s’additionnent. Ils s’accolent parfois et l’on parle alors d’accouplements qui sont sensés conduire à l’orgasme.
En réussissant cet examen, je m’étais imaginé pouvoir devenir l’une des composantes essentielles de cet énorme monument culturel, qu’autrefois je n’admirais que du dehors. Je pensais pouvoir croiser des regards et les rendre complices. J’étais sûr de connaître des amitiés et pourquoi pas des amours. Au lieu de tout cela, depuis plusieurs semaines je n’avais utilisé mes capacités orales que pour prononcer quelques futilités météorologiques. Au lieu de tous ces sentiments nobles et stimulants dont on rêve à quinze ans, je n’avais éprouvé que des angoisses, des dégoûts. C’est en entrant aujourd’hui, dans cette bulle de verre, que la certitude d’une impossibilité à communiquer m’a frappé en plein espoir. Tous ces yeux n’ont qu’un horizon en point de mire, ils ont le regard posé sur une ligne Maginot qui les protège des contaminations extérieures. Ils sont entourés d’étagères ployant sous la puissance d’une culture encyclopédique où le doute n’est qu’indécence et où les mots ne cherchent à rimer qu’avec efficacité.
La culture ne s’empile pas sur des étagères. Quand elle accepte cet alignement, quand elle accepte cette compromission avec les perpendiculaires et les classements rationnels elle est finie. Elle vit sa pénitence, sa condamnation sociale. La culture se vit, se déplace. Les livres ne prennent leur pleine puissance que lorsqu’ils sont ouverts. Trop correctement empilés, les livres ne respirent plus. Ils souffrent en silence, dans l’attente hypothétique d’un tête-à-tête avec un inconnu. Dans cette salle aux allures hygiéniques de morgue littéraire, je m’aperçois en m’approchant des rayonnages que ceux que l’on appelle des livres ne sont en fait que des catalogues ineptes de décisions définitives. Ce ne sont pas des livres, ce sont des interdictions de rêver ; ce sont des registres de décisions toujours prises par les autres. Des décisions qu’il n’est même pas permis de critiquer puisqu’elles sont arrêtées. Elles ne bougent plus, elles sont incrustées sur ces pages et il ne nous est permis que de contempler la force de leur immobilité. Un vrai livre doit poser des questions, il doit continuer à palpiter dans les yeux de celui qui l’a fermé. Les hommes sont leurs compagnons qui les accompagnent durant leur existence imprimée. Ici, ils ne sont que des excroissances de tables de matières où la seule place qui est réservée aux êtres humains est celle du serveur.
Je n’ai pas dormi. Il y a la bière qui m’empêche de fermer tout à fait les paupières. Et mon lit qui bascule, et mon lit qui navigue, qui s’invente des tempêtes. Il y a l’amour, l’odeur qu’il m’a laissée dans la bouche, sur le corps. L’odeur de Nicole, tout à l’heure à quelques siècles d’ici. Nicole qui m’a déniaisé, qui m’a dépucelé. Dépucelé, je hais ce mot, il est gras, il sent la sueur et le mauvais alcool. Il sent le vestiaire, l’uniforme qu’on porte à chaque victoire sur le beau. Je le hais ce mot qui ne réduit l’amour qu’à une simple perforation. Il me fait honte, il n’est pas digne d’appartenir à la même langue que la mienne. Il est un mot pour les autres, ceux qui le prononcent comme une sentence, comme une victoire. Ils sont des bourreaux de la tendresse. Je n’ai rien perdu, j’ai aimé juste un peu plus fort. J’ai prolongé un instant de tendresse jusqu’à l’essoufflement, jusqu’à se dire que c’est beau l’amour quand on se serre, l’un contre l’autre, dans une auto qui sent le tabac blond avec la ville en bas qui attend qu’on la réveille. Héléna je suis neuf, je n’ai pas touché à notre amour, je ne l’ai pas entamé. Il reste entier, nous pourrons le déguster à pleines dents, à pleins sourires et tu me diras que c’est bon, que c’est beau. Héléna je ne t’ai pas trahi. Il y avait ces cuisses, si douces, si fraîches dans le matin qui s’approche et toi qui étais partie, tout à l’heure, avec un autre, avec un de ceux qui m’élimine. Il y avait ces cuisses si douces avec juste un peu de duvet pour qu’elles fassent comme du velours et puis qui s’ouvrent pour les mains qui se promènent, qui cherchent. Et puis la langue un peu sucrée, comme un bonbon qui rassure. Alors on ferme les yeux Héléna et on ne pense plus, on se serre très fort, on laisse partir les mains, les doigts et il y a la rosée au bout du voyage. C’est si bon de ne plus savoir ce qui se passe. Et le parfum, permanent, qui nous enveloppe, qui se mêle avec les odeurs du dehors qui entrent par les vitres ouvertes. En bas, il y a la ville, la ville et son Héléna. Elles attendent toutes les deux, elles espèrent une autre journée, elles cherchent du regard une raison de croire que la beauté n’appartient pas qu’aux vielles pierres jaunies par l’histoire. Héléna tu m’attendais et moi je te voyais d’en haut, je t’entendais gémir quand mes mains entraient là, tout au fond, dans ce fond si sombre qu’on l’imagine inaccessible. Je t’entendais et je pleurais comme ces enfants, tout petits, quand ils ont peur. Je pleurais et l’autre secouait mon corps, comme pour le réveiller, comme pour lui dire « reste avec moi, pars pas vers elle ». Je t’entendais Héléna, tu me disais de revenir, tu me disais de ne pas me tromper. C’était si bon Héléna, c’était si nouveau. Mais j’en voudrais plus. Pas sans toi, pas sans que tu me dises de rester.
Je n’ai pas l’habitude d’aller en boîte. Je n’y suis allé qu’une fois, en vacances, avec un cousin. C’était nul, moite, tonitruant, mécanique. Je reste sur ce souvenir et demande à l’oublier. Nous sommes entassés dans une vieille Renault quatre, comme des aventuriers certains de réussir leur voyage. Il est encore tôt, et nous effectuons quelques haltes désaltérantes dans les nombreux cafés qui ponctuent le parcours. Toujours en quête d’originalité nous avons prévu un arrêt pour une promenade au clair de peur.
Alcool, ricanements, peur imitée, tous les ingrédients sont réunis pour que cette soirée s’inscrive en caractères gras dans nos agendas du souvenir. Lorsque nous sommes arrivés au « Lotus bleu », j’avais déjà quelques nausées.
Endolori par le voyage, écœuré par de nombreuses bières tièdes, en manque d’Héléna et de Camus j’accompagne le groupe sans enthousiasme. La nuit m’a déjà contaminé, le sucré des souvenirs matinaux commence à être souillé par le remords, le regret, l’amertume. Je ne suis pas bien, j’ai envie de quitter cette faune gesticulante. En fin de soirée au moment crucial où l’on hésite entre épuisement et euphorie je rencontre Nicole ancienne connaissance du lycée. Elle veut rentrer, elle aussi, non pas qu’elle s’ennuie, mais demain chez elle, c’est un dimanche « poulet rôti ». A déguster rituellement en famille. Ses parents ne supporteraient pas qu’elle se déclare inapte au service. Elle me propose de me ramener. Il faut dire qu’elle jouit d’un privilège rare pour quelqu’un de cet âge : elle a une voiture, et qui de plus n’est pas empruntée.
Je suis fatigué, comme relevant d’une anesthésie. Je ne sais pas si c’est l’alcool qui commence à m’envelopper de son voile de brumes, mais j’en arrive à douter de la réalité de cette journée. J’accepte. On se connaît peu mais elle est belle. Elle ne peut laisser indifférent. Même un prisonnier de Camus. Elle est belle et Héléna s’est endormie.
C’est agréable de se retrouver dans la fraîcheur d’une nuit finissante au creux d’une voiture respirant le tabac blond et le parfum à la vanille. Nous roulons, lentement. Sur un vieux lecteur de cassettes elle réussit à mettre du Neil Young. Il s’agit d’un de ces moments particuliers où la conjugaison de la musique, de la fraîcheur, des parfums enivrants crée des sensations que l’on a beaucoup de mal à contrôler. Toutes les vibrations reçues par chacun de mes sens semblent se retrouver sur une palette où les couleurs pastel dominent. Nous roulons, presque avec plaisir. Nicole conduit prudemment, et parle peu. A chacun de ces débrayages j’aperçois sa cuisse qui se découvre un peu plus. Je la trouve excitante, on dirait que le grain de sa peau est en accord parfait avec la douceur qui traverse cette fin de nuit. La route est belle, le ronronnement du moteur rassurant, reposant après de tels déchaînements de décibels.
J’ai passé le bras derrière son dossier. Je lui effleure la nuque, j’ai la sensation qu’il ne peut en être autrement. Elle ne dit rien, mais je sens à travers ce frêle contact qu’elle est bien. J’ai le cœur qui s’affole, tout est si nouveau, si imprévu que je sens une espèce de décalage entre la réalité de mes réactions physiques et l’angoisse de mes délires imaginatifs. Je me mords les lèvres et passe d’un simple effleurement à une véritable caresse. Elle sourit et ralentit. Je n’ai aucune expérience, je la sens plus souple, plus molle presque, elle ralentit encore. Je descends la main et lui caresse la cuisse, celle qui accélère ou freine selon les frissons qui la secouent. Sa peau est comme je l’imaginais, fraîche, veloutée, aussi agréable à toucher que les pages en papier bible de mon Camus. Pendant que je la caresse avec ce qui ressemble de plus en plus à du désir, je revois quelques images de la journée passée : Héléna, Camus, Victor et les autres. Je la sens qui se relâche de plus en plus, sa conduite n’est plus qu’un prétexte à quelques mouvements de jambes qui me troublent si fort que je m’en entends respirer.
Elle ralentit et je comprends avec appréhension qu’elle cherche à se garer. Elle finit par trouver un petit chemin de terre au sommet d’un plateau. Elle arrête le moteur. Le silence est si coupant qu’il m’impressionne et me rend incapable de prononcer la moindre parole sensée. Au loin, dans la vallée, on aperçoit les lumières de la ville qui se prépare au petit matin. La grande rue est visible, même d’ici on peut distinguer la cicatrice qu’elle laisse sur le paysage.
Elle m’attire plus près d’elle, je la sens qui s’affaisse de plus en plus. Elle glisse au creux de son siège et s’ouvre peu à peu. Bientôt elle n’est plus qu’un corps, un corps magnifique, qui s’offre à moi. Son désir est fort, violent presque, le mien est hésitant, c’est un désir d’apprenti, un désir d’alternance, entre le rêve et la réalité. J’ai peur de ne pas être à la hauteur. C’est la première fois que je fais cela dans une voiture. C’est tout simplement la première fois que je le fais. Elle semble plus habituée que moi à ce genre d’exercices nocturnes et prend de nombreuses initiatives. Notre étreinte est maladroite, mais le plaisir que j’éprouve est à l’image de cette nuit qui s’achève, il est doux il est mauve, il est attendrissant pour une fille comme Nicole qui ne paraît pas embarrassée par les principes. Lorsque nous avons fini, elle se réinstalle tout naturellement au volant. Je veux prendre l’air quelques minutes.
Nous sortons de la voiture et en appui sur le capot nous regardons la ville en bas. Dans le ciel il reste quelques étoiles, en bas quelques plaques de nuits jouent les prolongations. Nicole a allumé une cigarette. Elle s’est approchée et m’a embrassé dans le cou. J’ai à peine souri, j’ai les yeux qui fouillent la ville, je cherche une trace d’Héléna. Je sais qu’elle est en bas. Elle rêve de notre rencontre du matin.
Il fait frais nous sommes repartis. Je ne l’écoute plus, ni ne la vois et je ne saurais dire pourquoi, mais je me sens confus, fautif. Je n’arrive pas à me satisfaire de ce bon moment que je souhaitais tant tout à l’heure. Je n’ai plus qu’une seule envie, c’est de rentrer et de livrer en pâture à ce qui me reste de nuit les souvenirs de cette curieuse journée. Le reste du trajet s’est déroulé dans le plus grand silence. Notre étreinte appartient déjà au passé et alors que Nicole s’arrête devant ma porte j’en suis à me demander si, une fois de plus, mes fantasmes ne m’ont pas joué des tours. C’est elle qui rompt le silence la première :
– allez salut, peut-être à une prochaine fois. C’est tout, c’est simple, sans histoires, ni à commencer, ni à s’imaginer. Je ne lui réponds pas, et me contente de lui prendre la main, très rapidement tout en soupirant bêtement…
Il aurait pu s’agir d’un samedi bien ordinaire, d’un samedi sans importance, destiné à n’être qu’ajouté à une liste d’insignifiances. Au lieu de tout cela, j’ai la certitude que les minutes que je viens de vivre vont se fossiliser, quelque part, dans un coin granitique de mon cerveau.
Quelques secondes se sont écoulées depuis le départ d’Héléna. Je n’ai pas repris conscience. Je suis seul ou tout au moins je réunis tous les indices matériels permettant de le prouver. Je suis seul, mais la présence d’Héléna m’envahit comme un écho qui n’en finit jamais. Tous mes muscles sont tendus. Ils me font mal. J’ai l’impression d’avoir été en apnée pendant un temps trop long. On dirait que pendant notre rencontre, toutes mes forces se sont réunies pour recueillir le plus de sensations possibles. Désormais, je suis un réservoir rempli de souvenirs, d’émanations, d’exhalaisons d’Héléna. J’ai tout capturé, j’ai tout imprimé. Pas le moindre son, pas la moindre couleur n’ont été oubliés.
J’ai enregistré cette sensation, cette perception si forte et indéfinissable que constitue le contact de deux peaux protégées de cuirasses civilisées. J’ai du mal à organiser la moindre pensée. Ce que m’a dit Héléna est banal et ce que je lui ai répondu d’une confondante niaiserie. Je m’en veux de ne pas avoir pu lui offrir une autre image de moi. Je ne cesse de revivre, presque par gourmandise, cet instant fabuleux où, s’asseyant à mes côtés, nos deux corps se sont effleurés. Je ressens les effets d’une espèce de décharge électrique difficile à contrôler qui me secoue tout le corps. J’ai senti son corps qui vivait. Dans les bus les places sont étroites, elles sont faites pour l’amour, pour le rêve. Les plus belles choses que nous nous sommes dites ne sont pas passées par les mots. Pendant que nos bouches produisaient des sons nos jambes profitant des vibrations de la route se parlaient avec impatience. Je suis un habitué des transports en commun et sais reconnaître un simple contact d’une étreinte qui se prépare.
Je dois retrouver Victor et quelques autres copains vers midi. Nous nous sommes donnés rendez‑vous dans un bistrot, vers la fac de lettres. Il est très tôt, et je vais devoir tuer le temps. La rencontre avec Héléna m’a transformé. Je sens à mon pas assuré que rien de fâcheux ne peut m’arriver. J’entre dans la grande librairie centrale. Il n’y a presque personne et il règne une atmosphère agréable que seuls les beaux livres savent créer.
Comme souvent, c’est au rayon de la Pléiade que je me rends. Je voue un véritable culte à ces livres. J’aime les toucher, sentir le contraste entre la chaleur du cuir de la couverture et la fraîcheur des fines pages intérieures. Je pourrais presque dire que je les sens palpiter tous ces mots qui reposent dans ce petit espace.
Mais ils sont chers ces morceaux de bonheur et je n’ai jamais eu l’occasion de m’offrir une de ces petites folies. Pour les gens de ma classe ces chefs d’œuvre ne peuvent qu’être entrevus, il ne peut s’agir que de brèves rencontres interrompues par le regard suspicieux d’une soi-disant libraire. Je ne sais pas si la rencontre avec Héléna y est pour quelque chose, mais aujourd’hui je ne peux supporter l’idée d’une nouvelle séparation. Depuis un long moment je feuillette les œuvres complètes de Camus, j’ai envie de ce livre, j’enrage de ne même pas pouvoir réunir le quart de la somme nécessaire. Sans réfléchir, presque par réflexe, je le glisse à l’intérieur de mon blouson et me prépare à sortir. Je n’ai même pas le temps de m’approcher de la porte. Une main ferme me saisit par l’épaule. Il s’agit du libraire. Je le connais, je l’ai vu passer dans les rayons, se contentant de toucher les livres. Je le tiens pour quelqu’un de compétent et de compréhensif envers les amoureux de la bonne littérature. Il n’a pas desserré son étreinte.
– Pouvez vous ouvrir votre blouson s’il vous plaît ? Son ton n’est pas menaçant. C’est ce qui m’impressionne le plus. Je ne songe pas à protester. Je suis incapable de prononcer la moindre parole. Je dois être pitoyable. J’ouvre mon blouson et sans un mot, en tremblant, je lui rends l’inaccessible Camus.
– Je ne sais pas ce qui m’a pris, c’est la première fois que ça m’arrive. Il m’a relâché, et je sens de la façon respectueuse dont il saisit le livre que je suis tombé sur un libraire qui n’a pas une caisse enregistreuse à la place du cœur. Il me semble discerner un sourire sous son regard glacé.
‑ Vous aimez Camus ?
‑ Je crois. J’ai lu l’Etranger, j’avais envie de connaître le reste.
‑ Je vais vous parler franchement : si vous aviez essayé de sortir avec l’année du football ou le livre des records j’aurai appelé la police, mais c’est Camus. Alors ce livre, je vous le prête. Vous aimez les beaux livres et c’est si rare un jeune passionné par Camus…
‑ Je ne sais pas quoi dire monsieur, je vous promets que je vous le rendrai. Il sera comme neuf.
‑ La prochaine fois, essaie de venir me voir avant de faire une bêtise que tu risques de regretter.
Je suis sorti, avec Camus, un peu gêné, confus. Décidément, il s’agit d’une journée hors normes. Rien ne se déroule normalement.
Il n’est pas midi, et je suis au bar des Canonniers où nous avons rendez‑vous. Je n’ai pas le temps de me préparer à l’impatience, ni de me retourner vers le début de cette journée, si surprenante qu’on croirait qu’elle a été fabriquée exprès. Victor entre, à la tête de tout un groupe. Nous sommes six à présent. Six jeunes gens pour qui le samedi est une journée spéciale, une journée où l’on regarde sa montre dans l’espoir qu’elle l’indique la nuit.
Je connais tout le monde, un peu, superficiellement. Nous passons de bons moments ensemble, de bons moments pleins de rires aux éclats aiguisés. Mais nous ne partageons pas les mêmes angoisses, nous ne vivons pas les mêmes douleurs. Je les agace parce que je ne dis rien et je souris quand ils s’écroulent de rire. Victor est celui qui me connaît le plus, ce qui lui donne de l’importance. Ils pensent que nous partageons un secret. Ils n’osent pas en parler de peur de gâcher leur samedi tant attendu. Victor n’est pas un ami, il est quelqu’un à qui je me suis habitué, qui me fait du bien. On dirait qu’il essaie de me protéger ou de me secouer. Nous parlons peu, nous meublons les silences qui nous entourent.
Comme d’habitude, le débat tourne autour de l’activité de la soirée. C’est curieux, cette habitude de débattre âprement de ce qui pourrait justifier l’envie de nous revoir une prochaine fois. Comme toujours, les avis sont radicalement opposés entre ceux qui souhaitent se transformer en de joyeux pantouflards, amateurs de soirées crêpes se terminant par une belote endiablée et ceux qui ne rêvent que de délirer, de s’éclater, sans pouvoir définir les limites de leurs pulsions. Moi, évidemment, je n’ai pas de préférence. Ce qui m’importe est de me fabriquer une réserve de souvenirs sirupeux pour m’aider à supporter les vides de la semaine qui s’annonce. Ce qui m’importe c’est de ne pas m’alourdir la mémoire et de garder en sensations de surface la rencontre avec Héléna.
L’après-midi s’effiloche et se transforme en incertitudes. Nous nous sommes décidés. Nous passerons la soirée et le début de la nuit dans une nouvelle boîte de nuit. Elle est loin d’ici, en pleine campagne. Il paraît que la musique y est extra. Tout m’est égal ce soir.
J’arrive chez moi un peu après souper. Le retard, comme d’ailleurs tout ce qui émane de ma personne, ne pourra être qu’universitaire. Il aura le privilège d’être affranchi et anobli avant d’avoir pu se transformer en insouciance ou incorrection. Sur la table de la cuisine un couvert m’attend avec fierté. Ce repas que je prends seul me donne de l’importance, m’installe officiellement dans le statut de celui qui est trop occupé pour s’attarder à de basses considérations horaires. Je regarde autour de moi, tout semble être mis en place pour rimer avec simplicité et honnêteté.
J’habite dans un petit appartement provincial, crépi de grisaille et d’anonymat. Ici, dans ce qu’il est d’usage d’appeler une ville moyenne, c’est un immeuble assez défraîchi, mais encore fier non pas de sa hauteur, mais de l’apparente sérénité que lui donne son grand âge. Quelques balcons en fer soigneusement forgé rappellent aux géraniums hideux qu’ils ne sont faits que pour être accrochés et livrés aux appréciations des commères de passage. Quand la nuit commence, les angoisses urbaines apparaissent. La façade Est, celle qui donne sur la place de la République, est agitée par la frénésie des claquements de volets, comme autant de paupières qui se baissent. Il faut dire qu’ici on se couche tôt ou tout au moins en donne-t-on l’apparence architecturale. La nuit ne doit pas entrer par ces ouvertures faites pour respirer, faites pour épier. C’est curieux quand même, c’est quand il fait noir qu’on se protège le plus de cette lumière si belle qu’est celle du soir.
Tout en m’endormant, je repasse le film de cette journée et choisis quelques scènes appropriées à mon humeur. Je les enrobe de fantasmes et de délires, garnitures d’un rêve que je souhaite imminent.
Héléna les autres ne te méritent pas. Oublie leurs sourires. Les autres, lorsqu’ils te regardent, tu es une proie. Tout à l’heure, tu m’as quitté, tu es partie avec un quelconque. Nous avions commencé une page de notre histoire.
Les autres, ils ne savent pas, ils n’ont pas d’amour, ils n’ont que des gestes et des mots qui les rythment. Moi je veux t’inventer des phrases musiques, des phrases qu’on a du mal à dire de peur de les abîmer.
Héléna tout à l’heure tu m’as quitté au milieu d’un regard. Tu m’as quitté pour un aspirant amoureux. Il ne pourra jamais t’aimer comme je l’ai commencé. Il parle trop fort. Il ressemble à tant d’autres Il ne te mérite pas Héléna.
Héléna je suis entré dans ton silence. Je veux t’y accompagner. Tu as vu mes mains, tu as vu mes yeux, tout ce que je ne parvenais pas à dissimuler. Héléna cela faisait longtemps que je te rêvais, cela faisait longtemps que je te savais. Tu étais ailleurs et tu m’attendais. Aujourd’hui il y a l’automne et la ville qui appréhende, il y a l’automne où tout se meurt. Et mon amour qui naît. Et notre amour qui s’impatiente. C’est la ville qui l’a voulu.
Lorsqu’il est entré, lorsqu’il t’a parlé, il a maudit le temps, la pluie, le brouillard. Il a revendiqué l’été. Il n’en voulait plus de cette ville où les amours hibernent. Il était de ceux qui ne peuvent aimer que sous le soleil, en manches courtes, au bord de l’eau. Je lui en veux, il voudrait le soleil et toi t’as les yeux humides. Je sais qu’il va t’abîmer, qu’il ne saura pas te regarder. Il n’entend pas la ville qui vit et ton cœur qui bat quand tu regardes par la vitre. Je sais qu’il n’entendra jamais la grande rue qui gémit, qui nous appelle, qui ne veut pas qu’on la laisse seule. Je sais qu’il t’entendra et ne t’écoutera jamais.
Héléna, tu es entré en moi. Plus rien ne sera comme avant. Tu étais si seule, tu étais si belle, tu viendras me rejoindre, bientôt. Il y aura de la haine dans notre amour, de la haine et de la peur. Je sais déjà que tu ne pourras pas te passer des autres. Tu auras besoin de les voir se répandre, tu auras besoin de les entendre réciter leurs fadaises. Et moi je les haïrais, parce qu’ils passeront au milieu de notre histoire, parce qu’ils l’abîmeront.
Héléna, il faut que tu reviennes, que tu restes et que tu saches. Hier j’étais si jeune, si laid, si sot. Hier j’avais l’émotion facile, hier j’étais à peine vivant. Deux jours que je suis né, deux jours que je te sais vivante. Nous n’avons pas encore parlé. Je t’attends Héléna, je t’attends jusqu’à toujours.
Héléna il y en a qui jouent à s’aimer. Je les vois tous les jours. Ils rient en se tenant par le cou. Ils rient et je les entends se fabriquer de faux étés. Parfois ils se regroupent et ils dansent. Ils voudraient que toutes les rues mènent à la plage. Moi je ne t’ai rien dit Héléna. Je t’attends.
Aujourd’hui, j’hésite un peu avant de monter dans cette salle aux allures de caserne. Je flotte sur un nuage de sommeil. Pourquoi irais je abîmer cette espèce de crépuscule agréable qui enveloppe encore toutes mes pensées ? Pourquoi irais je subir la grisaille et l’ennui d’un cours qui ose se prétendre magistral alors qu’il n’est que le vulgaire écho d’une pensée dominante qui ne supporte pas la beauté poétique ? Pourquoi irais je offrir en pâture à ces futures élites ce qui me reste de fraîcheur ? Héléna, comme un souvenir, comme une attente, comme une certitude à confirmer. Je retourne dans le bar aux tables en Formica. Elle est là, toute brune, toute petite aussi, comme si elle attendait. Mon regard s’arrête sur la pendule. Le cours va commencer et quelques têtes vont tomber. D’autres vont enfler. Je suis bien ou tout au moins j’en ai la certitude biologique. Je voudrais renvoyer le meilleur reflet de la mélancolie qui m’habite. C’est beau la mélancolie, ça aide à s’observer. Je veux la lui offrir, lui faire partager les vibrations qu’elle provoque. Je voudrais la voir sourire, comme hier. Les sensations que j’éprouve sont comprises entre l’angoisse et l’espoir. Nos regards ne se croisent plus, ils s’effleurent. Je m’installe, me préparant à savourer ces moments de silence vibratoires, quand un étudiant entre. C’est un vieil étudiant. Il se jette à sa table. Ils se connaissent bien. Je me sens disparaître. Ils parlent. Je n’entends rien de leur conversation. Elle semble être bien, satisfaite de ces paroles qu’il lui distribue avec générosité. Je ne le connais pas mais l’ai déjà inscrit dans mon listing du médiocre. Il m’a volé ces quelques îlots de rêves que je m’étais fabriqués. Je ne suis même pas jaloux de la complicité qui semble les réunir. Je le ressens comme un être commun, définitif, imprégné d’une supériorité méprisante. Il donne l’impression d’avoir traversé de nombreuses épreuves. Il s’efforce de ponctuer ses paroles de gestes et de mimiques empruntées. Héléna écoute, admirative. Il a réussi à lui construire une apparence dans laquelle elle se débat. Au fur et à mesure que leur conversation avance, je me sens éliminé de la partie. Je n’appartiens qu’au paysage. Je n’en suis qu’une vulgaire composante organique qui, peu à peu, se décompose au contact du bonheur des autres. Héléna me jette quelques regards futiles ou furtifs. Je ne sais plus quelle attitude adopter, je ne peux les regarder sans donner l’impression de les envier. Leur présence m’indispose. Je sors. J’ai les tempes qui résonnent. Je me sens petit, absurde. Comme si la vie des brunes, de toutes les brunes devait, un jour ou l’autre, se conjuguer avec tous les temps de mon impatience. Comme si toutes les brunes devaient, un jour ou l’autre, saupoudrer le brouillard qui m’habille de leurs sombres éclats. J’enrage. Je serre les mâchoires pour éprouver une véritable sensation physique, pour oublier ce rêve que je me fabrique depuis trop longtemps. Je marche à grands pas, au rendez -vous de nulle part. Les yeux me piquent. Je ne sais si le liquide qui s’écoule le long de mes joues est pluie ou larmes. J’ai la bouche crayeuse. Seul aller tout droit m’attire. Me tremper les os, être transi, je ne veux éprouver que des sensations difficiles, piquantes qui peut-être me réveilleront. Pour tromper la douleur qui guette, je veux la détourner de sa victime primitive, je veux qu’elle s’accouple avec mon corps, qu’elle en soit l’écume, je la veux violente pour pouvoir la décrire, la dompter, puis l’oublier. Ma traversée aurait dû se dérouler en solitaire et sans escale. Au lieu de cela, j’entre dans un bar. Encore un bar, un autre prétexte pour le refus d’aller plus loin. J’essaie de ressembler à un homme pressé, qui ne fait qu’une étape, qui attend, espère, cherche. Je reçois le jaune cuisine du comptoir en pleine figure. L’odeur est un mélange de serpillière, d’eau grasse et de tabac froid. J’ai choisi une table près de la fenêtre. Dehors, il pleut. J’aime voir les gens avancer, courbés, incurvés vers l’intérieur, la tête comme enfoncée au creux d’une poche entre les épaules. Un groupe de lycéens joue au flipper, je lis sur leurs regards ironiques qu’ils ne doutent pas de mon aventure. Je fixe la pendule, peut-être pour me prouver que mon désespoir n’est pas le fruit d’un songe et qu’il me faut justifier l’impatience qui me tord. J’ai oublié la brune. Je bois. La pluie a cessé. Je sors. J’ai la sensation d’être en pointillé, d’émerger d’une longue nuit. J’ai envie de rentrer chez moi, par le bus. J’aime les bus, je m’y sens bien. Je trouve extraordinaire de pouvoir partager aussi intimement quelques minutes de vie dans un si petit espace. Il y a une espèce de magie dans ces moments où tout le monde s’essaye à la pensée mélancolique. On se croirait dans un colloque du silence. Chacun s’efforce d’apporter sa contribution à la construction de cette atmosphère. Personne ne semble avoir conscience qu’il ne se contente que de se déplacer, d’aller d’un point à un autre. Certains parlent, murmurent plutôt, et cela ne fait que rajouter à la solennité de l’instant. Les bribes de phrases perçues plus qu’entendues se rejoignent d’un bout à l’autre du véhicule et tissent une toile d’araignée à laquelle les pensées de chacun s’accrochent. Lorsque tout est fini, lorsqu’il faut quitter ce domaine clos, la sensation est bizarre. On se croirait débarquant dans un port inconnu, l’air entre à pleins poumons, et l’on regrette la rapidité du voyage. Le soleil est bas, il en est à ce niveau d’indécision que les encyclopédistes de la littérature romantique appellent le crépuscule. Pour ma part, je vois une lumière basse qui enveloppe le quartier dans une espèce de coton inconfortable. C’est une sensation multidirectionnelle, et c’est peut être cela qui la rend si digne. Quand une lumière est si présente, quand elle vous pénètre, quand elle vous essouffle, quand elle se subtilise à votre ouïe, qu’elle calfeutre les regards et donne aux mots qui sortent des bouches des goûts exotiques, alors, il est temps de se nouer la gorge, il est temps d’y croire à cette fameuse grandeur crépusculaire.
Héléna, mon rêve était si beau. J’entrais dans un bar un peu sombre, un peu triste. Seule à table tu pleurais. A petites larmes, en silence. Tu pleurais en m’attendant. Tu n’as pas souri tout de suite lorsque je suis entré. Il a fallu que je m’approche, que tu sentes ma présence. Je me suis assis contre toi, tout prés, et tout doucement j’ai tiré tes cheveux en arrière, derrière l’oreille. Tu as frémi lorsque j’ai dit que tu étais belle. Tu t’es approchée un peu plus et j’ai senti le vivant de ta jambe contre la mienne. Tu voulais éliminer le vide entre nous, tu voulais que ta chaleur rencontre la mienne. Et moi je ne disais plus rien. J’ai pris ta main dans la mienne, elle est toute petite, elle est fraîche et je l’aime elle aussi comme tout le reste. Je te tiens la main et tu ne pleures plus, tu as tourné la tête et tu l’as posée contre mon épaule. Je n’ose plus bouger. Je veux que tu restes comme ça jusqu’au bout. Héléna mon rêve est si beau. Nos mains se serrent mais elles ne se suffisent plus. La surface de peau en contact est si faible, il nous faut plus, nous méritons plus. Notre amour est si beau, les autres le regardent avec envie. Tout à l’heure ils en parleront, ils diront qu’ils en ont vu deux qui s’aimaient. Si forts qu’on aurait cru les entendre respirer. Nous nous sommes levés. Avec précaution pour ne pas faire durer la séparation. La ville s’est préparée à nous accueillir. Il y en a deux qui s’aiment, elle est heureuse. C’est une belle ville Héléna. C’est la ville où on s’aime. Je veux te la montrer. Je veux te faire visiter. Tes yeux se posent sur les mêmes gris que les miens et nos doigts se serrent plus forts. On regarde notre ville que les autres n’aiment pas parce qu’ils disent qu’elle est noire qu’elle est triste. Mais nous on s’aime, alors on la trouve belle avec sa grande rue en plein milieu, sa grande rue qui reçoit tous les amours qui descendent des collines alentour. Nous on l’aime notre ville avec ses cicatrices de la mine. Tu es bien. On est monté sur une colline, celle de la maison de la culture. Il y a beaucoup d’arbres. On ne marche pas vite, on profite de tout. C’est si beau la ville vue du vert quand on s’aime. En bas il y a le bruit, un grondement et autour quelques oiseaux, des merles qui s’étonnent d’en voir deux qui s’aiment en automne. Tu t’arrêtes souvent, tu me regardes avec un sourire discret. On dirait que tu t’économises, que tu dégustes chacun de ces instants. Moi je ne te laisse pas le temps de me poser de questions, je te serre dans mes bras si fort qu t’en oublies de respirer. Et puis il y a le bruit de nos pas dans les feuilles, c’est un bruit vivant comme celui de la mer quand on ferme les yeux. On baisse la tête, on regarde nos pieds et derrière nous il y la ville qui nous regarde. Tout en haut on s’est arrêté. Tu t’es mise tout contre moi. Je sens ton dos contre mon ventre, j’ai les bras qui te tiennent et nos mains sont quatre. J’ai le menton qui repose sur le sommet de ton crâne. Tu es si petite. Tu as froid. Je sens la fraîcheur dans tes cheveux. Tu regardes les lumières en bas, elles commencent à s’agiter. C’est le soir les gens vont rentrer chez eux et toi tu me dis que tu veux rester, que tu veux voir la ville qui s’endort. Tu veux la veiller, tu me dis que tu veux qu’elle se repose qu’elle a tant fait pour toi aujourd’hui. Tu l’aimes ta ville et tu me le dis. Et puis tu m’as embrassé. C’était long, je sentais ta main sur ma nuque. Tu n’avais plus froid et moi je tremblais. On a continué de marcher longtemps, toute la nuit, jusqu’au bout. Au matin il y la mer, plus bas de l’autre côté, derrière la ville. On est bien, on écoute le vent des vagues dans les sapins. Il ne fait plus frais et la nuit s’est retirée. Ton corps est contre le mien et tu me dis que tu veux plus retourner, que tu veux rester ici à écouter la mer qui gémit. On s’est approché encore un peu. Le vent t’a décoiffé et tu as souri. Tout à l’heure il y avait des larmes et maintenant on s’aime depuis toujours. Il était beau notre rêve Héléna, il y avait la ville qui nous attendait et la mer qui nous attirait. On savait plus le jour qu’il était.
Seule à sa table, elle lit. A moins qu’elle ne promène ses yeux sur des lettres, qu’elle ne les exerce à la rencontre d’un autre monde qui se décline en minuscules d’imprimerie. Je m’oblige à penser ses pensées ailleurs. Sa table n’est qu’à quelques solitudes de la mienne. Elle est brune. Ses yeux sont clairs et font comme une tache de lumière au milieu d’un visage aux contours si doux qu’on les croirait flous. A chaque mouvement de tête, elle a le front qui plisse. On dirait qu’elle s’interroge, qu’elle doute de ce qu’elle voit. Ses lèvres remuent, elles sont presque blanches. On dirait qu’elle souffre ou qu’elle attend. Elle est petite. Elle a les jambes croisées. Celle du dessous repose sur la pointe du pied. Sa jupe est courte et je vois le haut de ses cuisses. Je devine le velours de sa peau. Ce que le reste de son corps suggère est en harmonie avec ce qu’elle offre aux regards. Il n’y a aucun excès dans sa beauté, rien qui ne parasite l’ensemble. Dès qu’on l’a vue on ne peut que l’aimer, on ne peut qu’avoir envie de la consoler pour toutes les souffrances qu’elle ne manquera pas d’avoir. Plusieurs fois nos regards se sont croisés, comme s’il ne s’agissait que d’un hasard. J’essaie de me donner une contenance, une appartenance plutôt. C’est difficile, j’hésite entre la décontraction et le tourment, les deux ont leurs avantages. Les deux peuvent me permettre de me fabriquer un personnage qui lui conviendra. Je la sens si proche, si prête à m’entendre. L’envie de lui parler me tenaille, mais j’ai peur de paraître médiocre, en ne lui parlant de rien, du temps ou du thé qu’elle boit. Il faudrait que je lui offre quelques-uns uns de ces mots qui me montent aux lèvres lorsque je suis ému, il faudrait que je lui fasse comprendre que je suis bien, avec elle, à la regarder, à la supposer, à l’espérer. Je voudrais pouvoir lui dire qu’elle est déjà plus qu’un simple corps installé à quelques encablures de mon désir, qu’elle est une présence que je devine très forte à travers ses silences. Ce que j’éprouve à cet instant est si intense que je m’entends vivre de l’intérieur. Elle me plaît. Ses amis m’ont sorti de ma torpeur. Ils sont entrés bruyamment et se sont installés à ses côtés. Les bises ont claqué. Les paroles étaient insignifiantes, mais il y avait de la sympathie dans ces relations. J’étais bien pour eux, j’étais bien pour le rêve qu’ils étaient en train de me construire. Au bout de quelques instants, j’ai compris qu’elle s’appelait Héléna. Je me sentais heureux. Heureux de pouvoir accrocher quelques-unes unes de mes pensées à ce prénom. C’est alors qu’ils se sont préparés à partir, tous ensemble, avec des projets pleins la tête. Elle ferme son livre qu’elle glisse dans un grand sac de cuir. Elle sort avec eux, au milieu d’eux, et m’offre un sourire. Un sourire qui me laisse espérer qu’elle a compris, qu’elle a entendu tous les mots que j’avais à lui dire. Elle ne peut aller nulle part, elle ne peut que les accompagner, tout simplement. Je le désire si fort qu’elle fait déjà partie du rêve que j’aurai cette nuit. Sa place est vide et j’ai envie d’elle. Héléna, Héléna, je répète ce prénom. A une lettre prés, il aurait pu sombrer dans la banalité du calendrier. Je le répète et me sens beaucoup mieux. Héléna, tout devrait être facile. Je voudrais conserver ce moment, le garder bien à l’abri de tous les autres ne pas le souiller en le mélangeant avec de simples souvenirs. Je voudrais pouvoir le ressortir dans les moments de désespoir et le sentir me pénétrer.
L’automne est dehors. Ici, dans cette salle grise, le temps n’existe pas, les couleurs sont englouties. Une humidité constante étouffe les espoirs d’éclaircies. La chaleur est énorme, elle monte en moi, comme un malaise, comme un cri étouffé. Les minutes se font attendre plus qu’elles ne passent. Tout à l’heure, je me jetterai dehors, je m’extirperai de cette nasse cotonneuse qui transforme les regards en chants de désespoirs.
J’imagine déjà les rayons du soleil qui m’atteindront en plein crépuscule. Ce songe si bref, si chaud, m’amène à frissonner. J’en oublie un instant la feuille de papier qui nous emprisonne tous entre quatre angles droits. Mon attention s’est un peu relâchée, c’est alors qu’un incident s’est produit. Un naufragé, un de ceux qui se repère aux regards de haine qu’ils suscitent, a parlé. Il a osé enfreindre la sacro‑sainte loi, celle qui ne prévoit pas la parole et encore moins le refus, celle qui vous oblige à accepter l’inconcevable, du moment qu’il est codifié. Il a osé parler, pour protester je crois, ou pour comprendre, tout simplement. Sa voix a résonné comme au fond d’une caverne. Il faisait si chaud. Les autres l’ont sifflé, naturellement, mécaniquement. Il ne pouvait en être autrement, il avait troublé le parfait ordonnancement de la représentation. Tous les regards convergent vers le coupable qui devant tous, pitoyable, agite une misérable feuille blanche. Sa voix hésite entre le désespoir et la colère, il s’écrie que tout n’est que mensonges, manipulations bourgeoises. Mon cœur l’applaudit. Le professeur, chef d’orchestre, debout derrière son immense bureau s’est tu, simplement agacé. Puis, calmement, comme s’il ne s’agissait que d’un vulgaire parasite passager au beau milieu d’un cours dactylographié depuis des siècles, il lui a demandé de sortir. Il le lui a demandé calmement sans fausses notes dans l’harmonie d’une voix monocorde. Le récalcitrant s’est assis, affaissé plutôt, comme assommé après un combat inégal. Les têtes se sont baissées, les corps se sont courbés, le cours a pu reprendre.
Je ne peux plus tenir, il faut que je sorte. Le cours n’est pas fini. De toute façon il ne le sera jamais. Il faut que je parte. Je me lève : quatre cents regards sont braqués sur moi. Ils m’accusent, ils interrogent, ils s’interrogent. J’ai le buste raide et la gorge nouée. Le professeur déguise son irritation derrière une petite toux aigrelette. Je sors et me retrouve dans la jungle des corridors. Derrière moi l’amphi s’étouffe comme un murmure.
Me voici côté cour de la culture. De petits groupes semblent attendre. Tous ont l’air de justifier leur existence par des gesticulations savamment travaillées. Leurs attributs vestimentaires sont uniformes. Des écharpes entourent les cous ou plutôt elles les protègent, non pas à cause du froid, mais à cause d’une espèce de pudeur aristocrate. Un cou, c’est court, c’est grossier parfois. Cela donne à votre tête la sensation de n’être qu’en sursis d’existence. Je reste longtemps assis sur ce demi-mur, à attendre que quelque chose se produise, que quelqu’un me fasse signe, me dise qu’il est l’heure de s’en aller, qu’il est l’heure de partir ailleurs. Mais je suis seul et les autres passent. Je ne parviens pas à me concentrer. J’ai les mains inoccupées.
Soudain, l’amphi entre dans sa phase d’expiration et quelques gaz estudiantins sortent par plaques de brouillard. Je ne parviens plus à respirer à pleins poumons. Je n’ai pas le sens du partage quand je sais l’oxygène souillé par les émanations grammaticales s’échappant des orifices verbeux de quelques apprentis juristes.
Je quitte enfin ce troupeau et entre dans un bar à l’allure sympathique. Il sent bon le tabac et explose de rires. Assis autour de quelques tables de Formica des hommes en bleu partagent leur casse croûte. Leurs mots sont rudes et leurs appétits féroces. Ce sont des hommes qui travaillent. Je me sens rassuré. Il y a du vrai dans ces regards où les projets sont simples. Peut-être parce qu’ils me rappellent mon père…
Je m’installe dans le fond, sur une banquette en Skaï et je sais déjà que la bière m’attend. Elle se sera préparée, elle sera fraîche. Je vais l’appeler pour nous mêler dans un corps à corps fantastique où elle finira par m’envahir et me vaincre. Je pense à l’incident de tout à l’heure, j’ai oublié le visage du condamné à se taire. Je me sens un peu coupable de cette indifférence et je cherche à occuper mon regard. J’ai à choisir entre la grisaille d’une rue et la pâleur d’une brune.
L'amphithéâtre est plein à craquer. J'ai le souffle court, effrayé par l'ampleur de la tâche à accomplir. L'air est irrespirable. L'atmosphère est pleine de fines particules qu'on a du mal à identifier. Peut-être s'agit il de simples poussières ? La sensation est désagréable. Les visages sont frais, vierges de souffrances ou de passions. Ce sont des visages pleins, respirant la certitude, l'abondance. Le regard ironique de quelques redoublants ajoute une touche de mat à ce négatif brillant en attente de révélateur. Comme des fidèles entrent dans une église, ils pénètrent en cette cathédrale du savoir. Ils sont recueillis. Ils s'agrippent à leur attaché case. Ils ont habillé le provisoire de leur ignorance d'un uniforme.
Au milieu de cette marée basse, quelques têtes ne paraissent pas à leur place. Elles semblent chercher, elles aussi, d'autres îlots de désespoir. Jamais nos regards ne se croiseront. La solitude conduit celui qui l'apprivoise à s'en accommoder avec une espèce de délectation égoïste. La solitude : il me suffit de penser à ce mot pour en éprouver toutes les déclinaisons. Plus j'observe cette foule d'impatients, plus j'ai la sensation de ne pouvoir conjuguer mon existence qu'aux personnes du singulier. La solitude, est peut être le seul moyen pour atteindre la connaissance. Pas n'importe quelle connaissance : celle qui rime le plus souvent avec souffrance. Celle qui s'accompagne de mots si beaux, si forts, si vrais qu'on hésite à croire qu'ils existent vraiment. Les mots, quand ils sont beaux, quand ils font pleurer, ne peuvent être vendus comme de vulgaires savonnettes. Ils doivent être gardés par celui qui les fait naître, puis quand il le voudra, il pourra les dire, ou les écrire, avec conviction, avec amour, avec douleur. Je sais que dans cet amphithéâtre moite les mots sont partout, sur toutes les lèvres. Je les entends, ils forment un bourdonnement.
Dehors il pleut, et j'ai la gorge sèche lorsque le bruit de ces mots, articulés plutôt que dits m'arrive aux oreilles. Encore une fois, j'aperçois les quelques naufragés qui eux non plus ne comprennent pas. Je n'aurai jamais le courage de partir avec eux. Mon île est beaucoup trop déserte pour pouvoir être partagée. Même Victor semble transformé, il est assis à côté de moi, mais je le sens pressé. Pressé de ne plus être lui-même, pressé d'inscrire ses pensées dans un format aux angles parfaitement droits. Hier il lisait Verlaine et aujourd'hui il cite François de Closets à sa voisine immédiate.
Je souffre de la chaleur. Elle m'entoure comme une carapace. Cela ne ressemble même pas à un étouffement, c'est plus cotonneux, plus pénétrant. Peu à peu, mon cerveau se transforme en une bouillie végétative. Chaque parole de l'orateur me produit l'effet d'un coup de poing à l'abdomen. Je souffre du mal qui bientôt nous habitera tous, un mal produit par un mécanisme partant du système auditif et se prolongeant sur une feuille de papier. Peu à peu elle se noircit. Elle porte le deuil de notre liberté.
Le papier, je l'aime blanc, et doux, satiné comme la peau d'une femme que je n'aurai jamais. Je l'aime quand il devient le miroir de ma haine ou de mon amour. Je l'aime quand avec ma main il compose une symphonie, où chaque mot, chaque phrase, devient une mélodie pour l'en dedans de mon être. Le papier ne doit être qu'un prétexte pour dire à ceux qu’on aime qu’on ne les oublie pas.
Il faudrait que j’aime, que je trouve un prétexte à me fabriquer des rêves. J’en voudrais une petite, petite et brune qui ne parle pas trop et se serre contre moi quand la nuit arrive. Je voudrais aimer sans que les autres le sachent, sans que les autres le voient. L’amour que j’aurai pour celle qui m’acceptera sera un amour nouveau. Je serai un chercheur de sensations et lorsque je trouverai un nouveau mélange, je l’essaierai immédiatement su celle qui m’accompagnera.
L’amour je m’y prépare depuis toujours, je sais qu’un jour je serai prêt. Je sais qu’un jour les autres m’envieront. Il y a longtemps que je rêve d’elle…
Je sais que je la rencontrerai dans peu de temps, je la rencontrerai au début d’un matin sans couleurs. Je la rencontrerai quand les autres n’en pourront plus de se supporter. Nous ne nous presserons pas, nous prendrons le temps de nous connaître. Et chaque jour qui passera dévoilera un morceau du mystère.
Notre histoire sera belle. Nous l’écrirons à quatre mains et quand les autres la liront, ils ne pourront rien dire parce qu’ils auront des larmes plein la gorge. Et je lui dirai qu’elle est la seule, qu’autour d’elle il n’y a rien, que des ombres et du brouillard. Et elle sera bien, avec moi, partout, partout où les autres passent sans voir qu’il y en a deux qui s’aiment.
Ce soir je pense à elle. Elle est peut-être à quelques rues d’ici. Elle m’attend elle aussi, elle voudrait que je lui fasse signe.
Tout est devenu trouble. Je paie. Il faut sortir, il faut s’échapper. Il faut vérifier si le dehors est touché par l’infection. Il faut que je marche, que je contrôle la pertinence mécanique de mon existence. J’entends mon cœur qui résonne dans l’espace libéré de mon crâne. La bière me rend lourd. Je ressens sa présence, entièrement, elle n’est plus seulement un lest digestif, elle est devenue une réserve de sanglots. Je sors à l’air libre. La journée est commune. Elle semble avoir commencé dans un autre ailleurs. Le soleil est là, comme un mensonge, comme l’alibi d’une ville dont on dit qu’elle n’est plus aussi grise et qu’il y fait bon vivre.
On croirait que la noirceur industrielle, la mélancolie qui se dégage des flaques d’eaux graisseuses dans de petites rues sombres, ne peut plus exister que dans les films noirs de russes exilés. La blancheur aseptisée, les lumières des néons ne peuvent symboliser que le bonheur d’être parvenu à la tranquillité. La lumière doit atténuer la misère. L’eau sale circule mieux dans les artères des petites gens quand l’éclat qui les aveugle est d’un blanc virginal.
J’ai encore plus froid. Les yeux me pèsent. Je les sens qui pendent, attirés par l’anonymat du caniveau. J’ai la langue lourde et sèche de silence. Devant moi, comme une ride à ce paysage urbain, il y a deux rails. Ils sont comme le prolongement d’une cicatrice, souvenir d’une blessure dont on ne guérit jamais. Des visions me troublent. Je ne comprends plus. Tout était si neuf.
Je ne maîtrise plus mon mouvement. Chacun de mes pas me rapproche de plus en plus de ce moment un peu bizarre où la perspective n’en finit plus de se prolonger. J’essaie de rattraper tout ce temps qui s’enfuit avant que la grande rue ne le composte. Je croise des brunes. Elles passent. Elles vont ailleurs où y sont déjà. Quand l’une d’elles oublie son regard sur mon visage j’ai le corps qui est pris dans un étau. Une nausée m’envahit. Tout est si bref. Même ces instants de hasard semblent être calculés pour rencontrer la souffrance. Je marche à grands pas. Tout au moins en ai-je la certitude mécanique.
Soudain, une vibration fait trembler la chaussée. Comme un ruisseau qui s’essaie au raz de marée, la rue s’est mise à enfler. Dissimulant son trop plein de grisaille, sous un infâme jaune délavé l’antique tramway a marqué son arrêt dans un grincement douloureux. Cet engin semble n’être que l’excroissance d’acier de cette rue qui l’héberge. Par petits groupes, les hommes sortent. Leurs printemps boitent bas. Ils ont le sourire en béquille. Tout en eux rime avec le drame qui se joue et qu’ils ignorent. Ils glissent sur le sol. La rue les a apprivoisés. A trop courber la tête, ils ont la nuque offerte. Ils ne parlent pas, ils se déplacent. Il se peut que je me trompe, il se peut que l’alcool fasse encore de l’effet. Ils ont peut‑être un quelque part où ils se redressent, où leur tête n’a plus cette apparente lourdeur. Il se peut qu’ils aiment, il se peut qu’ici leur regard ne soit qu’en différé. Il se peut que ce soit eux qui m’observent.
Il est cinq heures, une de ces heures un peu stupides qui hésite entre le presque et le déjà. Je rentre chez moi avec au fond de la gorge une boule inhabituelle. Je pourrais pleurer, je pense avoir réuni les ingrédients qui fabriqueraient un beau sanglot. Mais un homme ne pleure pas dit en moi une bonne conscience, lisse comme une encyclopédie, coincée entre le cerveau et le regard. J’oublie ces larmes, si proches, si vraies, et me contente d’un air perdu et tourmenté. Mon rôle est si parfait, si commun.
Mes parents attendent mon retour avec cette espèce d’impatience sympathique qu’ils ont certainement éprouvée lorsque je suis entré à la grande école ou au collège. Ils sont si fiers de savoir qu’un peu d’eux-mêmes les représentera à l’université. Ils ont toujours considéré ce lieu comme une basilique du savoir où l’on doit entrer avec émotion, la langue un peu sèche, les doigts crispés, de peur d’abîmer velours et tentures qui enveloppent ces monuments inaccessibles. Eux, ils sont de ceux qui doivent survivre pour que d’autres grossissent. Ils sont communistes. J’allais dire bien sûr. La fascination qu’ils éprouvent pour ce Versailles de la culture me surprend beaucoup. J’imagine qu’ils ont fait de moi leur croisé. Avec quelques autres, j’irai libérer la citadelle où s’empilent les connaissances que les gens du peuple ne peuvent qu’imaginer.
La table est mise. Une timidité respectueuse les empêche de me harceler de questions, bien qu’ils en meurent d’envie. Ou alors, c’est de l’angoisse, car ils voient bien que quelque chose ne va pas. Ma mère est la plus impatiente, la plus inquiète aussi.
– Qu’est ce que tu as, t’as les yeux bizarres ?
Je m’étais préparé à la question. Elle flottait dans l’air depuis quelques minutes. Elle est venue, sans surprise, et j’y ai répondu d’un ton si neutre qu’on aurait pu se croire à la répétition d’une mauvaise pièce de théâtre. Tout le monde savait qu’il ne s’agissait même pas d’un mensonge. Il était encore trop tôt.
– Je suis crevé ! C’est le premier jour. C’est dur, je n’ai pas encore l’habitude.
Je sens à leurs regards qui s’entrechoquent qu’ils ont compris. Le sort s’acharne contre eux, les petits, les sans grades, les sans espoirs. On dirait qu’ils s’attendaient à cette réaction, qu’elle n’est que la confirmation d’une impression qu’ils essayaient de se cacher jusque là. Ils ne sont pas nés pour vaincre, ils ne sont là, comme des millions d’autres, que pour attendre. Attendre qu’on leur dise d’espérer, attendre qu’on leur promette le mieux, attendre qu’on les écoute, qu’on les croit, qu’on ne se contente plus de leur sourire avec compassion. Alors ils attendent, encore, toujours, et tentent de tenir leur place du mieux qu’ils peuvent.
Mon père est un ouvrier. Un ouvrier fondeur. Depuis l’âge de quatorze ans, il coule de l’acier. Ce soir, je l’observe et j’ai la gorge qui se serre, non parce que je redoute sa réaction devant ma passivité, mais parce que l’odeur de poussière d’acier qui l’habite me trouble une fois de plus. Je ne peux m’empêcher d’éprouver une certaine fierté à l’évocation de ces retours quotidiens où la fatigue est si forte qu’elle empêche même de parler de l’usine ; qu’elle empêche de raconter l’acier. Aussi loin que je puisse me souvenir, les retours de mon père après la journée d’usine sont des moments privilégiés. Des moments où le silence est une marque de respect envers celui qui garde toujours au fond des yeux une lueur incandescente. Certains de mes copains de lycée semblaient éprouver de la honte à n’être que des fils d’ouvriers. J’en éprouvais une solide fierté. Aujourd’hui, je crois être un adulte et je comprends à son regard, à son silence que je ne suis qu’un poète de la révolte. Je comprends dans ses yeux qu’il attend de moi que je me batte, que je ne me contente pas de me flageller. Je comprends dans ses mains solides, pleines d’histoires d’acier, pleines d’histoires de grèves, d’espoirs, d’amours, qu’il est encore trop tôt pour battre en retraite. Je sais que mon père respecte mes projets, qu’il me fait confiance même si j’ai les mains fines et les larmes faciles. Il ne m’a pas encore adressé la parole que ma mère ne peut s’empêcher d’ajouter sa larme à ce bloc de silence qui pèse sur le repas comme l’orage qui menace au plus fort de juillet.
Ma mère a la parole plus facile, elle meuble les silences par des insignifiances qui permettent aux angoisses de s’enrubanner. Elle parle, et pleure aussi, pour rien, pour tout. Elle pleure sa joie, son inquiétude, sa colère, elle pleure consciencieusement, avec application, conviction, comme si ses larmes étaient le seul privilège qu’elle s’octroyait. Les larmes de ce soir n’avaient rien d’exceptionnelles. Elles étaient la ponctuation évidente d’une souffrance qu’elle savait lire dans l’en dedans de ceux qu’elle aimait.
– On voudrait tellement que tu y arrives. Je ne peux rien répondre et me contente de renifler pour signifier que j’ai bien reçu l’appel.
Je quitte la table avec l’impression de me sentir un peu mieux, malgré l’image des rails, brillants et humides, qui ne m’a pas quittée. Je bats en retraite dans le domaine clos de ma chambre, de cette pièce où j’exerce mes méninges aux rêves d’une génération angoissée d’avenirs nucléarisés. Et puis, il y a ce lit, ce lit que je partage chaque nuit avec l’automne. Ce lit qui n’a reçu que les étreintes fébriles d’un adolescent se satisfaisant de ses victoires sur le regard. Une petite bibliothèque aussi, où quelques livres attendent depuis plusieurs mois leurs défloraisons oculaires. Dans le tiroir de la table de nuit, en aggloméré industriel, quelques pages blanches noircies d’une écriture nerveuse qu’on croirait surprise.
Les mots sont là. Seuls. Alors j’écris et ajoute quelques compagnes de misère à ces bidonvilles de maigres. Ce soir, je me suis endormi facilement, comme si les images qui m’angoissaient me permettaient de me construire un lendemain.
Je suis assis en haut, dans le coin droit. Je dois être en avance. Les étudiants avancent par petits groupes colorés. Ils parlent entre eux. Du moins je le suppose, car leurs lèvres remuent. Bientôt cet amphithéâtre de droit aux lignes courbes se remplit et m’ignore, infime particule sur mon banc verni. Je suis envahi à mes quatre points cardinaux. Victor est arrivé dans les derniers. Il m’a rejoint dans ce qui sera notre territoire. C’est fou l’entêtement que mettent les hommes à se vouloir différents des animaux, tout en se comportant comme le plus commun et le plus stupide des mammifères lorsqu’il arrive dans un lieu nouveau. Ils commencent par renifler, chercher des appuis, des références pour finir par se contenter des apparences. Pourquoi ce banc plutôt qu’un autre : peut être parce qu’il se situe à une extrémité ou qu’il est plus proche de la sortie. Victor semble effrayé, mais il réussit à conserver un air décontracté qui me fait défaut. Bientôt les minutes qui passent se transforment en attente et huit cents pieds frétillants dégagent en s’impatientant une fine poussière légèrement âcre. Comme la veille dans la grande rue, sans prévenir, le malaise m’envahit. Je n’arrive pas à discerner ce qui peut être mis sur le compte de la poussière, de la chaleur de ce qui n’est que la conséquence d’une angoisse indéfinissable. Le gonflement d’une rumeur m’extirpe de l’emprise d’une véritable panique qui commence à m’envelopper. Et j’assiste, ébahi, à la montée en chaire d’un individu armé d’un cartable. Cet homme est bizarre. Je ne le vois pas, mais déjà il me percute de plein fouet. Il énumère, cite, suppose, propose, affirme, ouvre des parenthèses et finit par s’essouffler. Son heure est passée, la mienne a disparu. Il s’agissait d’un de ces spécialistes que l’on dit éminents. Avec eux, on n’apprend pas, on se recueille avec humilité. Ils ont l’immense bonté de nous laisser butiner quelques fleurs de leur immense savoir. Du haut de leurs estrades, ils contemplent avec condescendance ce vaste troupeau duquel émergeront bientôt quelques têtes. Bien faites, ces têtes, pour ne point troubler le magnifique ordonnancement de leur monde où l’on ne peut se permettre de n’utiliser certains mots qu’à la seule condition d’avoir reçu leur bénédiction. Nous sortons, et jouant l’habitude, nous nous engouffrons dans un bar. Il est si tôt pourtant. Les têtes sont nouvelles. Elles se secouent. De la fumée blonde s’en échappe, comme si tout en dépendait. Ce doit être un rite. Je suis seul à ma table et commande une bière. Ça sonne bien. J’ai envie d’étirer mes longues jambes, de bomber le torse et de laisser pendre mes deux bras le long du dossier, comme deux points d’interrogation. Je suis bien, j’attends. J’attends que le temps qui passe remplisse son office, qu’il me signifie que je suis complètement intégré à l’histoire qu’il tente d’écrire et de me faire partager. Je suis bien et j’en suis étonné. Je suis bien et j’écoute. Rien. Rien, sinon le murmure d’une foule d’anonymes qui s’interrogent face à un mur. Ce sont de vieux étudiants. Ils ont vécu. Leurs barbes sont académiques et leurs thés sont au citron. Pas un qui ne me remarque, pas un qui me laisse espérer avoir une autre fonction que celle d’être une composante anecdotique du décor. Je n’ai pas l’habitude : la bière et son alcool, la solitude et sa frime. Tout est si nouveau. Derrière mes yeux, il y encore les quelques images préfabriquées d’un autre monde, d’un monde de papier glacé, d’un monde de longues plages très propres, très « Tahiti ». Derrière mes yeux il y a encore tout un stock de ciels bleus, de sourires dentifrices, de sensations Hollywood. Et pourtant, devant moi il n’y a que des étudiants vêtus de gris. Ils semblent être dans le vrai ou dans le possible. Je me choisis un regard de circonstance. Il faudra que je le travaille car je le sens naïf. Il faudra moi aussi que je m’exerce à la mélancolie grimaçante. Mon ciel bleu a vite noirci et le chemin que j’ai parcouru est infime. Tout va très vite. Ce qui m’envahit a le goût du déjà vu ; c’est une de ces sensations vibratoires rencontrées à la lecture de certains désespoirs. Je m’y engouffre avec une volupté majestueuse, j’accélère la rencontre avec l’angoisse. Mes yeux se brouillent. Je ne distingue plus les visages. Je les devine. Petit à petit, ils ne forment plus qu’un halo où seules les mains sont animées par quelques fils venus d’ailleurs. Ils semblent prêts à entonner un hymne, mais je ne les entends plus ou plutôt je n’entends ni ne comprends plus. Ils babillent. Leurs mots s’agitent, virevoltent au hasard des discours creux, comme des papillons de nuit se précipitant sur des globes lumineux. Parfois ils se pétrifient au seuil de leurs bouches sans même l’ombre d’une fossette de poésie. Ils remuent leurs sachets de thé, le tiennent au bout de leurs doigts effilés, comme un pendu se balançant au bout d’une corde. Penchés l’un vers l’autre, au -dessus des tables, leurs fronts se touchent presque. Ils sont effrayants et s’efforcent d’attirer vers leurs gris ce qui peut résister comme couleur. Un picotement commence à monter du bas de mes reins jusqu’au sommet du crâne. Ils sont toujours là, leur présence semble définitive. Je ne les observe plus, mais j’intègre l’image qu’ils produisent dans mon fichier du médiocre. Ils sont dans un monde de mots, un monde de leurs mots qui les enivrent et les emmurent. Leurs paroles ne claquent pas, elles ronronnent, ignoble rencontre de syllabes qui se sont unies sans consentement. Ils en accouchent avec délectation et s’en servent de bouclier. Et moi, je suis une ombre. Une ombre dans un monde de bière, dans un monde de petites bières, et de ma bouche chaque son s’extirpe avec douleur.
Aujourd’hui, je suis en ville. Je traîne en attendant le début des cours. Les rues sont larges, les gens nombreux et bizarres. On les croirait anéantis par le poids d’un fardeau invisible. Cela m’attriste un peu, j’aurai voulu la journée si belle. Le temps est maussade, comme une insulte à ma propre météo. Je voudrais rêver, être au printemps ou plus près d’une de ces saisons qu’on dit belle parce qu’elle permet aux peaux de se bronzer et aux corps de se frôler… Ce n’est peut-être qu’une mauvaise journée. Une de ces premières journées de septembre où, épuisé par trop de brillance, le bleu azur s’essouffle dans cette dernière ligne droite qui annonce déjà les prochains gris. De plus en plus les gens traversent, de plus en plus ils se courbent. J’ai la sensation d’être absorbé par cette ville, d’en être une composante organique. J’entends même battre une pulsation, lancinante, à travers les pavés luisants. Cette rue, longue, étroite, avec laquelle j’ai partagé tant de moments. Cette rue, vierge de courbes, pour mieux aspirer ceux qu’elle supporte. Cette rue, longue, fière d’une rectitude qu’elle n’en finit pas d’étirer. Mécanique bien huilée d’un ensemble organisé, j’ai la force de continuer. Je ne marche plus, j’accepte le mouvement, comme un rythme imposé dans un ballet sans musique. Mon regard étonné s’enfonce dans la grisaille humide du trottoir qui m’accompagne dans cette transhumance vers le bout. Je ne flâne plus, c’est la grande rue qui me porte, qui me propulse en avant dans la profondeur de ses entrailles. L’automne n’en est qu’à ses balbutiements et j’ai la certitude que cela ne finira jamais… J’ai pu m’extirper de ce malaise grâce à la complicité involontaire d’une brune. Elle tourne vers la droite, et je me plais à imaginer que nous allons nous retrouver. Plus loin. Tous les deux. Elle se dirige vers la place Carnot. Elle va à la gare routière, j’en suis sûr. Je le veux. Si l’été est avec moi, nous prendrons le même bus. Il sera plein. Il ne restera que deux places. Au fond. Les vitres ruisselleront de buée. L’odeur sera celle d’une journée de travail qui s’achève : un mélange de sueurs ouvrières, d’angoisses écolières, de poussières d’acier, d’épluchures de crayons, le tout dominé par un relent de cuir humide. Nous serons seuls dans cette foule de rapatriés. Nous serons seuls et deux places vides nous attendront. Le Skaï craquelé recevra notre angoisse de se rapprocher, comme une brûlure. J’ai oublié la grande rue et sa moiteur. Elle est devant moi. Son allure est précise. Ses cheveux ondulent. Je la suppose à mes côtés. Je lui plairai, je suis neuf. Je monte dans le bus, la bouche sèche, les muscles tétanisés. A l’intérieur, il y a peu de monde. Une silhouette brune enveloppe un siège. Une silhouette achevée, accomplie, rectiligne, assise sur un siège, isolée. J’ai l’en dedans qui subit l’assaut douloureux de minuscules vrilles acérées. Je passe d’un pas lourd et saturé. Je me terre au plus profond du véhicule et l’observe de loin. Son dos est courbé. Le noir de ses cheveux a pâli. Soudain, comme un signal, comme un appel au calme lancé aux voyageurs grisâtres, le bus a démarré sourdement. Je l’oublie. Les vibrations rythmées du moteur m’incrustent dans la quotidienneté du paysage qui sert d’alibi à mon regard vitreux.
Le verger des cyprès a pour fruits les étoiles, Balancés lentement au fond des nuits d’été ; La vie, unique et nue à travers ses cent voiles, Pour la répandre en tout reprend votre beauté. Votre amour, mon amour, notre cœur et nos moelles, Seront diversement après avoir été ; Et, comme une araignée élargissant ses toiles, L’univers monstrueux tisse l’éternité. Le flot sans lendemain nous laisse et nous emporte. Nous passons endormis sous une immense porte ; Nous nous perdons en tout pour tout y retrouver ; Mais les lèvres des cœurs restent inassouvies ; Et l’amour et l’espoir s’efforcent de rêver Que le soleil des morts fait mûrir d’autres vies.
J’ai la tête qui bourdonne, les mains moites. Mes jointures gardent en mémoire les arêtes du stylo. Chargé d’impressions bizarres, je quitte la salle d’examen. J’ai le crâne coincé entre deux mâchoires. Mes tempes résonnent, épuisées elles aussi, par ce long face à face avec quelques souvenirs livresques. J’avais attendu l’épreuve de philosophie avec une impatience orgueilleuse. Au contact des concepts et des mots qu’ils produisent, la fine pointe carbure de mon stylo glisse sans retenue. Ce n’étaient pas seulement quelques souvenirs scolaires que j’engageais dans un combat inégal contre l’empire des connaissances. Mon être tout entier se livrait au combat avec passion. Le reste m’importait peu : toutes les disciplines définitives, composantes essentielles du savoir académique ne me procuraient jamais le grand frisson. Elles m’encombraient tout au plus le cerveau de petits tiroirs destinés à n’être vidés de leurs maigres contenus qu’au cours de ces seules cérémonies. Il était nécessaire de subir l’enchaînement épuisant de ce « décathlon » du savoir. L’accouplement arithmétique de ces épreuves pouvait nous transformer en d’authentiques champions du savoir. Dans une semaine environ, je serai peut-être détenteur d’un laissez-passer pour m’introduire en ces lieux où se pratique l’alchimie du verbe… Il est surprenant que chaque année, au moment où l’été pourrait autoriser tous les excès, une part de plus en plus importante de la jeunesse aspire à être le plus près possible de cette fameuse et ridicule moyenne. Une moyenne, qui lorsqu’elle est atteinte va se métamorphoser en un sceau signifiant l’entrée dans un monde d’adultes. Un monde d’adultes majuscules auquel on rêvait d’appartenir, durant ces années de doute. A la lecture des résultats, je me dis qu’il est encore tôt pour réaliser l’importance de ce qui m’arrive. J’ai la vague impression d’être heureux. Et pourtant, rien de très excitant, hormis la présence de ce nom. Ce nom, mon nom, timidement incrusté au milieu d’une liste. Soldat anonyme d’une armée en campagne, il apparaît, vêtu de quelques lettres noires contrastant sur un fond de blanc virginal. Et dans le soleil de juin les lettres se mettent à danser… Je me sens gai, léger, persuadé que bientôt tout sera différent. Je m’estime plus large dans ma démarche citadine. L’ombre de ma silhouette décontractée s’allonge. Elle ondule sur la chaussée. Sa noirceur donne à ma gaieté le privilège du solennel. Tout le monde est heureux. Etre bachelier, c’est une victoire. C’est la conquête de l’Annapurna des connaissances. En ces premiers soirs d’été, nombreux sont ceux qui, épuisés d’avoir supporté leurs favoris pendant une saison scolaire, explosent à l’issue des résultats. C’est comme une vague qui enfle. Le vainqueur est félicité. Conformément à la plus pure des traditions familiales, le champagne est incontournable. Les regards s’essayent à la fierté. L’émotion et les bulles tièdes ponctuent les paroles qui s’échappent. C’est curieux comme l’enfance et l’adolescence ressemblent à un parcours d’obstacles, prétextes à roteries, distributions de quincailleries et projection d’avenirs aseptisés. Tout commence par le baptême : le nouveau né après avoir été pesé et emballé, est étiqueté. Il peut sortir en toute protection, il porte en lui le label qui en fera un beau bébé joufflu. Ainsi nettoyé de tous ses reliquats honteusement orgasmiques, le fruit de l’amour deviendra fils de dieu, et pour le remercier de cet engagement solennel, il sera décoré, médaillé, contrôlé, fiché. Enfant, je n’avais pas eu à souffrir de ces carnavals réguliers où pour mieux s’identifier on se pare de blanc. Je n’avais été que le témoin des ces mascarades et en avais retiré la conviction que rien n’est plus humiliant que d’être noyé au milieu du troupeau. Les festivités familiales achevées, les nouveaux reçus ont soudain bénéficié d’une grande liberté pour organiser et participer à de multiples et éprouvants arrosages. Tout, dans ce mois de juillet hésitant respirait la nouveauté, l’aboutissement. J’avais la sensation de m’être débarrassé d’une carapace étouffante. Victor m’accompagnait souvent dans ces soirées délirantes. Il était un des rares avec qui je parlais. Il m’écoutait. Nous enchaînions ces interminables fêtes comme d’agréables examens de passage. Nous nous fondions dans l’ambiance sans poser de questions. Pourtant il y avait dans ces retrouvailles de vainqueurs un parfum de superficiel. Les rires sonnaient faux à vouloir jouer la ressemblance avec ceux dont on voulait se rapprocher, à quelques horizons de là. Victor était de ceux qui riaient le plus. Derrière ses yeux, se lisait la satisfaction d’avoir achevé une tâche. Moi, je trouvais que tout allait trop vite. Je savais qu’il y aurait des changements. Je savais que j’étais passé sur l’autre rive.
Je poursuis la remontée dans le temps, après avoir publié mes deux derniers romans, me voici prêt à publier, toujours par épisodes, le premier roman, un peu l’acte fondateur… J’ai écrit le premier jet à l’âge de 19 ans, ai laissé reposer ce texte pendant prés de 12 ans et l’ai repris alors sans en en modifier l’essence émotionnelle .
Voici le premier chapitre…
Il attend son avocat. Il a changé de cellule. C’est la cinquième fois en huit ans. Cela lui est égal, les murs sont les mêmes. Depuis le début on croirait qu’il attend, quelqu’un ou quelque chose. Il a trente ans. Au procès, le juge avait dit qu’il était jeune, si jeune pour le désespoir. Si jeune pour gâcher une vie. Il n’avait pas compris, les paroles des autres ne le concernaient pas. Il attendait le verdict.
Le premier juré avait répondu à toutes les questions que la cour d’assise avait posées avec une voix tremblante. On n’aurait pu dire s’il s’agissait de haine ou d’émotion ou s’il avait simplement la voix qui tremblait. Il n’avait pas réagi. Pas même un haussement d’épaules ou une crispation des mâchoires. C’était sans importance. Son avocat, lui touchait le bras : un de ces gestes qui l’irritait. Un de ces gestes mous, qui signifie que rien ne vous arrivera, d’autres veillent sur vous. Il l’avait laissé faire. Il avait les mains chaudes et humides mais était sympathique.
Il s’était battu pour lui, avait essayé de comprendre, d’expliquer. Il avait tenté de construire une histoire de désespoir. Mais il ne disposait pas de toutes les pièces du puzzle. Il n’avait rien voulu dire, ou le minimum. Il ne répondait que par mots isolés. Parfois il ne disait rien. Il ne comprenait pas les règles de ce jeu.
Pourtant quelques mois après sa condamnation, il avait dit à son avocat qu’un jour il comprendrait. Il écrirait une histoire, son histoire. Son histoire et celle de ceux qu’il avait aimés, des deux qu’il avait aimés. A partir de cet instant, il n’avait pensé qu’à cela. Il passait ses journées à rêver ou à se souvenir, à attendre, à écrire.
Il n’écrivait que très peu à chaque fois. Il attendait longtemps pour que chaque mot infuse. Il n’était jamais satisfait. Il voulait sentir les mêmes émotions à écrire les mots qu’il avait éprouvé à les fabriquer. Ses compagnons de cellule se moquaient de lui. Ils l’appelaient « l’écrivain ». Il ne les entendait pas. Quand il écrivait, il partait. Il était ailleurs. Il rejoignait ceux qui l’avaient quitté.
Son avocat attendait était impatient. Il voulait comprendre ce geste de folie. Il voulait comprendre pourquoi il n’était pas un coupable ordinaire. Il voulait savoir ce qui s’était passé ce dernier mardi de novembre soixante-dix-neuf. Il voulait chercher d’autres explications que celles, trop simples, de la cour d’assise. Il savait que ce serait long.
Il avait presque perdu espoir. Il était sur le point d’oublier, lorsqu’au milieu du printemps quatre-vingt-sept, il reçut une lettre. Une lettre très courte, lui annonçant que son histoire était finie, que maintenant elle était écrite. Il lui précisait qu’il pourrait venir chercher le manuscrit.
Lorsque l’avocat entra dans le parloir, il vit le changement. Il n’était plus le même physiquement amaigri et ses yeux étaient à présent d’un bleu plus pétillant, moins trempé dans le gris qu’au moment où il l’a connu. L’angoisse semble toujours là mais on dirait qu’elle porte sur autre chose, comme s’il s’agissait enfin d’impatience.
Il est pressé, prend à peine le temps de dire bonjour, de répondre aux banalités d’usage. Il tend le manuscrit à son avocat.
– Tenez, tout est là. Tout ce que j’avais envie de dire. Tout ce que vous auriez peut-être voulu que je vous dise. Vous pouvez le lire, mais je ne vous force pas. Je ne vous en voudrais pas. De toute façon, moi j’ai fini.
– Je ne sais pas ce que tu racontes là dedans, mais j’ai le sentiment que si je l’avais eu entre les mains au moment du procès, tu aurais peut-être évité une peine aussi lourde.
– Ne vous faites pas d’illusions, vous trouverez rien d’extraordinaire. C’est une histoire simple. C’est une histoire de mardis. Ce n’est qu’une histoire de mardis. De mardis qu’on n’a pas choisis…
Voici donc les dernières lignes de ce roman que j’ai écrit en 1996. Ce manuscrit avait à l’époque séduit les éditions Grasset, ou plus exactement son directeur littéraire aujourd’hui disparu, Yves Berger. Il fut à deux doigts d’être publié, mais c’était justement les deux doigts qu’il manquait.
Marc contemple les pages qu’il a noircies. Il sait qu’il les doit à Armand. A Fanny aussi. Il les écoute. Ils lui parlent de ce qu’ils ont vu, ou cru. Peu importe, ils lui parlent pour être entendus, pour être crus. Pour être. Marc ne cherche pas à comprendre, il ne questionne pas. Il reçoit les mots, leurs mots et les accueille avec respect. Il sait qu’ils avaient leurs raisons. L’un et l’autre. L’un pour l’autre. Il les laisse déverser ce qui les empêche encore de sortir. Il les laisse se débarrasser de ces cris qu’ils n’ont pas pu pousser. Armand a pris de l’avance. Beaucoup. Il en est parvenu au point où il ne reste plus qu’à balayer dans les coins. Tout est allé si vite. Les mots qui se magnétisent, puis se posent sur la feuille blanche.
Fanny raconte, encore beaucoup, et Marc a compris. Il sait maintenant ce qui s’est passé au cours de cet été. Il sait qu’Armand et Fanny ont commis un rêve. Ensemble. Il sait pourquoi ils l’ont fait, il sait comment ils l’ont fait. Ils en avaient besoin.
Marc se souvient des voyages qu’il faisait dans sa tête, les mondes qu’il inventait. Il avait dix ans. C’était dans la voiture, pendant de longs trajets. Le moteur emplissait le silence. Il posait sa tête contre la vitre. Alors ça vibrait, et il était bien. Il y avait aussi cette odeur de verre humide et les parents qui ne disaient rien sinon de simples onomatopée automobiles.
Il partait, les vibrations lui ouvraient un chemin. Il y rencontrait toutes sortes de personnages. Le voyage était toujours trop court. Son père ne supportait pas cette position.
Tu seras malade à t’appuyer comme ça contre la vitre. Et puis arrête de rêver, profite donc du paysage.
Aujourd’hui, il contemple les pages qu’il noircies. Il sait qu’elles contiennent les souvenirs de ces vibrations voyageuses. Ces vibrations qui l’on conduit vers d’autres Armand, vers d’autres Fanny. Tout à l’heure Armand a demandé ce qu’il ferait de tout cela, de tout ce qu’il lui racontait. Il a répondu qu’il attendait, qu’un jour peut‑être il saurait. Et quand Armand est sorti, il s’est levé, est allé vers la fenêtre, puis il a posé son front sur la vitre. Il y avait de la buée et dehors le vent faisait comme un rideau.
Avec un serrement dans la gorge, Armand a quitté le bureau de Marc. Il ne le reverra plus. Plus dans les mêmes conditions. Il va laisser Fanny. Il lui reste quelques mois. Il ne l’oubliera pas, il viendra la voir, lui parler, l’écouter. Elle en aura besoin. Encore. Armand est déçu d’être guéri. Il s’était habitué, ces derniers mois, aux séquences de plus en plus rapprochées. Il se sentait mieux, mais sans réaliser qu’il parvenait au bout de son histoire. Lucie ne dit pas un mot. Depuis le début, c’est elle qui l’accompagnait chez le psychiatre pour les séances. Ils appréciaient ces brefs moment d’intimité, d’abord dans l’ascenseur, puis dans les grands couloirs. Ils échangeaient peu, mais parfois se frôlaient. Leurs regards se croisaient. Alors ils étaient bien et ils se souriaient. Aujourd’hui c’est leur dernier voyage. Demain Armand sera dehors, il retrouvera le monde, il retrouvera les autres. Marc Flandin se sent seul. Il est un peu dans l’état d’abattement de celui qui vient d’achever une œuvre. Il est satisfait, fier, contemplatif, mais surtout seul, nostalgique des heures passées à fabriquer dans la souffrance, le doute, l’obstination. Armand est le cas le plus perturbant qu’il n’ait jamais eu à traiter. Un de ces personnages dont on n’ose dire qu’il est guéri tant on doute de la réalité de sa maladie. Il connaît Armand depuis si longtemps. Il aurait pu en faire son fils, celui qui lui manque. Il redoute d’envisager l’avenir sans lui. Il a beau croire qu’aujourd’hui il est un homme, qu’il va se construire une véritable histoire, il a beau se dire qu’il accompli sa tâche, qu’il a permis à cet enfant prostré, à la limite de l’autisme de regarder autour de lui, sans crainte, sans haine, il a beau se dire qu’ils pourront se revoir, ailleurs, il est triste, nu, désespéré. Armand lui a tant fait confiance toutes ces années, il voulait guérir. Il voulait pouvoir s’endormir sans l’angoisse que la nuit lui dérobe ses rêves. Il voulait tant pouvoir écouter le vent sans être obligé de se boucher les oreilles de peur qu’un souffle, qu’un courant d’air ne lui subtilise ses pensées. Aujourd’hui Marc est sûr qu’il va mieux, il n’est plus ce petit oiseau tremblant qu’il a connu il y a cinq ans. Il se souvient de la première rencontre avec Armand Mollard. Il se rappelle ses souffrances, ce nom qu’il ne voulait plus et surtout de son père qui le frappait chaque fois qu’il inventait une histoire ou qu’il en réclamait une. Marc se souvient de cet Eugène Mollard incapable d’admettre la mort de sa femme Justine et qui dés lors a sombré dans une folie dévastatrice pour l’enfant que voulait rester Armand. Aujourd’hui Eugène a disparu, Armand l’a rayé de sa mémoire. Marc attend Fanny, il sait qu’elle va souffrir du départ d’Armand. Il sait qu’elle aura besoin de lui. Alors, pour l’aider, pour la préparer à rejoindre celui qu’elle a tant aimé. Il lui racontera une histoire.
Marc a reçu le chronopost. Le manuscrit est bref. Il l’enfouit dans sa serviette et part à la bibliothèque universitaire où il est censé effectuer des recherches sur la création poétique dans le milieu anarcho‑syndicaliste du début du siècle. Aujourd’hui il est loin, très loin de ces préoccupations et sait déjà en montant dans la voiture qu’il passera sa matinée à lire la prose de cet Eugène Mollard.
Dés les premières pages, il est mal à l’aise. Il retrouve toutes les pièces manquantes du puzzle. Il y a d’abord cette colonie et un groupe d’enfants mettant tout en œuvre pour rendre la vie impossible aux animateurs. C’est une colo à thème explique l’auteur très au fait des subtilités d’organisation de ce type de séjour. Il y parle d’Internet, du minitel, des médias en général. Marc trouve cela bien pompeux…
Les chapitres suivants sont fades et mal écrits. Mais au milieu de cette médiocrité, de cette aigreur dans le fond comme dans la forme, les indices se multiplient, les doutes de la veille se sont transformés en certitude. Armand a bien eu ce manuscrit entre les mains. Il l’a lu, s’en est inspiré pour se lancer dans une opération secrète.
Marc a terminé le roman en moins de deux heures. Il le trouve franchement mauvais et n’hésitera pas à le dire à ce Mollard. Et s’il y ajoute le dénouement reçu l’autre jour, de mauvais le roman devient grotesque. Des enfants sortant de leurs cartables de gros magnum trois cent cinquante sept et tirant au hasard, qui sur des instits, qui sur certains de leurs petits camarades, ce ne sont plus des inventions dignes du plus mauvais des auteurs, mais des délires obsessionnels d’un être forcément dangereux.
Devant de telles inepties, Marc se sent rassuré. Il a confiance en Armand, ce dernier est un lecteur sélectif. Il repère le médiocre, le sans intérêt. Il aura certainement souri à la lecture de ces fadaises.
Une fois le manuscrit retourné à la noirceur du cartable, Marc s’interroge sur les raisons qui ont pu pousser Armand non pas à prendre ce manuscrit, mais à ne pas le rendre.
Il ne souhaite pas donner plus d’importance à ce problème qu’il n’en mérite. Il s’est beaucoup inquiété pour pas grand chose. Armand les a manipulés pour l’inscription à cette colo ? Eh bien tant mieux, cela prouve qu’ils ne se sont pas trompés. Il communique avec un groupe de copains ? Super ! Ne se plaint-il pas continuellement que les gens ne parlent plus, n’écrivent plus.
Il n’a plus envie d’en parler avec Armand. Ce serait inutile, peut‑être dangereux. Il se contentera de rédiger une note de lecture pour cet écrivain un peu tourmenté, lui conseillant d’observer les enfants de peu plus près avant de déverser des tombereaux de fadaises les concernant.
Vendredi vingt‑sept octobre. Comme chaque matin, Marc allume l’autoradio avant même de démarrer.
France‑Info express, huit heures cinquante trois. A Metz un instituteur est retenu en otage par ses élèves.
Aucun commentaire, un simple flash tout à fait dans le style France‑Info. Il s’agit pour l’instant d’une information au sens premier du mot. Le goût du sensationnel n’est pas dans le style ni dans les habitudes de cette radio. Marc apprécie particulièrement sa capacité à prendre du recul, à ne pas traiter l’événement comme s’il s’agissait, à chaque fois d’un tremblement de terre ou de l’assassinat du président de la république. C’est pourquoi il se dit qu’il doit s’agir d’un simple canular ou d’une erreur. Oui ce doit être une erreur. Il doit s’agir de lycéens en colère.
Marc est sur le point d’oublier le flash lorsqu’il passe devant l’école Albert Camus. C’est l’école où sont inscrits ses enfants. Devant le portail deux voitures de police sont stationnées, gyrophares allumés. Un attroupement s’est formé, un attroupement d’adultes, bien sûr.
Les enfants sont à l’école, bien protégés. D’ailleurs il faut ralentir comme le panneau « Attention Ecole » l’y invite.
Attention école. Il se sent pris d’une panique incontrôlable. Attention école, le manuscrit, Eugène Mollard. Armand.
France‑Info express neuf heures. Rennes, Villeurbanne, Paris, Thionville, Bordeaux, Saint‑Etienne, Istres : dans toutes ces villes des instituteurs de cours moyen deuxième année sont retenus en otage par leurs élèves… Des enfants âgés de dix à douze ans…
Marc Flandin est satisfait. Il envisage de libérer Armand. Bientôt il n’aura plus ce poids. Bientôt il pourra rêver en toute tranquillité. Il pourra s’endormir sans l’angoisse de fabriquer des histoires sans sens. Il pourra regarder les autres sans leur distribuer un rôle. Il suffit encore de quelques jours, il suffit de quelques rencontres. Armand aura compris. Marc est seul dans son bureau, il observe les collines de papier qui s’amoncellent sur son plan de travail. Elles l’aident bien parfois, elles sont des remparts. Elles sont des prétextes à ne pas sortir. Au milieu des autres. Machinalement il compte les cassettes enregistrées. Ce sont les seuls objets qu’ils rangent soigneusement. Parce qu’elles contiennent des voix, parce qu’elles vivent. Il se souvient de cette phrase de Claudel : « la parole n’est qu’un bruit et les livres ne sont que du papier ». Il doute, les cassettes, les paroles qu’elles contiennent, les livres, le livre, encore un tas de papier qui attend. Le dictaphone tourne encore. Il faudra qu’il change les piles. Pour demain, pour les autres jours.
Mercredi vingt cinq octobre, vingt heures trente : Paris. Julien est satisfait. Il sait que dans vingt trois cours moyens deuxième année de la capitale et de la banlieue, des armes pénétreront l’enceinte sacrée de l’école. Il est persuadé que tout se déroulera sans la moindre anicroche. On ne les craint pas ces petits ces petits de l’école primaire. Il n’y a pas de fouilles comme dans certains collèges difficiles. Dans ces vingt trois classes l’opération sera un succès total. Il faut qu’il prévienne les autres, ça leur donnera du courage ! En plus il est convaincu que beaucoup de décisions se prendront dans son secteur. C’est la capitale après tout. Il va utiliser la procédure accélérée et envoyer le même message aux cinq autres simultanément.
Jeudi vingt six octobre : neuf heures quinze. Armand a mal dormi. Il y a eu la visite de son père. Mais surtout, surtout il y a eu le message de Julien. Il sait maintenant qu’il est trop tard. Ils ne peuvent plus reculer. Dans la classe l’atmosphère est bizarre. Les rires sont nerveux, forcés. Armand observe son instituteur. Il ne parvient pas à le détester. Ce matin il a encore expliqué qu’ils étaient là pour découvrir le plaisir d’apprendre. Et ils y parviennent. Ils prennent tous du plaisir à apprendre, à comprendre. Ils ont la chance de bénéficier d’un enseignant qui leur permet d’oublier leur condition. Dans cette classe, ils sont dans un autre monde, en dehors du temps. Et chaque jour, quand ils retrouvent l’extérieur la chute est d’autant plus rude. Armand ne veut pas s’attendrir. Il veut suivre les conseils de Fanny. Ce n’est pas Ernest, ce maître un peu exceptionnel qui est visé. Ce n’est personne en particulier. Non ce qui est visé, c’est un esprit, une mentalité comme on dit. On veut les protéger, cela part peut être d’une bonne intention. Mais qu’on cesse de les enfermer, de les droguer insidieusement dés la naissance. Eux, ce qu’ils veulent, ils ne le savent pas. Mais c’est sans importance. Pourquoi faudrait il qu’ils aient un programme, des propositions, des revendications. Pour faire comme les autres ? Comme les adultes ? Eh bien non, ils ne veulent pas négocier. Parce que pour négocier, il faut avoir quelque chose à donner. Eux, ils n’ont rien. Ils ne sont rien. Ils ne sont qu’en instance de fabrication. Ils sont dans l’attente. Demain ils veulent stopper la chaîne de montage, dire qu’ils en ont marre. Et puis peut être que ce ne sera plus tout à fait comme avant. Il l’espère. Ils espèrent. Aujourd’hui Armand a compris ce que Fanny voulait dire. Jusqu’ici, il en voulait trop, il se comportait comme un adulte. C’est Fanny qui a raison, l’erreur du manuscrit c’est de transformer des enfants spontanés en de monstrueux modèles réduits. L’erreur de cet Eugène Mollard c’est d’avoir subtilisé leurs paroles pour que tous les parents se sentant coupables exorcisent la peur qu’ils ont perpétuellement en eux. La peur d’avoir raté leur mission éducative. Il faut qu’ils prennent les adultes à leur propre piège. Il ne faut pas qu’ils réclament, sinon on leur donnera. On les apaisera. On les endormira pour quelques petites années, et ils remercieront. Ils ne doivent rien demander ou alors tout, sans logique, sans concertation, sans organisation. Ce sera difficile. Armand sait que certains fonceront tête baissée dans le piège tendu. Ils seront achetés. Tant pis pour ceux là. Tant pis s’ils ne sont que quelques uns à savoir. Tant pis s’il n’y a que Fanny et lui. Il sait déjà qu’ils ont gagné, qu’ils sont parvenus au bord de leur rêve. Demain ils seront bien tous les deux, ils se tiendront chaud par le bout du rêve qu’ils ont eu ensemble. Demain ils seront bien tous les deux…
Saint‑Etienne, mercredi vingt cinq octobre : dix heures trente.
Marc raccroche le combiné. Il a les lèvres sèches comme après un long discours. Il est essoufflé mais soulagé. Il en a terminé avec Eugène Mollard. Le problème est réglé. Il a compris son intérêt à lui accorder sa confiance quelques jours de plus. Il se sent libéré, allégé d’avoir avoué la perte du manuscrit. Mais cette sensation de mieux être n’est pas parfaite. Il éprouvait encore de l’inquiétude. Il n’aurait pas su rationnellement en expliquer les raisons, mais il subsistait comme une question, comme un germe de folie attendant qu’on lui cède la place. Il entendait ces quelques bribes d’histoire que Mollard avait laissé échapper. Internet, des enfants qui se révoltent, qui se transmettent des messages, une prise d’otage. Absurde, mais il y a Armand.
Armand. L’impression se révèle. Plus, elle se fixe, s’installe. Les images, les contours de l’histoire émergent du brouillard, se dessinent là sous ses yeux. Marc connaît cette sensation du déjà vu, du déjà vécu. Des enfants seuls. Des enfants qui communiquent qui transmettent. Internet…
Armand. Il doit lui parler l’interroger sur ses activités d’internaute. Tant pis s’il transgresse la règle. Tant pis s’il pose des questions inutiles. Il faut qu’il sache, qu’il vérifie, qu’il se rassure.
Armand pianote sur le clavier de l’ordinateur. En ce début d’après midi, il ne se laisse pas surprendre comme la dernière fois avec Lucie. Il reconnaît le pas hésitant de son père, un pas qui illustre bien l’état dans lequel il se trouve. Il comprend que son père vient lui parler. Il l’attendait un peu. Il ne doit pas se buter ou mentir et répondre simplement, naturellement.
Il a préparé cet entretien depuis longtemps. Il livrera le plus d’informations possibles pour que Marc soit rassuré. Lui mentir, se montrer évasif, serait une erreur. Cela se verrait et le doute se transformerait en méfiance. Avant même que les questions ne fusent, avant que le malaise ne s’installe, il explique. Tout. Tout ce qu’il peut.
Il explique que depuis qu’ils sont rentrés de colo, ils s’envoient des messages en suivant une procédure extrêmement rigoureuse. Une procédure mise au point cet été avec les cinq autres. Surtout avec Fanny pour être honnête.
A huit heures quarante cinq, j’envoie mon message à Fanny. A huit heures cinquante, elle le transmet à Virginie qui poursuit l’opération avec Boris et ainsi de suite jusqu’à Jacques. De cinq minutes en cinq minutes. Cela marche aussi sans passer par cette procédure. N’importe qui peut contacter les cinq autres, individuellement ou simultanément. C’est un peu comme si on dialoguait.
Armand explique ce mécanisme avec un luxe de détails inutiles. C’est une stratégie qu’il a déjà éprouvée. Il connaît les limites de son père. Il est complètement hermétique à tout ce qui touche à l’informatique, à tout ce qui nécessite l’intervention d’un bouton, d’un écran ou de tout autre intermédiaire électronique. Il est un sous développé de la technologie moderne. Ainsi il espère l’immerger sous un flot d’informations ésotériques et il ne trouvera pas les ressources nécessaires pour poser la moindre question. Il lui commente le fonctionnement de la boîte aux lettres électronique. Il exécute toutes les manœuvres à une vitesse vertigineuse. Pour troubler, pour impressionner.
Marc est soufflé, ébahi. Son fils a répondu aux questions qu’il n’a pas encore, ou qu’il ne souhaite pas poser. Il oublie les raisons premières de sa visite. Il veut en savoir plus. Il se rend compte, avec satisfaction, que son fils trouve là une motivation à écrire. Il regrette presque d’avoir eu des pressentiments, se demande ce qui l’a conduit à imaginer qu’il pouvait y avoir un rapport entre Armand et Eugène Mollard.
Marc écoute attentivement, se dit qu’avec un tel outil on pourrait tisser une véritable toile d’araignée dans le plus grand secret. Armand espère que son père a terminé sa crise de curiosité. Il s’apprête à le voir disparaître lorsque celui‑ci revient à la charge. Sa remarque est inattendue, saugrenue.
C’est curieux, mais tout ce que tu m’as expliqué, cela me rappelle un manuscrit, mauvais d’ailleurs, que j’ai lu il y a quelques temps. C’était un peu avant Pâques je crois.
Armand sursaute. Il ne s’attendait pas à une telle contre attaque. Elle est classique, mais ignorait que son père en usait. Il prêche le faux pour connaître le vrai. Armand est coincé, il ne peut feindre l’ignorance. Si Marc aborde le sujet aussi clairement, c’est qu’il sait, qu’il a compris.
Oui, c’est marrant cette histoire. Je ne me souviens pas du nom de l’auteur. Par contre le titre m’est resté : » Attention Ecole » ! Une histoire un peu folle, un peu absurde, des enfants fanatiques ou fanatisés s’imaginant capables de prendre le pouvoir simplement en se connectant entre eux…C’était quelque chose dans ce style, mais je ne me souviens plus exactement, c’était tellement irréaliste, tellement utopiste.
Marc est volontairement flou, pour ne pas se trahir, et parce qu’évidemment il ne connaît pas le manuscrit. Armand est intelligent, on dit souvent qu’il est mûr, capable de maîtriser ses émotions, mais pour le moment il est décontenancé. Il encaisse, il est dans les cordes. Il redoute la puissance de son père. Il ne faut pas mentir. Ce serait s’accuser de quelque chose de terrible, de mystérieux. De mystérieux au point d’exclure celui en qui on a confiance. Alors il se contente de répondre qu’il a lu, lui aussi, un livre, à la colo, un livre parlant d’une révolte d’enfants… Il a expliqué qu’il s’agissait d’un révolte s’organisant à partir du réseau Internet. Une révolte secrète jusqu’au jour J.
C’était une histoire un peu naïve. En plus, il y avait une fin complètement crétine. On aurait cru Pinocchio sur l’île aux enfants.
Marc a compris. Il estime inutile de le harceler à propos du manuscrit perdu. Il a compris. Armand n’est pas prêt à tout expliquer. Il a compris. Ces quelques paroles sont un appel à l’aide.
Armand allume l’ordinateur. Il espère trouver une réponse de Fanny dans la boîte aux lettres électroniques. Il y accède rapidement, grâce aux procédures simplifiées de Windows 95. Il vérifie tout de suite qu’il y a bien eu un message transmis hier en fin de soirée. Il lance l’imprimante et quelques secondes après, il peut découvrir, miracle de l’informatique, le courrier de Fanny.
» Faut pas craquer Armand. Ça serait trop bête. C’est normal que tu sois un peu inquiet. On l’est tous, parce qu’on a envie de réussir. C’est normal de s’imaginer que tout va rater. Il paraît que ça fait toujours ça une veille d’examen. Et puis, tu verras, une fois qu’on y est tout va bien. Tu sais c’est comme quand on va partir en colo, on se demande toujours qui on aura comme animateur, ce qu’on fera. On ne dort presque pas la veille du départ. Mais après, on oublie tout.
Et puis de quoi t’as peur ? De réussir ou de rater ? Franchement, je crois que tu ne le sais pas. D’ailleurs personne ne le sait et peut‑être que personne ne doit le savoir. Je te l’ai déjà dit, faut pas trop penser à l’après sinon on ne fait rien. De toute façon, je crois qu’on a déjà réussi. Tu te rends compte de ce qu’on a fait ! On s’est réuni à plusieurs milliers dans le plus grand secret. Ce n’est pas beau ça ! Vendredi qu’est ce que tu attends de plus ? Dis-toi que c’est un peu comme une de ces histoires dont vous êtes le héros. On verra vendredi. On choisira la suite à ce moment là, une suite parmi d’autres. Chacun sera libre de terminer comme il le veut. Toutes les idées sont bonnes, et puis si ça ne réussit pas, tant pis. Ça serait trop facile si tout fonctionnait comme dans un de tes rêves. Ce ne serait même pas marrant.
Tu me dis que ton père a des doutes. T’as bien de la chance tu sais, ça veut dire qu’il s’intéresse à toi, ça veut dire qu’il est un peu spécial, lui aussi. On ne sait jamais, il pourra peut‑être nous aider au moment voulu. »
Fanny. Fanny jusqu’au bout…
Armand se sent mieux. Il éteint son ordinateur et quitte sa chambre pour aller regarder la télé. En souriant… Sa mère paraît surprise. Marc est au téléphone. Armand l’entend expliquer à son correspondant que c’est un incident regrettable, qu’il ne se cherche aucune excuses et qu’il fera le maximum pour réparer cette erreur.
Mercredi vingt cinq octobre : dix heures vingt, Bourges.
Eugène navigue entre enthousiasme, découragement et colère. Enthousiasme parce que son lecteur a appelé. Ils ont parlé de son roman. Découragement parce que ce Marc Flandin porte un jugement très dur sur le dénouement… Il y a de la colère aussi, par sa faute ce lecteur négligent, insouciant a gaspillé plusieurs mois.
Marc Flandin s’est excusé, a promis de consacrer une journée entière à la lecture du manuscrit. Ridicule, penaud, il a proposé de prendre en charge le coût de l’envoi en Chronopost. Eugène a sa fierté tout de même ! Il a refusé, expliquant qu’il n’en était pas rendu à mendier cinquante francs. Il lui en voulait terriblement, mais n’a pas osé lui dire de laisser tomber cette lecture. Il n’a pas osé lui avouer qu’il comptait encore beaucoup sur lui, qu’il n’avait pas l’intention de proposer son roman à une autre maison d’édition.
Marc lui a semblé troublé par ce qu’il avait lu, impatient de connaître le début. Il n’a pas souhaité lui donner d’autres renseignements. Il faudra qu’il le lise, il faudra qu’il se fasse une opinion en se basant ni sur des indices, ni sur des impressions, mais sur des certitudes. Pour lui mettre l’eau à la bouche, il lui a expliqué qu’il s’agissait d’une histoire d’enfants. Une histoire d’enfants à lire par des adultes. D’enfants un peu seuls, en révolte contre un monde qui croit les protéger en leur coupant les ailes. Ces enfants communiquent entre eux en utilisant tous les moyens connus à ce jour, du simple courrier à Internet en passant par le Minitel…
Il aura le manuscrit demain, jeudi vingt six octobre. C’est l’engagement du service rapide de la poste. Il avait bien attendu plus de six mois, il pourra patienter un jour de plus.
Il y a quelques mois j’ai commencé l’écriture d’une nouvelle que j’ai appelée « nouvelle hôtelière », sans but précis. C’est un exercice un peu particulier auquel je me soumets. Je me laisse guider, c’est parfois difficile, car je ne sais pas où je vais aller. Mais cela m’amuse… Après une longue interruption voici la nouvelle version de cette nouvelle avec une vingtaine de lignes supplémentaires .
C’est au deuxième : il y a l’escalier sur votre droite, mais vous pouvez prendre l’ascenseur, au fond du couloir à gauche ».
Il a eu une légère hésitation, mais après une longue journée de travail, avec en plus cette maudite valise à roulettes à traîner s’éviter un petit effort supplémentaire est bienvenue. Au diable les discours moralisateurs de tous les nouveaux prêcheurs du bien-être.
Il fait chaud, je suis fatigué, ma valise est à roulettes, mais elle n’est pas équipée pour grimper les escaliers, allez hop en route pour l’ascenseur… »
Il appuie sur le bouton d’appel : la cabine est déjà là. Ce sont d’insignifiants petits événements mais qui donnent facilement le sourire.
Curieusement, quelqu’un est déjà dans la cabine. Cabine au demeurant minuscule. Deux personnes, une valise et c’est déjà presque plein. Pourtant il est écrit : 4 personnes ou 250 kg…. Le voyage sera court, pas le temps de se livrer à des calculs sur le poids moyen autorisé…
Je monte au second, et vous ?
Je vous suis.
Les quelques secondes, peut-être 15 ou 20, sont longues, très longues, trop longues. Il n’aime pas cette proximité, le contact est inévitable.
La cabine grince, ou plutôt couine pour s’arrêter. Il y a ensuite le moment toujours un peu gênant, ou s’enchaînent bêtement les formules de politesse : « bonne journée, je vous en prie, après vous… »
Ils se retrouvent tous les deux dans un couloir étroit, ou plutôt qui devient de plus en plus étroit. Au sol une moquette grise, râpée, usée.
Je vous accompagne, il arrive parfois que les clés ne fonctionnent pas
Il ne répond pas. Son compagnon de voyage, si tant est que monter deux étages dans un vieil immeuble du boulevard Magenta puisse être considéré comme un voyage, marche deux pas devant lui.
Il est petit, l’arrière de son crâne est plat. Comme s’il avait passé la moitié de sa vie couché sur le dos sur une plaque de béton, ou de marbre. Cette difformité, car c’en est une, est surlignée par le gras des cheveux, plaqués comme s’il ne s’agissait que d’un bloc. Le couloir est sombre. Très sombre, trop sombre…
La minuterie se déclenche avec le mouvement, mais vous constaterez qu’elle est un peu capricieuse…
Certes sa valise est à roulettes, mais elle accroche, il faut dire que le sol est recouvert d’une moquette, qui a dû être grise, et sur laquelle n’importe quelle roulette, aussi bien huilée soit-elle, ne peut que se bloquer.
Quelle numéro déjà votre chambre ?
Attendez- je regarde sur ma clé : c’est la 27…
Curieux quand même qu’un hôtel aussi modeste, pour ne pas dire crasseux, ait les moyens d’avoir un garçon d’étage…
Après tout, pourquoi pas ? C’est peut-être simplement de la gentillesse. L’homme au crâne plat, s’est retourné, a tendu la main, pour attendre la clé. Il n’avait pas encore eu l’occasion de le voir de face.
Tout en lui posant la clé dans la paume de la main, il le regarde… Oh cela ne dure que peu de temps, car une fois de plus la minuterie s’est interrompue.
La chambre 27 est au bout du couloir. Il y a une seule porte au bout du couloir : celle de la chambre 27. Chambre 27, ce visage, ce visage au regard vitreux, le cheveux gras… Non il doit se tromper : ce n’est pas possible… Il a réservé cet hôtel sur une plateforme, un peu au hasard, comme d’habitude. La lumière n’est toujours pas revenue, crâne plat a ouvert la porte.
Je te passe devant, espèce d’ordure ça changera, pour une fois…
Il referme la porte tout en pensant qu’il a peut-être mal entendu, ou mal compris. Il est fatigué, il fait chaud, il sent la chemise qui lui colle au corps. C’est une sensation tellement désagréable, ce tissu plaqué contre la peau sous cette veste qu’il n’a pas encore pu quitter. Oui c’est cela il a mal entendu. Ce n’est pas possible. L’autre a dû dire quelque chose comme « je passe devant, attention aux murs, le couloir est étroit. »
Incroyable tout ce qui peut passer par la tête en seulement quelques secondes. Et c’est vrai que pour être étroit, il est étroit ce couloir, et long, très long, trop long, aussi long que le couloir de cette autre chambre qu’il essaie d’oublier, depuis…
Il sent la valise à roulettes qui racle. Il doit presque marcher en crabe. L’odeur est insupportable, un mélange de moisi et de poussière acre : ce doit être l’humidité de la tapisserie qu’il imagine : épaisse, vieille, jaunie ou peut-être est-ce l’autre, devant, ou un mélange des deux…
Ça y est, il est au bout, crâne plat a enfin appuyé sur l’interrupteur. Il se tient devant l’encadrement de la porte. Il a les bras croisés et le regarde. Il ne s’est écoulé que quelques secondes, cinq tout au plus, depuis qu’il a cru comprendre – et maintenant il en est sûr – qu’il se faisait insulter par ce nabot au cheveux gras. Il est là. C’est bien lui, il ne peut pas l’avoir oublié. Il y a un mélange de haine et d’ironie dans son regard tordu.
Oui c’est bien moi, espèce d’ordure. Oui tu as bien entendu, mais je le répète encore : espèce d’ordure, espèce d’ordure ! Ça va, c’est bon, tu m’as bien remis. Dans l’ascenseur tu ne m’as pas reconnu, ou plutôt je devrais dire que tu ne m’as même pas vu, pas regardé…Monsieur est un voyageur, monsieur est important maintenant. Je t’attendais, je savais que c’était toi, que tu reviendrais. Et tu vois, j’ai bien fait les choses je me suis débrouillé pour que tu aies la chambre 27. Il est fort Eugène, hein dis le qu’il est fort Eugène…
Attends Eugène, je vais t’expliquer, laisse-moi entrer, je pose mes affaires, je prends une douche et je te rejoins en bas. On ira boire un verre…
Oh non mon grand, on ne va pas aller boire un verre, jamais de la vie, cela fait tellement longtemps que j’attends ce moment, je vais déguster, entre donc, ne reste pas là à te balancer dans le couloir. Je t’en prie, mets-toi à l’aise.
Il est enfin sorti de devant la porte et lui fait signe d’entrer pour de bon dans la chambre 27. Autant le couloir était petit, glauque, oppressant, autant la chambre est grande, immense, claire, magnifiquement décorée, avec une bonne odeur de frais. Il lui semble même entendre comme un fonds musical, une douce mélodie. Le lit aussi est immense. Au fond, la porte de la salle de bains est entrouverte ; il entend des voix, plusieurs. Elles chuchotent, on ne saurait dire combien elles sont. Il doit y avoir des enfants, une ou plusieurs femmes aussi.
Sa chemise ne colle plus, la sueur est devenue glacée, instantanément ; son cœur bat fort, très fort…
Au milieu de la pièce, Eugène jubile. Jubile, oui c’est le mot, un léger filet de bave s’est formé à l’angle de sa bouche. Jules, car c’est bien de Jules dont il s’agit est pétrifié. Maintenant il sait ce qui va se passer et ne peut plus reculer. C’est trop tard, bien trop tard, il ne pourra pas fuir comme il y a dix ans. Dix ans ou peut-être plus. Tout devient flou, à moins que cela ne soit les gouttes de sueur qui lui brûlent les yeux. Eugène est là devant lui et derrière la porte entrouverte, Jules sait que les autres sont là : les autres, cette famille qu’il a autrefois terrorisée ou plutôt traumatisée.
Et Jules se souvient ; il y a dix ans, il était si mal, il souffrait d’une maladie que personne ne connaissait, ou ne voulait expliquer. On se contentait de lui dire que c’était bizarre, étrange, que les symptômes étaient inhabituels, et les explications qu’il donnait tenaient du surnaturel. C’était pourtant simple, quand il y avait de l’orage, que les coups de tonnerre claquaient, Jules devenait une éponge, une éponge qui absorbait les autres ou plus exactement ceux qui étaient le plus proches de lui.
C’est ce qui se passait par exemple dans la queue devant une boulangerie. C’était il y a dix ans, un dimanche matin, il attendait son tour, devant lui dans la file, il y avait Eugène, cet Eugène qui aujourd’hui est planté là devant lui. Comment savait -il qu’il s’appelait Eugène ? C’est un peu flou mais il semble se souvenir que quelqu’un était sorti de la boulangerie et s’était arrêté à leur hauteur. Salut Eugène comment vas-tu ? C’est flou, un peu confus parce que c’est à ce moment là que le coup de tonnerre avait claqué. Violent, énorme, la vitrine avait vibré. Jules se souvient très nettement, Eugène qui se retourne, et qui le regarde les yeux vides, comme si on l’avait aspiré de l’intérieur. Eugène est pâle comme un linge. Jules se souvient encore aujourd’hui de ces quatre mots : « mais qui êtes-vous ? ». Eugène est en lui, il est entré au moment même où la foudre a frappé. Jules est Eugène, il le sait, il le sent. Aujourd’hui encore il se souvient de cette sensation. Il la connait, ce n’est pas la première fois. Et Jules est sorti de la file, il pleut, de grosses gouttes chaudes.
Dans la tête de Jules d’il y a dix ans, il y a des souvenirs, tout se mélange : une femme, elle est seule avec ses quatre enfants. Cette femme Jules ne la connait pas, pas encore, mais il sait qu’il doit la retrouver, elle attend, elle l’attend. Il accélère le pas, il sait qu’elle n’aime pas qu’il soit en retard, surtout le dimanche, il l’entend encore qui lui dit : « à dimanche mon Eugène et ne soit pas en retard ». Il se presse. Il ne sent pas la pluie, il a rendez-vous, on l’attend pour manger, Marie l’attend pour manger. L’orage gronde encore, la rue est un torrent. Il arrive à l’hôtel du centre, comme tous les dimanche matin. Marie est à l’entrée, elle attend, il est en retard et c’est lui qui apporte le pain, pour le restaurant. « Désolé Marie, c’est l’orage, j’ai eu tellement peur quand ça a claqué, je suis parti, j’ai tout oublié ». Marie le regarde, elle ne reconnait pas Eugène, il y a cet homme trempé qui tremble devant elle. Il insiste : « Marie, regarde-moi, je suis inondé, j’ai couru, je ne voulais pas être en retard ». Et Marie le regarde, elle commence par être agacé : ce n’est pas le moment de perdre du temps avec un dérangé. Il insiste : « Marie, Marie, regarde-moi ». Comment peut-il connaître son prénom ? Elle ne l’a jamais vu, ni au restaurant, ni ailleurs dans cette ville. A présent Marie, est effrayé, elle se demande où est Eugène, qu’est-il encore arrivé à son frère. Elle s’inquiète tellement pour lui.
Mais qui êtes-vous, comment connaissez-vous mon prénom ?
Jules entend la voix de Marie : c’était il y a dix ans, il y avait de l’orage, et aujourd’hui il est là face à Eugène, ce pauvre Eugène à qui il a tout pris, en quelques secondes dans la file qui attendait devant cette boulangerie…
Dans mon travail sur la mémoire je recherche aussi des textes écrits par les plus grands, par mes maîtres… En voici un que je ne connaissais pas : magnifique
Les cimes dispersées les oiseaux du soir Au chevet de la rue Les échos féminins des baisers Et dans les abris du désir
La grande obscurité éblouissante des rebelles qui s’embrassent.
A pleines mains la pluie
Sous les feuilles sous les lanternes
A plein silence les plâtras des heures
Dans les brouettes du trottoir
Le temps n’est pas le maître
Il s’affaisse
Comme un rire étudié
Qui dans l’ennui ne germe pas.
L’eau l’ignorante la nuit l’étourdie vont se perdre La solitude falsifie toute présence Un baiser encore un baiser un seul Pour ne plus penser au désert.
Armand est seul dans sa chambre. Trop blanche, trop nue. Il entend Fanny qui s’agite aussi à quelques vies d’ici. Il vaudrait tant être au près d’elle, il voudrait tant qu’elle partage une nouvelle histoire, qu’elle y entre par une porte plus grande, plus facile. Elle aurait un autre rôle. Il la présenterait aux autres. Ils souriraient de les voir tous les deux dans la même aventure. Demain il parlera à Marc, il lui dira qu’il en a marre, qu’il n’en peut plus d’être là à attendre qu’on l’écoute, un peu plus chaque jour. Il veut sortir, il veut retrouver ce qu’il a perdu il y a quelques étés. Alors il s’endort, parce que Fanny a besoin de lui, a besoin qu’il la rejoigne pour un nouvel espoir, pour une nouvelle histoire…
Fanny ne comprend pas ce qui se passe dans la tête d’Armand. Il était si sûr de lui cet été. On aurait pu croire qu’il était plus vieux que tous les autres. Il parlait comme s’il savait déjà. Aujourd’hui, il perd les pédales. Il a peur de l’échec. Peut‑être que ses intuitions étaient bonnes : il n’aurait pas fallu se fier au manuscrit. Mais il ne faut pas baisser les bras. Ça vaut peut‑être le coup de tenter l’impossible. Ça peut être drôle. Et puis, qu’est ce qu’ils risquent, on parlera d’eux, on les confiera à des psychologues, des psychiatres. On proposera certainement quelques réformes pommades, celles qui font du bien à ceux qui les passe. Il y aura sûrement quelques morts car comme dit sa grand‑mère Francette :
on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs.
Tout à l’heure, lorsqu’elle a trouvé le message d’Armand, elle a envisagé de suivre la procédure habituelle, prévenir Virginie et ainsi de suite jusqu’à ce que chacun soit alerté des derniers états d’âme d’Armand. Puis elle s’est ravisée, comprenant que ce message la concernait. Elle et Armand. Il attendait qu’elle le rassure. Il attendait qu’elle lui dise d’arrêter ou de continuer. Il fallait qu’elle choisisse. Elle détient une clé et n’a pas le droit de se tromper. Pour Armand, pour les autres. Elle réfléchit. Pour Armand surtout. Elle lui donnera une réponse cette nuit, elle y pensera très fort en s’endormant et demain il ne lui restera plus qu’à recopier.
Mardi vingt quatre octobre.
Marc a passé une mauvaise nuit. Il a relu avant de s’endormir les quatre pages, maintenant toutes froissées, de cet écrivain dont il ne sait rien, hormis le nom. Eugène Mollard. Eugène Mollard qui compte tant sur lui, sur son avis à propos d’un manuscrit qu’il a perdu. Sur l’en tête de sa lettre l’auteur a noté son numéro de téléphone. Il pourrait l’appeler, bavarder un moment avec lui, évoquer sa surprise à la découverte d’un tel dénouement. Surtout pour quelqu’un ne connaissant pas les deux cents premières pages. Il pourrait lui dire la vérité. Lui dire qu’il a égaré tout le reste. Il pourrait lui expliquer qu’il ne peut pas juger objectivement cette nouvelle proposition. Il pourrait se confondre en excuses, lui expliquer que c’est la première fois qu’un tel incident se produit. L’autre comprendra peut‑être. Il s’emportera certainement, maudira la négligence d’une personne à qui on confie pourtant d’énormes responsabilités. Il le menacera de tout raconter à la presse et se fera un malin plaisir de fustiger l’inhumanité des grandes maisons d’éditions parisiennes. Marc est persuadé qu’Eugène Mollard est du genre convaincu d’être l’auteur d’un chef-d’œuvre. Il se dit qu’il est sain d’être satisfait de soi.
Il téléphonera, pour comprendre. Pour comprendre la violence de ces quatre pages qui le mettent mal à l’aise depuis qu’elles sont lues. Ces quatre pages, il les sent contre sa poitrine, toujours dans la poche de cette chemise d’intérieur qu’il utilise comme un trieur. Il ne peut laisser ce texte traîner n’importe où. Il n’est pas à mettre entre toutes les mains. Surtout celles d’enfants sensibles. D’enfants comme Armand, dur comme du granit à l’extérieur mais fragile comme du verre à l’intérieur.
Armand. Marc ne comprend pas pourquoi il pense continuellement à Armand depuis qu’il a reçu ce courrier. Comme une impression pourtant très floue, comme un pressentiment. Un pressentiment remontant à une vieille nuit d’été. Il cherche le rapport, ou plutôt fait sembler de chercher. En réalité depuis ce matin, il stagne aux frontières d’un doute, s’obligeant à ne pas s’y arrêter.
Si le manuscrit n’avait pas disparu ? Il cherche. Il tombe sur les mêmes indices. Les vacances de Pâques chez tante Annette. Puis la colo Internet, brusquement, comme si entre temps Armand avait eu une révélation. Lui qui jusque là montrait de l’aversion pour l’informatique. Et puis le retour de colo, Armand si secret, si ailleurs. Après tout ce ne sont peut‑être que des faisceaux d’impressions. Il est, lui aussi, responsable A force de rêver son fils différent, il y est parvenu. Maintenant cela l’angoisse, le bouleverse. Il ne sait plus.
Il y a Internet aussi. Il ne l’utilise pas ou si peu. Il devrait s’y intéresser d’un peu plus prêt. Armand est bien plus performant que lui. Comme ce garçon dans le dénouement du romancier, il manipule les réseaux de communication avec une telle dextérité qu’il peut demander à des milliers d’enfants connectés de lancer une vaste opération de destruction. De la science fiction sans doute, ce n’est pas, à lui non plus, son genre préféré. Il faut qu’il l’appelle, qu’il lui dise la vérité. Qu’il lui demande un autre exemplaire, quitte à se faire insulter. Il le lira vite et se débarrassera définitivement de ce fardeau qui l’oppresse depuis plusieurs semaines.
La ligne est occupée. Cela fait trois fois qu’il essaie. Il perd patience. Il ne va pas passer la journée à attendre. Demain il tentera de joindre ce Mollard à qui il doit quelques explications. Le mercredi matin il ne travaille jamais, il aura tout le temps.
Marc n’est pas parti travailler aujourd’hui. C’est l’avantage d’être un travailleur indépendant. Il peut se permettre des libertés accordées nulle part ailleurs. Depuis le passage du facteur, il cherche la solution de cette énigme. L’énigme Eugène Mollard. Ce manuscrit n’a pas pu se perdre. C’est impossible qu’il l’ait jeté. C’est impossible qu’il l’ait confondu avec un simple amas de papier en sursis de poubelle. Armand peut être… Armand si curieux, si discret. Armand qui passe toutes ses soirées seul. Armand qui ne dit rien depuis qu’il est rentré de colo. Armand qui ne dit que très peu depuis plus longtemps encore. Marc se souvient. Le changement s’est produit aux dernières vacances de Pâques. Avec tante Annette. Les dernières vacances de Pâques, pendant lesquelles il aurait fallu commencer la lecture des manuscrits. Curieuse cette coïncidence ! Et si Armand avait le manuscrit ? S’il avait été attiré par ce titre un peu accrocheur, l’avait emmené pour meubler les trop longues soirées campagnardes organisées par Annette. Mais pourquoi ne pas l’avoir rendu ? Non ce n’est pas possible, il s’en veut de ne pas être capable d’assumer sa faute, d’avoir la faiblesse de chercher un responsable, et solution facile, de désigner son propre fils. Il faudra qu’il lui parle du manuscrit. Comme ça, simplement, sans l’accuser. Il peut l’avoir vu, lu même, et avoir tout oublié depuis. Il le souhaite d’ailleurs parce qu’avec une telle fin, l’histoire ne peut être qu’épouvantable. Armand n’aime pas l’épouvantable, il déteste ce qui effraie gratuitement. Il préfère les vraies peurs, les peurs naturelles. Un hurlement de chouette au fond d’un bois très sombre, un craquement de plancher, le soir quand on est seul, et le vent, là haut qui attire et repousse. Il ne supporte pas les histoires sanguinolentes dont ses copains raffolent. C’est décidé, il lui parlera avant la fin de la semaine. Vendredi peut être, lorsqu’il ira le chercher pour le conduire à son cours de judo.
Lundi vingt trois octobre : vingt heures quarante cinq. Armand envoie un message, peut être le dernier, le dernier de l’ancien monde. Pour Fanny, Fanny elle seule. Il a besoin qu’elle le rafraîchisse, qu’elle lui fasse profiter de l’ensoleillement de ses idées. Cet après midi, en classe, il a observé chacun de ses camarades de classe. Il s’interroge. Quel est celui, quels sont ceux qui ne savent pas que vendredi est le grand jour ? Quel est celui,, quels sont ceux qui ne s’attendent pas à entrer dans un nouveau monde ? Il miserait bien sur Etienne. Ce gros lourdaud semble réunir toutes les qualités requises pour être sacrifié sur l’autel de la révolte. Il ne cesse de pleurnicher pour rien, prend un plaisir sadique à dénoncer ses petits camarades. Il a toujours le doigt levé, avant même que la question ne soit posée. Il peut se tromper, là aussi, Etienne est peut être différent à l’intérieur. Quand il est seul, il a peut être les mêmes rêves. Depuis midi son angoisse a grandi. Son maître est enrhumé, il semble fatigué. Pourvu qu’il ne soit pas absent vendredi. Ce serait tellement absurde de ne pouvoir participer à l’opération Eugène pour un simple rhume. Cela va être difficile. Tout a l’air de si bien se passer dans cette classe, tout semble si serein. On a du mal à imaginer, à admettre que vendredi ce havre de paix, de tranquillité deviendra le théâtre d’un affrontement sans précédent. Un affrontement entre deux mondes s’ignorant. Il se dit qu’il n’a pas le droit de détruire cette harmonie, même si elle n’est qu’apparente. Il a envie de laisser tomber. C’est ce qu’il va expliquer à Fanny dans le message qu’il lui enverra. » Fanny, j’ai besoin que tu m’aides. Je ne sais plus où j’en suis. Trop de choses sont imparfaites. Ça ne peut pas marcher, nous n’arriverons pas au sommet de ta belle colline. Mon père est bizarre. On dirait qu’il a compris quelque chose. J’ai peur que tout échoue. J’ai peur qu’on fasse des bêtises. De grosses bêtises. Il faut prendre le temps, on est sûrement allé trop vite. On ne sait même pas précisément sur qui on peut compter, même dans nos propres classes. Je suis sûr que la plupart vont se dégonfler. Qu’allons nous devenir Fanny ? Je ne veux pas qu’en raison d’un échec, nous soyons condamnés à ne plus nous voir. Réponds moi vite Fanny. Je n’ai plus que toi et le vent qui disperse les mots que je fabrique chaque soir. »
Jacques n’en peut plus. Il dispose de la plus grande réserve de révolte. Pour l’instant il se tait, il supporte, il encaisse, il subit mais n’oublie rien. Il enregistre. Il brûle d’en finir. Le début de l’opération n’a pas été une partie de plaisir. Il a vécu dans l’angoisse permanente que son père découvre tout et lui interdise définitivement l’accès au micro‑ordinateur. Il a fallu obtenir des résultats scolaires encore meilleurs.
Il n’a pas pu compter sur ses frères. En grandissant il se sont réfugiés dans le moule du père. Depuis que leur visage s’est ennobli de quelques pustules et de duvets folâtres, ils se sont attribués de nouvelles prérogatives. Ils se permettent de vérifier les activités informatiques du petit frère et se sentent disposés à le dénoncer à la moindre suspicion de pratiques interdites.
Plus que son père qui a au moins le mérite de la franchise, ce sont ces apprentis adultes que Jacques rêve d’occire. Ils sont des êtres sans identité, déplaisants dans leur manière de rire, ridicules dans leurs tentatives de séduction et tristes à pleurer quand ils se forcent à ignorer le monde d’où ils viennent. Vendredi, Jacques sera prêt. Il pressent une réussite totale. S’il pouvait être le premier à annoncer que la prise d’otage a réussi, s’il pouvait être le premier, le seul, à obtenir ce qu’il a prévu de demander. S’il pouvait être le premier, le premier partout, il pourrait montrer à Fanny qu’il est le meilleur. Meilleur qu’Armand et ses délires d’organisateur. Pour un peu il aurait voulu prévoir les paroles à prononcer le grand jour de l’opération Eugène.
Il n’avait pas osé s’opposer au Che ‑ encore une de ses stupides lubies ‑ par peur de perdre Fanny. C’était elle qui avait insisté pour qu’il soit intégré au noyau dur, elle avait expliqué que son esprit scientifique serait utile. Armand était sceptique. Il ne sentait pas Jacques, le soupçonnait de ne vouloir agir que par intérêt personnel. Armand était impitoyable. Il avait déclaré qu’une telle opération ne pouvait réussir qu’à condition que le noyau dur des révoltés, le premier cercle en quelques sorte, soit coulé dans le même moule. Il avait dit cela en fixant Jacques, avec mépris. Fanny avait calmé les esprits expliquant que chacun a son caractère, et que s’il y a des différences, c’est heureux. Jacques lui devait son maintien dans le groupe. Vendredi serait l’occasion de lui montrer qu’elle avait eu raison
Lundi vingt trois octobre : Saint Etienne.
Armand sent le stress monter. Il s’efforce de ne rien laisser paraître. Mais son enthousiasme est si puissant qu’il ne parvient pas à se projeter quelques jours, voire quelques heures après le début de l’opération Eugène. Il a consacré une partie du Dimanche à récapituler les décisions prises avec l’angoisse de découvrir une faille, une absurdité. Il a rempli de pleines pages de calculs, inutiles sans doute, mais rassurants. Il est certain, enfin presque, qu’environ deux mille huit cents écoles réparties sur tout le territoire seront vendredi prochain, théâtre d’un événement sans précédent. Il a repris le manuscrit, l’a feuilleté avec détachement et bien qu’il ne lui soit plus d’aucune utilité, n’a pu se résigner à le rendre à son père.
Il a compris que Marc était à la recherche d’un manuscrit. A deux reprises, il l’a entendu évoquer cette perte. Aujourd’hui il est vraiment résolu à le dissimuler, ou mieux à le détruire. D’autant plus qu’il n’en a plus l’usage. Il n’en a d’ailleurs jamais eu tellement besoin, si ce n’est au début, pour que tout se déclenche. Le rendre aujourd’hui reviendrait à une trahison. Marc n’est pas le dernier venu. Il est capable de lire derrière les lignes, de voir derrière les yeux. On ne peut rien lui dissimuler. Il pose les bonnes questions permettant un jour ou l’autre à la vérité d’émerger. Le rendre aujourd’hui c’est avouer que quelque chose s’est passée, que quelque chose va se passer.
Armand a peur. Il aurait voulu traduire en langage clair les signes d’inquiétudes qui ponctuaient le visage de son père. Cet air tourmenté ne pouvait être le fruit de la simple perte d’un manuscrit. Marc a reçu un courrier d’Eugène Mollard. Son père l’a lu, sourcils froncés, muscles des mâchoires tétanisés, comme chaque fois qu’une contrariété l’atteignait. Armand craignait qu’il ne finisse par avoir des doutes. Au courrier, Eugène Mollard avait joint plusieurs feuilles, une dizaine environ.
Marc avait commencé de lire dans l’allée conduisant à la boîte aux lettres. Il n’avait pu en savoir plus, mais avait le pressentiment, la conviction, qu’il s’agissait d’une nouvelle mouture. De la fin peut‑être. Il voudrait la découvrir. Pour ne pas commettre d’erreurs , ne pas se ridiculiser, ne pas laisser la possibilité à Jacques de le narguer à la prochaine colo.
La prochaine colonie. Cela le rend bizarre d’imaginer l’après vendredi. Il est étonné d’encore raisonner avec le temps d’avant, celui où les années ne sont que scolaires, où les vacances sont grandes lorsqu’il fait trop chaud pour réfléchir. Armand hésite. Tout à l’heure il était empli d’enthousiasme, maintenant il hésite. Il hésite par crainte de se tromper, de décevoir. Il aurait voulu deviner ce qui inquiétait son père.
Ces quelques pages, quatre tout au plus, doivent enfermer quelque chose de terrible, d’inhabituel.
Armand a été frappé par le trouble de son père. Comme lorsqu’on apprend la mort d’un proche par télégramme, le papier tremblait, les lèvres remuaient. En classe, il est resté avec cette image : Marc ouvrant fébrilement la boîte aux lettres, n’attendant pas d’être à l’intérieur pour décacheter la grosse enveloppe. Il devait l’attendre. Il avait parcouru une première feuille, pomme d’Adam agitée de spasmes nerveux. Armand avait demandé s’il s’agissait de mauvaises nouvelles. Marc avait répondu qu’il n’y avait rien de grave, simplement un auteur impatient lui proposant un nouveau dénouement pour son manuscrit.
Un certain Eugène Mollard avait‑il ajouté.
Armand avait accusé le coup, ne pouvant que s’incliner devant la totale franchise de son père.
Qu’y avait‑il dans ces quatre pages ? Elles contenaient probablement la solution au problème essentiel qui le hantait. Que feraient t’il après ? Comment utiliseraient t’ils leur force ? Bien sûr ils en avaient débattu cet été, mais ce fut un des points de divergence.
Comme il n’avait pas été possible de s’accorder sur le minimum, il avait été décidé que la meilleure solution était d’attendre. Attendre, pour aviser le jour J. Chaque classe aurait à négocier en autonomie complète. C’est ce qui l’inquiétait. Aujourd’hui, à quatre jours de l’apothéose, il ignorait ce qu’ils demanderaient, revendiqueraient. Il imaginait bien la prise d’otage. Elle se déroulait, limpide, comme dans le manuscrit. Mais après ?
Il lui manquait des éléments, ou peut‑être était‑ce de la maturité pour se projeter au delà de la simple révolte. Que se passera t’il après ? Que réclameront‑ils s’ils remportent la victoire du vendredi.
Cette victoire, il n’en doute plus, elle lui semble assurée. Mais comment ne pas commettre d’erreurs, ne pas donner l’image d’un simple caprice ? Un caprice d’enfants gâtés. Il a peur. Il a peur de s’être trompé, peur d’avoir entraîné des milliers d’enfants vers des lendemains difficiles. Il a peur d’un réveil douloureux, peur d’un samedi matin s’ouvrant sur un sentiment de honte. Une phrase lui revient fréquemment en mémoire. Une phrase entendue à la radio à propos du mouvement de grève des traminots. Ils avaient réussi leurs actions, leurs manifestations, ils avaient alerté l’opinion publique. Mais ils avaient complètement échoué dans leurs revendications, certains réclamant des hausses de salaire, d’autres souhaitant la retraite à cinquante cinq ans, et quelques uns se battant pour le travail à temps partiel. Les pouvoirs publics n’eurent aucune difficulté à jouer de ces divisions et c’est finalement avec le minimum sur tout, et surtout des promesses, que les salariés reprirent le travail.
Le lendemain les commentateurs ne cessaient de répéter la même rengaine.
Ce matin les conducteurs de bus se sont réveillés avec la gueule de bois !
La gueule de bois ! Il connaissait cette expression pour avoir entendu sa mère en user. Elle lui procurait une sensation désagréable. Celle que l’on doit éprouver à mâchonner du carton ondulé. Triste. Il s’imaginait dans quelques jours, samedi peut‑être, seul et mélancolique, mâchouillant des bouts de carton humide dans un coin reculé de la cour de récréation. Il ne pouvait empêcher les cauchemars. Il serait hué, lui le Che, par ses anciens camarades, il serait puni, méprisé par les adultes. Il aurait tant voulu disposer du scénario complet, bien ficelé, avec de la logique, du bon sens.
Il avait interrogé Fanny, lui demandant comment elle envisageait le problème de l’après. Elle s’était fâchée, lui reprochant, une fois encore, son obsession du détail, de l’organisation. Il faut laisser faire, il faut faire confiance en l’imaginaire, en l’imprévu. L’imprévu est parfois merveilleux. Et puis avait‑elle ajouté, ce qu’il y a de plus jouissif, encore un de ces mots qu’elle affectionnait, c’est d’essayer. C’est d’aller jusqu’au bout du rêve.
Quand tu vois un beau paysage, au loin, une colline par exemple, avec des arbres fleuris, une herbe verdoyante, si tu as envie de t’en approcher, d’aller au sommet, tu ne te poses pas la question de savoir ce qu’il y a derrière. Tu y vas, parce que ça te fait plaisir, parce que tout le long du chemin tu imagines ce que tu vas trouver là‑haut, tu te prépares aux odeurs, aux sons et plus tu t’approches plus tu es heureux. C’est ça qui est beau, c’est ça l’espoir. Parce que si tu te demandes ce que tu vas trouver en haut, derrière la colline, derrière ce que tu ne peux pas voir, alors tu as qu’une solution c’est de rester chez toi et de ne plus en bouger. Comme ça tu ne risqueras jamais de mauvaises surprises. Non tu vois Armand, moi je ne vois pas les choses de cette façon. Je suis sûr que le bonheur, enfin le mien, c’est d’avoir envie d’aller là‑haut, sur cette colline, et tant pis si derrière il y a une autoroute, ou une usine d’incinération, parce que j’aurais éprouvé une telle joie en m’approchant, en me jetant au milieu des fleurs, en me roulant dans l’herbe que je serais capable de supporter la déception de ce qu’il y a derrière. Et puis un jour, je recommencerai…
Armand aimait le style de Fanny, elle écrivait avec le cœur, elle ne s’embarrassait pas à construire les phrases, elle les exprimait. Elles sortaient de son intérieur. Cela lui procurait un plaisir immense. Mais s’il était convaincu qu’elle avait raison, il redoutait des dérapages dans les actions, comme dans les réactions. Il aurait voulu que le groupe des six soit les seuls interlocuteurs possibles pour toutes négociations, que tout passe par eux.
Il craignait les conséquences des discussions locales. Les trois‑quarts des classes seraient libérées avant la fin de la matinée. Il suffirait à un directeur un peu malin de promettre un voyage à Disneyland ou des tickets repas pour Mac‑Donald. Il n’avait confiance en personne. Il n’avait pas confiance en lui. Fanny peut‑être. Fanny.
Il faut qu’il récupère ces feuilles. Ces feuilles qu’il devine pliées en quatre dans la poche de la chemise de Marc. Cette grande poche où il enfourne des paperasses tout au long de la journée. Parfois il oublie de la vider et Lucie râle au moment des lessives.
Pas étonnant que tu perdes autant de documents importants, tes vêtements sont de véritables poubelles !
Le repas de ce Lundi midi fut pesant. Marc ne disait rien, Lucie semblait bouder pour une raison inconnue d’Armand. Parfois les regards se croisaient. Armand avait le sentiment que son père le soupçonnait. Il y avait un doute qui s’installait entre eux et il était incapable de savoir sur quoi il portait. La disparition du manuscrit ? S’il ne s’agissait que de cela, il n’y avait rien de grave. Mais ce pouvait être pire ! Ce pouvait être un doute concernant l’attitude d’Armand ces dernières semaines.
Et s’il avait eu le temps de lire le manuscrit, avant qu’il ne le subtilise ? Qu’y avait‑il dans ces quelques pages ? N’avait‑il pas commis une grosse erreur en s’inspirant aussi fidèlement du scénario. Il avait voulu organiser une révolte d’enfants mais il utilisait les idées d’un adulte.
Lundi vingt trois octobre : Paris. Julien jouit d’un privilège difficile à assumer. Il est le parisien du groupe. D’autres que lui se seraient attribués des pouvoirs supplémentaires. Beaucoup de révolutions partent des capitales. Julien, ne cherche pas à en profiter. Sa fidélité à Armand et Fanny est sans faille. Il accomplit un travail de fourmi. Membre d’un club d’internautes dont le siège est à la cité des sciences et de l’industrie de la Villette, il est parvenu à transformer cette petite salle équipée de six micro ordinateurs en un véritable poste de commandement. Le premier qu’il a réussi à convaincre est un monstre du « web ». Il surfe plus vite que la plupart des adultes, à eux deux ils ont réussi à établir des contacts dans tous les quartiers. La toile d’araignée a été rapidement tissée. Aucune école n’est oubliée. Julien est parvenu à s’introduire dans le serveur de l’académie et s’est ainsi procuré liste et adresses internet des écoles de Paris et banlieue. Julien attend les ordres avec impatience. Ici tout est en place. Il ne craint rien. L’opération pourrait être lancée le lendemain, elle serait une réussite. Mais il attendra le signal. Cet été ils ont tous pris l’engagement de se conformer aux procédures décidées ensemble et à l’unanimité. Il a su par Fanny qu’Armand avait failli craquer, qu’il était sur le point de tout abandonner, pour ce stupide problème d’armes. Il aurait pu prendre le commandement, laisser ce pauvre Armand empêtré dans ses états d’âmes humanistes. Mais il a attendu, fidèle parmi les fidèles, que Fanny réussisse son opération de sauvetage.
Fin mil neuf cent soixante-treize, deux condamnés à mort ont été exécutés un matin à cinq heures à Paris. Les présidents, même Nixon, ne se sont pas dérangés pour assister à cette formalité.
Le deuxième président de la cinquième République Française est mort le deux avril mil neuf cent soixante-quatorze à Paris. Les présidents, même Nixon, se sont dérangés pour assister à cette cérémonie.
Laissez ouvert… J’arrive ! De fait il arriva
Les villes sont debout la nuit dans les maisons de l’amour fou Des appareils marchent tout seuls branchés sur des soleils de volts Des enfants jouent à l’amour mort dans des ascenseurs accrochés À d’autres cieux, à d’autres vies là-bas sur les trottoirs glacés Des assassins prennent le temps de mesurer leur vie comptée
Perchés comme des oiseaux de nuit sur leur arme qu’ils vont tirer Comme on tire une carte alors qu’on sait qu’on est toujours perdant Dans le matin les coups de feu s’agitent comme des menottes
On ne les voit jamais que lorsqu’on les a pris Alors on voit leurs yeux comme des revolvers Qui se seraient éteints dans le fond de leurs yeux Alors on n’a plus peur de ces loups enchaînés Et on les fait tourner dans des cages inventées Pour faire tourner les loups devant la société Des loups endimanchés des loups bien habillés Des loups qui sont dehors pour enfermer les loups
Je les aime, ces loups qui nous tendent leur vie.
Je les aime !
Les routes sont des chiffres bleus dans la tentation du printemps Du deux cent vingt à la Centrale à deux cent vingt vers l’hôpital Des drogués sortent dans la cour faire cent pas avec le vent Et la Marie dans les poumons, ils se vendent pour trois dollars Des grues qui font le pied de nez aux maisons blêmes mal chaussées Des magazines cousus de noir ressemblent aux linges de la mort Les cathédrales de la nuit ont des cafés au fond des cours On a flingué deux anges blonds dans un café de Clignancourt
C’est eux, toujours les loups qui dérangent la nuit Qui la font se lever dans le froid du métal C’est eux qu’on chasse alors qu’il ne tiendrait à rien À peine un peu d’amour sans le Bien ni le Mal Mais on les fait dormir au bout d’un téléphone Qu’on ne décroche pas pour arrêter la mort Qui vient les visiter, la cigarette aux lèvres Et le rhum à la main tellement elle est bonne
Je les aime, ces loups qui nous tendent la patte. Je les aime !
On oublie tout et les baisers tombent comme des feuilles mortes Les amants passent comme l’or dans la mémoire des westerns
Les images s’effacent tôt dans le journal que l’on t’apporte Et les nouvelles te font mal jusqu’à la page des spectacles À la une de ce matin il y a deux loups sans queue ni tête Ils sont partis dans un panier quelque part dans un pays doux Où la musique du silence inquiète les hommes et les bêtes Ce pays d’où l’on ne revient que dans la mémoire des loups
Lorsque j’étais enfant j’avais un loup jouet Un petit loup peluche qui dormait dans mes bras {x3} Et qui me réveillait le matin vers cinq heures Chaque matin à l’heure où l’on tuait des loups
Je les aime ces loups qui m’ont rendu mon loup Je les aime !
On oublie tout et les baisers tombent comme des feuilles mortes Les amants passent comme l’or dans la mémoire des westerns Les images s’effacent tôt dans le journal que l’on t’apporte Et les nouvelles te font mal jusqu’à la page des spectacles À la une de ce matin il y a deux loups sans queue ni tête Ils sont partis dans un panier quelque part dans un pays doux Où la musique du silence inquiète les hommes et les bêtes
Ce pays d’où l’on ne revient, ce pays d’où l’on ne revient Ce pays d’où l’on ne revient que dans la mémoire des loups Des loups… des loups… des loups Je les aime ces loups qui m’ont rendu mon loup
Lundi vingt trois octobre : Rennes. Boris n’est pas bavard. Il ne l’a jamais été. A tel point qu’il y a quelques années il avait intercepté un conciliabule familial le concernant, où l’on évoquait, bouche en cul de poule, le syndrome de l’autisme. Le mot était prononcé à voix basse, comme s’agissant d’une de ces vulgarités populeuses nécessitant un lavement de bouche à celui qui a osé le prononcer. C’était sa maîtresse du cours préparatoire, une hystérique en cours de fabrication, chantant à tout propos, qui avait alerté sa pauvre mère. Stupide ! S’il ne parlait pas à voix haute, c’est qu’il n’y prenait aucun plaisir. Ce qu’il préférait, c’était la musique. Elle lui emplissait la tête et alors il partait… Boris est prêt, il est très méticuleux. Maniaque presque, il note tout. Il codifie. Il a fabriqué un organigramme à partir d’étiquettes de différentes couleurs. Il est le plus inquiet aussi. Il a peur des grains de sable et n’imagine pas qu’un tel projet puisse être conduit à terme. Il s’est préparé à l’échec total, humiliant. Alors, il hésite, a quelques réticences, n’aurait pas voulu aller si loin. Contrairement aux autres il a peu à reprocher aux adultes. Il les ignore, vit sans eux, ne cherche pas à s’opposer puisqu’ils lui laissent suffisamment d’espaces libres. Il est fou de son instituteur. Cela le rend triste de devoir le mêler à cette aventure. Il est tellement juste, tellement vrai. Il est le seul à ne pas lui reprocher ses longs silences. Il le respecte. Ce qui l’a finalement convaincu cet été, c’est le mépris quasi général ( il y a cinq exceptions ) qu’il porte aux autres, à ceux de son âge. Ceux qui sonnent creux. Ceux qui ricanent lorsqu’il avoue pleurer en écoutant Brahms. Ceux qui prétendent écouter de la musique alors qu’ils n’emmagasinent que des borborygmes publicitaires. Boris est prêt…
La nuit était lourde, épaisse, Des plaques d’air poisseux s’empilaient Le lit s’enfonçait dans la vase molle de ma mémoire Je cherchais le chemin pour me conduire au début Sur les bas-côtés de mon rêve éveillé De mauvaises ronces se sont réveillées Mon pas est lent J’ai le souffle court Tous les cailloux que j’avais semés Sont enfoncés dans le sable gris Je me bats contre un vent mauvais Il souffle de tous côtés Et s’engouffre dans le couloir de l’oubli
Fanny quand elle s’endort, elle sent comme un courant d’air qui lui caresse le visage. Il est frais, et elle frémit comme lorsqu’elle entendait le chuintement d’une rivière entourée d’une senteur de foin. Elle aime lorsque les sons se mélangent aux odeurs, elle aime lorsque les sens sont réunis dans la même allégresse. Ce soir elle est persuadé qu’Armand n’est pas très loin, qu’elle en reçoit les échos, elle est certaine que ce picotement est produit par les rêves de celui qu’elle aime.
Lundi vingt trois octobre : Limoges . Virginie vient de trouver le message d’Armand dans sa boîte aux lettres électronique. Elle reconnaît le style de Fanny, il n’y a qu’elle pour imaginer de tels scénarios. Elle se souvient, il y a trois ans leur première colo, Fanny avait réussi à créer la zizanie entre les animateurs simplement en colportant des rumeurs. Elle agissait avec une telle finesse qu’elle était insoupçonnable. Le séjour s’était achevé dans une ambiance électrique. Elle imagine la scène dans quatre jours. Elle parie que gros Nicolas et bécasse Sophie n’auront rien au bout du doigt. A moins qu’ils ne se coupent réellement. Ils sont si maladroits, si benêts. Tenir un couteau entre leurs petits doigts boudinés relève de l’exploit. Ils sont de ceux qui voient le danger dans le moindre objet pointu ou coupant. Mais il n’y a pas de risques, il est impossible qu’on les autorise à ne serait ce qu’effleurer le manche d’un couteau. Ils ont la bouche pleine de papas mamans, pleurnichent s’ils se tâchent et rougissent en ricanant quand ils feuillettent les pages literies du catalogue de la Redoute. Elle s’est déjà battu avec Nicolas, ou plutôt elle lui a déjà flanqué une correction. Elle n’avait pas apprécié qu’il la dénonce concernant une grossièreté volontairement échappée alors que leur vieille maîtresse tournait le dos. Ah sa maîtresse, la fameuse mademoiselle Jeambart ! Une purge contre l’envie d’apprendre ! Qu’elle soit légèrement moustachue n’est pas surprenant pour une femme de la race des vieilles filles vouées corps et bien à l’enseignement. Ce qui la distinguait le plus du troupeau des arpenteuses de cours emplatanées, c’était l’indélicatesse de ses harnachements vestimentaires. Elle ne s’habillait pas, elle s’entortillait dans des débris textiles qui lui donnaient l’allure d’un porte drapeau pour une armée d’épouvantails. Elle ne parlait pas, elle crachotait des salves de mots glacés dont elle s’emplissait les bas joues avant d’entrer en classe. Elle n’aimait pas les enfants. Elle les appelait ses élèves. Ils devaient s’armer de pantoufles inconfortables pour pénétrer dans ce qui sera toujours la classe de madame Jeambart. Virginie est sa bête noire, elle est la première élève de sa trop longue carrière à ne pas cauchemarder à l’idée d’être interrogée. C’est même l’inverse qui se produit. Désormais madame Jeambart appréhende le moment, inévitable, où leur regards finiront par se croiser. Ce regard elle le redoute plus que tout, plus que les plaisanteries salaces de ses jeunes collègues. Ce regard, lui rappelle ce que son père disait avec cruauté : » tu ne pourras jamais trouver quelqu’un capable de résister plus de dix minutes à ton insignifiance ». Virginie n’est jamais insolente, elle exécute toutes les consignes et met une grande application dans la recherche de la perfection inutile. Surtout quand il s’agit d’un exercice aux objectifs douteux. Elle sait se montrer humiliante à souhait et madame Jeambart, chaque matin, prie Saint Jules Ferry pour qu’une mauvaise grippe ait cloué au lit Virginie pour plusieurs jours.
Je m’aperçois que je n’ai jamais mentionné mon attachement à Philippe Djian, il est un de mes maîtres vivants…Je relis souvent ce texte qui m’interroge, nous interroge sur notre amour de l’écriture. Il est un peu long, mais cela vaut le coup d’aller jusqu’au bout…
Si ma mémoire est bonne, on m’a déjà interrogé sur les processus créateurs il y a environ vingt ans, à l’occasion de la publication de mon premier livre. Pour être franc, je n’en savais pas beaucoup sur la question, à l’époque. Je pensais qu’il s’agissait de s’asseoir derrière une table et de fermer les yeux quelques minutes pour que la machine se mette en marche. Et ça fonctionnait, avec un peu de chance. Aujourd’hui, bien entendu, je n’en sais pas davantage. Je sais que la table demeure un élément important mais j’ai remarqué que je n’étais pas obligé de fermer les yeux. Un trombone ou un élastique feront très bien l’affaire.
Je ne crois pas à l’inspiration. De même, je ne crois pas qu’il y ait de génie en littérature. Je crois qu’il y a de bons pêcheurs. Il y a des gens qui n’attrapent rien malgré un matériel sophistiqué et de solides appuis à terre. Et d’autres, qui n’ayant embarqué que le strict minimum, peut-être une simple ligne et un hameçon, reviennent les bras chargés et un simple sourire aux lèvres. Ceux-là ont le style. J’ai toujours pensé que le livre existait avant même que je ne commence à l’écrire. J’imaginais qu’un bout de fil dépassait du sol et que si je m’y prenais avec patience et adresse, j’allais pouvoir tirer toute la bobine sans rien casser. C’est encore un peu le cas aujourd’hui. Si je devais dresser la liste du matériel nécessaire, je dirais que l’exercice demande un peu de chance, pas mal de foi, une assez bonne vue et beaucoup d’humilité. J’ajouterais à cela un ego à géométrie variable et du style.
Il faut donc de la chance, pour commencer. Il faut trouver le bon bout de la bobine, plus communément nommé l’incipit. La première phrase, si vous préférez. J’y attache personnellement la plus extrême importance car je considère qu’elle renferme, dans une certaine mesure, le roman tout entier. Elle est, à tout le moins, la première pierre. Celle sur laquelle toutes les autres vont venir s’appuyer au fur et à mesure. Elle va décider, par sa taille et sa forme, de la direction et de l’humeur du livre à venir. Il est donc conseillé de la tourner et la retourner dans tous les sens, d’en examiner les moindres détails durant quelques jours avant de se précipiter car ensuite, il sera trop tard. C’est la raison pour laquelle je pense que les neuf dixièmes des cours de « creative writing» devraient être consacrés à la recherche puis à l’étude intensive de cette première phrase. Sa rumination systématique et attentive fournit la plupart du temps une foule d’indications secondaires invisibles au premier coup d’œil, telles que la situation climatique, sinon géographique, le milieu social dans lequel nous allons évoluer, l’état d’esprit du narrateur ainsi que ses préoccupations et par-là sa vision du monde. Qui a dit ou pensé ces premiers mots et pourquoi ? Comment le personnage les a-t-il choisis ? Quelle expérience connaît-il au moment où il les exprime ? Pour le savoir, il suffit de tirer doucement sur le fil de la bobine et le voile commencera à se lever. Reste que tomber sur la bonne première phrase est un coup de chance. Mais chacun sait qu’on peut aider la chance… Ensuite intervient la foi. Je pense qu’un écrivain peut faire l’économie de l’inspiration, qui me semble relever de l’attirail folklorique et peut encore amuser les enfants, mais il ne peut se passer de la foi. C’est le seul carburant possible, le seul qui permettra de mener l’entreprise à son terme. Écrire un livre demande une volonté à toute épreuve, sous peine d’encombrer les librairies d’ouvrages qui n’ont pas le moindre intérêt et se ressemblent tous les uns les autres. Un écrivain qui n’a pas la foi ne peut pas produire autre chose. L’écrivain doit avoir en lui une confiance absolue car le voyage ne sera pas de tout repos. Ce sera long, pénible, la fatigue et les doutes se feront une joie de lui compliquer la tâche et personne ne viendra l’aider. D’où, une fois encore, l’importance de la première phrase. Car c’est en elle que l’écrivain puisera ses forces. C’est elle qui lui insufflera la foi nécessaire. Il ne s’agit plus dès lors d’une quelconque et vulgaire confiance en soi mais de quelque chose qui la dépasse et apparaît sous un jour émouvant.
Avoir une bonne vue est essentiel, même si l’on a la foi. Il y aura de longues heures, des jours entiers ou plus encore, à guetter. Il faudra se méfier des leurres, percer des brumes plus ou moins opaques et balayer l’espace d’un regard juste. Le regard de l’écrivain est sa seule arme. L’aiguiser, son seul devoir. Il pourra ensuite considérer sous l’angle qui lui conviendra des territoires mille fois explorés et les soumettre à un style. Avoir une bonne vue conduit à trouver la bonne voix. Plus tard, ces deux éléments pourront s’inverser, ou mieux encore ne faire plus qu’un. Jean-Luc Godard a déclaré qu’un travelling était une affaire de morale. Le regard, et par conséquent le style, sont également une affaire de morale. Là où il n’y a pas de regard, il n’y a pas de morale et donc rien qui ne puisse identifier un écrivain comme une personne unique.
Une fois qu’il a découvert son originalité, un écrivain doit aussitôt recourir à l’humilité, sous peine de foncer dans le mur. L’aveuglement est un défaut rédhibitoire. L’écrivain doit être capable de contrôler son ego, par tous les temps et dans toutes les occasions. Dans un sens comme dans l’autre. Il doit pouvoir le laisser enfler, mais aussi le dégonfler, selon les circonstances. Vous ne ferez rien de bon avec un ego de taille moyenne, mais pas davantage avec le grand modèle si vous ne parvenez pas à le maîtriser. Le problème est identique à celui que l’on rencontrerait en chevauchant un animal sauvage : il nous emmènerait très vite et très loin mais il n’y aurait plus personne pour relater l’expérience. Donc, prudence !
En dressant la liste du matériel nécessaire, selon moi, à la création littéraire, j’ai livré de nombreuses indications sur ma méthode.
On aura compris que je n’établis aucun plan et pratique une sorte d’élargissement, d’exploration de surfaces concentriques à partir de la première phrase. D’un point de vue cinématographique, cela équivaudrait au passage d’un plan serré à un plan plus large, chaque degré étant électrisé par le hors-cadre.
Cela constitue la première partie de mon travail, qui consiste en la rédaction d’une vingtaine de feuillets. Ce n’est pas un brouillon mais le texte définitif des premières pages du roman. Ainsi le socle s’est élargi. Pressée comme un citron, la première phrase a révélé la plupart de ses secrets et l’on commence à y voir plus clair. À ce stade, il faut effectuer le même travail qu’avec la première phrase : lecture, rumination, exploration systématique de tous les détails et appropriation.
C’est l’étape la plus importante, mais aussi la plus étonnante et la plus gratifiante. Le moment est venu où l’on va découvrir et comprendre vers quoi le roman veut nous attirer. Quelle est la signification de certains signes demeurés jusque-là incompréhensibles. Quelle est la voix qui s’est emparée de vous et quel est le discours qu’elle cherche à faire entendre. Il faut alors se résoudre à une immersion complète qui peut prendre plusieurs jours. Il faut écouter et se souvenir de tout ce que l’on apprend avant de remonter à l’air libre. Et alors seulement, vous pouvez y aller.
Il peut arriver les choses les plus étranges au cours de cette phase. Ainsi par exemple, à propos du roman sur lequel je suis en train de travailler[2]. Un homme et une femme reçoivent quelques amis chez eux. J’en ai écrit une vingtaine de pages, puis je me suis aperçu que les dialogues entre le mari et la femme avaient une sonorité bizarre et que la femme ne s’adressait pas directement aux autres. À la relecture, je ne comprenais pas pourquoi et il m’a fallu un bon moment avant de trouver la clé de l’énigme : cette femme était morte et ne vivait plus que dans l’esprit de son mari. Ainsi tout s’éclairait.
Il faut donc bien écouter ce que très vite, le roman essaye de vous dire. C’est souvent bien plus intéressant que le thème qu’un auteur voudrait aborder a priori et qui requiert la plupart du temps l’utilisation d’un chausse-pied ou entraîne tout le monde dans des contorsions abominables.
Cette phase a également pour objet de reconstituer ses forces. Encore qu’il s’agisse plutôt d’une espèce de transfusion sanguine qui va directement de l’embryon du roman dans les veines de l’auteur. Je pense que cette image est bien plus juste qu’il n’y paraît dans la mesure où elle suggère la présence de deux entités, le roman et l’auteur, et l’obligation d’un échange de l’un à l’autre. En se laissant vampiriser par l’auteur, le roman se donne les moyens d’exister. Il en résulte que, selon moi, l’écriture d’un roman n’est pas un exercice tout à fait solitaire. Et je pense qu’une grande partie de cette confiance en soi que j’ai évoquée, n’a pas d’autre origine.
Il se peut également que la vraie nature du roman se révèle beaucoup plus tard. J’ai ainsi été obligé de m’atteler à une trilogie à la fin d’un premier ouvrage[3]. Celui-ci était déjà dans les vitrines des librairies lorsque j’ai pris conscience qu’il en appelait un autre. J’y ai donc travaillé, mais ce n’était pas une suite, tous les personnages étaient nouveaux et les deux narrateurs différents. J’ai donc terminé ce second volume dans un état de perplexité avancé. Puis un matin, une troisième voix s’est fait entendre, m’apprenant qu’elle s’était cachée dans les deux premières. Je n’avais plus qu’à écrire la troisième partie pour que tout rentre dans l’ordre. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait.
Je donne cet exemple pour insister sur un point qui me paraît essentiel : la création n’est pas le fruit d’un effort de volonté mais plutôt celui d’une certaine souplesse. Je pense qu’il faut s’y glisser plutôt que d’y entrer en force. Savoir lire entre ses propres lignes et en tirer les conséquences. Je n’ai jamais commencé un roman avec une idée derrière la tête. Céline disait que les idées étaient vulgaires et qu’il suffisait d’ouvrir un journal pour en trouver. J’ajouterais qu’elles finissent toujours par apparaître à un moment ou à un autre et qu’il est donc inutile de s’en préoccuper à l’avance, sous peine de transformer le roman en une tribune et l’auteur en philosophe, en historien, en psychanalyste ou en théoricien. Or, il n’est pas là pour ça.
Il faut donc aller tout droit vers ce dont on a vraiment envie, sans aucun détour. Dans une interview, John Ford déclarait qu’il tournait parfois des scènes qui n’avaient rien à voir avec le scénario, simplement parce qu’elles s’imposaient à lui et qu’elles étaient sans doute la seule raison de faire le film. Voilà une bonne piste.
À la fin de l’un de mes livres, un mari donne quelques conseils à sa femme qui est écrivain[4]. J’aimerais vous les citer car ils me semblent contenir certaines règles qui vont dans le sens de ce que j’essaye péniblement d’exposer depuis un moment : Ne t’occupe pas de ce que l’on écrit sur toi, que ce soit bon ou mauvais. Évite les endroits où l’on parle des livres. N’écoute personne. Si quelqu’un se penche sur ton épaule, bondis et frappe-le au visage. Ne tiens pas de discours sur ton travail, il n’y a rien à en dire. Ne te demande pas pour quoi ni pour qui tu écris, mais pense que chacune de tes phrases pourrait être la dernière. Il y a bien sûr d’autres règles à respecter. Lorsque j’ai commencé à écrire, mon plus grand défaut était l’impatience. Mon travail n’avançait jamais assez vite et j’avais beaucoup de mal à accepter le peu de résultat concret d’une longue journée de labeur. J’imaginais sans doute que l’on pouvait écrire un roman à la faveur de quelques nuits d’illumination fiévreuse, confondant ainsi une course de cent mètres avec un marathon. Mais j’ai fini par comprendre que cette impatience me rongeait et rendait les choses encore plus difficiles. Je me suis donc imposé une discipline particulière : j’ai décidé que ma journée de travail ne se compterait plus en heures mais en mots. Je me suis imposé d’en écrire cinq cents parce que j’avais lu quelque part que c’était la cadence d’Hemingway et je m’y suis tenu durant un bon moment. J’ai ainsi fait connaissance avec la régularité, chose qui n’était pas dans mon tempérament. J’ai dû également admettre qu’un effort continu était indispensable. Ce qui signifie, de mon point de vue, que l’on ne peut pas rester simplement planté là en attendant que la chose vous tombe du ciel. Avoir la bonne attitude morale ne suffit pas. Il faut se lever et marcher à la rencontre. C’est-à-dire lutter contre l’impatience, accepter la monotonie, bousculer sa nature, enfin ce genre de choses.
Pour finir, je dois avouer que je n’ai jamais éprouvé un impérieux besoin d’écrire. Je peux d’ailleurs m’en passer pendant un long moment. Je me suis souvent interrogé à ce propos, me demandant ce qui n’allait pas chez moi. Les écrivains que je rencontrais semblaient au contraire incapables de résister à cette étonnante manie et ne s’en plaignaient pas un instant. Au bout d’un moment, j’ai fini par en conclure que je n’étais pas un écrivain vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cent soixante-cinq jours par an, mais seulement de temps en temps, par secousses si l’on peut dire. Pour être plus précis, je dirais que je n’ai pas toujours l’œil. Le passage de l’image ou du sentiment au mot ne se fait pas, ou alors d’une manière si banale ou si pauvre qu’il vaut mieux laisser tomber. En fait, j’ai l’impression d’être une machine qui n’est pas toujours en marche. Elle a pour fonction d’opérer une transformation entre ce que je reçois et ce que je délivre mais elle n’est pas branchée en continu et je ne sais pas comment y remédier. Je n’ai pas d’autre solution que d’être là au bon moment et je lorgne avec envie du côté de ceux qui bénéficient d’un matériel plus fiable.
La transformation dont il est question ici s’appelle le style. Quel que soit le domaine artistique considéré, là où il n’y a pas le style, il n’y a rien. Vous pouvez vous tenir au-dessus d’un filon d’or pur mais si vous n’avez pas le bon outil pour creuser, vous repartirez les mains vides. Céline, toujours lui, a également déclaré :« Au commencement était l’émotion. » Je pense qu’il aurait pu dire : « Au commencement était le style. »
À quoi bon chercher, si vous n’avez pas l’outil adéquat ? Que deviendront vos intentions les plus nobles ou les plus originales si vous n’avez pas le moyen de les exprimer au plus près ? Il arrive parfois que le style lui-même déclenche le processus créatif, que le ton précède la phrase, que la couleur induise le sujet ou que le rythme existe avant la mélodie.
La véritable angoisse de la page blanche, selon moi, n’est pas celle du contenu mais de la forme. « Le style ne constitue pas le contenu, mais il est la lentille qui concentre le contenu en un foyer ardent» (Jacob Paludan). Comme les quelques rares éléments capables de déclencher une émotion esthétique, le style est une notion très difficile à définir, ses contours sont assez vagues et sa substance volatile, donc réticente à l’analyse. Si bien que la plupart des auteurs, non seulement s’imaginent, mais peuvent tranquillement affirmer en posséder un. Malheureusement, acquérir puis travailler un style est sans doute la chose la plus dure et la plus délicate qui soit. Beaucoup reculent devant l’épreuve, mais le résultat est là.
D’une manière générale, je n’entretiens guère de relations avec les écrivains. En revanche, je fréquente régulièrement des musiciens, des peintres et des cinéastes. Je les écoute parler de leur travail ou je lis leurs interviews avec beaucoup d’intérêt car ils sont pour moi d’un enseignement très riche et lumineusement transposable au domaine de la littérature. Les nouvelles tendances de l’art contemporain, les recherches de certains cinéastes sur la bande-son ou le support, ou les dernières compositions de Steve Reich ou Phil Glass, par exemple, évoquent une multitude de pistes possibles. La manière dont ils ont résolu certains problèmes ou s’y sont cassé les dents constitue une somme d’informations infiniment précieuses. Si bien que la multiplication des passerelles entre les différentes formes d’expressions artistiques est non seulement souhaitable, mais indispensable aux progrès que nous nous proposons d’accomplir. Et Dieu sait que nous en avons besoin.
Lundi vingt trois octobre, dix huit heures trente : Istres. Fanny est prête. Elle ne dissimule pas son impatience. Dans quatre jours un monde nouveau commencera. Elle retrouvera Armand. Ils n’auront plus à se satisfaire des seuls étés. Ensemble, ils attendront que le nouveau monde les réunisse. C’est elle qui a trouvé le signe distinctif, celui permettant de désigner les sacrifiés. Son idée est cynique. Les victimes se désigneront elles mêmes. Le matin du vingt sept octobre tous les prévenus porteront un sparadrap ou un pansement au bout de l’index. Ce sera le signal. Ce signal que quelques milliers ignoreront sera banal, anodin. Bien entendu maîtres et maîtresses ne manqueront pas de remarquer cette épidémie de coupures digitales. Si tout se passe bien, les enseignants eux mêmes lanceront l’opération Eugène. Ils penseront à une plaisanterie, où a un jeu et ne manqueront pas de solliciter toute la classe pour vérifier l’étendue du mal. Fanny imagine la terreur de ceux qui auront compris. Compris qu’il s’agit du signe, qu’ils sont ceux qui ont été désignés pour le grand sacrifice. Il est tout aussi possible que les doigts vierges de tous enveloppements médicaux explosent de fierté au dessus des têtes de ces escouades de naïfs. Ils lèveront le doigt, comme à leur habitude, ces immondes petits égocentriques. Ils lèveront le doigt dans un même élan de spontanéité servile, comme lorsqu’il faut trouver un volontaire pour essuyer le tableau ou distribuer une quelconque ineptie directorial. Ils lèveront le doigt et se jetteront têtes baissées vers les portes de l’enfer. Diabolique. Diabolique et facile. Il ne suffira de compter que sur le caractère immuable de certains rites scolaires, ou celui qui lève le doigt aussi instinctivement que le chien remue la queue a acquis une capacité essentielle pour le reste de la vie…
Lundi vingt trois octobre : dix heures quinze. Marc ne tarde pas à réaliser que ce courrier, d’abord parcouru d’un oeil distrait, est d’Eugène Mollard. Malaise. Il fallait bien que cela arrive. Il fallait bien qu’un jour il subisse les revers fâcheux de son désordre. Il est surpris du ton, presque cordial, de cet individu pourtant victime innocente d’une négligence impardonnable. Il y a aussi cette variante, cette variante qu’il lui annonce et qu’il découvre à l’intérieur de la grande enveloppe. Il se sent presque rassuré. Ces quelques maigres pages permettront avec l’expérience qu’il a, de se forger une idée de ce que cet Eugène Mollard a dans le stylo. Rassuré et anxieux à l’idée qu’il puisse découvrir un chef d’œuvre. Il a été inspiré d’attendre, de ne pas expédier aux éditions Grissart la vraie fausse note de lecture rédigée il y a peu. Ces pages le surprennent, non par la qualité de leur style, il est franchement mauvais, mais par la violence qu’elles contiennent. Il est choqué par un tel déferlement de haines inutiles. Il ne parvient pas à comprendre ce qui a suscité chez un auteur un tel ressentiment à l’égard des instituteurs en particulier et des adultes en général. Il admet mal que l’on puisse rédiger un tel texte. Même s’il s’agit de mauvaise science fiction, ce déchaînement de haine venant d’enfants envers ce qu’ils ont de plus sacré : leurs maîtres d’école le met mal à l’aise. Il se demande ce que pouvaient contenir les chapitres précédents pour qu’ils accouchent d’un tel dénouement. Ce qui l’interroge, c’est que cet hystérique juge sa version initiale trop pédagogique. Il serait curieux de la découvrir, de la comparer avec cette accumulation de propos sanguinolents. Il se demande pourquoi cet auteur a imaginé une intrigue amenant toutes les classes de cours moyen deuxième année de France à se révolter le même jour. Il regrette de ne pouvoir se forger une opinion solide, rationnelle. Il est comme l’invité qui arriverait chez ses hôtes au dessert et qui serait dans l’incapacité de juger la qualité du repas à la simple vue d’un gâteau. Sur son agenda, à la date du jour, Marc écrit : « chercher le manuscrit d’Eugène Mollard ».
Italian chemist and writer Primo Levi (1919-1987).
Nous découvrons tous tôt ou tard dans la vie que le bonheur parfait n’existe pas, mais bien peu sont ceux qui s’arrêtent à cette considération inverse qu’il n’y a pas non plus de malheur absolu. Les raisons qui empêchent la réalisation de ces deux états limites sont du même ordre : elles tiennent à la nature même de l’homme, qui répugne à tout infini. Ce qui s’y oppose, c’est d’abord notre connaissance toujours imparfaite de l’avenir ; et cela s’appelle, selon le cas, espoir ou incertitude du lendemain. C’est aussi l’assurance de la mort, qui fixe un terme à la joie comme à la souffrance. Ce sont enfin les inévitables soucis matériels, qui, s’ils viennent troubler tout bonheur durable, sont aussi de continuels dérivatifs au malheur qui nous accable et, parce qu’ils le rendent intermittent, le rendent du même coup supportable.
C’est l’esprit léger qu’Eugène Mollard s’élance dans cette journée du vendredi vingt octobre. Il est arrivé au bout de cette histoire commencée il y a quelques mois. Dans une semaine, tout au plus, il sera fixé, il saura à quel saint se vouer concernant son avenir littéraire. Il estime que la négligence d’un lecteur « sur vitaminé » d’activités débordantes pourrait se transformer en indulgence bienveillante. Ce Marc Flandin, se sentira redevable et consacrera du temps à lire son œuvre.
Il ne connaissait pas Saint‑Etienne et cherchait à se représenter ce que pouvait être le cadre de vie de cette personne en laquelle il fondait beaucoup d’espoir. Ce devait être une ville mélancolique, propice à la lecture des cris de désespoir que tant poussaient à l’approche de l’automne.
Ses collègues furent surprises de le trouver installé dans une telle allégresse. Il ne cessait de ricaner et devant leur regards étonnés, il prenait une attitude convenue, à la limite de la condescendance. Il semblait les narguer. On aurait cru qu’il passait sa dernière journée au milieu de ces commères. Avant de partir pour un long voyage, ou avant de rejoindre un poste à responsabilités convoité par toutes depuis des temps immémoriaux… L’aide comptable première catégorie charcutière, allait‑il devenir premier comptable pur porc !
Oh là, mais on dirait que notre Eugène est en pleine forme ce matin. Il ne nous cacherait pas quelque chose…
Tu vas voir, il va nous annoncer qu’il se marie ce week‑end …
Et puis t’as vu, il est bien habillé aujourd’hui, il n’a pas mis de sous‑pull ! Allez Eugène, dis-nous ! Comment qu’elle s’appelle la future madame Mollard ?
Eugène est habitué aux railleries de ses collègues, elles ne sont jamais vraiment méchantes, et pour dire vrai, il a besoin de ces marques d’affection un peu particulières. Elles le raccrochent à une réalité qui, autrement lui échappe. C’est un peu comme un jeu, il est leur mascotte. Elles ne pourraient se passer de lui, qui ne dit rien et se contente de les écouter, les yeux dans le vague. Dans le vague, surtout à cause de tâches de gras qui ornent ses verres de lunettes. Aujourd’hui plus que jamais, il est blindé, et ne se laisse pas impressionné par leurs sarcasmes.
Rassurez vous, leur dit‑il d’un ton triomphal, je ne marie pas encore, ce n’est pas demain la veille que je vous serai infidèle…
Mais alors, qu’est ce qui t’arrives, tu es excité comme une puce ! C’est peut‑être que tu vas avoir une promotion ? Ah c’est ça ! Mireille, je crois que notre Eugène va nous quitter, il va monter à l’étage supérieur. Il va devenir chef comptable pour remplacer le père Moulin… Il va passer chez les purs porcs !
Tu n’y es pas du tout ma pauvre Bernadette. C’est beaucoup plus intéressant que ça ! Moi la place du père Moulin, il me la donnerait sur un plateau que je n’en voudrais pas. Vous voulez vraiment savoir ce qui m’arrive et pourquoi je suis dans un tel état ?
Ben maintenant de toute façon t’en as trop dit, alors il faut que tu nous racontes.
Vous vous rappelez, je vous avais parlé d’un livre. D’un livre que j’avais écrit. Un livre sur les enfants, enfin avec des enfants plutôt…
Ah oui, je me rappelle, on s’était bien moqué de toi ! Tu ne vas quand même pas nous annoncer que tu va recevoir le prix Goncourt ! Tu n’es même pas capable de rédiger correctement une lettre de relance…
Permets-moi de te dire, chère Bernadette, que ça n’a rien à voir. Si pour toi écrire une lettre de relance pour l’adresser à un mauvais payeur, c’est écrire, tu m’excuseras de penser le contraire. Il s’agit simplement de noircir du papier et d’aligner des mots stupides. Mon livre c’est quand même autre chose qu’une vulgaire lettre administrative.
Allez, on disait ça pour rire ! Raconte-nous ce qui t’arrives.
Eugène a toujours eu du mal à faire la différence entre l’espoir et la réalité, entre le désiré et l’obtenu. Il est de ceux qui pense être parvenu au bout d’un parcours alors qu’ils entament le trajet. Ainsi, pour ce cas précis, il n’envisageait pas l’échec. Le simple fait d’avoir établi un contact personnalisé avec son lecteur l’incitait à s’estimer parvenu au but.
Eh ben, figurez vous qu’il y a de fortes chances que mon nom soit bientôt en vitrine de toutes les librairies.
Ca alors ! Pour une bonne nouvelle, c’est une bonne nouvelle ! Il parle de quoi au juste ton livre. C’est quoi l’histoire ?
En quelques mots bien calibrés, Eugène a résumé cette histoire un peu folle. Il ressentait une sensation bizarre, comme s’il avait été étranger à ce qu’il lisait. Il s’écoutait et avait la désagréable surprise de n’apprécier que très modérément cet enchaînement.
… et le même jour, à la même heure, un événement extraordinaire se produit : toutes les classes de cours moyen deuxième année de France prennent leur instituteur en otage…
Attends Eugène, tu veux bien répéter ce que tu as dit ? C’est quoi cette histoire de tous les cours moyen deuxième année de France le même jour, à la même heure ?
Bernadette avait changé de visage. Eugène s’était arrêté dans son récit, surpris de l’interrogation de sa collègue Bernadette. Il était dérouté par l’intérêt qu’elle semblait porter à ses paroles.
Oui, le même jour, à la même heure, des milliers d’enfants décident de prendre leur instituteur en otage. Tu ne trouves pas ça extraordinaire que des milliers d’enfants puissent s’organiser, et être prêts pour une grande opération, tous ensemble…
Si, si, c’est extraordinaire, mais ce n’est pas ça qui me gène…
Ah je suis sûr que tu es comme ma sœur toi ! Tu t’imagines que dans un roman tout doit être possible, vérifiable, tu ne supportes pas qu’on puisse fabriquer de l’extraordinaire, du merveilleux, de l’impensable.
Eugène s’enflammait et ne plaisantait plus. Il se sentait accusé, et n’avait pas l’intention d’encaisser sans rien dire les sarcasmes cruels d’une quelconque gratte‑papier bouffie de littérature de gare.
Non, ce n’est pas ça que je veux dire Eugène. Elle est bien ton histoire, très bien même. Mais quand tu as parlé de ce grand jour, où quelque chose d’extraordinaire se passerait, j’ai eu comme un flash. Tu sais, cette sensation d’avoir déjà vécu une scène où d’avoir entendu exactement les mêmes paroles…
Je ne comprends rien à ce que tu me racontes. Tu ne vas quand même pas me dire que tu as déjà lu quelque chose qui ressemble à ça…
Non, je n’ai jamais rien lu de pareil, mais j’ai la certitude d’avoir entendu quelque chose qui y ressemble. Il n’y a pas très longtemps.
Explique-toi, on dirait vraiment que j’ai dit quelque chose d’horrible.
Ecoute Eugène, ne le prends le pas mal, mais ton histoire je crois qu’elle existe déjà, certainement sous une autre forme, certainement pas aussi dure, mais il y a quelqu’un, quelque part, qui a lancé une espèce de grand jeu…
Je ne comprends toujours pas ce que tu veux dire, sois plus claire ! Si tu veux insinuer que je me suis inspiré d’une histoire réelle, tu te plantes complètement, ce n’est pas mon style, je préfère être considéré comme nul plutôt que d’avoir la bassesse et surtout la paresse intellectuelle de plagier.
T’énerves pas ! Je vais essayer d’être plus claire, je vais t’expliquer. Mais rassure-toi je ne pense pas que ce soit grave. Encore un coup de ce fichu hasard…
Moi n’y crois pas au hasard…
Voilà, il y a quelques semaines mon Jérémie m’a expliqué qu’il participait à un grand jeu Internet ! Tu sais j’en avais parlé. C’est sa cousine d’Istres qui lui envoie des messages et lui les transmet à d’autres. Il n’a pas voulu me donner de détails, il m’a expliqué qu’il s’agissait d’une opération promotionnelle organisée par une grande marque et qu’ils gagneraient tous un gadget.
Oui c’est intéressant, mais je ne vois pas le rapport avec mon histoire pour l’instant…
Attends. Ce qui m’a frappée tout à l’heure c’est lorsque tu as parlé de tous ces cours moyens deuxième année. Le jour où il m’a parlé de son grand jeu, Jérémie a employé pratiquement les mêmes mots. Il m’a dit que dans quelques semaines un événement exceptionnel se produirait, que tous les enfants de tous les cours moyens deuxième année de France seraient les héros d’une journée extraordinaire. Incroyable tu ne trouves pas, on dirait ton histoire de prise d’otage !
Eugène ne répond pas. Bernadette ne paraît pas attacher, plus qu’il ne faut, d’importance à cet événement. Elle n’a d’ailleurs pas envie de poursuivre cette conversation avec Eugène et s’est lancé dans un extraordinaire débat sur les avantages abdominaux du body building et des régimes Slim fast… Il se tait et simule l’insouciance.
Eugène ne saurait dire pourquoi, mais il se sent envahi de pressentiments. C’est un vendredi soir bien ordinaire qui débute. Ce matin il espérait le week‑end, pressé de le voir s’effacer pour céder la place à l’unique semaine. Au lieu de cela il a le souffle court, la bouche pâteuse. Il entend son impatience s’éloigner, il l’entend s’excuser de n’être pas déjà plus loin. Eugène ne croit pas au hasard, n’y a jamais cru. Il ne peut pas s’endormir, ne veut pas laisser le champ libre au temps qui le surprend, en traître, au détour de chaque nuit. Eugène a peur.
Eugène ne tient plus et a beau se répéter qu’il peut patienter quelques jours encore, il est épuisé d’attendre. Surtout qu’il sait être en position de force. L’autre jour, au téléphone, il a perçu la gêne de son interlocuteur. Il faut en profiter, il va rappeler, il va insister.
Il obtient facilement le service manuscrits qui lui décrit d’un ton administratif le parcours d’un premier roman. Son correspondant justifie ce délai très long, trop long il en convient, en expliquant que c’est la preuve du sérieux de la maison. Chaque lecteur prend le temps de lire les manuscrits qui lui sont confiés. Il ajoute qu’en principe la maison a confiance en ses lecteurs. Si les délais sont aussi longs, c’est qu’il s’agit de personnes aux activité multiples qui peuvent difficilement maîtriser le temps. Cette explication ne satisfait pas Eugène, elle ressemble à une excuse un peu facile. Prétextant une modification qu’il a apportée au dénouement de son roman il réclame l’adresse de ce lecteur débordé. Cette démarche est inhabituelle, et déconcerte le responsable des manuscrits. Eugène devine son embarras et en profite, il évoque les quatre mois annoncés et les presque six écoulés. Il n’est pas dans ses intentions de polémiquer, mais un petit geste de faveur lui paraîtrait opportun. Son interlocuteur comprend qu’il est difficile de refuser. La réputation de la maison est en jeu. Il lui accorde ce passe droit en insistant sur le fait que ce ne peut être qu’exceptionnel. A son tour, il lui réclame comme une faveur de rester discret. Eugène accepte ce principe de confidentialité en ajoutant d’ailleurs que son seul souhait est d’améliorer son manuscrit. Il s’engage, une fois cette démarche effectuée à ne pas harceler son lecteur.
Eugène est satisfait. Il sait désormais que son manuscrit sommeille, depuis quelques mois, chez un lecteur débordé, un certain Marc Flandin. Marc Flandin, trente quatre rue de Bretagne à Saint Etienne. Il est rassuré et se lance tout de suite dans la rédaction d’un courrier qui accompagnera sa variante. S’il ne tâtonne pas trop sur le choix des mots, il pourra poster cette précieuse lettre avant la dernière levée.
Monsieur,
Voilà bientôt six mois que j’attends avec angoisse une réponse aux interrogations qui m’ont assaillies depuis le jour où j’ai cru avoir achevé mon manuscrit. Je sais que le temps n’est pas le même en tout lieux, pour tout le monde. Ce temps, il est lourd, coupant comme un rasoir pour celui qui attend. Il est traître, sournois, insaisissable pour celui qui promet. Aussi je ne vous en veux pas pour ce délai supplémentaire que vous avez ajouté au calendrier de mon impatience.
En fait mon angoisse tient surtout au fait que le dénouement que je vous propose dans mon roman ne me satisfait plus. Il me paraît trop pédagogique, trop déphasé par rapport à ce qui précède. J’y ai travaillé et je vous propose de lire mon roman jusqu’à la page 147 et de vous reporter ensuite à ces quelques feuillets que vous trouverez ci‑joint.
Je souhaite ne pas vous avoir trop importuné et me tiens à votre entière disposition pour d’éventuelles informations à mon propos. Veuillez agréer Monsieur Flandin l’expression de mes sentiments dévoués.
Eugène Mollard
C’est ainsi qu’Eugène a ressorti des oubliettes la première version. Sa première version, celle que Justine trouvait trop folle, trop dure.
Le mercredi dix huit octobre Armand transmet le message le plus délicat. Il y explique la procédure de désignation des sacrifiés. Le grand jour de l’opération Eugène reste le vendredi vingt sept octobre. Pour des dizaines de milliers d’écoliers ce sera le grand jour, pour quelques milliers d’autres, ce sera l’enfer. Ils seront tenus à l’écart des dernières décisions et seront sacrifiés. Il y a peu, on devinait de l’impatience, une certaine excitation. Aujourd’hui on perçoit plutôt l’angoisse. Dans sa classe, de plus en plus d’enfants craquent, pleurent sans raisons. Beaucoup sont incapables de se concentrer sur les habituelles tâches scolaires. Heureusement parents et enseignants imputeront ces dépressions passagères à la longueur excessive du premier trimestre… L’organisation semble sans faille. Armand craint pourtant de s’y perdre, de commettre d’irréparables erreurs. Il appréhende. Il s’imagine que le jour J personne ne réagira. Il n’a pas entièrement confiance aux lois mathématiques. Elles sont trop parfaites et ne laissent aucune place au hasard. Humainement il est possible que tout fonctionne suivant l’irréfutable logique de ces séries de multiplications qu’il ne cesse de vérifier. Mais il y aura des grains de sable. C’est l’évidence même. Il n’y a que dans les livres où tout se déroule comme prévu. Aux livres, on leur permet tous les écarts, toutes les absurdités, à partir du moment où l’on est prévenu qu’il s’agit d’une histoire. Dans un livre on peut se permettre d’inventer des enfants au cartable déformé par un Magnum trois cent cinquante sept. Dans un livre on réussit à marier la froide rigueur des mathématiques et l’insouciante poésie de la réalité. Fanny a concédé qu’il y avait des risques à éliminer certains maillons de la chaîne. Il se peut que le vingt sept octobre l’opération dégénère. Mais c’est un danger à courir, il faut garder confiance. Fanny avoue qu’elle se moque de savoir si tout fonctionnera comme prévu. Elle ne trouve aucun intérêt à évaluer le nombre de classes susceptibles d’être touchées. Qu’il y en ait des milliers ou quelques dizaines l’indiffèrent. Le résultat sera de toute façon spectaculaire. Contrairement à Armand, Fanny pense que la loi mathématique s’appliquera. Elle lui reproche de chercher la petite bête, de ne pas se satisfaire du futur simple et de ne s’intéresser qu’au conditionnel. Armand n’est pas convaincu et n’a pas confiance dans ce plan qu’il trouve irrationnel. Il redoute une monstrueuse pagaille tournant au ridicule, ou pire si certains ne se contrôlent plus. Il passe des heures à gribouiller des schémas, mais ne parvient jamais au même résultat. Il réalise qu’ils ont commis des erreurs. Il s’en veut mais se dit qu’il s’agit de ces erreurs de jeunesse dont on leur rebat régulièrement les oreilles. Il aurait fallu recenser et contrôler tous les circuits de communication, il aurait fallu éviter l’éparpillement, il aurait fallu vérifier, compter, recompter, contrôler, trier, limiter… Il aurait fallu consacrer plus de temps à l’organisation, envisager différentes stratégies. Il aurait peut être fallu s’adjoindre les compétences des plus grands, des ados… Armand a éteint le micro ordinateur et s’est couché. Lorsqu’il ferme les yeux il ne voit que cette chaîne, cette toile d’araignée tissée presque à son insu. Il a du mal à se représenter la rapidité à laquelle une transmission s’effectue. Il est pris de vertige quand il réalise la complexité des réseaux. Vertige, pagaille. Armand comprend qu’il risque d’être emporté par cette vague. Il essaie de se rassurer, de se calmer, pour trouver le sommeil. Mais il a beau s’obliger à peindre l’avenir en rose, la proximité du dénouement, le rend de plus en plus fébrile. Que feront ils ? Comment les événements vont ils s’enchaîner ? Seront ils nombreux à introduire des armes ? Il espère qu’il ne s’agira que d’une minorité. On est pas à Los Angeles tout de même ! Il faut se résigner, il faut dormir. Il sait que Fanny n’est pas perturbée par ces inquiétudes. Il parie que si les consignes sont comprises, certains passeront entre les mailles du filet. Il faut supposer, c’est horrible, que dans toutes les classes, il y aura des enfants à qui personne ne parle, toujours seuls. Le problème qui subsiste est de taille. Il s’agit d’identifier, le jour J, ceux qui auront été exclus de la fête. La seule solution serait de demander, dans le dernier message, celui qu’il enverra mardi prochain, à chacun de porter un signe distinctif. Suffisamment distinctif pour que les sacrifiés soient repérés dés l’entrée en classe. Il faut que ce signe, cet indice soit suffisamment visible, mais aussi anodin, banal pour ne pas susciter une brusque panique. Il se peut que dans certaines classes, tous portent ce signe, il se peut aussi qu’ailleurs les sacrifiés soient majoritaires. Dans ces deux cas, extrêmes et fortement improbables, on improvisera. Il ne faudra surtout pas se lancer dans l’opération si elle est vouée à un échec certain. Armand réussit à s’endormir. Il s’intéressera au problème du signe dés demain. S’il le faut, s’il n’a pas d’idées en dormant, il sollicitera Fanny.
« Écrire. Je ne peux pas. Personne ne peut. Il faut le dire, on ne peut pas. Et on écrit. C’est l’inconnu qu’on porte en soi écrire, c’est ça qui est atteint. C’est ça ou rien. On peut parler d’une maladie de l’écrit. Ce n’est pas simple ce que j’essaie de dire là, mais je crois qu’on peut s’y retrouver, camarades de tous les pays. Il y a une folie d’écrire qui est en soi-même, une folie d’écrire furieuse mais ce n’est pas pour cela qu’on est dans la folie. Au contraire. L’écriture c’est l’inconnu. Avant d’écrire, on ne sait rien de ce qu’on va écrire. Et en toute lucidité. C’est l’inconnu de soi, de sa tête, de son corps. Ce n’est même pas une réflexion, écrire, c’est une sorte de faculté qu’on a à côté de sa personne, parallèlement à elle-même, d’une autre personne qui apparaît et qui avance, invisible, douée de pensée, de colère, et qui quelquefois, de son propre fait, est en danger d’en perdre la vie. Si on savait quelque chose de ce qu’on va écrire, avant de le faire, avant d’écrire, on n’écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine. Écrire, c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait — on ne le sait qu’après — avant, c’est la question la plus dangereuse que l’on puisse se poser. Mais c’est la plus courante aussi. L’écrit ça arrive comme le vent, c’est nu, c’est de l’encre, c’est l’écrit et ça passe comme rien d’autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie. »
Armand mesure le bénéfice qu’il peut retirer du désaccord de ses parents à propos de son mutisme chronique. Il a compris qu’aucune décision ne sera prise. Il va bénéficier d’une espèce de sursis. Aussi il n’exagère pas et reste sur ses gardes. Dans un de ses messages, il conseille la prudence à tous. Il faut éviter d’affoler les parents. Il recommande de ne pas bouleverser les habitudes, de rester fidèle aux rites. Le danger serait de susciter questions embarrassantes et représailles disproportionnées. Armand a hésité avant de transmettre le message expliquant la nécessité de sacrifier des innocents. Il ne s’agit plus d’un jeu. Ceux qui le croiraient encore se sont exclus et se sont délibérément inscrits en tête de liste des condamnés. Il a hésité. Beaucoup. Tout avait si bien fonctionné. Il y avait de l’enthousiasme, de l’allégresse. Rien ne paraissait vraiment sérieux, sinon le fait de communiquer, de transmettre des messages, de s’exprimer sans entraves. Le mécanisme était bien huilé. Pas la moindre fausse note, le moindre doute, la moindre peur, ne retarderaient l’opération Eugène. On ne parle qu’à un seul copain à la fois. Personne ne pose de questions inutiles. Tout le monde attend le signal du fameux jour, où l’extraordinaire se produira dans tous les cours moyens deuxième année de France. L’inconnu, le mystère sont le ciment de cette opération. Cela fonctionne, parce que les rêves de chacun peuvent s’en donner à cœur joie, chacun décline l’extraordinaire à sa manière, chacun l’assaisonne à son goût. Tout le monde accepte la règle, transmet le message à six personnes, toujours dans le même ordre. Tout le monde s’efforce de ne pas choisir les six destinataires dans une même classe. Il faut éviter l’engorgement, favoriser l’ouverture à tous les milieux. Il est superflu de dire plus que ce que l’on sait. On ne répond à aucune question. Si on tombe sur un enfant déjà entré dans la chaîne, on ne dit rien, on ne cherche pas à connaître ses sources. On se contente de trouver quelqu’un d’autre. Oui au début, jusqu’à l’idée de Fanny tout fonctionne comme dans un livre. Le plus important est désormais d’entretenir le doute, la crainte, la suspicion. Il est impératif que chacun n’effectue que six transmissions. Que quelques uns transgressent cette règle, multiplient les contacts sauvages et ce sera l’échec. Il est primordial que dans ces dernières semaines tous sachent que certains, ne seront pas informés de tout, que tous sachent qu’il y aura des sacrifiés. Le suprême raffinement dans la stratégie imaginée par Fanny est de prévoir que certains messages, les derniers, ne seront pas transmis à tous. La perversité de ce plan effraie Armand. Il faudra qu’à partir du troisième ou quatrième cercle chaque enfant en élimine un de la chaîne. Ce devrait être suffisant pour sélectionner quelques centaines de sacrifiés. Mathématiquement, l’idée de Fanny est cohérente. Il suffit qu’Armand rédige un message clair. Il y consacre plus d’une heure. Le résultat est loin d’être parfait, mais l’essentiel est clairement expliqué. Il l’enverra dans quelques jours, quand tout le monde saura qu’il y aura des condamnés. « Transmettez le message suivant à vos six têtes de réseau ( cela fera trente six ). Elles mêmes le transmettront à leurs six récepteurs ( et cela fera alors deux cent seize ) qui continueront l’opération selon les procédures habituelles ( nous en serons alors à mille deux cent quatre vingt seize ). Ceux ci seront les derniers à transmettre le message en respectant les mêmes règles arithmétiques, ( le nombre d’enfants détenteurs de l’information sera à ce stade là de sept mille sept cent soixante seize ). Et ce sont eux, et uniquement eux, qui devront chacun choisir un sacrifié, celui à qui on ne dira rien et qui entraînera par la même logique diabolique toute une série d’autres victimes. « En résumé, à ce niveau de la chaîne la multiplication ne s’effectuera plus que par cinq. Cette astuce « permettra » à sept mille six cent soixante seize enfants d’être écartés des dernières consignes. Diabolique ! Abominable ! Tout le monde saura dans le prochain message, qu’il y aura des sacrifiés, des otages. Tout le monde saura que certaines informations ne seront pas transmises à la totalité. Mais personne ne saura quand cela se fera et qui sera écarté. Chacun vivra avec l’angoisse d’être celui qui va sortir de la chaîne Tous vont s’épier, s’espionner. Certains craqueront.
A la question « pourquoi je fais du théâtre » Albert Camus répond que c’est d’abord parce qu’il est heureux sur une scène. Il suit alors une réflexion sur le bonheur et le malheur que je trouve en tous points remarquable. Je publie ici cet extrait
Eh bien je me le suis souvent demandé. Et la seule réponse que j’ai pu me faire jusqu’à présent vous paraîtra d’une décourageante banalité : tout simplement parce qu’une scène de théâtre est un des lieux du monde où je suis heureux. Remarquez d’ailleurs que cette réflexion est moins banale qu’il y paraît. Le bonheur aujourd’hui est une activité originale. La preuve est qu’on a plutôt tendance à se cacher de l’exercer, à y voir une sorte de ballet rose dont il faut s’excuser. Là-dessus tout le monde est bien d’accord ! Je lis parfois, sous des plumes austères, que des hommes d’action ayant renoncé à toute activité publique se sont réfugiés ou se sont abrités dans leur vie privée. Il y a un peu de mépris, non, dans cette idée de refuge ou d’abri ? De mépris, et, l’un ne va pas sans l’autre de sottise. Pour ma part, en effet, je connais beaucoup plus de gens, au contraire, qui se sont réfugiés dans la vie publique pour échapper à leur vie privée. Les puissants sont souvent des ratés du bonheur ; cela explique qu’ils ne sont pas tendres. Où en étais-je ? Oui, le bonheur. Eh bien, pour le bonheur aujourd’hui, c’est comme pour le crime de droit commun : n’avouez jamais. Ne dites pas ingénument comme ça sans penser à mal « je suis heureux ». Aussitôt vous lirez autour de vous sur les lèvres retroussées votre condamnation. « Ah ! vous êtes heureux, mon garçon ! Et dites-moi, que faîtes-vous des orphelins du Cachemire et des lépreux de Nouvelles-Hébrides, qui, eux, ne sont pas heureux, comme vous dites » Hé oui que faire des lépreux ? Comment s’en débarrasser comme dit notre ami Ionesco. Et aussitôt nous voilà tristes comme des cure-dents. Pourtant moi, je suis plutôt tenté de croire qu’il faut être fort et heureux pour bien aider les gens dans le malheur ; Celui qui traîne sa vie et succombe sous son propre poids ne peut aider personne. Celui qui se domine au contraire et domine sa vie peut être vraiment généreux et donner efficacement. Tenez, j’ai connu un homme qui n’aimait pas sa femme et qui s’en désespérait. Il décida un jour de lui vouer sa vie, par compensation en somme, et de se sacrifier à elle. Eh ! bien à partir de ce moment, la vie de cette pauvre femme, supportable jusque-là, devint un véritable enfer. Son mari, vous comprenez, avait le sacrifice voyant et le dévouement fracassant. Il y a comme ça de nos jours des gens qui se dévouent d’autant plus à l’humanité qu’ils l’aiment moins. Ces amants moroses se marient en somme pour le pire, jamais pour le meilleur. Étonnez-vous après cela que le monde ait mauvaise mine, et qu’il soit difficile d’y afficher le bonheur, surtout, hélas, quand on est un écrivain. Et pourtant, j’essaie personnellement de ne pas me laisser influencer, je garde du respect pour le bonheur et les gens heureux, et je m’efforce en tout cas, par hygiène, de me trouver, le plus souvent possible sur un des lieux de mon bonheur, je veux dire le théâtre. Contrairement à certains autres bonheurs, d’ailleurs, celui-là dure depuis plus de vingt ans et, quand bien même je le voudrais, je crois que je ne pourrais pas m’en passer.
Oublié le temps, pas si lointain, où eux aussi étaient en attente de grandeur. Ils ne veulent pas tout démolir, cela ne les concerne pas. Ils ne veulent pas tout refuser, on ne leur propose rien. Ils veulent vivre, comme ils sont, sans l’éternelle menace du doigt pointé vers l’avenir. Quand ils parlaient de ce monde qu’il ne voulait plus, et de celui qu’ils désiraient Fanny était la plus dure, la plus violente. C’est elle qui a donné le ton de cette révolte, c’est elle qui bat la mesure. Elle a longuement réfléchi à tous ces problèmes. Chez elle, à Istres, elle entend souvent dire que l’enfant est roi. Il est peut être roi, mais ne gouverne qu’un royaume corrompu, où chacun s’enferme dans une tour d’égoïsme. Elle est écœurée, ne supporte plus de voir les adultes tricher avec elle. Ils commencent par donner l’illusion qu’ils écoutent, puis ils finissent par prouver qu’ils sont incapables de communiquer autrement que par des formules convenues et inutiles. Elle voudrait les entendre dire qu’elle les fatigue, les indispose, les dérange dans leur monde trop parfait. Ce qu’elle souhaite par dessus tout, c’est qu’ils cessent de jouer aux enfants, de les singer, de les caricaturer. Ils sont ridicules, tristes à pleurer quand ils se roulent dans l’herbe, s’éclaboussent, pour faire bien, pour faire jeune. Elle a honte. Honte d’être cette image stupide. Non, elle ne ressemble pas à cela, elle ne ressemblera jamais à cela. Elle n’est pas ce spectacle grotesque, elle n’est pas cet amoncellement de niaiseries qu’on lui sert avec délectation chaque fois qu’il est prévu de lui faire plaisir. Fanny estime qu’il ne devrait pas y avoir de droit des enfants. Elle les a étudiés l’année dernière avec son institutrice. Dans sa chambre elle a affiché la déclaration des droits de l’homme. Elle connaît l’article un par cœur. « Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit » . Au début elle ne saisissait pas ce que l’on entendait par « les hommes ». Elle voyait des êtres humains de sexe masculin, les mêmes dont sa mère s’affublait régulièrement. Son institutrice avait expliqué que lorsqu’on dit les hommes, cela regroupe tous les êtres humains, masculins ou féminins, petits ou grands, jeunes ou vieux. Nous sommes tous des êtres humains, avait elle écrit sur le tableau. Aussi Fanny ne comprenait pas pourquoi il fallait ajouter des droits aux enfants puisqu’ils en avaient déjà. A moins que, à moins que comme en orthographe, il n’y ait aussi des exceptions. Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit, sauf s’ils ont moins de dix huit ans… L’autre jour elle a feuilleté le Quid et a lu ce qui concernait le droit des enfants. Elle n’a pas tout compris, mais a ri intérieurement en découvrant que dès l’âge de douze ans un enfant peut livrer des combats de boxe. Elle a lu aussi qu’aux Etats Unis un certain Gregory Kingsley a attaqué ses parents en justice pour obtenir le droit de s’en séparer. C’est curieux, elle n’y avait jamais pensé. Comme ce serait bien d’avoir le droit d’abandonner ses propres parents, de les déclarer inaptes au service, de les répudier en quelque sorte. Pas forcément pour en changer. Elle a en partie réussi ce travail puisque son père, enfin l’être humain de sexe masculin qui a le plus longtemps partagé la chambre de sa belle blonde de mère est parti. Il s’est enfui même. Il faut dire qu’elle lui rendait la vie impossible. Elle le trouvait ridicule avec sa queue de cheval et son gros anneau à l’oreille droite. Ridicule aussi son rire, comme si quelqu’un l’avait chatouillé à l’aide d’un plumeau. Ridicule aussi tous ces mots : cool, super, extra, génial, je m’éclate. Fanny, elle aurait voulu un papa Rambo. Rambo un, c’est celui qu’elle préférait. Qu’est ce qu’il était fort ! Elle aurait voulu un papa qui ne fume pas n’importe quoi sous ses narines, qui ne lui impose pas ses musiques planantes donnant envie de pleurer au plus grand des comiques. Elles est restée avec sa mère. Gentille, sa mère, mais un peu paumée, incapable de prendre une décision. Sa mère, c’était une toxicomane du futur. On verra, on ira, on fera, un futur se transformant invariablement en conditionnel ou même en futur antérieur : « on aurait pu faire, on aurait pu aller… Fanny les impressionne avec ses discours fleuves. Ils ne partagent pas tous ses raisonnements. Même Armand est circonspect. Ils estiment qu’elle pousse un peu loin sa haine des autres, des adultes. Mais elle refuse d’admettre qu’elle puisse avoir tort, elle prétend que le temps lui donnera raison, qu’un jour ils se souviendront de ce qu’elle avait annoncé. Armand est fasciné et voudrait la féliciter. Mais Fanny n’aime pas être complimentée, ni par Armand, ni par ses parents. Elle ne supporte pas d’être considérée comme une enfant exceptionnelle pour son âge. Elle répond souvent que si c’est exceptionnel de savoir autant de choses pour une gamine de onze ans, c’est par contre courant pour un adulte d’en savoir si peu. Sa mère rit de cette réponse. Sans comprendre… Fanny est cruelle. Elle admet difficilement la stupidité de beaucoup de filles de son âge. Surtout chez celles qui jouent à être plus grandes. Elles jouent à être comme la grande sœur qui, elle, essaie d’être comme maman qui se prépare déjà à ressembler à grand mère. Ridicule. Fanny ne rêve pas d’être plus vieille. Ni plus jeune. Elle est bien comme elle est. Elle se suffit à elle même et se dit qu’elle aura le temps, plus tard, de se dégoûter, sans déjà prendre de l’avance. Elle ne regarde pas derrière elle, ni devant, elle regarde autour. Elle regarde autour et ne voit que les autres qui courent, qui sont poursuivis ou qui cherchent à attraper des personnages qu’ils seront un jour. Lorsque dans son message Fanny a proposé à Armand de supprimer ou de menacer quelques innocents, elle redoutait une réaction négative, un refus même. Elle voulait le tester, vérifier s’ils étaient de la même révolte, s’il y avait concordance, ou s’il n’était qu’un vulgaire affabulateur. L’opération Eugène devrait concerner plusieurs milliers d’enfants, mais pour le moment la partie ne semblait ne concerner qu’Armand et Fanny…
Le Tribunal académique a fort à faire en ce moment. Il faut dire que nous n’avions jamais connu un tel relâchement dans le « bon usage » qui doit être fait des mots. Et il en est beaucoup pour penser qu’il serait peut-être temps de réglementer, le port de mots, ou tout au moins de certains de ces mots qui blessent, qui coupent, qui brisent, qui tuent. Jamais, Ô grand jamais, nous n’avions pu vérifier à quel point, un mot était une arme. L’accusée est déjà dans la salle d’audience, il est arrivé le premier, ou elle car on ne saurait dire de quelle genre est-ce mot, même si la loi académique a décidé que les articles qui devaient l’accompagner était là ou une quand elle était seule. Vous l’avez peut-être deviné, aujourd’hui c’est La PEUR qui attend d’être jugée. Et si justement la salle est encore vide, c’est que…
Il était annoncé, il devait se réunir, mais des circonstances exceptionnelles ont contraint le tribunal académique à reporter plusieurs séances extraordinaires. Il a été décidé eu égard à l’urgence de la situation et à la nature du mot à juger que le 14 juillet serait au bout du compte une date idéale. Après une longue enquête, les juges resté seuls pendant de longs mois ont décidé de poursuivre « ensemble » et une fois sa culpabilité attestée de le traduire devant le jury populaire du tribunal académique. Pour prendre cette décision, ils eurent de nombreuses réunions à plusieurs mais à distance bien sûr, et ce pour éviter cette toute nouvelle maladie : « la maladie de l’homme seul ». Cette affection est très particulière, avec quelques symptômes peu courants : le plus significatif étant pour les personnes atteintes l’impossibilité de prononcer les mots suivants : tu, il, elle, nous…
Avec le confinement, le tribunal académique ne se réunit que très peu. Trop peu diront certains, et j’en suis. Si la période est propice aux dérapages verbeux, il est des limites qu’il convient de ne pas dépasser.
Nous voici donc dans l’obligation de convoquer le tribunal académique, en sa formation restreinte. Le président est là, bien sûr, masqué et perruqué comme il se doit. Il est assisté de trois nouveaux assesseurs, tirés au sort par la main innocente d’un vieil huissier bègue et manchot, ravi de cet honneur qu’on lui fait.
Sa main tremblante a tranché. Les trois sages du jour sont: un danseur de tango, une cuisinière mangeuse d’hommes et un vieillard polyglotte.
Le président, comme à l’accoutumée, prend la parole devant une salle d’audience vide, mais, et c’est une première, la séance…
Le tribunal académique s’est réuni aujourd’hui dans son format le plus restreint. Car oui, il a bien fallu se résoudre à le convoquer. Une fois de plus, le cas qui lui est soumis aujourd’hui est un peu particulier.
Le plaignant est un personnage à part, chacun le connaît et pense l’avoir déjà rencontré. Mais rares sont celles et ceux qui peuvent le décrire, si ce n’est pour dire: «oui je l’ai vu, mais il est passé, si vite que je n’ai même pas eu le temps de lui parler.»
Vous l’aurez peut-être compris, le plaignant est le présent. Et évidemment, quand le président du tribunal procède à l’appel, il commence toujours par dire: «à l’énoncé de votre nom, je vous demanderai de bien vouloir répondre présent».
Le tribunal académique est, une nouvelle fois, confronté à un cas épineux. Il doit, en effet, répondre à la plainte qui a été déposé par un mot, que les lois académiques, poétiques et bucoliques protègent envers et contre tous. Contre tous, oui mais, nous allons le voir pas contre tout, et surtout pas contre ces nouvelles lois numériques, aux contenus faméliques dont le code ne se résume qu’à un clic.
Et c’est bien là qu’est le hic…
C’est pour cette seule et unique raison que le tribunal académique est aujourd’hui réuni dans sa formation plénière. Ce qui signifie qu’autour du président, outre les assesseurs habituels ont été convoqués un troubadour, une poétesse, un clown au chômage, un tourneur fraiseur sur tour à commande poétique, une chanteuse boulangère et quelques autres trublions dont j’ai oublié le nom.
Le président du tribunal, se tourne vers la salle, emplie d’un côté d’amoureux heureux…
Je n’ai pas eu d’autre solution pour le dimanche que de convoquer le tribunal académique ! Alors oui bien sûr la première réaction du président et des ses assesseurs a été claire : « non monsieur désolé mais nous ne jugeons pas le Dimanche ». J’insiste, en expliquant que refuser de juger le dimanche, c’est en quelque sorte déjà le condamner, comme s’il s’agissait d’un jour intouchable, sacré, bref, un jour auquel on ne pourrait rien reprocher.
Avec quelques effets de manche, j’ai réussi à les convaincre.
Le tribunal académique est réuni aujourd’hui 23 février en session extraordinaire dans le cadre d’une procédure d’urgence, que la loi autorise , à la seule condition que l’instruction ait déjà été réalisée. Le dossier qui nous a été transmis ce matin, à l’aube, est complet, suffisamment étayée et nous a permis, en conséquence, de délibérer et de prononcer un jugement.
Voici bien longtemps que le tribunal académique ne s’était réuni. Le problème à traiter est on ne peut plus d’actualité….
Le tribunal académique s’est réuni ce matin en sa forme plénière et consultative. Il vient, en effet, d’être saisi par un grand nombre de citoyens, et a rendu un avis important, difficile, mais ô combien urgent. Pour cette occasion, exceptionnelle, un collège de jurés a été constitué. Sa composition est, convenons- en un peu particulière. Y siègent : un poète, une militaire, un adolescent, une militante, un amoureux éconduit, un clown au chômage, une dresseuse d’ours, un cruciverbiste, et une religieuse défroquée… Revenons aux faits : depuis quelques temps deux mots, et non des moindres, posent un problème. Deux mots qui, si on n’y prête garde, pourraient se ressembler. Il suffit d’ailleurs de les entendre. Deux mots, aussi, qui lorsqu’on écrit sur une feuille de papier un peu verglacée peuvent…
En cette fin de semaine très chargée, le tribunal académique doit juger un cas très particulier. Il s’agit d’une affaire dont on peut dire qu’elle est un peu trouble. C’est, en effet, sur la base de délations, par le biais de lettres anonymes, que la cour, après une rapide instruction, rend son jugement.
Nous sommes en fin de journée, la lumière a baissé. On distingue à peine le ou la prévenue dans le box des accusés.
Le président du tribunal est gêné : il sait que la salle peut réagir et faire de lui, pour quelques instants, le bouffon qu’il n’est pas. Tant pis, il n’a pas le choix. Il s’éclaircit la gorge et lance le tant attendu : « brume levez-vous ! »
Dans l’assistance, monte un léger murmure et quelques toussotements…
«Brume redressez-vous je vous prie, que les jurés puissent vous distinguer…»
Brume souffre. La lumière blafarde des néons est lourde…
Ce matin le tribunal académique est bondé. On y juge le gris. Enfin, quand je dis on juge le gris, il conviendrait peut-être plus de dire on juge gris…
Le juge de permanence est d’une humeur massacrante. La veille il a dû participer à une reconstitution un peu pénible, il s’agissait de la scène du crime commis par l’automne au printemps dernier.
Il doit lire l’acte d’accusation mais comme à l’accoutumée il lui faut d’abord rappeler à la cour l’identité du prévenu.
«Gris levez-vous!»
« On dit de vous dans le compte rendu de l’instruction que vous affirmez être un adjectif mais qu’il vous arrive régulièrement de prétendre être un nom commun. C’est évidemment votre droit et je ne reviendrai pas là-dessus, mais qu’il me soit permis, eu égard à ce qui vous est reproché, de regretter cette autorisation que la loi grammaticale vous octroie… »
Quelques uns de mes abonnés apprécient beaucoup cette rubrique, et je dois dire que je prends beaucoup de plaisir à l’écrire. Je republie à la suite toutes les séances de ce tribunal un peu particulier…
Je tente une nouvelle rubrique, où je mettrai en scène les mots. Nous allons voir si cela marche. Voici le premier texte que je vous propose
Ce matin il y a procès au tribunal académique. Quelques mots sont là, coupables de coalition. Le président du tribunal, vient d’appeler automne à la barre.
Il lit l’acte d’accusation:
«Automne, nom commun, vous comparaissez devant cette cour pour le délit de haute trahison. A plusieurs reprises, vous avez été vu, entendu en compagnie des mots suivants: joyeux, bleu, heureux, doux, roux, bucolique et «cerise» sur le gâteau, mou.
Eu égard à la loi du 13 novembre 1912, stipulant qu’automne ne peut être vu qu’en compagnie de gris, morne, triste, venteux, mélancolique, et violon, vous êtes donc en infraction grammaticale, syntaxique et surtout lexicale.
En conséquence et en vertu des pouvoirs alphabétiques qui me sont donnés, je vous condamne à trois ans de travaux…
Parfois au détour d’une séquence de tri et de rangement je découvre des bouts de truc, des amorces, des fulgurances restés souvent seuls au fond d’un vieux cahier. En voici un exemple…
L’idée avait germé un vendredi soir. Nous sommes quatre, assis autour d’une table de formica. Nous parlons peu, mais chacun sait que les traits tirés qui marquent les visages sont l’annonce d’une terrible fin de semaine. Et puis il y a ces murs, si gris qu’on les croirait repeints pour rimer avec notre angoisse. De temps en temps la chambre est balayée par un reflet blanchâtre. Il doit s’agir des faisceaux des phares d’un véhicule qui traverse le camp à vive allure. Le moteur n’est qu’un chuchotement tandis que la lueur est un regard qui nous cherche. Nous sommes quatre à attendre. La décision est prise. Nous ne nous connaissons que depuis quelques mois et déjà les regards s’essaient à la similitude. Quatre dans cette chambre d’hommes. Nous avons été « incorporés » en même temps. Nous sommes des militaires du contingent et nous ne pouvons que rendre grâce à l’armée qu’on qualifie de grande muette de nous avoir mis face à face. Notre histoire d’hier est sans intérêt, nous nous sommes embarqués pour une aventure dont on ne peut prévoir jusqu’où elle ira. Nous sommes quatre et nous avons pris une décision…
Maintenant qu’ils étaient entrés dans l’action, ce scénario imaginé ne le faisait plus rêver. Rêver, il n’en n’avait plus le temps. Il fallait qu’il réfléchisse, qu’il agisse. Il avait fallu cette histoire pour que la mèche s’allume. Mais aujourd’hui elle ne lui était plus d’aucune utilité et il désirait l’oublier, l’éliminer de son esprit. Il avait la sensation qu’elle l’encombrait, qu’elle étouffait sa spontanéité. Il avait été incapable d’élaborer un scénario équivalent à celui de Fanny.
Il faudra qu’il se débarrasse du manuscrit. Il ne doit pas éveiller le moindre doute en le plaçant au sommet de la pile. Son père ne s’était aperçu de rien, il était donc inutile de l’inquiéter en l’incitant à lire ce livre qu’il trouvera moyen. Il connaissait les goûts de Marc. Il était plutôt difficile, du genre avare de compliments. Il n’apprécierait certainement pas le style de cette histoire. Il lui avait expliqué que pour qu’un livre soit bon il faut qu’on puisse le lire d’une simple inspiration. Un livre, lui avait t’il dit, on doit le respirer, comme le parfum d’une fleur sauvage et quand il est fermé on doit en être imprégné. Définitivement. Il lui avait parlé de « L’étranger » d’Albert Camus.
Tu verras Armand, ce livre c’est plus qu’un livre, c’est plus qu’un paquet de feuilles reliées entre elles pour être vendues. Ce livre, c’est un flot ininterrompu de sensations qui te traversent. Ce livre c’est une transfusion, tu le lis et tu sens les mots qui entrent en toi, goutte à goutte. D’abord tu souffres, parce que ce ne sont pas les tiens, et puis tu t’habitues. Tu es bien ! Tous ces mots quand tu les auras lus, il faudra que tu les gardes en toi, précieusement, comme un coffret de pierres précieuses, de peur de les souiller au contact des banalités qui se disent.
Armand ne comprenait pas la puissance de ces déclarations d’amour. Mais il en retenait la musique, la poésie, il était fasciné par le regard de son père évoquant les livres qu’il aimait. C’était un regard lumineux. Il débordait de larmes comme lorsqu’on parle de ceux qu’on aime. Armand ne saisissait pas toutes les subtilités des envolées littéraires de son père mais avait hâte de rencontrer cet étranger. Il brûlait de se plonger dans les phrases ensoleillées de Giono que Marc lui offrait parfois. Mais il admettait qu’il fallait attendre, qu’il était ridicule de sauter des étapes. Ce n’était pas une question d’intelligence ou de culture. C’était un problème d’harmonie. Trop jeune, il lui manquera quelques instruments de base indispensables pour que la musique des mots exprime sa pleine puissance.
Certains adultes souffrent du même handicap. Ils sont amputés de cet œil intérieur qui transforme les mots en images sublimes. Ce sont ceux qui ont cessé de grandir le jour où ils ont préféré les émotions de jeux télévisés à la lecture de quelques pages fraîches dans le silence d’une nuit d’été. Marc prétendait que certains de ces êtres humains étaient incapables de ressentir le millième de ce que n’importe quel enfant éprouvait en lisant quelques pages du dernier des Mohicans…
Armand n’a pas vu le temps passer. Il est dans la même position depuis bientôt une heure, le message de Fanny sur le bureau et le manuscrit d’Eugène Mollard sur les genoux. Sacré Eugène Mollard ! Il a complètement raté le dénouement. C’est un dénouement d’adulte, de tout petit adulte, comme ceux dont parle Marc. C’est le dénouement de quelqu’un qui regarde beaucoup la télévision, qui a lu de mauvais livres et s’imagine qu’il suffit de proposer des activités sportives l’après‑midi plutôt que la traditionnelle grammaire pour combler ces chères petites têtes blondes. Armand s’était régalé à la lecture des premiers chapitre décrivant la mise en place du réseau. Cette idée de chaîne n’en finissant jamais l’avait fascinée. Il avait adoré le passage où l’instituteur demande aux élèves de sortir leur matériel de géométrie et où l’un d’entre eux, le héros, extirpe de son cartable un gros revolver de collection subtilisé à son grand‑père. Ah la tête du maître d’école ! Il a cru à une mauvaise plaisanterie, mais a vite réalisé la gravité de la situation lorsqu’au premier coup de feu le classique globe terrestre a volé en éclat, comme une pastèque trop mûre.
Mais il y a ce dénouement. Trop simple, trop cinéma ! Tout le monde se précipite dans les bras l’un de l’autre. Il y a même un ministre un peu « Rambo » qui n’hésite pas à proposer son « sacrifice » lorsqu’il négocie avec la dernière classe : celle des irréductibles. C’est la classe qui ne veut pas abandonner, qui ne veut céder à aucune pression. Armand se dit qu’Eugène Mollard a dû trop lire Astérix le gaulois. Il ne raconte plus, il remplit du papier de façon grotesque. On devine le ministre épuisé parvenir à raisonner le leader de l’opération. Peut‑être lui serre t’il la main, ou lui donne t’il l’accolade. Comme dans les mauvais films américains, il lui dit d’une voix rocailleuse : « c’est bien fiston on allait faire une grosse bêtise ». Et Armand de murmurer à la lecture de ces quelques lignes : « sonnez violons, jouez trompettes et sortez les majorettes » !
Armand est jeune, mais a des idées arrêtées sur les livres et les histoires qu’ils conservent. Lorsqu’il vient de terminer les dernières lignes d’un ouvrage il aime se sentir un peu perdu, comme après un long sommeil. Il se souvient les nombreuses fois où lecture achevée, son premier désir fut de recommencer. Il aime ces histoires qui murmurent des questions auxquelles on ne peut répondre. Pour toutes ces raisons il a condamné cette fin. Il en a parlé avec les autres cet été. Ils ont été unanimes : ce qu’ils veulent, c’est qu’on cesse de prendre les décisions à leur place, qu’on arrête de les obliger à n’aimer que ce qui est bon pour être ce que l’on veut qu’ils soient.
Non, ils ne prennent pas de plaisir à se bousculer dans un Mac‑Do pour avaler la nourriture universelle. Non, ils n’ont pas forcément besoin d’ingurgiter tous ces cocktails d’activités culturelles et sportives pour être capable de s’épanouir. Non, ils ne souhaitent pas participer, prendre des décisions les concernant lorsqu’ils sont convaincus qu’on se contente de les manipuler, de les guider où il le faut. Ils se sont accordés sur une stratégie plus violente. Ce qu’ils réclament, ce n’est ni bonbons, ni jouets, ni aucune de ces débilités qu’on prend pour le fantasme de tout enfant normalement constitué. Ce dont ils rêvent, c’est d’une véritable république, un gouvernement pour eux, avec eux. C’est un rêve bien sûr, ou un espoir. Ils en ont marre que le monde, dans lequel ils vivent, ne soit gouverné que par des adultes incapables d’admettre ni même de comprendre que manger à la cantine et rester en étude surveillée, c’est aussi fatigant qu’une journée de travail. Ils en ont marre de cette grammaire dont on leur rebat les oreilles de huit à seize ans, de cette grammaire qui absorbe leur oxygène poétique. Ils en ont marre qu’on sourit avec condescendance quand ils espèrent une planète plus propre, plus juste. Ils en ont marre qu’on les oblige à ranger leurs chambres alors qu’on s’apprête à leur léguer un champ de poubelles. Ils en ont marre qu’on leur dise : « tu verras, mon petit, cela te servira quand tu seras plus grand ». Ils en ont marre qu’on leur consacre des études, qu’on organise des colloques avec de vieux barbus pour émettre des suppositions concernant leurs rythmes, leur alimentation, leur sommeil, leurs angoisses, leurs besoins, leur maladies, leurs difficultés, leurs réussites. Ils en ont marre d’entendre le tout et son contraire. Ils ne veulent plus d’émissions pour la jeunesse qui les considère comme des arriérés mentaux. Bien sûr ils ne sont pas capables de tout, ils ont encore beaucoup à apprendre. Mais ils répondent que la plupart des adultes sont incapables de tout et s’ils ont beaucoup appris, ils ont certainement tout oublié.
Le Tribunal académique a fort à faire en ce moment. Il faut dire que nous n’avions jamais connu un tel relâchement dans le « bon usage » qui doit être fait des mots. Et il en est beaucoup pour penser qu’il serait peut-être temps de réglementer, le port de mots, ou tout au moins de certains de ces mots qui blessent, qui coupent, qui brisent, qui tuent. Jamais, Ô grand jamais, nous n’avions pu vérifier à quel point, un mot était une arme. L’accusée est déjà dans la salle d’audience, il est arrivé le premier, ou elle car on ne saurait dire de quelle genre est-ce mot, même si la loi académique a décidé que les articles qui devaient l’accompagner était là ou une quand elle était seule. Vous l’avez peut-être deviné, aujourd’hui c’est La PEUR qui attend d’être jugée. Et si justement la salle est encore vide, c’est que personne n’ose entrer, ni public, ni jury, ni président. Tout le monde, a peur de la PEUR, et vous me direz que c’est bien normal. Après quelques hésitations, le président du tribunal, qui se doit absolument de montrer l’exemple a pris son courage dans une main, son maillet de juge dans l’autre et il est entré. Derrière lui, têtes baissées, les six membres du jury ont suivi, empressés de gagner leur place en évitant autant que possible de croiser le regard noir de la PEUR. Il n’a pas été simple de trouver six volontaires, et nous ne pouvons que saluer ces six courageux citoyens. Nous avons aujourd’hui une dresseuse d’ours, un cracheur de feu, une arracheuse de dents, un maître chanteur, une mère courage et un pêcheur répondant au prénom de Martin… Le président est blanc comme un linge et semble pressé d’en finir. « Madame la peur, je vous demande de vous lever, et surtout, je vous en prie, baissez les yeux, il est hors de question que je regarde la peur dans les yeux » La peur est blanche, on voit bien à son teint blafard et à son regard vide qu’elle est épuisée, qu’elle n’en peut plus. Il faut dire que son arrestation a été des plus difficiles. Il n’existe dans aucun manuel d’école de police qu’elle soit judiciaire ou militaire, une méthode efficace pour arrêter la peur. Mais la peur est bien là et elle écoute. Le président débite l’acte d’accusation avec un tremblement dans la voix. « Peur vous comparaissez aujourd’hui devant ce tribunal, pour répondre de nombreux délits. Pour ne pas perdre de temps je ne me contenterai que d’en lister quelques-uns. Vous êtes ainsi accusée de faux et usage de faux, d’escroquerie en bande organisée (cette bande devrait d’ailleurs elle aussi bientôt comparaître devant ce tribunal), de violences avec menaces, de menaces avec violence, de tentative de coup d’éclat. Et surtout vous avez contrevenu à la réglementation en vigueur depuis l’instauration du coupe-peur entre vingt heures et minuit. Vous avez été à de très nombreuses reprises surprise en flagrant délit d’intelligence avec de nombreux ennemis qui répondent aux noms de psychose, de manipulation, d’exagération et surtout d’information ! » « En conséquence, et en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, je vous condamne à la peine suivante : à compter de ce jour vous resterez enfermée et seule une commission d’experts ne pourra autoriser votre sortie. Cette commission aura à juger de votre aptitude à n’intervenir que lorsque de véritables circonstances l’exigeront : chute d’une météorite sur le Trocadéro, tsunami de la Seine, invasion de rats géants, épuisement des stocks de chocolat… ». « La séance est levée ! »
Armand accélère les transmissions à partir de la deuxième semaine d’octobre. Il sent que le moment est venu d’être plus précis, plus clair. A présent il faut que chacun comprenne qu’il ne s’agit pas d’un jeu. Il faut que chacun assume ses responsabilités. Il ne peut plus y avoir de peut être : où l’on est convaincu de la nécessité de mener l’opération à son terme, où on se retire, en silence, la tête basse. Armand ne se soucie plus d’évaluer à l’unité près le nombre de ses complices, il a confiance en la réussite du projet quel que soit le nombre d’adeptes. Le jeudi douze octobre, il envoie le message le plus important de sa jeune carrière de Che. Le grand jour est fixé au vendredi vingt sept octobre. Dans quelques heures, si tout fonctionne comme prévu, des dizaines de milliers d’enfants de dix à douze ans apprendront que le vingt sept octobre sera le jour le plus important de leur vie. Armand a dressé la liste des tâches que chaque correspondant devra exécuter dans les semaines qui suivront. Dans cette liste, le plus gros problème auquel Armand s’est heurté est celui des armes. Armand s’aperçoit qu’il est plus facile d’imaginer un scénario que de le vivre. Il en veut à Eugène Mollard de donner l’impression que tout peut être facile, de donner de fausses idées, de le mettre sur de fausses pistes. Il lit plusieurs fois le passage où il est question des revolvers que les enfants transportent sereinement dans leurs cartables. Il sait pertinemment que de nombreuses familles possèdent de tels engins de mort, mais on ne peut évaluer leur nombre. Il sait aussi que nombreux sont ceux qui n’en possèdent point. Il entre dans cette catégorie et jusqu’ici le considérait comme une qualité. Il sait aussi que l’entreprise est vouée à l’échec si la menace pesant sur les adultes ne consiste qu’en de simples paroles. Les armes à feu seraient idéales. Les enseignants craindront surtout une maladresse, une fausse manœuvre. Ils ne bougeront pas par peur de sacrifier des innocents. Un pistolet c’est un peu comme une bête sauvage dont on ne peut prévoir les réactions. C’est plus efficace qu’un simple couteau, ou que n’importe quel objet silencieux, frappant ou coupant. Il faut qu’ils réfléchissent à une autre stratégie sinon tout risque de s’écrouler. Il ne peut admettre un tel scénario catastrophe. Tout ce travail pour rien, pour être réduit au silence, au ridicule, à la honte. Il faut trouver une solution. Vite. Avant que les questions ne se posent, et remontent la source du projet… C’est Fanny qui a eu l’idée, qui a trouvé la clé. Comme si elle s’attendait à cette difficulté, elle soumet une nouvelle stratégie à Armand. Il la découvre dans sa boîte aux lettres électronique, en revenant de l’école le vendredi treize octobre. Ce n’est pas très clair. « Il faut sacrifier quelques innocents. Les enseignants n’oseront pas broncher tant que la vie de l’un de ces pauvres petits chérubins risque un quelconque danger. Il suffira simplement de vérifier que certains soient passés entre les mailles du filet, ou alors de ne pas tout dire à tous, dans les derniers messages. Il faut que certains sachent tout, et d’autres croient tout savoir. Comme ça, le jour J on en sacrifiera un, en l’électrocutant, en l’étranglant, en l’étouffant, en l’égorgeant, ou même en le noyant pour les classes avec aquarium… On se débrouillera avec ce que l’on peut trouver : cutters, ciseaux, ou fenêtres, tout simplement. Donc tu vois, on n’aura pas forcément besoin d’armes, notre arme ça sera la peur, la peur qu’on fasse une bêtise. Une grosse bêtise. Alors là on pourra vraiment faire comme Eugène Mollard l’a prévu. » Armand connaît les compétences de Fanny, mais là, il est franchement stupéfait. Jamais il n’aurait osé imaginer un tel scénario. Jamais il n’aurait cru une fille de cette âge capable d’extirper des bas fonds de son cerveau des idées aussi scabreuses, aussi invraisemblables. Effrayant ! Effrayant, mais efficace. Il relit le message et se demande comment Fanny fabrique de tels raisonnements. On la croirait entraînée, rompue à ce genre d’exercices. Il se sent petit, ridicule, lui qui s’apprêtait à réduire le projet à une échelle plus humaine, plus raisonnable. Il y a quelques heures, il était presque résigné à limiter l’opération à quelques villes, celles abritant le premier cercle. Il avait même songé à abandonner, définitivement, le projet. Il avait relu le manuscrit n’avait pas trouvé la clé. Il avait fini par être lassé par le bavardage insipide de cet Eugène Mollard.