Alors ils ont choisi. Tout a été organisé pour que les enfants citoyens puissent s’exprimer et choisir. Ainsi, au début du séjour, on leur a demandé d’inscrire sur un bout de papier la ou les activités souhaitées. Le soir, lorsque les animateurs de l’équipe de grands, des pré ados comme on dit pour faire scientifique, ont dépouillé les bulletins, il y a eu un premier choc. Beaucoup d’enfants n’ont pas été surprenants ni originaux dans leurs choix. On a retrouvé les grands classiques : la peinture sur soie, la pyrogravure, le ramassage des coquillages et la construction de cabanes. Mais surtout, quelques enfants ont choisi comme seule occupation l’activité « RIEN ». Il a fallu qu’ils réfléchissent ces animateurs spécialisés. Il a fallu qu’ils admettent qu’il serait impossible de refuser ce choix. Puisqu’ils avaient dit aux enfants : » vous avez des droits, utilisez-les «, ils ne pouvaient pas se contredire en éliminant, de manière autoritaire, le choix de six citoyens. C’est ainsi que le lendemain matin, sur le grand tableau de la citoyenneté, celui où chacun doit inscrire son nom en face de l’activité choisie, il y a une case réservée à RIEN. Plus exactement un emplacement est prévu pour ceux qui ont choisi de ne rien faire… Les animateurs, conseillés par le directeur, ont décidé d’aller jusqu’au bout du projet. Avec, il est vrai, le secret espoir que rapidement les choix se portent sur des activités classiques. Et surtout que la case RIEN n’ait plus aucune utilité. Tous les matins de la première semaine, Armand, Fanny, Jacques, Boris, Julien et Virginie s’inscrivent pour ne rien faire pendant les périodes où l’activité dominante n’est pas proposée. Ils ne veulent rien faire. Ils veulent être tranquilles, ensemble. Ils ne veulent plus pratiquer des activités qui ne sont que de pâles imitations de ce qu’ils subissent toute l’année à l’école. La différence c’est qu’ici on est en maillot de bain et qu’on a le droit de tutoyer les adultes. Pendant que les autres construisent des cabanes, participent à des concours de châteaux de sable, enfilent des perles, collent des bouts de laines sur des pots de yaourt ou construisent des flèches polynésiennes, eux, ils ne font rien. Rien de productif, rien qu’ils puissent ramener à la maison pour compléter l’exposition permanente des dessus de télé. Pour les surveiller, on dit pour les encadrer, on a désigné un jeune animateur stagiaire. Comme il n’est que stagiaire, il ne sait presque rien faire. Et ils ont cru comprendre, qu’il n’aimait rien faire. Il est animateur, parce que son frère l’est aussi. Il lui a expliqué que c’était super, surtout pour l’ambiance, le soir, quand les gamins sont couchés. Les enfants, ce n’est pas son truc, mais comme son frère lui a expliqué que dans cette colonie on ne les avait pas tout le temps sur le dos et qu’en plus il y aurait un arrivage de nouvelles animatrices, il n’a pas hésité. Alors, comme il n’est que stagiaire, et qu’il ne sait presque rien faire, il n’a pas eu le choix. A l’issue de la première réunion, il s’est retrouvé responsable de l’activité RIEN. C’est facile, puisqu’ils ne font rien. Quelquefois, ils parlent ou plutôt ils murmurent. Ils lisent des histoires. Surtout Armand qui vient à l’atelier RIEN avec un gros document relié de la taille d’une ramette. Il le lit. Parfois, il y en a qui écrivent, ou qui recopient. Il ne sait pas ce qu’ils trament mais comme ils le laissent tranquille cela lui est égal. Il se contente de les regarder. C’est ennuyeux d’observer des enfants qui ne font rien, ou pas grand chose, alors il s’endort. Il faut dire que le sommeil lui manque car la nuit il n’est plus stagiaire et n’a rien à apprendre. Le plus fastidieux, ce sont les réunions pédagogiques, parce que forcément quand vient le moment du bilan, il n’a rien à dire. Evidemment au début de la deuxième semaine quand les autorités pédagogiques se sont aperçues que le même groupe d’enfants s’entêtait à ne s’inscrire qu’en face du RIEN elles leur ont demander de justifier ce choix. C’est Fanny, une ancienne, qui a répondu pour les cinq autres. Elle a expliqué que c’était simplement parce qu’ils avaient envie de ne rien faire. Comme en plus on leur donnait la possibilité de choisir, ils ne voyaient pas pourquoi ils s’en seraient privés. Elle a même ajouté qu’elle ne comprenait pas pourquoi on ne posait pas la même question à ceux qui choisissaient depuis le début de la semaine l’activité « fabrication de colliers en coquillages »… Un jour, le directeur a voulu les rencontrer pendant qu’ils étaient en atelier RIEN. C’est un jeune directeur dynamique qui n’hésite pas à se jeter à l’eau pour faire rire les plus petits et les animatrices un peu coincées. Pour se distinguer des autres il est toujours torse nu sous une grande salopette en jean ternie par de nombreux bains de minuit. Comme à son habitude, et comme son statut le lui permet, il a commencé par leur passer la main dans les cheveux. Pour bien leur montrer qu’il venait en ami, en complice même. Mais surtout, pour se rassurer, car il les connaissait bien. Particulièrement Armand et Fanny. Il avait pu tester, l’année précédente, les humeurs un peu particulières de ces deux spécimens. Il a commencé par prendre une longue inspiration, puis s’est lancé dans un grand discours. Sur la vie : comme quoi il fallait apprendre à faire des choix désagréables, comme quoi on ne pouvait pas toujours faire ce dont on a vraiment envie. Il a prétendu aussi qu’un âne qui ne goûte que du foin ne mange que du foin, et que pour effectuer de bons choix il fallait un peu se forcer. Armand a souri et a dit qu’il s’inquiétait inutilement. Il lui a affirmé qu’ils étaient heureux, comme ça, à ne rien faire, et qu’il ne comprenait pas pourquoi on venait les embêter. Il a conclu en lui expliquant que s’il ne voulait plus que cette activité soit choisie, il ne fallait plus la proposer. Et s’ils le faisaient, alors ce ne serait plus une colonie de citoyens mais une colonie tout court. Fanny, beaucoup plus sèche, a ajouté que ce n’est pas quand on a fait une erreur qu’il faut réfléchir, mais avant. Elle a déclaré que s’ils étaient obligés de s’inscrire dans d’autres activités, sa démocratie c’était du bidon.
Il préférait les mots qui à leur simple prononciation évoquent un goût, une odeur, une forme, une sensation, une situation. Il avait commencé, depuis quelques temps, une collection de mots. Il trouvait certains mots épais, d’autres bruyants ou goûteux, comme un vin vieux qui reste longtemps en bouche… Il ne cherchait rien de précis, se laissait guider par ses sens. Il lui arrivait parfois de répéter un de ces mots, à voix haute, de s’en délecter, de le mâchouiller, de l’écouter. Puis il l’inscrivait sur un cahier qu’il feuilletait quelquefois, un sourire satisfait aux lèvres. Comme un vinophile qui plonge régulièrement dans les profondeurs de sa cave pour ausculter quelques bouteilles. Dans sa collection, il y avait les mots flacon, poisseux, balbuzard, vrille, cramoisi, taffetas, tapioca… C’était une collection inutile, qu’il ne montrait pas. Les autres n’entendaient pas les mêmes mélodies. Il en avait parlé à Armand, une fois, mais il n’avait pas été convaincu. C’était un peu tôt, il aurait fallu, pour qu’il puisse apprécier les saveurs de ces mots, attendre quelques années de plus. Au bout du compte, Marc s’était laissé convaincre et avait conclu que ce serait la meilleur façon d’utiliser intelligemment le micro ordinateur familial. On avait donc choisi la colonie Internet avec des arrière pensées éducatives. C’est encore une fois « on » qui impose sa loi. On a choisi. On. Le fameux « on » pronom personnel impersonnel de la troisième personne du singulier. Il est singulier, ce pronom qui se permet de prendre la place d’un seul ou d’une multitude. Il est singulier ce pronom qui regroupe parfois sous son anonyme dictature des foules énormes.
On avait pensé, avec ton père. (Et le on singulier, devient pluriel grâce à l’entrée en scène d’un complice qui lui donne force de loi.) On avait pensé que tu pourrais choisir cette colo à dominante informatique. On avait pensé que tu aimerais certainement t’initier à Internet. Comme on vient d’acheter un micro, on s’est dit que ça pourrait toujours te servir.
Et tout le monde est content. Ou plutôt on est content. Tant pis, si le fils ou la fille préférée aurait souhaité une colonie dominante chasse aux escargots, ou apprentissages des chants d’oiseaux. Armand, lui, n’avait pas eu la sensation d’être manipulé. Bien au contraire. On avait envoyé le formulaire d’inscription le jour même. Armand, n’a pas eu à regretter. D’une part, l’activité l’a passionné et d’autre part cela lui a permis d’élargir le groupe qu’il avait constitué avec Fanny et Virginie l’année précédente. Ils se sont rapidement retrouvés à six dans les mêmes activités. Hormis leur attirance pour Internet et la lecture de romans d’aventure, ils ont en commun de détester la plage. Surtout quand il faut se déplacer en groupe. Et plus encore, quand le groupe doit marcher en rangs serrés. Quant aux baignades, elles se déroulent à l’intérieur d’un parc que les spécialistes de l’animation aquatique appellent un périmètre. Il faut entrer dans l’eau quand l’animateur l’a décidé et en sortir quand le coup de sifflet du maître nageur a retenti. Armand et les siens sont allergiques à tous ces jeux stupides qu’on leur propose continuellement dans le but de les éduquer dans la joie et la bonne humeur. Ils sont exaspérés par les animateurs couvrant le bruit des vagues avec leurs cris stupides et par les animatrices qui n’ont d’yeux que pour les abdominaux du maître nageur, toujours entre deux sommeils. Depuis le temps, ils connaissent tous les rites des colonies. Aujourd’hui ils n’aspirent qu’à être tranquille. Ce qu’ils préfèrent, c’est qu’on sollicite leur avis. Le premier jour, le directeur adjoint, chargé de la pédagogie et des équipes de grands, explique que cette année on a décidé – tiens, encore le on – de les éduquer à la citoyenneté. Comme la plupart ignorent le sens de ce terme, il a expliqué qu’être citoyen dans une colonie c’est pouvoir choisir…
Cette colonie a été semblable à celles qu’Armand a déjà connu. Armand est un habitué de ces séjours éducatifs. Il est un habitué et s’y est habitué. Comme pour les vacances vertes avec la tante Annette. Ses parents se sont rencontrés en colonie. Ils y ont vécu parmi les plus beaux moments de leur vie… Alors, pour une fois, ils ont décidé d’imposer ce type de vacances à leurs enfants. Aujourd’hui, Armand leur reproche de vivre sur leurs souvenirs, de s’imaginer que tout sera extraordinaire parce qu’ eux l’ont vécu, parce qu’ eux l’ont voulu. Il aurait préféré qu’on lui impose franchement plutôt que de le manipuler en lui décrivant un monde qu’il n’a jamais rencontré. Il ne détestait pas ces séjours collectifs mais n’était pas un passionné. Heureusement que cette année il y avait une dominante : une initiation à l’informatique et au réseau Internet. Le prospectus expliquait que les enfants pourraient, en plus des autres activités traditionnelles, se perfectionner dans l’utilisation de ce nouveau moyen de communication. Armand se souvenait du slogan qui l’avait attiré : » Avec Internet, la super colo devient la cyber colo ». Avec du recul, il se dit que c’était bien un slogan de gentils animateurs dévoués. Juste ce qu’il faut de niaiserie pour bien montrer qu’on ne s’adresse qu’à des enfants. Il se souvient que sa mère n’avait pas été attiré par ce titre accrocheur. Par contre ce qui l’avait facilement convaincue, c’était la référence, quelques lignes plus bas, à la « pédagogie ». Il était expliqué que les enfants bénéficieraient de la même démarche d’apprentissage que celle appliquée dans les stages de formations d’animateurs. Toujours les souvenirs ! Les stages cette fois ci. Ces stages intensifs, où semble t’il, elle connut ses premiers émois amoureux durant les longues veillées où l’on dansait le folk au son de la pédagogie nouvelle. Armand n’eût donc pas besoin d’insister. Sa mère qui souffrait de nostalgie chronique, à la simple évocation de ses premières maladresses amoureuses, accepta tout de suite. Evidemment, cette colonie était plus coûteuse. Trente pour cent de plus ! Mais c’est normal, il faut que les parents comprennent et acceptent que la qualité pédagogique a un prix… Et Armand entra dans le cercle fermé des « internautes ». Ce séjour tombait bien. Ses parents avaient décidé de vivre avec leur temps, de s’installer dans la modernité. Ils s’étaient équipés d’un micro ordinateur familial. Ce ne fut pas sans réticence. Marc considérait ce nouvel outil comme l’impitoyable bourreau du papier et des émotions qu’il procure. Il avait fini par céder car il savait ses craintes considérées comme archaïques. Il n’avait pas le droit, pour rester fidèle à ses principes, d’abandonner ses enfants au bord d’une route à regarder passer les autres. Il avait confiance, espérant qu’Armand ne se transformerait pas en un prolongement organique d’une de ces machines électroniques. Marc était amoureux des mots et s’était inquiété du jargon utilisé pour faire tourner cette planète Internet. En essayant de lire quelques brochures et articles dans la presse spécialisée il avait été surpris des possibilités offertes par ces nouvelles techniques. Mais il fut effrayé par la pauvreté de cet espèce de langage ésotérique. Il voulait bien admettre qu’il était obtus, mais il ne supportait pas ces termes artificiels, tels que web, cybercafé, e mail, modem. Ils lui rappelaient les onomatopées vociférées par les robots des mauvais dessins animés japonais. On ne savait jamais s’il s’agissait de véritables mots ou de sigles prononcés phonétiquement.
Armand n’admet aucun débordement affectif. Il redoute ces fins de colonies où tout le monde s’essaie à la tristesse. Ces effusions sont inutiles, exagérées ou hypocrites. Il n’est pas dupe et distingue l’ombre grise des adultes dissimulés derrière les gentils animateurs dévoués. Les adultes, Armand les a éliminés. Hormis son père, et peut être un certain Eugène Mollard dont il a conservé le manuscrit au fond de son sac. Il le lira ou le racontera aux autres, aux quelques uns, trop rares, qui pourront le comprendre. Le rite est incontournable : c’est à qui mouillera le plus l’embrassé de ses ruissellements nostalgiques. Les « on s’écrira » fusent autant que les « c’était super ». Sans parler de ceux qui se tiennent par la main, les yeux dans le vague. Il s’agit des plus grands, les ados comme on dit, et des plus jeunes animateurs, qui dans ces cocktails de sanglots ne se distinguent pas de la masse. Armand attend que le vent de la niaiserie se calme. Il s’est mis à l’écart. Avec lui, Jacques, Boris, Julien, Fanny et Virginie. Ils l’entourent, ne disent rien. Ils ont hésité à participer, ne serait ce que du bout des lèvres, à ces embrassades spontanées. Ils ne sont pas aussi durs que lui. Hormis Fanny. Mais il a réussi à les convaincre, une fois de plus, du ridicule de ces épanchements lacrymaux. C’est un groupe soudé. On ne les voit pas communiquer. A les observer, on comprend qu’un lien très fort les unit. On ne peut que supposer, parce qu’en leur présence, on se sent mal. Très mal. On éprouve la sensation désagréable d’être épié. Patiemment, ils attendent que tout soit terminé. Animateurs et enfants n’en finissent plus de s’étreindre. De temps à autre, ils jettent un regard en direction d’Armand, de Fanny, des autres. Mais aucun n’ose approcher. L’autobus entre dans la cour en roulant au pas. Les cris sont perçants, stupides aussi. Le car s’immobilise dans un long soupir de frein. Un soupir de soulagement pour Armand et les siens. Bientôt ils seront en gare de Nantes, où les tris s’effectueront en fonction des destinations. Bientôt ils se retrouveront, ailleurs, dans un nouveau monde : le cybermonde. Bientôt ils commenceront à tisser une toile d’araignée entre Saint Etienne, Paris, Villeurbanne, Istres, Limoges, et Rennes.
Pour moi le plus beau texte jamais écrit sur la mer, je suis capable de l’écouter indéfiniment ou plutôt infiniment. Une merveille absolue
La marée, je l’ai dans le cœur Qui me remonte comme un signe Je meurs de ma petite sœur De mon enfant et de mon cygne Un bateau, ça dépend comment On l’arrime au port de justesse Il pleure de mon firmament Des années lumières et j’en laisse Je suis le fantôme jersey Celui qui vient les soirs de frime Te lancer la brume en baiser Et te ramasser dans ses rimes Comme le trémail de juillet Où luisait le loup solitaire Celui que je voyais briller Aux doigts du sable de la terre
Rappelle-toi ce chien de mer Que nous libérions sur parole Et qui gueule dans le désert Des goémons de nécropole Je suis sûr que la vie est là Avec ses poumons de flanelle Quand il pleure de ces temps-là Le froid tout gris qui nous appelle Je me souviens des soirs là-bas Et des sprints gagnés sur l’écume Cette bave des chevaux ras Au ras des rocs qui se consument Ô l’ange des plaisirs perdus Ô rumeurs d’une autre habitude Mes désirs dès lors ne sont plus Qu’un chagrin de ma solitude
Et le diable des soirs conquis Avec ses pâleurs de rescousse Et le squale des paradis Dans le milieu mouillé de mousse Reviens fille verte des fjords Reviens violon des violonades Dans le port fanfarent les cors Pour le retour des camarades Ô parfum rare des salants Dans le poivre feu des gerçures Quand j’allais, géométrisant Mon âme au creux de ta blessure Dans le désordre de ton cul Poissé dans Les draps d’aube fine Je voyais un vitrail de plus Et toi fille verte, mon spleen
Les coquillages figurant Sous les sunlights cassés liquides Jouent de la castagnette tant Qu’on dirait l’Espagne livide Dieux des granits, ayez pitié De leur vocation de parure Quand le couteau vient s’immiscer Dans leur castagnette figure Et je voyais ce qu’on pressent Quand on pressent l’entrevoyure Entre les persiennes du sang Et que les globules figurent Une mathématique bleue Dans cette mer jamais étale D’où me remonte peu à peu Cette mémoire des étoiles
Cette rumeur qui vient de là Sous l’arc copain où je m’aveugle Ces mains qui me font du fla-fla Ces mains ruminantes qui meuglent Cette rumeur me suit longtemps Comme un mendiant sous l’anathème Comme l’ombre qui perd son temps À dessiner mon théorème Et sous mon maquillage roux S’en vient battre comme une porte Cette rumeur qui va debout Dans la rue, aux musiques mortes C’est fini, la mer, c’est fini Sur la plage, le sable bêle Comme des moutons d’infini Quand la mer bergère m’appelle
Ce mardi onze avril, Marc a reçu un paquet provenant des éditions Grissart. Il contient une dizaine de manuscrits. Il les pose en tas sur un bureau déjà envahi à ses quatre points cardinaux de papiers sous toutes formes : reliés, agrafés, froissés, déchirés, empilés. Il ne prend même pas le temps de les découvrir, de les soupeser. Il agit de manière routinière, se dit qu’il aura bien le temps de se plonger dans ces lectures difficiles. Pendant quelques secondes, son regard est attiré par le nom, un peu ridicule, d’un de ces apprentis écrivains. Il s’agit d’un certain Eugène Mollard. En quittant son bureau, Marc se dit que la première erreur de ce peut être futur prix Goncourt est de ne pas avoir choisi un pseudonyme. Il oublie ce nom et songe à l’ampleur de la tâche qui l’attend. Les éditions Grissart le connaissent et lui autorisent des délais de lecture plus important que l’usage. Il est vrai que la patience est une des premières qualités à travailler pour entrer dans le monde de la littérature. Quelques minutes seulement après avoir reçu ce colis il l’a déjà enseveli sous le fatras de papier de son bureau et dans un coin reculé de sa mémoire. Chaque année, à Pâques, Armand doit subir la semaine de vacances à la campagne chez une tante célibataire qui vit entourée de chats et de rideaux mauves. Il aime le silence et la nature mais appréhende de plus en plus ce stage rural imposé par la diplomatie familiale. C’est un vendredi soir, le quatorze avril, qu’Annette, sa tante biologique dans tous les sens du terme vient le chercher. Il redoute l’ennui. Surtout s’il pleut. Il ne trouve rien à lire dans sa bibliothèque personnelle. Il sait que son père trouverait de bonnes histoires sortant de l’ordinaire à lui proposer. Mais aujourd’hui Marc est absent, comme chaque fois que la tante Annette passe à la maison. Juste avant de grimper dans la 403, mauve bien sûr, prétextant une envie pressante, il est passé par le bureau de son père. Ce n’est pas interdit, mais il n’est pas non plus recommandé de s’y rendre en cachette. Il fouille les différents amoncellements de livres mais n’y trouve pas de quoi satisfaire son appétit. Il s’apprête à abandonner ses recherches lorsqu’il aperçoit les manuscrits. Depuis quelques temps déjà il souhaite découvrir ce qu’est un livre à l’état brut. Il saisit le premier de la pile et a juste le temps de le glisser dans son sac entre le gros pull en pure laine des Pyrénées et l’épais pyjama pour les longues nuits campagnardes encore fraîches. Ce fut une de ses plus belles semaines à la campagne. Il n’avait jamais rien lu de pareil. Il avait eu la main heureuse. Ce n’était pas un livre pour enfants bien sûr, mais il leur était adressé, un peu comme un message. Le dernier chapitre l’avait un peu déçu. Il était un peu naïf, un peu commun. Il aurait bien voulu savoir à quoi ressemblait cet Eugène Mollard. La semaine suivante, Armand s’est procuré un dépliant sur la colonie Internet et l’a laissé traîné négligemment sur la table…
Marc a peu de temps à consacrer à Armand et se le reproche. Il essaie de compenser ce déficit en lui accordant des moments de grande complicité. Il connaît son fils et sait qu’il n’est pas disposé à supporter la présence inutile d’un adulte. Mais il ne peut éviter l’inquiétude. Il s’interroge sur son rôle, sur la qualité de cette relation qu’il imagine authentique. Son travail consomme trop de ce temps précieux, ce temps qu’il ne parvient pas à morceler. Armand n’a jamais complètement compris en quoi consistait le métier de Marc. En classe, il est embarrassé lorsqu’il faut parler de la profession du père. Il explique que son métier c’est lire. Les autres se moquent et lui répondent qu’on ne peut pas lire tout le temps que quand on lit c’est comme si on ne faisait rien, que quand on lit c’est qu’on ne travaille pas. Ils disent que lire, c’est un loisir. Un métier c’est ce que l’on fait tout le temps. Armand répond que son père lit tout le temps, même quand il ne travaille pas. Marc est un artisan un peu particulier. C’est un travailleur indépendant qui passe son temps à lire. Il n’est ni archiviste, ni bibliothécaire comme il répond parfois pour simplifier et éviter d’inutiles explications. Il travaille sur contrat, pour le compte de grandes maisons d’éditions, d’entreprises, d’universités ou pour son propre compte. Les commandes sont variées. Il arrive qu’une entreprise le sollicite pour l’aider à préparer un dossier concernant un produit, un concept. Il intervient parfois en amont des agences de publicité. C’est ce qu’il aime le moins, parce qu’il prend peu de plaisir à fouiller dans des ouvrages techniques à dominante économique. Le seul avantage, c’est qu’il s’agit d’une activité financièrement intéressante et il est le meilleur pour dénicher l’information qui aurait échappé à n’importe qui. Parfois le contrat est plus en rapport avec ce qui le passionne : les mots, les beaux, ceux qui s’assemblent délicieusement pour former de belles grappes d’émotion. C’est le cas actuellement. Une grande maison d’édition parisienne lui a demandé de préparer les matériaux pour réaliser une anthologie de l’émotion écrite. Il est chargé de découvrir dans tous les écrits, paraissant parfois dans l’anonymat le plus complet, des crus exceptionnels. Il essaie de rencontrer, au gré de ses lectures, guidé par sa seule sensibilité, un chapitre, une page, une phrase lui provoquant une grande secousse. Il doit éprouver de véritables orgasmes littéraires. Ce sont les éditions Grissard qui lui ont confié cette mission. Chaque jour, il butine. De livres en livres, de pages en pages, il cherche, il trouve et enrichit sa réserve de « miel » littéraire. Il ne rejette rien, ne se laisse pas hypnotiser par les seuls chefs-d’œuvre médiatiques et se pose souvent sur des perles rares que des presque anonymes ont abandonné avec désespoir. Il y rencontre des mots aux couleurs extraordinaires, à la saveur ronde, musicale dont il s’imprègne pour mieux les déguster. En ces moments là, il est plus un goûteur qu’un lecteur. Comme l’œnologue, il lui arrive de recracher avec dégoût un morceau trop aigre, trop complexe, cherchant simplement à copier de grands crus à la réputation installée. Mais les larmes lui montent aux yeux, quand il découvre un véritable Château Margaux littéraire qui deviendra un grand cru, à protéger, à bonifier, à partager. Au milieu de ses livres, dans les bibliothèques, chez les bouquinistes ses amis, plus rien n’a d’importance. Armand est très loin. A la maison, il y a les manuscrits. Il en reçoit une dizaine par trimestre. Il intervient souvent en deuxième lecture, pour confirmer un avis, mais il peut aussi être le premier à découvrir la production d’un amoureux de l’écriture. Il est très exigeant, ne se montre jamais enthousiaste, et relit parfois plusieurs fois avant de rédiger une note de lecture. Depuis trois ans qu’il exerce cette fonction, il n’a connu que trois ou quatre véritables émotions. De celles qui vous secouent si fort, que lorsque vous fermez le livre vous en êtes encore tout tremblant. Hormis ces quelques exceptions, il lui faut supporter de nombreuses confessions dont il ne retient que la monotonie.
Je voudrais pas crever Avant d’avoir connu Les chiens noirs du Mexique Qui dorment sans rêver Les singes à cul nu Dévoreurs de tropiques Les araignées d’argent Au nid truffé de bulles
Je voudrais pas crever Sans savoir si la lune Sous son faux air de thune A un côté pointu Si le soleil est froid Si les quatre saisons Ne sont vraiment que quatre
Sans avoir essayé De porter une robe Sur les grands boulevards Sans avoir regardé Dans un regard d’égout Sans avoir mis mon zobe Dans des coinstots bizarres
Je voudrais pas finir Sans connaître la lèpre Ou les sept maladies Qu’on attrape là–bas Le bon ni le mauvais Ne me feraient de peine Si si si je savais Que j’en aurai l’étrenne Et il y a z aussi Tout ce que je connais Le fond vert de la mer Où valsent les brins d’algue Sur le sable ondulé L’herbe grillée de juin La terre qui craquelle L’odeur des conifères Et les baisers de celle Que ceci que cela
La belle que voilà Mon Ourson, l’Ursula
Je voudrais pas crever Avant d’avoir usé Sa bouche avec ma bouche Son corps avec mes mains Le reste avec mes yeux J’en dis pas plus faut bien Rester révérencieux
Je voudrais pas mourir Sans qu’on ait inventé Les roses éternelles La journée de deux heures La mer à la montagne La montagne à la mer La fin de la douleur Les journaux en couleur
Tous les enfants contents Et tant de trucs encore Qui dorment dans les crânes Des géniaux ingénieurs Des jardiniers joviaux Des soucieux socialistes Des urbains urbanistes Et des pensifs penseurs Tant de choses à voir A voir z et à entendre Tant de temps à attendre A chercher dans le noir
Et moi je vois la fin Qui grouille et qui s’amène Avec sa gueule moche Et qui m’ouvre ses bras De grenouille bancroche
Je voudrais pas crever Non monsieur non madame Avant d’avoir tâté Le goût qui me tourmente Le goût qu’est le plus fort Je voudrais pas crever Avant d’avoir goûté La saveur de la mort…
Armand habite un quartier résidentiel de Saint Etienne. Quartier tranquille, isolé de tout, le meilleur comme le pire, où même le vent ne prend pas le temps de s’arrêter. Il ne fait que passer, juste au dessus du lotissement tassé au creux d’un vallon protégé. Armand aime le vent et les bruits inquiétants qui l’accompagnent. Des bruits dont on ignore s’ils en sont l’origine ou le résultat. Ici on les entend lorsqu’il traverse, là haut sur les hauteurs des Condamines. Armand s’ennuie. Il attend que la nuit tombe et commence les rêves. Des rêves de puissance, des rêves de folie. Il construit des mondes bouillonnant comme le métal en fusion. Des mondes de vents, avec des cris. Avec des morts aussi, pour que les cris s’expliquent. Armand n’est pas un enfant bizarre, mais il réussit à apprivoiser le temps en fabriquant des histoires abominables. Abominables pour les autres, ceux qui pourraient les entendre. Mais Armand s’en moque, ces histoires lui appartiennent et il n’en fera profiter personne. Armand a onze ans, mais paraît plus. Il est l’aîné d’une famille de trois enfants. Son frère et sa sœur ont peu d’écart avec lui mais il n’en profite pas. Il est comme un fils unique. Il les aime, mais se passe d’eux. Ce qu’il désire, c’est qu’on le laisse tranquille, qu’on ne lui pose pas de questions. Il est atteint d’indépendance. Une indépendance naturelle, qu’il n’a ni à revendiquer ni à défendre. Il a le privilège de vivre avec des parents qui respectent les nuances que la loterie génétique a déposé sur chacun de leurs descendants. Ils sont convaincus que la meilleure éducation est celle qui apprend les différences, celle qui respecte chacun, quel que soit son âge quel que soit sa taille. Ils estiment qu’il ne peut y avoir communauté de vie sans certaines règles, strictes, auxquelles adultes comme enfants doivent se soumettre. Dans cette famille on prévoit de ne jamais poser de questions indiscrètes, inutiles ou stupides. Il faut préserver l’intimité de chacun, l’aider à s’aménager un espace inaccessible. Il faut avoir confiance en celui avec qui on partage un morceau d’existence. Le mensonge est impossible. Il n’a pas lieu d’être, il est un non-sens, un anachronisme, il a perdu son utilité. Armand ne se plaint pas et ne manque de rien. Il n’est pas exigeant. Il n’aime pas tous ces jouets que les autres enfants entassent et oublient dans leurs placards. Armand préfère lire, ne rien faire, rêver. Rêver en écoutant le vent. Le vent qui souffle là haut, sur les crêtes. Le vent qui produit un grondement pareil aux soupirs des trains gravissant péniblement, plus bas dans la vallée la côte de Terrenoire. Armand est un enfant attachant. Il remplit toutes les conditions requises pour être considéré comme mignon. « Qu’il est mignon ce petit… » Il déteste ce mot signifiant charmant aussi bien que gentil. Il n’aime pas ces compliments sucrés réjouissant plus ceux qui les jettent que ceux qui les reçoivent. Quand il entend mignon il voit de beaux bébés joufflus, dégoulinant de gazouillis attendrissants. Armand aime les livres. Il est fasciné par ces volumes un peu secrets incrustés dans le moindre espace de vie de chaque pièce. Entassés, fermés il les imagine cage. Quand il le peut, il les ouvre pour que s’envolent les mots. Armand est privilégié, son père, Marc, consacre sa vie aux livres. Il est une espèce de bibliothécaire, d’archiviste, un de ces êtres exceptionnels pouvant vivre d’une passion. La journée, au milieu des livres, il travaille et le soir il se plonge dans la lecture des manuscrits que les éditions Grissard lui envoient au début de chaque trimestre. Il est lecteur. Armand trouve merveilleux que son père puisse ouvrir autant de cages. Armand ne parle jamais à Marc des histoires qu’il imagine. Il a peur de décevoir, d’être ridicule. Il attend que le moment soit venu pour l’inviter dans ses mondes de vents violents. Armand admire son père en silence pour ne pas avouer qu’il l’a choisi comme modèle. Il lui parle peu et écoute ses révoltes, ses discours passionnés. Il ne comprend pas tout mais retient l’essentiel. Il sait que Marc n’aime pas l’artificiel, le forcé, ce qui se montre dans les vitrines. Il explique que les hommes ne dévoilent pas ce qu’ils ont de plus beau, qu’ils le conservent dans une zone protégée. Parfois ils l’ouvrent, pour d’autres, pour ceux qu’ils aiment. Son père est un homme des arrières-boutiques, des quartiers oubliés. Pourtant il ne le supporte pas, quand il lui reproche de rester seul. C’est plus fort que lui, il se culpabilise et s’obstine à pratiquer un sport avec lui. Pour lui faire plaisir, parce que c’est normal qu’un père ait une activité avec son fils… Armand n’aime pas le sport, Marc encore moins et cela rend ces moments, heureusement très rares, tristes et ridicules. Ce qu’Armand apprécie c’est qu’il lui parle normalement, sans réfléchir indéfiniment aux conséquences à prononcer tel mot plutôt que tel autre. Il attend qu’il lui parle de son dégoût de ce monde où l’on ne pleure plus que sur des images numériques, de ce monde qui ne sait plus écouter ni le vent, ni la pluie sur les feuilles, ni aucun de ces bruits qui font comme une musique quand on les accepte. Il aime qu’il lui parle de ce qu’il découvre, lit, écrit. Dans ces moments là, Armand se sent puissant, indestructible, capable de parler de ses histoires, de ses rêves, de ses peurs. Mais il se tait, parce qu’il doute et ne veut pas rompre la magie de ces instants rares. Avec Lucie, sa mère, tout est différent. Pour elle, il correspond à l’image de l’enfant de onze ans. Il ne triche pas, se sent incapable de l’inquiéter ou de la décevoir. Elle est gaie, pleine d’amour et de tendresse. Elle n’est ni collante, ni sirupeuse, juste ce qu’il faut pour donner envie de l’aimer. Armand est son complice. Ils se fâchent pour des futilités, pour se retrouver, en rire. Alors ils sont bien. Elle se confie à lui, lui dit son amour, pour lui, pour tous. Elle lui parle de Marc, lui explique qu’il est pénible, distrait, détaché de la réalité. Armand ne la contrarie pas, il l’écoute. Elle a besoin de ces moments d’épanchements pour reconstituer son stock d’enthousiasme. Elle en a besoin : elle est infirmière dans un service de gérontopsychiatrie…
Si notre vie est moins qu’une journée En l’éternel, si l’an qui fait le tour Chasse nos jours sans espoir de retour, Si périssable est toute chose née,
Que songes-tu, mon âme emprisonnée ? Pourquoi te plaît l’obscur de notre jour, Si pour voler en un plus clair séjour, Tu as au dos l’aile bien empanée ?
Là, est le bien que tout esprit désire, Là, le repos où tout le monde aspire, Là, est l’amour, là, le plaisir encore.
Là, ô mon âme au plus haut ciel guidée ! Tu y pourras reconnaître l’Idée De la beauté, qu’en ce monde j’adore.
Il vivait seul, et passait ses dimanches avec sa sœur Justine. Elle habitait à quelques rues avec trois enfants dispensés de père. Il ne venait pas parce qu’il était invité, il venait parce qu’il le fallait. C’était la seule façon de garder le contact avec ce qui l’avait fait Mollard, Mollard Eugène. Justine était sa petite sœur, de huit ans sa cadette. Aujourd’hui comme hier, avec la patience de ces personnes qu’on imagine être nées pour les autres, elle le supportait sans rien demander. Il observait les enfants. Pendant de longues heures il les étudiait avec l’attention passionnée et le regard glauque d’un entomologiste amateur. Il cherchait un indice, une trace de ce qu’il avait été. Ils en étaient agacés. Justine réclamait leur indulgence, mais ils ne voulaient plus dilapider leurs dimanches avec Eugène, l’oncle un peu dérangé. Eugène sentait cette hostilité. Persuadé d’être atteint d’une maladie rare, il se sentait persécuté et supposait que le monde entier lui en voulait. Le psychiatre qui le suivait depuis près de dix ans ne comprenait pas. Il cherchait la clé. Il aurait voulu qu’il s’agisse d’un traumatisme. Un traumatisme psychique datant de la petite enfance ayant causé des dégâts irréparables. Un tel diagnostic l’aurait rassuré sur la fiabilité de sa science. Mais Sigmund Freud n’était d’aucun secours pour Eugène Mollard. Eugène Mollard était un cas unique. Il ne pouvait entrer dans aucune des catégories prévues par les spécialistes des troubles mentaux. Aussitôt que l’on tentait de le sérier, de le caractériser, il s’échappait, il fuyait. On l’attendait au coin du désespoir, il surgissait en pleine euphorie. On le supposait haineux, aigri, on le retrouvait convivial, social, solidaire. Depuis longtemps, il s’était mis en tête de laisser une trace. Il déclarait que, ne pouvant se souvenir de ce qu’il avait été, il voulait qu’on se souvienne de ce qu’il serait… Il se gargarisait de formules toutes faites, de phrases convenues. Se croyant philosophe il imaginait pouvoir impressionner son public. Son public, c’était Justine. Justine qui l’écoutait patiemment. Cela produisait comme un fond sonore. Elle s’habituait à ses manies, à ses projets, agonisants dés l’instant où ils naissaient. Il lui avait tout annoncé. Il était devenu un maniaque des prédictions, un obsédé des suppositions. Chaque week end amenait son inévitable litanie d’hypothèses hasardeuses, de théories fumeuses. Elle pariait sur ses lubies à venir, et évaluait avec perspicacité la durée de ses toujours nouvelles passions. Il avait eu une période mystique pendant laquelle il envisagea d’évangéliser les banlieues difficiles. L’expérience fut courte. Au premier soir de sa croisade il perdit, dans une bagarre avec des hérétiques, ce qui lui restait de lunettes. Grâce à un télescope de sa fabrication, il eut une période scientifique. Il scrutait les planètes. Cette passion fut soudaine et dévorante. Comme Eugène paraissait heureux, normal, Justine crût qu’il avait trouvé sa voie, qu’il pourrait enfin laisser cette trace qui l’obsédait. Inscrit au club d’astronomie de la maison des jeunes de Bourges, il lui arrivait d’oublier quelques dimanches chez sa sœur. Il s’était mis en tête de découvrir une nouvelle planète. Il parlait de la planète inconnue. Son existence lui semblait « géométriquement » évidente. Elle porterait son nom : la planète Mollard… Il dissertait de longues heures à propos d’une loi mathématique expliquant le phénomène de l’expansion de l’univers. Il emplissait de pleins cahiers de calculs, de schémas et affirmait à Justine, fascinée, que de célèbres astronomes américains s’intéressaient à ses travaux. Tout s’effondra le jour où il s’avéra incapable de régler convenablement son télescope pour montrer une magnifique éclipse de lune à ses neveux. Il avait eu aussi une période sportive. Son projet étant de devenir le meilleur coureur de marathon des plus de quarante ans. L’expérience fut brève. Son médecin dressa un état des lieux de ses articulations si alarmant qu’il ne lui était autorisé que de simples trottinements. Il avait peint, sculpté, tissé, s’était essayé à divers arts martiaux, avait milité pour de bonnes causes, s’était engagé politiquement et revenait régulièrement à la case départ. Il ne parvenait au bout de rien. Il ne pouvait se fixer et régulièrement se levait avec l’irrésistible envie de changer de vie. Il abandonnait ses passions de la veille, sans regrets, sans amertume. Justine ne le contrariait pas. Elle le soutenait, l’accompagnant dans cette quête éperdue. Parfois, elle plaisantait, lui expliquait que s’il souhaitait laisser une trace durable, la seule solution efficace connue et éprouvée était d’avoir des enfants. Il n’aimait pas qu’elle aborde ce sujet. C’est le premier dimanche de janvier de cette année qu’il lui a exposé son nouveau projet. Il veut écrire une histoire. Il va fabriquer une aventure extraordinaire, dont les héros seront des enfants. Ce sera une histoire inventée ou rêvée, une histoire qu’il aurait pu vivre. Une histoire qu’il aurait aimé vivre. Au lycée, il n’était pas doué en dissertation, mais peu importe, il écrirait… Le dimanche cinq mars Eugène Mollard est satisfait. Il a fini. Il a terminé l’histoire. Son histoire. Hier, il rêvait de l’écrire, aujourd’hui il la raconte à Justine stupéfaite. C’est extraordinaire, magique, elle pourra se souvenir. Mais elle ne dit rien, elle ne comprend pas ce qui a pu conduire son frère à imaginer une telle histoire. Elle ne veut pas discuter. Eugène semble enthousiaste, sûr de lui. Elle l’encourage à envoyer le manuscrit à un éditeur. Eugène y a pensé. Il a déjà sélectionné la grande maison d’édition parisienne, l’heureuse élue, qui aura le privilège de tirer profit de son immense talent. Justine n’a pas osé lui dire qu’il est peut être un peu tôt, qu’il faudra revoir l’épilogue. Les critiques risquent d’être impitoyables. Elle a trouvé les dernières pages trop dures, trop impossibles. Le jeudi neuf mars, Eugène Mollard envoie son manuscrit aux éditions Grissart. Il a pris soin de modifier le dernier chapitre. Il a rédigé un texte plus doux, plus pédagogique, plus moral pour le grand public. Il est confiant et lorsqu’il tend son paquet à l’employé de la poste, il a la certitude que dans quelques temps on se souviendra de lui.
Quand le temps est au bleu Quand les champs sont au vert On entend dans le loin les chants d’hommes heureux Ils sifflent en riant la fin de l’hiver On est bien On attend Une larme de soleil brûle en glissant Rouge et légère Elle frissonne en riant
…Et là-haut, sur ton front, ces nuages si beaux Où pend et se déchire une pourpre en lambeaux ; Cet azur, qui ce soir sera l’ombre infinie ; Cet espace qu’emplit l’éternelle harmonie ; Ce merveilleux soleil, ce soleil radieux Si puissant à changer toute forme à nos yeux Que parfois, transformant en métaux les bruines, On ne voit plus dans l’air que splendides ruines, Entassements confus, amas étincelants De cuivres et d’airains l’un sur l’autre croulants, Cuirasses, boucliers, armures dénouées, Et caparaçons d’or aux croupes des nuées ; L’éther, cet océan si liquide et si bleu, Sans rivage et sans fond, sans borne et sans milieu, Que l’oscillation de toute haleine agite, Où tout ce qui respire, ou remue, ou gravite, A sa vague et son flot, à d’autres flots uni, Où passent à la fois, mêlés dans l’infini, Air tiède et vents glacés, aubes et crépuscules, Bises d’hiver, ardeur des chaudes canicules, Les parfums de la fleur et ceux de l’encensoir, Les astres scintillant sur la robe du soir, Et les brumes de gaze, et la douteuse étoile, Paillette qui se perd dans les plis noirs du voile, La clameur des soldats qu’enivre le tambour, Le froissement du nid qui tressaille d’amour, Les souffles, les échos, les brouillards, les fumées, Mille choses que l’homme encor n’a pas nommées, Les flots de la lumière et les ondes du bruit, Tout ce qu’on voit le jour, tout ce qu’on sent la nuit ; Eh bien ! nuage, azur, espace, éther, abîmes, Ce fluide océan, ces régions sublimes Toutes pleines de feux, de lueurs, de rayons, Où l’âme emporte l’homme, où tous deux nous fuyons, Où volent sur nos fronts, selon des lois profondes, Près de nous les oiseaux et loin de nous les mondes, Cet ensemble ineffable, immense, universel, Formidable et charmant, – contemple, c’est le ciel !…
Eugène Mollard souffrait. Il souffrait de ne pas se souvenir. Ce n’était pas de l’amnésie, les médecins l’avaient affirmé. Il ne se rappelait rien. Sa mémoire dont le mécanisme était déréglé broyait du noir. Eugène Mollard avait mal. Mal à l’intérieur. Mal à la vie qu’il regardait s’enfuir, se déroulant comme une bobine de fil échappée. Eugène Mollard approchait la quarantaine. Il ne s’en inquiétait pas. Il ignorait la nostalgie. Il aurait quarante ans et ne les fêterait pas. Il ne fêtait pas ses anniversaires. Eugène Mollard était de ceux qu’on oublie après une première rencontre. Il portait le cheveu gras et plaqué. Sa personne entière était imprégnée de mollesse moite. Il n’utilisait pas sa grande taille. Il en était embarrassé, étonné même. Son visage était un florilège de défauts exagérés. Tous les ingrédients étaient réunis pour qu’il se transforme en caricature. On ne pouvait pas parler de laideur, c’eût été lui attribuer un signe particulier qu’on est capable de retenir. Il était pâle, sans aucune force dans les traits, comme s’il ne s’agissait que d’une simple esquisse. Son regard semblait attendre. Le moindre de ses enthousiasmes optiques était stoppé dans son élan par deux épais verres pour myopes. Certaines personnes se découvrent une nouvelle élégance grâce aux lunettes. Eugène en était affublé. Il s’agissait d’un poids supplémentaire qu’il encombrait de sparadraps. Il avait la peau fragile et ses montures l’écorchaient. Sur le plan vestimentaire, il vouait un véritable culte aux sous pulls en acrylique. Il ne choisissait pas les couleurs et n’éprouvait aucune appréhension à assortir un mauve vinasse à un bleu patriotique. Il portait des mocassins à boucle, et en toutes saisons ne sortait jamais sans un vêtement de pluie, roulé en boule autour du ventre, comme une ceinture abdominale. Depuis dix sept ans, il exerçait les fonctions d’aide comptable dans une charcuterie industrielle de la banlieue de Bourges. Il ne prenait aucun plaisir dans son travail, accomplissant sa tâche avec application, ne posant aucune question. Il ne cherchait pas à s’élever dans la hiérarchie. Il ne jugeait pas ses journées monotones et ignorait les sens du verbe répéter (répéter : « dire ce qu’on a déjà dit », « refaire ce qu’on a déjà fait ») … Chaque jour, il avait besoin de quelques minutes pour découvrir ce qu’il avait abandonné la veille. Il ne redisait pas, il disait. Il ne refaisait pas, il faisait. Pour ne rien oublier, même s’il n’était qu’opérateur de saisie, il était devenu un maniaque des pense bête. Ce qui lui avait valu le surnom de « post-it ». Il ne lui était jamais rien arrivé. Rien qui puisse le marquer. Sa vie était une ligne droite au milieu d’un paysage monotone, sous un ciel sans nuages. Pas le moindre virage, pas le moindre relief pour accrocher le regard. Aucun de ses sens n’était sollicité plus qu’il ne fallait. Quand il se retournait, il ne distinguait rien. Il était atteint d’une curieuse maladie qui aurait pu s’appeler la platitude. Ce n’était pas douloureux. Comme il ne pouvait ni regretter, ni espérer, il finissait par s’habituer. Au commencement d’une journée, il se levait en ignorant ce que lui réservait l’avenir proche. Il attendait l’enchaînement des gestes mécaniques. Quand il sortait, il savait qu’il retrouverait son chemin. Il savait qu’un grand nombre de passants lui souhaiteraient le bonjour. » Bonjour Monsieur Mollard ». Il savait que rien de grave n’arriverait. C’était ainsi depuis toujours. Demain, il aura quarante ans. Il finissait par s’habituer, mais il en souffrait. Il aurait voulu fabriquer une histoire. Une histoire à lui, une vraie, piquante, troublante qu’on rêve ensuite de raconter. Il aurait voulu inventer des projets. Des projets avec virages, des projets avec des orages, des projets pour courber cette ligne droite, insupportable. Il lui arrivait d’avoir mal, en forçant les tiroirs de sa mémoire. Ils étaient coincés, toujours vides. Il y avait bien quelques photos, témoignages glacés des périodes où il s’était arrêté. Elles ne produisaient guère plus d’effets que s’il avait feuilleté un livre d’images. Il reconnaissait ses parents sans éprouver la moindre émotion. Il les voyait, comme deux visages rencontrés auxquels on ne prête qu’une attention distraite. Alors, il refermait la boîte. Il la glissait sous son lit, au milieu d’autres boîtes. Boîtes à chaussures, boîtes à gâteaux, toutes pleines d’étranges reliques d’un autre passé.
Cher intrus, que j’ai voulu aimer, je t’épargne. Je te laisse ta seule chance de grandir à mes yeux : je m’éloigne. Tu n’auras, à lire ma lettre, que du chagrin. Tu ne sauras pas à quelle humiliante confrontation tu échappes, tu ne sauras pas de quel débat tu fus le prix, le prix que je dédaigne… Car je te rejette, et je choisis… tout ce qui n’est pas toi. Je t’ai déjà connu, et je te reconnais. N’es-tu pas, en croyant donner, celui qui accapare ? Tu étais venu pour partager ma vie… Partager, oui : prendre ta part ! Être de moitié dans mes actes, t’introduire à chaque heure dans la pagode secrète de mes pensées, n’est-ce pas ? Pourquoi toi plutôt qu’un autre ? Je l’ai fermée à tous. Tu es bon, et tu prétendais, de la meilleure foi du monde, m’apporter le bonheur, car tu m’as vue dénuée et solitaire. Mais tu avais compté sans mon orgueil de pauvresse : les plus beaux pays de la terre, je refuse de les contempler, tout petits, au miroir amoureux de ton regard… Le bonheur ? Es-tu sûr que le bonheur me suffise désormais ?… Il n’y a pas que le bonheur qui donne du prix à la vie. Tu me voulais illuminer de cette banale aurore, car tu me plaignais⁹ obscure. Obscure, si tu veux : comme une chambre vue du dehors. Sombre, et non obscure. Sombre, et parée par les soins d’une vigilante tristesse ; argentée et crépusculaire comme l’effraie, comme la souris soyeuse, comme l’aile de la mite. Sombre, avec le rouge reflet d’un déchirant souvenir… Mais tu es celui devant qui je n’aurais plus le droit d’être triste… Je m’échappe, mais je ne suis pas quitte encore de toi, je le sais. Vagabonde, et libre, je souhaiterai parfois l’ombre de tes murs… Combien de fois vais-je retourner à toi, cher appui où je me repose et me blesse ? Combien de temps vais-je appeler ce que tu pouvais me donner, une longue volupté, suspendue, attisée, renouvelée… la chute ailée, l’évanouissement où les forces renaissent de leur mort même… le bourdonnement musical du sang affolé… l’odeur de santal brûlé et d’herbe foulée… Ah ! tu seras longtemps une des soifs de ma route ! Je te désirerai tour à tour comme le fruit suspendu, comme l’eau lointaine, et comme la petite maison bienheureuse que je frôle… Je laisse, à chaque lieu de mes désirs errants, mille et mille ombres à ma ressemblance, effeuillées de moi, celle-ci sur la pierre chaude et bleue des combes de mon pays, celle-là au creux moite d’un vallon sans soleil, et cette autre qui suit l’oiseau, la voile, le vent et la vague. Tu gardes la plus tenace : une ombre nue, onduleuse, que le plaisir agite comme une herbe dans le ruisseau… Mais le temps la dissoudra comme les autres, et tu ne sauras plus rien de moi, jusqu’au jour où mes pas s’arrêteront et où s’envolera de moi une dernière petite ombre….
Je vais donc publier, chapitres après chapitres, mon deuxième roman, » Voyage contre la vitre ». C’est ce manuscrit qui fut « repéré » il y a un peu plus de vingt ans, par le directeur littéraire de Grasset, aujourd’hui disparu Yves Berger…
Marc a passé une partie de l’après midi à écouter Armand. Il ne l’a pas interrompu. Armand a besoin de raconter. Il a besoin d’ouvrir la cage. Il faut que les mots s’échappent, ils ne doivent plus pourrir en lui. Ces mots, Marc les saisit et les enferme sur une bande magnétique. Il les laissera reposer quelques jours et les libérera pour une autre existence. Quand un entretien s’achève, Marc aime rester seul. Il laisse pénétrer ce qu’il vient de subir. Il travaille les paroles, les pétrit, les transforme. Aujourd’hui il ne recevra plus personne. Il doit mettre de l’ordre, se préparer à terminer le voyage. Armand est sorti. Il le verra demain et ce sera fini. Il faudra s’occuper des autres, les nouveaux qui entrent, les anciens qui partiront. Alors Marc pleure. Sans larmes, parce que le sel pique les yeux. Il pleure en dedans parce qu’il sait qu’il a réussi. Il pleure. Armand va lui manquer. Cette nuit il rêvera. Cette nuit l’histoire d’Armand entrera en lui, elle croisera d’autres mondes, d’autres souvenirs. Elle croisera cet enfant qu’il avait voulu être.
Tout s’efface, tout s’écroule il ne m’importe plus que mes ciels mémorés il ne me reste plus qu’un escalier à descendre marche par marche il ne me reste plus qu’une petite rose de tison volé qu’un fumet de femmes nues qu’un pays d’explosions fabuleuses qu’un éclat de rire de banquise qu’un collier de perles désespérées qu’un calendrier désuet que le goût, le vertige, le luxe du sacrilège capiteux. Rois mages yeux protégés par trois rangs de paupières gaufrées sel des midis gris distillant ronce par ronce un maigre chemin une piste sauvage gisement des regrets et des attentes fantômes pris dans les cercles fous des rochers de sang noir j’ai soif oh, comme j’ai soif en quête de paix et de lumière verdie j’ai plongé toute la saison des perles aux égouts sans rien voir brûlant
Je publie aujourd’hui, la fin de mon roman « un orage en février ». J’envisage de publier aussi mes deux autres romans, qu’en pensez vous ?
Jules attend Lisa. La nuit n’est plus très loin. Il sait qu’elle viendra, il fait si chaud, l’orage approche. Il reste encore quelques trous de lumière, coincés dans le noir des nuages qui enflent. Ils vont se retrouver là-haut, au bord de cette route qu’ils aiment tan. On y voit la ville, d’en haut. L’humidité s’est posée sur le goudron brûlant. Elle est garée plus bas, un petit terre-plein à la sortie du dernier virage. Il n’a pas entendu la voiture. Il n’entend plus rien. Il a le souffle court qui lui emplit l’intérieur. La route monte doucement. Il la voit arriver, à pas lent. Lisa dans la lenteur, Lisa dans la douceur. C’est si rare. Il a un peu peur. Il distingue un sourire, il le sait, il le sent, il le veut. Lisa sourit. Il est plus haut, sur le talus. Il regarde, il inspire, elle est en lui. Elle est petite, si petite. Il se murmure quelques mots, ce sont ses mots : « écoute petite, écoute, tout se désespère, écoute petite le vent de panique… ». Des mots d’hier, des mots adolescents qu’il extirpait de sa machine intérieure, celle qu’il n’a jamais pu régler. A chaque pas qu’elle fait, doucement, tout doucement parce qu’il fait chaud, il soupire. Il transpire aussi. Soudain elle est là. Là, à quelques mètres, elle est essoufflée. Il s’est arrêté de respirer. Elle sourit, doucement. Ses lèvres tremblent, ses yeux brillent. Pas un mot qui n’ose sortir. Au loin les premiers éclairs. Ella a mis sa robe légère, une robe tablier, un peu pastel, avec quelques boutons devant. Son parfum le dessus. Elle est à quelques centimètres. Si près de lui, elle est là, il a pris est bien. Leurs doigts se touchent. Ils se serrent. La chaleur s’est apaisée, le tonnerre gronde, elle tremble. Il la prend par la main, plus bas l’herbe est si verte.
Un vieux texte que j’ai envie de partager a nouveau ce soir…
Il a mis le pied sur le quai et
ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa
peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est
arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville est partout.
L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette
sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui,
elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui
caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la
fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que
depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il
ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît
il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes
d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles
l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une
lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques
couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau
graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il
le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques.
Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il
voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps,
entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose
le long du quai.
Un texte, qu’il faut lire, relire, avec en fond la voix profonde de Camus lui-même… Alors, oui on est parcouru de frissons…
« Des millions d’yeux, je le savais, ont contemplé ce paysage, et pour moi il était comme le premier sourire du ciel. Il me mettait hors de moi au sens profond du terme, il m’assurait que sans mon amour et ce beau cri de pierre, tout était inutile. Le monde est beau, et hors de lui point de salut. La grande vérité que patiemment il m’enseignait, c’est que l’esprit n’est rien ni le cœur même, et que la pierre chauffée par le soleil ou le cyprès que le ciel découvert agrandit limitent le seul univers où avoir raison prend un sens : la nature sans hommes. Et ce monde m’annihile, il me porte jusqu’au bout, il me nie sans colère. Dans ce soir qui tombait sur la campagne florentine, je m’acheminai vers une sagesse où tout était déjà conquis, si des larmes ne m’étaient venues aux yeux, et si le gros sanglot de poésie qui m’emplissait ne m’avait fait oublier la vérité du monde. C’est sur ce balancement qu’il faudrait s’arrêter, singulier instant où la spiritualité répudie la morale, où le bonheur naît de l’absence d’espoir, où l’esprit trouve sa raison dans le corps. S’il est vrai que toute vérité porte en elle son amertume, il est aussi vrai que toute négation contient une floraison de « oui ». Et ce chant d’amour sans espoir qui naît de la contemplation peut aussi figurer la plus efficace des règles d’action : au sortir du tombeau, le Christ ressuscitant de Piero della Francesca n’a pas un regard d’homme. Rien d’heureux n’est peint sur son visage – mais seulement une grandeur farouche et sans âme, que je ne puis m’empêcher de prendre pour une résolution à vivre. Car le sage comme l’idiot exprime peu. Ce retour me ravit. Mais cette leçon, la dois-je à l’Italie, ou l’ai-je tirée de mon cœur ? C’est là-bas, sans doute, qu’elle m’est apparue, mais c’est que l’Italie, comme d’autres lieux privilégiés, m’offrait le spectacle d’une beauté où meurent quand même les hommes, ici encore la vérité doit pourrir et quoi de plus exaltant ? Même si je la souhaite, qu’ai-je à faire d’une vérité qui ne doive pas pourrir ? Elle n’est pas à ma mesure. Et l’aimer serait un faux-semblant. On comprend rarement que ce n’est jamais par désespoir qu’un homme abandonne ce qui faisait sa vie. Les coups de tête et les désespoirs mènent vers d’autres vies et marquent seulement un attachement frémissant aux leçons de la terre. Mais il peut arriver qu’à un certain degré de lucidité, un homme se sente le cœur fermé et, sans révolte ni revendication, tourne le dos à ce qu’il prenait jusqu’ici pour sa vie, je veux dire son agitation. Si Rimbaud finit en Abyssinie sans avoir écrit une seule ligne, ce n’est pas par goût de l’aventure, ni renoncement d’écrivain. C’est « parce que c’est comme ça » et qu’à une certaine pointe de la conscience, on finit par admettre ce que nous nous efforçons tous de ne pas comprendre, selon notre vocation. On sent bien qu’il s’agit ici d’entreprendre la géographie d’un certain désert. Mais ce désert singulier n’est sensible qu’à ceux capables d’y vivre sans jamais tromper leur soif. C’est alors, et alors seulement, qu’il se peuple des eaux vives du bonheur. À portée de ma main, au jardin Boboli, pendaient d’énormes kakis dorés dont la chair éclatée laissait passer un sirop épais. De cette colline légère à ces fruits juteux, de la fraternité secrète qui m’accordait au monde à la faim qui me poussait vers la chair orangée au-dessus de ma main, je saisissais le balancement qui mène certains hommes de l’ascèse à la jouissance et du dépouillement à la profusion dans la volupté. J’admirais, j’admire ce lien qui, au monde, unit l’homme, ce double reflet dans lequel mon cœur peut intervenir et dicter son bonheur jusqu’à une limite précise où le monde peut alors l’achever ou le détruire. Florence ! Un des seuls lieux d’Europe où j’ai compris qu’au cœur de ma révolte dormait un consentement. Dans son ciel mêlé de larmes et de soleil, j’apprenais à consentir à la terre et à brûler dans la flamme sombre de ses fêtes. J’éprouvais… mais quel mot ? quelle démesure ? comment consacrer l’accord de l’amour et de la révolte ? La terre ! Dans ce grand temple déserté par les dieux, toutes mes idoles ont des pieds d’argile. »
Jules, parfois il a les nœuds de sa tête qui lui coulent dans le ventre, alors ça lui fait comme une mâchoire qui grignote les entrailles. Il a mal, il grimace. Il a les quatre coins du visage qui se plissent. Et Lisa le regarde se crisper, elle craint ces moments où Jules disparaît, aspiré par ses peurs, ses angoisses. Elle voudrait l’aider, lui dire que ce n’est rien que cela passera, que tout ira mieux demain…
Demain, le mot qui n’appartient plus à Jules, un mot incompatible, un mot impossible.
Et ce matin Jules est sans demain, sa machine à fabriquer le temps semble coincée, abîmée.
Combien de routes un homme doit-il parcourir Avant que vous ne l’appeliez un homme? Oui, et combien de mers une colombe doit-elle traverser Avant de s’endormir sur le sable? Oui, et combien de fois doivent voler les boulets de canons Avant d’être interdits pour toujours? La réponse, mon ami, est soufflée dans le vent, La réponse est soufflée dans le vent.
Combien de fois un homme doit-il regarder en l’air Avant de voir le ciel? Oui, et combien d’oreilles doit avoir un seul homme Avant de pouvoir entendre pleurer les gens? Oui, et combien faut-il de morts pour qu’il sache Que beaucoup trop de gens sont morts? La réponse, mon ami, est soufflée dans le vent, La réponse est soufflée dans le vent.
Combien d’années une montagne peut-elle exister Avant d’être engloutie par la mer? Oui, et combien d’années doivent exister certaines gens Avant qu’il leur soit permis d’être libres? Oui, et combien de fois un homme peut-il tourner la tête En prétendant qu’il ne voit rien? La réponse, mon ami, est soufflée dans le vent, La réponse est soufflée dans le vent.
Un soir Jules est entré chez lui avec de l’air frais dans la tête. Cette belle sensation qui ouvre la tête. De l’air frais dans la tête et de la lumière dans le regard.
Il est entré doucement, Lisa ne l’a pas entendu, comme souvent elle n’est pas loin de la fenêtre, à attendre, à espérer. Elle ne l’a pas entendu, il a de l’air frais dans la tête et le pas léger, comme un nuage, petit, qui coule lentement vers l’horizon. Jules est un nuage, Lisa est son soleil, il va la caresser. Elle ne l’a pas entendu toute absorbée à son travail d’attente à la fenêtre. Elle s’applique, depuis le temps qu’elle s’essaie. Jules le lui a demandé souvent : « mais qui tu attends, on ne connaît personne, on ne veut personne ? »
Ce soir Jules ne posera pas de question, il lui dira qu’il a trouvé, il a trouvé le passage, enfin.
Il est derrière elle, elle ne l’entend pas, elle se concentre. La fenêtre est un sourire dans la pièce. Il entoure Lisa avec ses bras, doucement, comme une écharpe qui caresse. Lisa n’a pas peur, ne sursaute pas, elle ne connaît pas ce sentiment depuis que chaque soir elle attend Jules. Elle le sent toujours autour d’elle, il laisse des traces, des échos. Ses bras sont doux, ils sentent le dehors, ses mains sont légères, elle les sent qui l’effleurent, elle vibre, sa nuque est pleine de frissons quand il lui pose un baiser qu’elle ne connaît pas. Elle tourne la tête doucement pour ne pas froisser la beauté du moment, elle sent la fraîcheur qui déborde de son sourire.
Jules la serre plus fort, il baisse un peu la tête, et la pose sur son épaule : « j’ai trouvé Lisa, j’ai trouvé le passage. Dans ma tête c’est plein de frais, je me suis ouvert. »
Il ne serre plus Lisa, elle s’est retournée, a abandonné la fenêtre, sa fenêtre et regarde Jules. Il a le visage qui s’est déplissé, on dirait une clairière après une tempête. Et Jules parle, il parle à Lisa de ce passage qu’il cherche depuis tant de nuits, ce passage qui le conduit au début, à son début. Elle l’écoute, ne comprend pas tout mais qu’importe elle voit qu’il est heureux.
Jules explique : c’est un peu confus, il lui parle de ce qu’il fait ces derniers jours, il lui raconte ses marches, il raconte la terre qu’il a senti tourner, aujourd’hui, il a senti qu’elle tournait, ça a fait quelque chose de bizarre dans tout le corps, comme une décharge électrique mais en plus frais et avec un goût de vanille. Il lui raconte comment ça s’est passé, il était assis dans l’herbe, une herbe fraîche un peu grasse. Un peu plus bas un ruisseau lui occupait le regard depuis plusieurs heures, et puis soudain il a senti le mouvement, léger, comme un glissement. Il se souvient que pendant quelques secondes tout autre mouvement a cessé comme deux trains qui se croisent. Et dans sa tête il a senti que ça circulait, d’un coup, comme si des bouchons sautaient les uns après les autres.
Jules et Lisa se tiennent par la main. Doucement, légèrement, c’est un effleurement, une hésitation de bouts de doigts. Ils aiment sentir le peut-être, le presque, et ils sont bien. Ils ne sont pas restés à Paris, si peu, rien à y faire, tout est si fini dans cette ville. Ils cherchent un quelque part où ils puissent se fabriquer une provision de débuts, une réserve de commencements. Ils ont tant à attendre de ce qu’ils ne savent pas encore, il leur faut de l’air, de l’espace et du temps au milieu de tout. Jules a dit : « je n’aime pas Paris, je n’aime pas la ville, je n’aime pas la ville quand elle ne me dit plus rien, je veux la mer, je veux qu’on se tienne la main sur une plage, qu’on se fatigue le regard à regarder le bout, le bout de là bas, de l’autre côté ; et Lisa a répondu qu’elle voulait bien voir la mer avec Jules. Elle le lui a dit « je veux bien voir la mer avec toi ». Alors elle est montée dans la voiture et a dit à Jules : « pour voir la mer, il faut que tu démarres ». Et Jules s’est senti bien de savoir où il allait. Pour voir la mer il faudra rouler trois heures, pas plus. Et maintenant ils y sont. Ils sont entièrement occupés à regarder et Jules demande à Lisa si elle a déjà vu la terre tourner. Lisa sourit à Jules, à Jules qui veut voir la terre tourner. Elle sait qu’il en rêve, elle sait qu’il en a besoin, comme la preuve qu’il y a quelque chose de vrai, qu’on peut vérifier. Alors ils se sont assis, les genoux groupés sous le menton les yeux attentifs, le souffle retenu. Jules a dit à Lisa que si tout était calme en eux, alors ils sentiront le mouvement, la vitesse. Lisa a fermé les yeux, doucement, sans faire d’effort, deux ailes de papillon sur le bord du regard. Elle a fermé les yeux et elle s’est sentie bien. Jules est là, tout contre elle, il attend de sentir que la terre tourne, il le sait, c’est possible, plusieurs fois il a éprouvé ce magnifique bonheur de la vitesse et du temps qui passe, qui lui traverse le corps. Lui aussi a les yeux clos, il est bien, tout est si doux, la mer donne le tempo, alors il sent comme de la fraîcheur qui lui coule dans les veines, une fraîcheur parfumée, de matin d’été, il la sent, et puis il tremble un peu, il n’a pas froid c’est l’émotion de ce qui va se produire. Ses yeux n’existent plus, ils ne sont plus qu’une trace de ses anciens regards, et les images défilent, il le sait, il l’attend, ce n’est pas la première fois. Mais aujourd’hui c’est différent, il n’est pas seul, il partage le moment, c’est doux. Lisa est à côté, elle est partout, autour, dans son espace, dans son histoire, elle est partout. Il fallait la retrouver, il la savait depuis toujours, il savait qu’elle était là dans ses petits espaces de rien qu’il était le seul à connaître. Lisa qui a accepté d’attendre avec lui, qui lui a donné un sourire quand il a voulu sentir la terre tourner.
Lisa veut que Jules goûte à tout ce qu’elle aime ou a aimé. La mer d’abord, cette mer qu’elle lui offre à chaque instant. Et puis il y a la vie, sa vie. Et dans sa vie d’hier, tous les lieux, tous les gens qui ont nourri ses passions.
Ils ont tant de vides dans leurs mémoires à deux qu’elle veut tout lui raconter, tout lui partager, pour qu’il se nourrisse d’elle, de ces histoires où il n’était pas. Sauf dans les songes de Lisa, quand elle sentait l’appel d’un autre.
Et Jules aime Lisa, dans sa frénésie à lui dire : « regarde Jules, regarde et écoute, écoute ce que j’étais sans toi. Fabrique-toi dans mon passé, construis-toi dans mes souvenirs, le mot de passe je te le donne, il est à toi, il est dans mes yeux qui s’emmêlent de regards à n’en plus finir ».
Jules aime quand il voit Lisa qui s’agite autour de lui, qui sautille presque pour lui communiquer sa joie d’être. Elle aime tant qu’il s’étonne, qu’il ouvre grand les yeux face aux merveilles qu’elle lui façonne avec ses mots. Elle lui décrit ce qu’ils voient ensemble.
Un soir quelques semaines après son retour, elle lui a dit : « viens, je veux que tu me remontes, je veux que tu suives le fil de ma mémoire, tu entreras dans le monde de mes peurs, de mes joies, de mes amours aussi, tu suivras le chemin que j’ai parsemé de tout petit cailloux fleurs, tu les suivras et nous parviendrons ensemble, à notre belle nuit d’orage. »
Lisa lui a dit qu’elle lui montrerait Paris où elle a vécu toutes ces dernières années et Cancale où est stationné son petit voilier qu’elle a depuis dix ans.
Elle veut tout lui apprendre. Jules est heureux de cela mais il a peur, il a peur comme toujours, lorsqu’il faut partir dans le passé de quelqu’un d’autre. Cela lui est arrivé si souvent, à cause de l’orage, à cause de la solitude. Il est entré dans l’histoire des autres, sans prévenir, avec le voyage dans les douleurs et les bonheurs. Jules se souvient de tous ces bouts d’histoire qui l’ont amené à désirer Lisa, toujours.
Et aujourd’hui, il n’y a pas d’orages, et Jules va entreprendre cette traversée avec Lisa qu’il aime.
Il sait que ce sera difficile, elle veut tout lui montrer, elle veut qu’il découvre tous ces vides de lui, qu’ils connaissent ces autres qui ont pu l’aimer avec passion, avec du temps devant eux, du temps pour les corps, du temps pour qu’on dise d’eux : « regardez-les, ils sont vivants… » Il sait qu’il lui faudra pleurer quand elle lui parlera de ces beaux, de ces jolis et de tous ces adjectifs qu’il n’a pas su décliner dans ses histoires de l’avant Lisa.
Mais il est prêt Jules, il sait qu’il faut que ce voyage se fasse, pour qu’au bout ils soient en paix, pour qu’il n’y ait plus entre eux, cet espace sans temps qui passe.
Ils sont partis très vite, un soir, à la presque nuit. Jules ne travaille plus, il a démissionné, dans l’après midi. Il s’est levé et a dit qu’il partait, qu’il n’en pouvait plus de ces journées de rien.
Il a un peu d’argent, il ne sait même plus d’où il vient. Alors quand il est rentré, il a pris Lisa dans ses bras, l’a serrée très fort contre lui jusqu’à ce que leurs battements de cœur se mélangent. Puis il lui a chuchoté dans l’oreille : « viens c’est le moment, on part ».
Ils ont mis quelques habits dans un sac, coupé l’électricité, ont pris la voiture de Lisa et sont partis à Paris.
Ils se sont arrêtés au bout de deux heures, dans un petit hôtel. Lisa n’a pas cessé de l’observer durant le trajet, de lui lancer de ces regards qui rendraient fou n’importe qui.
Lisa a compris que le moment de lui dire, de lui raconter était venu.
Ils ont fait l’amour en silence, plusieurs fois, et puis elle lui a parlé, de ce qu’ils verront, demain, après.
Elle lui a parlé de David, cet homme qu’elle a aimé jusqu’au vertige, cet homme qui l’avait presque comprise, qui voulait l’épouser pour l’aider. Et Jules l’écoute, il a des larmes qui s’installent aux premières loges. Il ne veut pas lui montrer qu’il est un jaloux rétroactif, il ne veut pas lui dire qu’il n’aime pas ceux qui ne souffrent pas comme lui.
Il ne dit rien parce qu’il a peur de la perdre, de se perdre et il continue à l’écouter lui construire son amour impossible dans ce hier ou lui n’existait que dans les nuits d’angoisse de Lisa. Elle en parle avec émotion et il remercie le noir de cette chambre de ne pas lui montrer ses yeux humides de larmes.
Lisa lui parle de ses amours, lui dit qu’il y en a tant, pour des hommes, ce David, pour des femmes, sa mère, ses amies. Et puis son amour de la vie. De la vie qui pétille, de la fête avec des musiques très fortes qui font tourner la tête. Et surtout, surtout, de son amour de la mer, pour la mer et ses bateaux, lui dit qu’elle veut passer plusieurs nuits avec lui sur son petit navire.
Il est tôt. Trop tôt pour que les touristes jacassants brouillent le silence du matin océanique. Jules s’est levé tôt. Il aime profiter du matin fragile. Lisa dort encore, elle est ailleurs, dans un autre matin qu’elle est la seule à traverser. Lisa dort, elle dort beaucoup depuis qu’ils se sont retrouvés. Le matin surtout, elle aime s’éterniser dans les draps encore chargés des histoires de la nuit. Et Jules avant de se lever, avant de la laisser dans ses exercices d’étirements ensoleillés, la regarde qui dort, il l’admire, il se remplit les yeux de ces images magnifiques. Elle a le souffle imperceptible, un souffle qui lui soulève tout le corps comme une vague légère. Même sa chevelure se soulève. C’est une voile, il se penche, doucement, de ses lèvres lui caresse l’épaule et souffle sur les paupières. Il est sorti de la chambre sans bruit, la mer est à côté à quelques encablures de cette chambre, toute la nuit ça a fait comme un ronronnement. Jules a dormi avec ce rythme dans la tête, comme une symphonie marine qui endort les vivants de la terre. Ça lui fabrique des films doux, il est calme, prêt à recevoir ce que la mer lui offrira ce matin. Le sable est frais, doux sous les pieds, le temps est calme. On dirait la mer surprise à se reposer, à finir sa nuit, comme si elle s’étirait. La mer est calme, et Jules sourit à cette idée que certaines vagues d’après midi sont faites pour les parisiens, pour leur donner à croire qu’ils ont du courage, et pour qu’ils étrennent leurs maillots de bain fluo dernier cri qui font comme des taches de villes sur les gris de l’eau qu’ils brassent à gros bouillons ridicules. Jules a l’impression que la mer a un sourire. La mer lui sourit. Il ne fait pas un bruit, il marche à pas feutré, s’arrête tous les dix mètres et regarde. Il regarde, s’emplit les yeux de ces beautés toutes en courbes. Les rochers sont encore noirs, apaisés du soleil journalier. Ils affleurent à la surface de l’eau et semblent heureux de ce calme. Sur la plage, pas une trace humaine, la marée a réparé les dégâts des mille pattes en congés, qui ne voient rien, qui n’entendent rien et qui étouffent la surface du sable de leurs serviettes éponges aux couleurs stupides. Et la mer qui sourit, la mer qui lui sourit. Jules est bien. Il pense à Lisa. Il la voit, elle est partout, dans cette sérénité, elle est là dans le calme du vent qui souffle sans forfanteries. Jules s’est assis dans le sable, les genoux sous le menton, discrètement, sans déranger le bel ordonnancement voulu par la nuit qui s’achève. Il est bien, il se passe encore dans son écran intérieur les films de l’avant, ceux de ces dernières semaines. Il se repasse toutes les douleurs qui l’ont amené jusqu’ici. Il revoit Lisa qui pleure, Lisa qui part, qui s’éloigne et toutes les larmes qui poursuivent leur route, qui les relient l’un à l’autre. Et se souvient de quand il lui disait : « viens Lisa, approche tu es elle, je suis il, nous sommes il et elle, nous ne faisons qu’un ou une et nous sommes bien, si bien à nous espérer, à nous fabriquer un nouveau prénom personnel, pour que l’un ne puisse subsister sans que l’autre n’existe. Il elle, comme deux anges qui ne peuvent jamais s’éloigner ». Jules revoit tous les songes de leur histoire. Lisa derrière la vitre qui a fermé les yeux et qui le sent ne plus revenir, parce que ce jour là le gris était de partout. Et ce songe de quelques secondes qui les habite qui ronge le mécanisme de leur machine à aimer. Et eux qui croient que c’est vrai, que ce qu’il y a derrière les yeux se passent dans la vie, dans cette vie qui leur glisse entre les doigts. Il se souvient de leurs doutes, de leurs peurs, quand ils se revoient, quand ils se touchent. Quelques minutes après le bonheur qui revient et ces minutes qu’ils croient heureuses tant ils ont eu mal, tant ils regrettent. Jules est bien, il sait que Lisa l’aime, qu’elle est là à côté, ou ailleurs, qu’elle est contre lui, à leur fabriquer de l’existence, pour que ce soit vrai, encore entre eux. Alors le jour se fait moins discret, la mer a fini de s’étirer, son sourire se crispe, elle se prépare à sa journée de labeurs touristiques. Le vent n’est plus une caresse, il a sorti des réserves de piquants, d’autres arrivent, se mettent à courir, à piailler, sans respect. Le silence est troué.
Je viens d’avoir, aujourd’hui 4 juin, soixante ans… Une bien belle journée pour moi, et un premier cadeau inattendu et qui m’a particulièrement touché, les œuvres complètes de René Char, dans la pléiade, c’est Hervé mon ami directeur de la structure dont je suis moi-même directeur adjoint qui a eu cette délicate attention. J’en suis tout ému et ne résiste pas à l’envie de partager un texte de ce très grand
Aujourd’hui Jules s’est réveillé avec la réserve à gaieté pleine à craquer. Il a des sourires d’avance, et sait ainsi qu’il pourra puiser dans son garde tendresse quand Lisa lui reviendra.
Jules déborde de bonheur aujourd’hui car il sait que ce soir Lisa reviendra. Il a reçu une carte postale, hier, toute simple en provenance d’Italie, d’un village des Pouilles. Un village entre ciel et mer. Lisa lui dit : « je serai à Saint-Etienne demain, viens me chercher au TGV de 21 h 53.
21 h 53, cette heure est jolie, pas tout à fait ronde comme Jules les aime habituellement. Cela vient peut-être du chiffre impair, il trouve les pairs plus ronds, plus tendres. Mais aujourd’hui il oublie ses principes, 21 h 53, jamais il n’aurait pensé qu’une pareille heure puisse exister. A compter d’aujourd’hui, il ajoutera au lexique du temps qui passe l’heure Lisa, et chaque jour, il se le promet, il ne dira pas : « il est 21 h 53, mais il est Lisa qui revient ». Il est Lisa et alors il sentira les heures qui enrobent cette heure magique faire comme une caresse.
Toute la journée, il s’est préparé, toute la journée il a imaginé ce que serait son retour. En fin de matinée il est même allé sur le quai de la gare pour vérifier l’existence, l’existence de ces lieux qui en verront deux s’aimer ce soir, l’existence de ce temps, de cette heure. Il la voit, elle est là, elle existe, elle est écrite : 21 h 53, TGV en provenance de Paris gare de Lyon. C’est bien vrai, mais il a envie de plus, dire aux contrôleurs, il faut ajouter : « train spécial, spécial Lisa, spécial Lisa qui revient ».
Et l’après midi il la passe à s’adoucir le visage dans le miroir, à se questionner, sur ce qu’il lui donnera à voir, à espérer. Chaque minute qui passe le conduit à plus d’impatience. Ce sont des minutes pétillantes. Il tourne comme un lion en cage, sur le balcon il observe les gens qui passent dans la rue, il les observe et ne comprend pas pourquoi ils ne sont pas gais eux aussi. Ils ne savent pas, ils ne savent pas que Lisa revient. Elle revient. Ce soir, elle sera là. Le vide sera enseveli sous leurs baisers.
Jules est arrivé à la gare avec vingt minutes d’avance. Il veut s’imprégner du décor, il veut que lorsque Lisa descendra du train, qu’elle posera le pied sur le quai, elle le voit, elle le sente partout. Il veut inonder la gare de sa présence. Alors il fait les cent pas, il se tord le cou à vérifier le tableau lumineux, accroché si haut. 21 h 53, toujours affiché, voie C. Dans quelques minutes elle sera là. Il la regardera d’abord de loin, et puis il baissera les yeux jusqu’à ce qu’elle approche, pour pas qu’elle voit les larmes, ou plutôt qu’elle les devine. Et quand elle sera arrivée à sa hauteur, quand il sentira l’odeur de ses cheveux brillants, il tendra les bras et leurs mains se toucheront, parce qu’elle fera pareil et doucement et tout doucement, ils relèveront la tête jusqu’à ce que leurs yeux se jettent dans la bataille du regard. Et il y aura des milliers de mots et encore plus dans cet instant suspendu. Ils s’approcheront l’un de l’autre, et leurs lèvres se toucheront, à peine, juste pour établir le contact, comme deux vaisseaux qui s’arriment dans l’espace. Puis le courant passera, le sang circulera, entre les deux et ça vibrera de partout. Jules aura mal au ventre, à la mâchoire, Lisa aura les paupières endolories, de ne pas avoir dormi toutes ces dernières nuits et ils se serreront fort, si fort, qu’ils ne seront plus qu’un sur le quai.
Le train est à l’heure, Jules n’a plus aucune goutte de salive dans la bouche. Il s’épuise à fabriquer l’arrivée de Lisa. Le TGV en provenance de Paris gare de Lyon est annoncé voie C. Jules ne sait de quel wagon elle sortira. Il s’est posé au centre de la rame.
Il l’a vue le premier, elle est petite, son visage comme un scintillement dans la grisaille de ce quai un peu désert.
Elle semble le chercher du regard.
Ils se voient, de si loin, entre eux il n’y a plus que quelques mètres. Ils sont maladroits à combler le vide de leur retour. Les quelques secondes qui leur restent à franchir dans cet espace d’impatience sont si belles, ils s’entendent penser, tous les deux, si fort, qu’il y a comme un bourdonnement. Les autres, ceux qui constituent le décor des vivants sont figés, comme pétrifiés. Jules et Lisa sont à deux lèvres l’un de l’autre. Il y a comme une hésitation, une timidité à s’enserrer, à s’embrasser, à s’entourer de ces quatre bras orphelins de caresses. Ils sont là, à se regarder, les sourires sont imperceptibles, les gorges sont sèches, les doigts sont crispés. Jules est nerveux, il ne sait pas par où commencer, parler, toucher, sentir, goûter, entendre. Il voudrait tout réunir dans le petit espace qui les retient. Lisa a les yeux qui s’éclaircissent, elle remue les lèvres, légèrement, comme dans un spasme, ses cheveux brillent comme jamais. Son odeur a enveloppé le quai. Lisa est revenue, Lisa est là et Jules franchit les derniers mètres. Elle est petite. Il lui prend la tête entre les mains, ses doigts l’encerclent, il sent les oreilles sous la paume, et la nuque.
Déjà la première caresse, il serre, fort, de plus en plus, comme pour se recharger, il sent son torse se gonfler, le plaisir, le bonheur, son front se baisse. Elle lève les yeux, ne dit rien, toujours, parce que c’est inutile, parce qu’ils auront le temps après, parce que dans des moments comme ceux ci, il y a toujours des mots de trop, des mots pour abîmer le plaisir de se toucher, le plaisir de se parler.
Puis leurs fronts sont l’un contre l’autre, leurs corps se touchent, le quai se met à bouger, il est un fleuve, ils flottent, les trains sont des navires. Leurs yeux se ferment, les bouches se cherchent, doucement. Jules commence à lui effleurer les paupières, elles sont fraîches comme le reste de son corps, il a bougé ses mains, elles redescendent, cherchent le cou, si fin, il sent les veines qui palpitent. Elle lui caresse la nuque avec le bout des doigts, les ongles presque. Un frisson le parcourt, il tremble. Il dit : « Lisa, Lisa ». C’est tout, ça suffit, et elle lui répond : « Jules, c’est doux, c’est bon. »
Ils sont serrés l’un contre l’autre, si près, si fort, il sent son dos, sa peau, si fine. Puis les lèvres se touchent, ce n’est plus un frisson, c’est une décharge, il sursaute, elles sont douces, un peu sucrées, et puis les langues s’animent, légèrement, sans insister. Ils ne sont plus dans les retrouvailles de gare, celles qu’on voit sur les mauvaises cartes postales. Ils sont ailleurs, ils sont revenus dans la suite de leur histoire. Tout ce qu’il y autour devient le paquet cadeau qui entoure leurs enlacements. Ils ne bougent plus, ils fondent. Il recule la tête pour mieux la voir, il y a quelques larmes qui ont glissé, qui se sont échappées, il les laisse et ne dit rien, lui prend les mains, les porte à hauteur de son visage et les regarde avec passion, il déplie chaque doigt, tout en les caressant du bout des lèvres. Ses mains, il les aime, elles ont tant de vie à raconter. Et Lisa pose sa tête contre son épaule, là, dans ce creux qu’elle s’invente et qui ferme les yeux, et qui ne souffre plus. Lisa est bien, Lisa sent la vie derrière ce creux, Lisa est heureuse.
Ils ont enfin bougé, sont sortis de la gare, ils marchent avec difficulté, à trop se regarder ils ne vont pas droit. Lisa a envie de quelque chose de frais. Jules a envie de ce que Lisa veut. Ils se tiennent par la main, s’arrêtent, s’embrassent, s’embrasent. Ils sont bien.
Ils sont assis, à se toucher, presque, toujours le presque, ce petit peu qui donne envie de plus, et les genoux sous la table qui se font des douceurs, et les mains d’abord posées à plat, au repos, qui s’approchent. On dirait qu’elles rampent, chaque doigt est un œil qui cherche l’autre, chaque doigt est une bouche qui invente des lèvres aux mains d’en face. Et les doigts se rejoignent, ils s’enlacent, ils s’emmêlent, ils sont bien dans ce corps à corps, ils sont bien, et les yeux d’en haut, les laisse faire, trop occupé à s’emplir de tout ce que chacun a vu, a rêvé sans l’autre.
Et Jules comprend que Lisa veut parler, il sent les mots qui se forment. Ça produit d’abord comme un plissement au bord des yeux et la bouche qui remue légèrement, doucement, comme si elle sortait d’un sommeil profond. Et Lisa commence. D’abord une inspiration, comme une respiration dont elle est la seule à connaître les règles d’usage. Les mots elle les entoure de silence et dans chacune de ses phrases ça fait comme une mélodie. Jules ferme les yeux, il l’écoute à en pleurer, parce que quand elle parle, tous les autres sons deviennent des bruits et sa voix lui fait comme une caresse. Elle ne lui dit pas grand-chose : « tu vois, je suis revenue » mais c’est déjà une œuvre complète. Les mots les plus simples s’associent et ses lèvres les adoucissent. Elle lui parle de ce qu’elle a vu ces derniers jours alors qu’elle buvait son café crème du matin au bord de la piscine de l’hôtel où elle est allée se reposer quelques jours avant de revenir : « c’était très beau, l’eau turquoise de la piscine, et autour la végétation très dense et les chênes qui dégringolent sur la mer bleue marine, et des plages de sable fin et au loin la montagne et des petits nuages blancs ». Quand elle raconte ce qu’elle a vu, elle a un sourire dans les yeux et Jules se voit dedans. Il est deux dans son regard, un pour chaque œil.
Ce qu’elle lui dit est décousu, il faut que cela sorte, elle lui raconte ses émotions, ses souvenirs. Et ça tourbillonne. Et Jules l’emmagasine, il fait le plein des vies de Lisa, il s’en barbouille la mémoire. Il est bien à ne lui dire que très peu. Et le « tu m’as manqué tu sais » qui claque comme une blessure.
Ils boivent, c’est frais, ça fait comme un frisson dans tout le corps. Et soudain les mains qui s’agitent, qui ne se suffisent plus, le désir qui monte, les fronts se rapprochent encore. Et Lisa qui lui sourit en dessous. Lisa lui demande de sortir : « j’ai envie de toi, rentrons ». Ils sont dans la rue, bateaux ivres, enivrés l’un de l’autre. Jules bombe le torse, Lisa est sa voile. Ils tanguent dans le désir, ils s’arrêtent quand une vague les assaille, et les baisers deviennent tempêtes, les yeux se ferment, les bouches sont unies, les lèvres se confondent.
Dans l’escalier, Lisa est devant, elle sautille de marche en marche, ses cheveux volent encore dans son sillage et Jules entend son cœur s’affoler.
Ils se jettent à l’intérieur, Lisa est dans l’encadrement de la porte de la cuisine, Jules lui a pris le visage entre les mains, les joues dans les paumes, elle a fermé les yeux, se laisse faire, les lèvres s’effleurent. Lisa s’amollit, s’ouvre dans tout son corps, elle veut que Jules lui entre partout, elle veut le sentir circuler dans son en dedans.
Et Jules se baisse, d’abord le cou, et ses mains qui dessinent l’intérieur des cuisses, là où la peau est si fine qu’on la sent frémir.
Et Jules qui se baisse encore, Lisa est si petite, il est à la hauteur de son ventre, sa langue cherche le nombril. Jules lui prend la tête et l’appuie encore plus fort.
Et Jules se relève. Ils échouent sur le lit.
Le lit devient une île. Jules et Lisa en sont les naufragés volontaires. Lisa est sur le dos, Jules est en contemplation. Elle a une jambe allongée, l’autre repliée, sa robe est remontée très haut, découvrant les cuisses. Sa chevelure fait comme une flaque de noir sur le blanc du drap. Elle ferme les yeux, légèrement, très légèrement, si légèrement que Jules devine la lumière qui passe, juste sous les paupières et Lisa le voit approcher.
Jules ne sait pas où poser mes mains, il voudrait s’en inventer d’autres pour que Lisa n’ait pas assez de peau à offrir. Jules s’est dévêtu le premier, il veut que toute sa peau puisse lire Lisa, les jambes s’enlacent, de ses pieds il lui feuillette les siens. Ses mains s’attardent à l’intérieur des cuisses, il y a d’abord la fraîcheur de la peau et plus il remonte, plus il sent une chaleur discrète. Elle porte une culotte si fine qu’il devine tous les mouvements de son désir. Elle a le bassin qui roule et les jambes s’ouvrent plus. Et Jules a le cœur qui bat un peu plus, de l’autre main il explore la base du cou, là où il y a un petit creux pour contenir quelques larmes et Lisa le caresse avec plus d’insistance. Une caresse frottement, elle lui pétrit les pectoraux, les poils crissent sous la paume, ça fait comme du sable. La robe est entièrement déboutonnée, et Jules découvre ce corps, il explore le ventre, un peu rond et si vivant qu’il s’en barbouille le visage. La culotte est imprégnée de désir, les doigts de Jules sont absorbés, ils avancent d’abord avec timidité aux limites de la couture, après semblent happés, avalés, Lisa s’abandonne, elle mordille l’oreille de Jules, il sent sa langue qui lui redessine le lobe de l’oreille.
Et Jules s’attarde sur les seins, d’abord sa main qui englobe le tout pour ressentir la fraîcheur, toujours cette fraîcheur, Lisa pince les lèvres, elle aime que Jules insiste sur sa poitrine. Puis les doigts se font plus habiles, il aime quand le bout durcit, quand il roule entre les doigts. Il finit par poser sa langue et Lisa commence à gémir, d’abord un soupir dans un sourire qui l’illumine, d’une main elle caresse le sexe de Jules, d’abord doucement, comme le contact d’une plume, puis elle insiste, elle alourdit la pression et Jules se tord, se cambre. Ses baisers s’accélèrent, c’est un feu d’artifice qu’il ne contrôle plus, il passe du front au cou, s’attarde sur une épaule, découvre l’intérieur du bras et brusquement il descend, pose ses lèvres à l’intérieur des cuisses. Lisa est ouverte, de sa langue il trace des lignes, il n’oublie pas les genoux, devant, derrière où la peau est si fine. Et Lisa qui s’agite, qui tire Jules contre elle. Et Lisa qui s’essaie à la géométrie des formes, elle se plie, elle se courbe, ses jambes forment des angles, et Jules en perd la tête, il a envie d’elle, furieusement, mais il veut attendre encore un peu, avant d’entrer en elle. Alors il ralentit un peu, juste ce qu’il faut pour que le calme revienne, que le corps de Lisa se détende. Il lui caresse les fesses, lui remonte la colonne vertébrale là où la peau est si fine qu’on croirait qu’elle va craquer.
Il est en elle. Jules est en Lisa et les yeux sont ouverts. Jules a l’air grave, et Lisa serre les lèvres, elle est sous lui, toute petite, il lui touche les pieds, il aime lui toucher les pieds, les prendre dans ses mains. Et Lisa ouvre les yeux presque ronds, elle est si bien.
Et Jules est bien, il se dit qu’il y a de la vie entre eux, que la vie est là qu’elle se forme, qu’elle s’ouvre comme une fleur dans cet instant magique.
Dans ma tête il y a encore le bruit que font tes mots écrits quand je les lis. Non ce n’est pas un bruit, encore un de ces mots que je ne parviens pas à utiliser, non ce n’est pas un bruit, plutôt comme une présence. Mais Lisa, ma Lisa tu es partie. Tu es partie et tu as tout amené avec toi, même le silence n’est plus le même aujourd’hui. C’est un silence sans toi ma Lisa, un silence qui coupe, un silence qui avale tout. J’ai peu Lisa, j’ai si peur, peur de ne plus te revoir, peur de te revoir aussi. Peur d’une autre Lisa. Lisa j’ai peur des autres autour de toi. J’ai peur qu’ils ne m’existent plus, qu’ils me fassent disparaître. Je comprends tes doutes, je comprends tes peurs et moi je suis si peu, je suis si petit.
Parfois je me dis qu’il faudrait que je sois différent, que je sois meilleur, que je sois un peu comme les autres, plus simple à comprendre, plus simple à attendre. Alors j’essaie ma Lisa, j’essaie et je regarde les autres. Ces autres comment ils font, comment ils sont, et je n’y comprends rien ma Lisa. Je n’y comprends rien, vraiment. Je ne comprends pas les couples que je croise. Lorsque je suis à côté d’eux je ne ressens pas, je ne ressens rien de ce qui ressemble à ce que nous fabriquons tous les deux. Les autres, ils doivent bien le sentir, ils doivent bien le voir que nous deux ce n’est pas pareil, qu’on a de la vie qui déborde. Ils doivent bien le voir ma Lisa. Rien que nous deux, ma Lisa, rien que nous deux.
Ma Lisa il faut que tu reviennes, je n’existe plus à nouveau. J’ai été éliminé, la vie ne veut plus de moi. Je ne l’intéresse pas, je n’intéresse personne. Il n’y a que toi Lisa. La nuit sans toi est toujours plus noire, et je recommence à me perdre dans tous les chemins que je veux prendre. Tu n’es plus là pour me tenir la main
Jules, mon Jules, j’écris ces trois mots et j’ai déjà le sourire qui me revient, ce sourire que tu m’as fabriqué, peu à peu, depuis qu’on a commencé à se reconnaître. Elle est tellement compliquée, notre histoire Jules qu’il faudrait que quelqu’un puisse l’écrire, pour qu’on la comprenne tous les deux, peut-être rien que tous les deux. Notre histoire parfois, on dirait qu’elle n’existe pas, pas encore ou qu’elle est ailleurs, je sais Jules que je ne suis pas claire, mais on ne peut pas dire qu’il y ait grand-chose de clair entre nous. Je crois qu’on devait se rencontrer, c’était vital, indispensable, non on devait se retrouver parce qu’on nous avait séparé depuis le début, comme si ce n’était pas bien d’être ensemble, et tu vois aujourd’hui qu’on ne peut pas s’empêcher d’y repenser, de se dire que c’était vrai, et tout se mélange, l’envie d’être contre toi de te réchauffer, de te rassurer, parce que tu as peur mon Jules, tu as peur toujours comme cette première nuit. Cette peur ne t’a pas quitté, cette peur ne te quittera jamais, elle est imprimée avec une encre qui ne s’efface pas. Cette peur, je la vois tous les jours dans tes yeux, cette peur c’est elle qui m’a permis de te retrouver, je l’ai lu le premier soir où on s’est retrouvé, ce soir d’orage ou tu errais dans les rues, avec tes poings devenus plus gros, si serrés que les phalanges en sont rouges. Je savais ce soir là que je te trouverai, je connaissais ton nom, c’était facile on est né le même jour un 28 février d’une année bissextile, alors j’ai trouvé ton adresse, et je savais ce soir là que je te trouverai à chercher une sortie, sous l’orage, je savais que tu chercherais que tu me chercherais.
Maintenant on s’est retrouvé mais tu es tellement perdu mon Jules, tu es tellement perdu de m’avoir retrouvé que j’en ai un sourire plein de larmes, tu es tellement seul Jules, tellement entraîné à être seul que je doute parfois, je doute de ce que tu me dis, je doute de ce que tu entends. Tu es tellement différent Jules, mon Jules, tellement différent que je ne sais pas toujours qui tu es, ni comment tu fais pour continuer ainsi, tu es comme un point d’interrogation qui se balade partout, dans tout ce que tu fais, dans tout ce que tu es, il y a des questions, des questions que tu ne parviens même pas à poser. Quand on te regarde marcher, quand on te regarde revenir, parce que tu ne viens jamais Jules, tu ne viens jamais, toi tu reviens, on sent à la manière dont tes bras pendent, se balancent, on sent à la façon qu’a ta tête de tanguer, que tu es toujours entre deux naufrages. Et lorsque tu parles aux autres, lorsque tu leur parles, lorsque tu racontes, lorsque tu décris, on sent bien qu’il y a quelque chose qui cloche et ce qu’il y a de plus troublant c’est que souvent, la plupart du temps, on sent bien que ce n’est pas toi qui fonctionne mal, on sent bien que c’est tout le reste, c’est nous, c’est les autres, c’est le monde, celui qu’on voit, celui dont on nous parle et dont on croit se souvenir qui ne fonctionne plus. Depuis qu’on s’est retrouvé Jules, je te regarde exister et parfois je ne comprends pas, je ne comprends plus, toi, nous, les autres. Je te regarde exister et tout ce qui me semblait établi, défini, perd de son sens. Depuis que je te suis Jules, j’ai découvert des couleurs qui n’existent sur aucune palette. Je me souviens de toutes ces fois, ou alors que nous marchions toujours dans des endroits où personne ne va, tu t’es arrêté, et tu as souri en regardant une touffe d’herbe jaunie jailli de l’interstice d’un trottoir, ou un vieux chien plein de rhumatismes le regard et la langue plongée au cœur d’un papier gras. Je me souviens de toutes ces fois ou tu m’as serré le bras en me demandant d’écouter, et parce que je n’entendais rien ou pas grand-chose, toi tu étais triste, tu croyais que c’était dans ta tête ces musiques faites de souffles, de sifflements. Et pourtant Jules aujourd’hui je n’en peux plus, je suis fatiguée, je voudrais tellement te dire que je comprends celui que tu es, je voudrais tellement que tu comprennes qu’il n’y a rien de toi que je rejette, mais j’ai tellement besoin que tout soit ou devienne simple.
Je préfère rester seule quelques temps, pour voir, quelques temps simplement, juste pour comprendre ce que tu as modifié en moi, juste pour voir comment je peux essayer de t’oublier, non pas de t’oublier, non mon Jules, c’est impossible, mais juste essayer de voir comment ça fait quand tu n’es pas là.
Ils s’y sont aimés hier, ils se sont aimés jusqu’à l’essoufflement. Il l’aime tant. Elle en est oppressée. Elle lui parle de son petit appartement à Paris, la solitude, l’attente, et les hommes qu’elle a mal aimés.
Et il lui dit : « Lisa je te rêvais et tu es là, devant moi, toute entière ». Il l’embrasse avec passion. Lisa a peur, hier soir surtout, il lui parle de tout, comme il voit la vie, un peu trouble et Lisa qui ne sait pas, qui ne sait plus, quel est son choix.
Jules ne la voit plus maintenant, il l’imagine. Un point noir, seulement, qui s ‘évanouit, l’angoisse a pris possession des lieux, sans état d’âme, sans préparation. Elle est là, à l’intérieur, bien au chaud, à le tirailler, à l’exténuer. Jules voudrait l’orage, il regarde le ciel de novembre, une couette, aux couleurs ternes, ça fait comme un attrape silence. Désormais il n’y a plus rien, les autres sont devenus ce qu’ils étaient avant Lisa, ils sont des autres avec de l’insignifiance dans leur vie. Désormais Jules ne vit plus, il existe, sans plus, sans fioritures, il a repris sa silhouette de rien, cette apparence qui lui permet de se fondre dans le paysage. Les larmes, il ne les sent même plus, elles sont une continuité de la douleur, un prolongement.
Enfin il est entré, a refermé la fenêtre et s’est assis sur le divan encore chaud du corps de Lisa. Lisa, des traces d’elle, partout, elle est imprimée dans tout le paysage mobilier, elle est en surbrillance, il la voit, il la ressent.
Il est assis, immobile, les deux mains tiennent la tête, elles sont sur les joues, humides. Jules ne comprend pas, ne comprend plus, cet amour, si fort, si intense et soudain la douleur. Lisa ne le quitte pas, il le sait bien, elle s’éloigne, elle cherche le vrai dans la séparation et reviendra peut-être. Il espère. Tout à l’heure il cherchera à se la fabriquer à nouveau et alors elle reviendra.
C’est toujours ainsi depuis qu’il est tout petit, on lui vole toujours son bonheur.
Tu as peur des gens qui passent Dans ta vie ou sur le trottoir d’en face Tu as besoin qu’ils te regardent Et pourtant tu restes là sur tes gardes
Raconte-toi
Tu écris aux visages que tu as vus En quadrichromie, à la une des revues Tu leur dis je te regarde est-ce que tu me vois Dans le brouillard de ma ville où j’ai si froid
Raconte-toi
Envoie toutes sortes de messages Aux inconnus et lucioles de passage Prends le parti du risque de l’erreur Le silence est toujours complice ou trompeur
Raconte-toi
Prends des feuilles 21 x 27, un stylo Une caméra super 8, un magnéto Regarde à l’intérieur de tes rêves et dans les journaux Toute la folie du monde est dans ton cerveau
Et Jules n’est pas reparti. Jules a dit à Lisa qu’il n’était jamais parti, qu’il y avait une simple erreur, une fois de plus, un glissement dans le temps, il lui a dit qu’il y avait eu comme un songe, un peu plus long au moment où il avait levé la tête pour la voir derrière la vitre. Il lui a dit qu’ils avaient rêves ensemble.
Et le doute qui revient quand les yeux se ferment ensemble, quand les doigts se touchent. Tout devient lisse, tout revient.
Jules a mal à en crever. Jules a le soleil à l’ombre. Son cœur est en berne, il boîte bas. Pas un sourire, ni même une lueur de joie, toutes les sources d’énergie sont taries. Il est dans l’état de celui qui avance dans un tunnel sans issue. Plus rien n’entre ni ne sort.
Lisa est partie tout à l’heure, sans raisons. Elle s’est levée, a arrangé ses cheveux, les tirant un peu en arrière, puis elle l’a regardé avec un sourire fatigué.
Elle a levé sa main, sa petite main et du revers a posé une caresse sur sa joue. Ses yeux ne pétillaient pas de la même façon, alors elle lui a dit « je pars ». Il est resté là, planté, à la regarder le quitter, une fois de plus.
Je pars, je veux aller voir ailleurs, vers d’autres, voir si je t’aime pour ta présence, je veux sentir le trou de ton absence qui se creuse au fond de moi et sentir si je peux le remplir avec des larmes, les tiennes que je devinerai, ou celle d’un autre que j’épuiserai de plaisir…
Elle a fermé la porte sans se retourner. Jules sent les larmes, elles sont proches. Il s’est traîné jusqu’à la porte fenêtre et s’est retrouvé sur le balcon. Un petit balcon, timide, juste pour dire qu’il y a un dehors. La barrière est en fer, de mauvaise qualité, les humidités ont produit comme une mousse qui a noirci.
Il la voit, elle s’éloigne, elle est petite, comme toujours, elle ne se retournera pas, il le sait. Aujourd’hui elle ne l’existe pas.
Et déjà il regrette ce qu’il ne lui a pas dit, elle lui manque. Sa poitrine est prise dans un étau : les larmes sont là, elles déferlent. Il ne les retient pas. Ses doigts sont crispés, ils entourent la rambarde, il y a le vertige, la peur, l’amour qui s’éloigne, à l’autre bout de la rue, et derrière le vide de l’appartement qui attend.
A tous les enfants qui sont partis le sac au dos Par un brumeux matin d’avril Je voudrais faire un monument
A tous les enfants qui ont pleuré le sac au dos
Les yeux baissés sur leurs chagrins Je voudrais faire un monument
Pas de pierre, pas de béton, ni de bronze qui devient vert sous la morsure aiguë du temps Un monument de leur souffrance Un monument de leur terreur Aussi de leur étonnement
Voilà le monde parfumé, plein de rires, plein d’oiseaux bleus, soudain griffé d’un coup de feu Un monde neuf où sur un corps qui va tomber grandit une tache de sang
Mais à tous ceux qui sont restés les pieds au chaud, sous leur bureau en calculant Le rendement de la guerre qu’ils ont voulue
A tous les gras, tous les cocus qui ventripotent dans la vie et comptent et comptent leurs écus A tous ceux-là je dresserai le monument qui leur convient avec la schlague avec le fouet, avec mes pieds, avec mes poings
Avec des mots qui colleront sur leurs faux-plis, sur leurs bajoues, des marques de honte et de boue
Jules est en Lisa. Jules est Lisa. Leurs doigts se sont touchés, une fois de plus, un effleurement puis le picotement qui creuse, qui vrille quelque part au milieu des organes dont on oublie qu’ils sont aussi faits pour aimer. Jules a retrouvé Lisa. Si longtemps qu’il n’a pas eu ce contact. Lisa s’est approchée, elle est menue, on dirait qu’elle glisse, elle a les bras qui pendent. Mais elle les porte bien, elle n’est pas embarrassée, on voit bien qu’elle est emplie de bonheurs. On comprend bien qu’elle est toute à son histoire.
Et Jules qui la regarde venir. Comme tant de fois depuis ce soir d’été où ils se sont trouvés, dans une rue chaude de la journée. Il se souvient, il ya eu tant d’amours depuis, tant de regards qui s’emmêlent. Et aujourd’hui, cela fait un an, il est si loin l’hiver du départ, l’hiver de la rupture. Il est si loin et s’éloigne encore plus à mesure que Lisa s’approche. Elle est habillée comme il aime, juste assez de tissus pour donner à penser qu’on peut trouver mieux, plus haut, plus profond. Elle est à quelques mètres et il sent déjà les picotements, avertissements délicatement douloureux. Elle est tout près. Quelques centimètres encore et leurs doigts se sont touchés. Au même moment l’orage qui gronde, l’orage. Un éclair bref, l’illumination parfaite, leurs doigts qui se touchent et Jules est en Lisa.
Elle disait : « J’ai déjà trop marché Mon cœur est déjà trop lourd de secrets Trop lourd de peines » Elle disait : « Je ne continue plus Ce qui m’attend, je l’ai déjà vécu
C’est plus la peine »
Elle disait que vivre était cruel Elle ne croyait plus au soleil Ni aux silences des églises Et même mes sourires lui faisaient peur C’était l’hiver dans le fond de son cœur
Elle disait que vivre était cruel Elle ne croyait plus au soleil Ni aux silences des églises Et même mes sourires lui faisaient peur C’était l’hiver dans le fond de son cœur Le vent n’a jamais été plus froid La pluie plus violente que ce soir-là Le soir de ses vingt ans Le soir où elle a éteint le feu Derrière la façade de ses yeux
Dans un éclair blanc
Elle a sûrement rejoint le ciel Elle brille à côté du soleil Comme les nouvelles églises Et si depuis ce soir-là je pleure C’est qu’il fait froid Dans le fond de mon cœur
Elle a sûrement rejoint le ciel Elle brille à côté du soleil Comme les nouvelles églises Et si depuis ce soir-là je pleure C’est qu’il fait froid Dans le fond de mon cœur
Lisa attend Jules. Ce soir il reviendra. Elle le sent. Elle le sait il est dans l’air, électrique. Il est partout, elle l’attend.
L’orage est proche, il menace depuis le début de l’après midi. L’air est lourd, grave, il se prépare au déchaînement spectaculaire. Lisa a peur. Elle est derrière la vitre. Comme hier, comme toujours, comme depuis le premier jour derrière la vitre de la couveuse. Elle le sait, il reviendra, ils ont annoncé des orages sur la région, il reviendra, il aura des flammes dans les yeux. Il a besoin d’eux, il a besoin de l’orage. Il a besoin d’elle. Il s’est enfui pour qu’elle l’espère. Les premières gouttes s’écrasent, elles s’évaporent sur le bitume brûlant. Les gens se pressent. Elle le voit, il arrive. Il est au bout de la rue, la tête levée vers le ciel. On dirait qu’il prie. Elle sait qu’il ne se souviendra plus de quand il est parti. Il dira : « hier, il y a longtemps, tout à l’heure ». Il revient, il sera là dans une minute, les bras autour d’elle. Elle a le sexe qui s’impatiente. Le premier éclair, elle s’essouffle, voudrait se toucher, mettre son doigt là au milieu, pour se calmer, pour patienter. Mais il arrive. Jules est là, tout prêt. Jules s’approche, il lève encore les yeux, il ne la voit pas derrière la vitre. Il est dans les nuages. Elle a les larmes qui cherchent la sortie. Il ouvre la porte d’en bas, elle va grincer, puis elle claquera. Coup de tonnerre, elle sursaute. Il grimpe les escaliers. Plus que quelques secondes, la porte est seulement tirée, il n’aura qu’à pousser. Il traversera le couloir et la serrera dans ses bras. Il, elle.
Il est là, il est contre elle, derrière elle, elle est toujours contre la vitre. Elle pleure, c’est peut-être la pluie.
Jules est contre elle, elle le sent qui durcit, elle a les jambes qui s’écartent, quand elle comprend la main qui entreprend un voyage vers l’humidité.
Elle a le front collé contre la vitre, elle souffle, ça fait de la buée et dehors il y a la rue qui fume sous les gouttes de pluie de plus en plus grosses. Le tonnerre, puis les éclairs, plusieurs, comme un crépitement, il est en elle, c’est doux, elle ne se souvenait plus, elle le sent, il est là au fond de son ventre. Elle s’en veut d’être pleine de boyaux. Elle aurait voulu lui offrir des fleurs, elle rêve d’un corps empli de fleurs. Il bouge à peine, elle sent qu’il est bien. Il est revenu. Elle a mis les mains à plat sur les vitres, comme une suppliciée. Elle est bien. Elle ferme les yeux.
J’étoffe ma rubrique « mes Everest » en y intégrant, des textes dits ou chantés, dont je propose quand c’est nécessaire la traduction pour en éprouver toute la poésie. Je commence par Léonard Cohen…
Comme l’oiseau sur le fil Comme l’ivrogne dans une église J’ai tenté d’être libre à ma façon Comme le ver au bout du fil Comme le chevalier d’un ancien livre J’ai gardé pour toi ma chanson Si je fus cruel J’espère que tu pourras l’oublier Si je fus injuste J’espère que tu sais que ce ne fut pas pour toi
Comme un enfant mort-né Comme une bête encornée J’ai déchiré ceux qui tendaient la main vers moi Mais je jure par cette chanson Et le mal fait dans ma maison Que je réparerai pour toi J’ai vu un mendiant appuyé sur son ombre Il m’a dit : « Tu ne dois pas trop demander » Et une jolie femme devant sa porte sombre Elle m’a crié : « Hé, pourquoi ne pas plus demander »
Comme un oiseau sur le fil Comme un ivrogne dans une église J’ai tenté d’être libre à ma façon
C’est vrai qu’elle est triste Lisa. Elle est triste contre sa vitre. Ça lui fait comme une douleur humide sur le front parce qu’elle ne veut pas se décoller. Elle le voit, elle l’espère. Elle aurait pu ouvrir la fenêtre et lui dire : « Jules je t’attends, viens, on parlera, on se dira des mots que tu aimes, de ces mots que quand on les dit, ça fabrique un sourire, des mots fleurs, des mots musiques, des mots pour dire qu’on s’aime depuis tant de hier, depuis presque toujours… »
Elle aurait pu descendre, le suivre, l’appeler, lui dire de se retourner, « je suis là, je ne dirai rien, mais laisse moi te suivre… » Lisa elle aurait pu, mais elle ne sait pas trop ce qui l’attire ce qui la retient alors quand il part, quand il n’est pas là, elle ne cherche pas.
Un soir Jules ne sera pas rentré. C’est ce qu’on dira plus tard, peut-être, s’il ne revient pas, s’il laisse Lisa là haut contre la vitre avec sa peur de l’orage. Il n’est pas rentré, il a eu peur de la voir, le visage collé contre la vitre. Il la voit toujours d’en bas avant de monter, il voit son visage si doux dans le noir de la pièce qu’elle n’allume jamais de peur d’abîmer les ombres des objets. Il a peur, peur de ne plus se souvenir, de ne plus être capable de l’aimer comme elle le veut, depuis toujours. Alors il a baissé la tête et il a continué tout droit. Il est dans le sud, dans une ville port. La journée il est manutentionnaire et le soir, il reste sur les quais à contempler les cargos. Derrière, il y a la ville qui est laide, une ville droite, perpendiculaire, une ville construite pour qu’on aboutisse sur le port. La mer est d’une couleur industrielle, tapissée de navires métalliques qui attendent qu’on les soulage de leurs cargaisons. Jules ne se lasse pas de les voir et de les entendre gémir quand ils manœuvrent pour s’approcher du quai de déchargement. Dès qu’un de ces monstres d’acier déchire la nuit de son long mugissement, il a les mâchoires qui se serrent et rentre se coucher. Il a trouvé une petite chambre, juste en face. Une petite chambre avec lavabo et une fenêtre sans volets qui donne sur la nuit du port.
Il pense à Lisa. Elle est derrière sa vitre, sans aucun doute. Il pense à elle, se dit qu’il reviendra. Il se fabriquera une histoire à lui raconter. Alors il veut s’emplir la tête de sourires, des siens, les seuls, il cherche à évacuer tout ce qui le pollue depuis des années, ceux des autres, ceux qui ne l’ont jamais regardé.
Parce qu’il est préférable et plus agréable de lire ce texte inédit et surprenant, d’un seul jet, comme j’ai dû vraisemblablement l’écrire, je réunis les deux parties et pour l’illustrer j’ai même trouvé une photo que j’ai prise l’année dernière. Il s’agit de la caserne dans laquelle je me rendais quand j’ai écrit ce texte…
En 1982, il s’agissait de l »entrée du 4ème Rima
Tout avait commencé par une boule au fond de la gorge. Avec cette désagréable impression de ne plus être capable de déglutir…
Le silence qui accompagne cette angoisse physique, est un voile de brume qui enveloppe l’être tout entier.
L’angoisse n’existe pas, elle est l’existence même, et le regard acquiert cette autre faculté qu’on évite de lui reconnaître. Celle de voir l’en dedans, l’envers du chaos, comme une preuve qui s’est tapie dans un repli de toutes les mémoires.
Enfant déjà, j’avais peur : peur comme tout le monde, du noir, du vide, des rats, du tonnerre. Et j’avais peur de moi quand je me voyais tremper ma vie dans une espèce de bain d’inconscience.
La peur, je me disais qu’il fallait la maîtriser : avec de la volonté, avec du rire, beaucoup de rires, comme des plaquettes anti-mouches qu’on appose au fond de l’esprit…
J’ai toujours trouvé curieux l’entêtement que mettent les gens à ne trouver le bonheur, le bien-être que quand la mer est là, calme, que le ciel est bleu.
J’ai pour ma part éprouvé les sensations les plus fortes dans de gros orages, ou à la vue de tempêtes. La sensation que je cherche à éprouver, me procure un long frisson qui est de l’ordre de la satisfaction physique. Et pourtant elles portent en elles le germe de toutes ces morts annoncées.
Tout avait donc commencé par cette boule au fond de la gorge. Parce qu’il me fallait partir : partir pour faire l’armée… Curieux cette expression : faire l’armée ! Comme s’il y avait dans l’obligation de servir le drapeau français, durant un an, un acte de bâtisseur. Il y a ceux qui ont fait l’armée, ceux qui ne l’ont pas fait, ceux qui n’ont pas pu la faire et ceux qui n’ont pas voulu la faire. Et il y a surtout ceux qui la font, sans rien dire, comme ça, en passant, avec un peu de kaki au fond des poches…
Faire, faire : j’entends aujourd’hui les recommandations de ma professeur de français : autant que possible il faut éviter le verbe faire, peut-être même faut-il éviter de faire.
Je n’avais pas prévu ce départ, ou tout au moins je ne l’avais pas intégré avec intelligence dans mon parcours de reconstruction. J’aurais pu choisir le refus de porter cet uniforme mais je n’avais pas bougé, peut-être par paresse, peut-être plus parce que je pensais qu’il y avait beaucoup à prendre dans cet univers dont on parle tant sans ne l’avoir jamais rencontré. Un peu comme ces paradis ou enfers lointains qu’on s’envoie volontiers à la face, lors de nos si nombreuses empoignades politiques. « Allez-y voir là-bas et vous verrez bien que votre paradis, c’est bien l’enfer pour les autres ! »
La plupart du temps ce pourfendeur de l’au-delà honteux a encore les seules limites de sa propre commune, de son quartier, de sa propriété inscrites sous la semelle de ses chaussures…
Pour l’armée, ou tout au moins le service militaire, c’est souvent la même chose. Enfant, je n’avais qu’une vision brumeuse de ce que pouvait être cet univers, peut-être parce que mes proches qui ne l’avaient que trop vécu en parlaient comme on devrait parler de toutes les réalités : avec pudeur et prudence.
Ce sont ceux qui n’avaient rien vu qui en savaient le plus long…
Je n’ai jamais été un militariste forcené, loin de là, mais à travers cette angoisse terrible, celle du départ vers une autre vie, j’éprouvais des sensations si neuves, si fortes, que je les savourais avec une juste douleur…
Il faut aller voir ce qui se passe, partout où des gens vivent. C’est peut-être ainsi que bout à bout, morceau par morceau, on finira par faire d’une série d’épisodes une fresque homogène. Et pourtant j’avais peur de ce soir chaud et humide d’août en montant dans ce train sentant l’acier trempé et l’urine sèche. Je pénétrais dans un premier compartiment et dès cet instant je sus que tout avait commencé. Les fesses collées contre le skaï SNCF, j’observais ces cinq visages disposés autour de moi avec dans le regard une rigueur de cortège.
Il faisait chaud et j’avais le souvenir de ce premier plongeon que je fis quelques années auparavant. La grande rue, les rails et Héléna. Héléna si présente dans cette douleur qui commence à me vriller l’estomac, Héléna qui m’observe dans l’en dedans de mon demi-sommeil.
J’ai les jambes qui s’alourdissent. Tandis que le train s’engouffre dans cette nuit étouffante je sens mon corps qui prend une pose qui ne surprend personne parce qu’elle est le dénominateur commun de ceux qui voyagent pour aller vivre un peu plus loin cette aventure qui si souvent noie leurs yeux de larmes…
Le bruit, comme une musique, comme une obsession. Ce bruit qui rassure parce qu’il est puissant, vrai, ce bruit qui bat à l’intérieur. Je n’arrive plus à réfléchir. J’ai cessé de fournir l’effort nécessaire pour convaincre l’ensemble de mes quatre membres à prendre une attitude convenable.
Je me répands, flaque de mélancolie dans ce compartiment gluant. Je suis dans le train, dans le ventre de cette bête qui transperce la campagne plus qu’elle ne la traverse. Les autres dorment ou tout au moins leurs yeux se ferment. Mais j’entends le bruit, le bruit des rails qui dansent dans leurs têtes. Ce qui les distingue, c’est qu’eux ils connaissent, ils ont déjà vu, là-bas.
J’ai terminé le déchiffrage de ce qui était certainement destiné à être l’esquisse de la suite de mon premier roman » quelques mardis en novembre » et que j’ai abandonné ensuite…
Je n’avais pas prévu ce départ, ou tout au moins je ne l’avais pas intégré avec intelligence dans mon parcours de reconstruction. J’aurais pu choisir le refus de porter cet uniforme mais je n’avais pas bougé, peut-être par paresse, peut-être plus parce que je pensais qu’il y avait beaucoup à prendre dans cet univers dont on parle tant sans ne l’avoir jamais rencontré. Un peu comme ces paradis ou enfers lointains qu’on s’envoie volontiers à la face, lors de nos si nombreuses empoignades politiques. « Allez-y voir là-bas et vous verrez bien que votre paradis, c’est bien l’enfer pour les autres ! »
La plupart du temps ce pourfendeur de l’au-delà honteux a encore les seules limites de sa propre commune, de son quartier, de sa propriété inscrites sous la semelle de ses chaussures…
Pour l’armée, ou tout au moins le service militaire, c’est souvent la même chose. Enfant, je n’avais qu’une vision brumeuse de ce que pouvait être cet univers, peut-être parce que mes proches qui ne l’avaient que trop vécu en parlaient comme on devrait parler de toutes les réalités : avec pudeur et prudence.
Ce sont ceux qui n’avaient rien vu qui en savaient le plus long…
Je n’ai jamais été un militariste forcené, loin de là, mais à travers cette angoisse terrible, celle du départ vers une autre vie, j’éprouvais des sensations si neuves, si fortes, que je les savourais avec une juste douleur…
Il faut aller voir ce qui se passe, partout où des gens vivent. C’est peut-être ainsi que bout à bout, morceau par morceau, on finira par faire d’une série d’épisodes une fresque homogène. Et pourtant j’avais peur de ce soir chaud et humide d’août en montant dans ce train sentant l’acier trempé et l’urine sèche. Je pénétrais dans un premier compartiment et dès cet instant je sus que tout avait commencé. Les fesses collées contre le skaï SNCF, j’observais ces cinq visages disposés autour de moi avec dans le regard une rigueur de cortège.
Il faisait chaud et j’avais le souvenir de ce premier plongeon que je fis quelques années auparavant. La grande rue, les rails et Héléna. Héléna si présente dans cette douleur qui commence à me vriller l’estomac, Héléna qui m’observe dans l’en dedans de mon demi-sommeil.
J’ai les jambes qui s’alourdissent. Tandis que le train s’engouffre dans cette nuit étouffante je sens mon corps qui prend une pose qui ne surprend personne parce qu’elle est le dénominateur commun de ceux qui voyagent pour aller vivre un peu plus loin cette aventure qui si souvent noie leurs yeux de larmes…
Le bruit, comme une musique, comme une obsession. Ce bruit qui rassure parce qu’il est puissant, vrai, ce bruit qui bat à l’intérieur. Je n’arrive plus à réfléchir. J’ai cessé de fournir l’effort nécessaire pour convaincre l’ensemble de mes quatre membres à prendre une attitude convenable.
Je me répands, flaque de mélancolie dans ce compartiment gluant. Je suis dans le train, dans le ventre de cette bête qui transperce la campagne plus qu’elle ne la traverse. Les autres dorment ou tout au moins leurs yeux se ferment. Mais j’entends le bruit, le bruit des rails qui dansent dans leurs têtes. Ce qui les distingue, c’est qu’eux ils connaissent, ils ont déjà vu, là-bas.
Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague Et des vagues de dunes pour arrêter les vagues Et de vagues rochers que les marées dépassent Et qui ont à jamais le cœur à marée basse Avec infiniment de brumes à venir Avec le vent de l’est écoutez-le tenir Le plat pays qui est le mien
Avec des cathédrales pour uniques montagnes Et de noirs clochers comme mâts de cocagne Où des diables en pierre décrochent les nuages Avec le fil des jours pour unique voyage Et des chemins de pluie pour unique bonsoir Avec le vent d’ouest écoutez-le vouloir Le plat pays qui est le mien
Avec un ciel si bas qu’un canal s’est perdu Avec un ciel si bas qu’il fait l’humilité Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu Avec un ciel si gris qu’il faut lui pardonner Avec le vent du nord qui vient s’écarteler Avec le vent du nord écoutez-le craquer Le plat pays qui est le mien
Avec de l’Italie qui descendrait l’Escaut Avec Frida la Blonde quand elle devient Margot Quand les fils de novembre nous reviennent en mai Quand la plaine est fumante et tremble sous juillet Quand le vent est au rire quand le vent est au blé Quand le vent est au sud écoutez-le chanter Le plat pays qui est le mien.
Depuis qu’il n’est pas rentré, qu’il a laissé Lisa derrière la vitre, Jules ne parle plus. Il garde tout dans l’en dedans. Chaque jour qui passe, il s’emplit d’un peu plus de silences. Parfois il retourne au temps qui passe. Pour la voir, avec l’espoir qu’elle y entrera, qu’elle s’approchera de lui comme si rien ne s’était passé. Jules est seul, il n’a pas choisi de partir, de la laisser, de la quitter. Il a eu peur. Il se souvient encore quand il a levé la tête. Elle a le visage plaqué contre la vitre. Comme hier, comme tous les jours qui passent et qui passeront. Elle attend, elle l’attend. Il a levé les yeux, une fois de plus, et leurs regards se sont croisés, une fois de plus, comme deux faisceaux lumineux. Ça lui a fait mal de voir comme elle l’aimait. Tant d’amour ça étouffe quand c’est nouveau. Alors ce soir, ce mardi soir, il n’a pas ralenti pour lui sourire avent de monter, de pousser la porte et de la prendre dans ses bras. Il a poursuivi son chemin, il a marché longtemps, il a suivi la route sans réfléchir, vers le sud. Le sud, ça commence là au bout de la rue, quand on continue, et qu’on ne se retourne pas.
Il a marché toute la nuit. Au début, il avait mal aux jambes et la tête lui brûlait. Il a marché plus de quarante kilomètres et le matin il s’est arrêté dans un bar d’où il pouvait voir un canal. De la fumée s’en échappait, ça faisait comme un voile en suspension. Depuis la veille, il n’a pas desserré les mâchoires. On croirait qu’elles sont collées. Quand il a vu la lumière à la surface de l’eau, il a pensé à Lisa, ça lui a fait comme une boule dans la gorge, un nœud de larmes qu’on n’arrive pas à délier. Elle est là bas derrière sa vitre, elle l’attend encore.
Comme il pleut, j’en profite pour ranger, je fouille dans mes vieux cahiers qui sentent l’humidité. Et là je tombe sur le début de quelque chose, un texte visiblement écrit d’un seul jet, très vite, ( j’ai souffert pour le déchiffrer ) et je suis agréablement surpris. Je pense l’avoir écrit au début de l’année 1982… Je le publierai en deux ou trois fois..
Tout avait commencé par une boule au fond de la gorge. Avec cette désagréable impression de ne plus être capable de déglutir…
Le silence qui accompagne cette angoisse physique, est un voile de brume qui enveloppe l’être tout entier.
L’angoisse n’existe pas, elle est l’existence même, et le regard acquiert cette autre faculté qu’on évite de lui reconnaître. Celle de voir l’en dedans, l’envers du chaos, comme une preuve qui s’est tapie dans un repli de toutes les mémoires.
Enfant déjà, j’avais peur : peur comme tout le monde, du noir, du vide, des rats, du tonnerre. Et j’avais peur de moi quand je me voyais tremper ma vie dans une espèce de bain d’inconscience.
La peur, je me disais qu’il fallait la maîtriser : avec de la volonté, avec du rire, beaucoup de rires, comme des plaquettes anti-mouches qu’on appose au fond de l’esprit…
J’ai toujours trouvé curieux l’entêtement que mettent les gens à ne trouver le bonheur, le bien-être que quand la mer est là, calme, que le ciel est bleu.
J’ai pour ma part éprouvé les sensations les plus fortes dans de gros orages, ou à la vue de tempêtes. La sensation que je cherche à éprouver, me procure un long frisson qui est de l’ordre de la satisfaction physique. Et pourtant elles portent en elles le germe de toutes ces morts annoncées.
Tout avait donc commencé par cette boule au fond de la gorge. Parce qu’il me fallait partir : partir pour faire l’armée… Curieux cette expression : faire l’armée ! Comme s’il y avait dans l’obligation de servir le drapeau français, durant un an, un acte de bâtisseur. Il y a ceux qui ont fait l’armée, ceux qui ne l’ont pas fait, ceux qui n’ont pas pu la faire et ceux qui n’ont pas voulu la faire. Et il y a surtout ceux qui la font, sans rien dire, comme ça, en passant, avec un peu de kaki au fond des poches…
Faire, faire : j’entends aujourd’hui les recommandations de ma professeur de français : autant que possible il faut éviter le verbe faire, peut-être même faut-il éviter de faire.
Je n’avais pas prévu ce départ, ou tout au moins je ne l’avais pas intégré avec intelligence dans mon parcours de reconstruction. J’aurais pu choisir le refus de porter cet uniforme mais je n’avais pas bougé, peut-être par paresse, peut-être plus parce que je pensais qu’il y avait beaucoup à prendre dans cet univers dont on parle tant sans ne l’avoir jamais rencontré. Un peu comme ces paradis ou enfers lointains qu’on s’envoie volontiers à la face, lors de nos si nombreuses empoignades politiques. « Allez-y voir là-bas et vous verrez bien que votre paradis, c’est bien l’enfer pour les autres ! »
Jules et Lisa se sont connus il y a si longtemps. Ils se sont connus et se sont attendus. Aujourd’hui ils sont ensemble et vivent entre quatre murs en ville. Ils ne savent plus se parler. Ils s’observent, ils n’ont pas appris le bonheur qu’on partage chaque jour. Ils s’ennuient d’être trop ensemble. Ils ne se touchent plus que pour l’utilitaire et l’alimentaire.
Jules va mieux, il n’a plus ses absences, il n’hésite plus et ne redoute plus le contact des autres. C’est si nouveau, tout est si nouveau. Jules est mal, il ne s’habitue pas. Le bonheur l’a frappé en pleine solitude.
Lisa aime Jules. Elle aime quand il revient de ses longues promenades, couvert de froid, les sourcils raidis de givre. Elle aime qu’il ne dise rien, elle ne veut pas qu’il s’use à lui jeter des mots sans importance. Elle ne veut pas qu’il se force à sourire quand il a des larmes plein la gorge. Elle ne veut pas comprendre, elle ne veut pas savoir, ce qu’il est, ce qu’il souffre, elle le veut comme il est. Alors elle le regarde ne rien dire, ne rien faire, elle le regarde et se dit qu’elle est bien. Lisa ne travaille plus. A Paris elle a mis de l’argent de côté. Elle passe ses journées à apprendre à vivre lentement, elle s’entraîne à observer le temps qui passe, elle cherche à voir les minutes qui défilent. Elle envie Jules, lui qui lui raconte les espaces entre chaque seconde.
Certains après midi elle reste plusieurs heures, immobile, front contre la vitre du salon, glacée, humide.
Au début elle ne pouvait pas supporter cette position plus de dix minutes. Aujourd’hui au cœur de l’hiver, elle est capable de coller le front plusieurs heures, jusqu’à ce qu’elle perde le sens, qu’elle ne sache plus distinguer la matière front de la matière vitre. Alors elle est bien, elle bouge un peu et pense à ce qu’elle a vu : ces sommes de petits riens, ces silhouettes courbées, incurvées vers leurs chaleurs intérieures.
Quand Jules revient, qu’il fait si noir dehors, que les lumières de la ville font comme des trous, quand il est là enveloppé de froid, avec l’odeur du dehors, l’odeur de tous ces autres qu’il a croisés, elle a la gorge qui se ferme pour étouffer un sanglot.
Lisa n’imagine pas une autre vie. Elle ne soucie plus de ce qui la tenait autrefois. Elle se contente du peu dont elle a besoin pour fournir l’énergie nécessaire à son amour.
Un soir, en novembre, un mardi de novembre, Jules n’est pas rentré. Elle a attendu derrière la vitre. Longtemps, si longtemps. Puis la rue s’est vidée et les yeux lui ont piqué. Elle s’est assise et a attendu. Toute la nuit elle est restée là, sans pleurer, parce que ça ne sert à rien, parce que ça ne le fera pas revenir. Le lendemain elle est retournée derrière la vitre comme tous les jours mais Jules n’est pas dans la rue.
Jules n’est pas rentré. Tout l’hiver, il est resté dehors. L’hiver c’est long, surtout lorsqu’il déborde, lorsqu’il se permet d’inquiéter Mars et même Avril. Lisa est restée là, elle n’attend plus, elle n’attend pas, elle sait bien qu’il ne l’a pas quittée, que sa promenade est plus longue.
Elle sait bien qu’il est ailleurs, qu’il cherche, qu’il la cherche.
Jules pense à Lisa. Jules pense à Lisa, et Lisa n’est pas là quand Jules pense à elle. Ce soir Lisa est ailleurs, elle est ailleurs pour ce soir et Jules est mal. Il ne sait pas, il ne sait plus. Il ne sait pas s’il attend Lisa, il ne sait même plus si Lisa est quelque part, si Lisa existe, si elle existe ici entre ses murs soudain si gris. Alors Jules se lève pour chercher des traces de Lisa et il ne trouve rien, tout est si bien rangé, qu’il ne reconnaît rien, il est assis dans un canapé qu’il n’a même pas en mémoire. Alors Jules doute, il doute encore de tout, de ce qu’il croit se souvenir, de ce qu’il rêve depuis longtemps, il se regarde dans le miroir à s’en faire mal au regard jusqu’à ne plus savoir où est le reflet. Jules s’est endormi, Lisa n’est pas rentrée, Lisa, les yeux ouverts il barbouille son silence de la répétition de ce prénom jusqu’à ce que le sens en soit perdu et Lisa qui s’efface et lui qui s’endort.
Lisa contemple Jules dans son sommeil. Il repose. Son corps tout entier est calme. Il a la tête légèrement relevée par l’oreiller, penchée sur le côté. Elle le touche du bout des doigts. Ce n’est pas une caresse, c’est un contact au sens électrique du terme, un contact qui lui fabrique un frisson.
Hier soir ils ont parlé. C’est la première fois qu’il lui a dit tant de choses, de belles choses. Ses paroles, elle les a recueillies, mises de côté, avec amour, pour les mauvais jours, elle se les repassera sur son enregistreur de tendresse. Elle l’entend, il parle doucement, avec émotion. Sa voix tremble comme dans un sanglot qu’on retient.
« Lisa, tu es belle, tu es jolie, peu importe le mot, choisis-le, tel qu’il existe, et moi j’en chercherai d’autres ou j’en fabriquerai pour quand on en pourra plus des banalités des dictionnaires de l’amour convenu. Lisa je t’aime et je ne l’explique pas, je le vis, je le dis et ce n’est déjà plus pareil. Lisa je t’aime, pour ta pétillance, pour tes yeux qui s’allument, pour ce que je les entends me dire quand on se croise.
Je ne te vois pas Lisa, je ne te regarde pas, je te vis, quand tu es là, j’ai les sens qui s’embrouillent. J’ai un trou noir dans l’arrière-pays de ma tête. Un trou noir dans le néant de mon passé, avec tant de hiers, tant d’hivers où je t’ai laissée. Je voudrais ne t’avoir jamais quitté, je voudrais m’entendre dire ce que tu attends depuis le premier jour.
Et pourtant Lisa je partirai, je te laisserai et tu ne seras plus jamais seule. Quand je penserai à toi, à quelques mètres, à quelques lieues, ce sera si fort que tu le sentiras partout dans ton corps. Tu auras dans la tête des tempêtes que je te soufflerai en fermant les yeux pour mieux t’entendre rêver. »
Lisa contemple Jules dans son sommeil. Il est calme, il n’a plus ses agitations, ses spasmes, ses secousses, il est ailleurs, tout en douceur et elle se souvient : Jules qui disait, Jules qui lui disait.
« Lisa il y a l’amour, il est entre nous, on peut le toucher, il passe, les autres le ressentent, il fait comme une petite musique et puis on se regarde, on se touche et les sourires sortent. Il y a l’amour Lisa, et toi que j’aime, juste derrière les yeux, depuis toujours. On se connaît si peu, on se voudrait tant, on s’effleure parce que ce mot est beau, qu’il est parfumé. On est bien Lisa, il y a l’amour et nous, sourires, regards, et les doigts qui s’observent, qui s’approchent. Il y a l’amour Lisa, peut-être… »
Et puis il y a eu l’envie de partir. Jules est allé attendre Lisa. Elle ne le sait pas. Il l’a attendue longtemps, si longtemps qu’il aurait pu abandonner. Il ne connaît pas ses heures de sortie. Quand il a envie d’elle, de la voir, il y va et il attend. Jules ne dit même pas qu’il attend, il dit je l’aime, je prépare l’espace, le temps, tous ces vides d’elle à remplir pour l’accueillir. Jules veut que lorsqu’elle arrive, elle puisse sentir l’amour partout, sur sa peau, dans l’air qu’elle respire.
Je veux qu’elle sache que chaque fois que je l’attends, je lui fabrique un monde pour le lui offrir. Aujourd’hui Jules aime Lisa depuis le début du jour. Il l’aime et Lisa ne vient pas. Alors Jules attend, il est capable de ne pas bouger, d’être concentré sur ce qui se produira lorsqu’elle apparaîtra. C’est si simple.
Quand elle est sortie, il a eu ce serrement de gorge, comme à chaque fois, cette hésitation entre le sourire et les larmes. Aujourd’hui il ne s’entête pas et c’est les deux à la fois. Lisa n’est pas seule, il y a la pluie qui s’est invitée. Elle est chaude, sensuelle, et derrière il y a les nuages qui noircissent. Lisa est en sourire, elle a les yeux qui appellent.
Pas un mot entre eux, il est là depuis le matin. Et puis un effleurement, à peine, comme une décharge. La peur du plus loin.
Jules a envie de rouler, vers l’orage. Lisa ne dit rien. Il y a Jules qui l’aime sans rien dire avec sa folie. Elle est si prête de lui. Jules conduit, il ne sait pas où il va, il ne lui a rien dit et elle ne s’étonne de rien. Elle sait qu’il est inutile d’attendre qu’il lâche quelques mots.
Jules ne sait pas. Il ne sait pas ce qu’il faudrait qu’il dise, ou qu’il fasse pour que ça circule mieux dans sa tête, pour que chaque mot, retrouve sa place. Jules a toujours le sourire coincé entre deux sanglots, il ne sait pas, il cherche le vrai, il cherche ce qui fait que les autres le reconnaissent. Là, à cet instant, il sait sur quoi il peut compter pour se prouver qu’il y a de l’existence dans ce moment, dans ce mouvement, il le sait, il le sent.
Voir la rivière gelée Vouloir être un printemps Voir la terre brûlée Et semer en chantant Voir que l’on a vingt ans Vouloir les consumer Voir passer un croquant Et tenter de l’aimer
Voir une barricade Et la vouloir défendre Voir périr l’embuscade Et puis ne pas se rendre Voir le gris des faubourgs Vouloir être Renoir Voir l’ennemi de toujours Et fermer sa mémoire
Voir que l’on va vieillir Et vouloir commencer Voir un amour fleurir Et s’y vouloir brûler Voir la peur inutile La laisser aux crapauds Voir que l’on est fragile Et chanter à nouveau
Voilà ce que je vois Voilà ce que je veux Depuis que je te vois Depuis que je te veux.
Jules et Lisa marchent main dans la main. Ils s’aiment jusqu’au bout de leurs doigts. Leurs peaux communiquent, ils s’entendent respirer. Ils n’ouvrent pas la bouche. Ils marchent dans la ville, au milieu des autres qui ne les voient pas. Lisa est vibrante. Jules la sent bien à chaque pas qu’ils ajoutent, son désir d’elle est plus fort. Son désir de la prendre le plus vite possible, sans précaution, devant les autres, pour qu’ils sachent et parce qu’il crève d’envie de leur dire : « regardez, regardez je suis revenu et j’aime ». Lisa comprend le désir de Jules, un désir physique qui lui ralentit le pas à cause de la bosse sur le pantalon qui frotte contre la fermeture éclair. Elle devine l’érection, elle la sent, c’est le bout des doigts de Jules qui le lui disent. Elle sait qu’elle ne pourra pas attendre. Elle cherche du regard, un couloir, un mur au fond d’une impasse où elle pourra s’abandonner, où elle pourra gémir, où elle pourra s’ouvrir. Ils sont dans une rue commerçante, il y a foule à l’étalage des chiffons, les curieuses tâtent les étoffes, elles les remuent, les secouent et Lisa a envie de Jules. Envie de Jules en elle. Ils entrent dans la boutique, la foule est dense. Personne ne prend garde à eux tous sont occupés à farfouiller. Ils sont dans un coin du magasin, un coin à peine plus sombre. Il y a un empilage de cartons qui attendent de vomir leurs contenus de mauvais tissus. Lisa s’est juchée sur la deuxième rangée de cartons, elle n’a pas eu besoin de relever sa jupe. Une jupe si courte. Elle porte à peine de culotte. Elle est prête. Jules la pénètre avec précaution, elle n’a pas besoin de le guider. Ils sont faits pour s’aimer. Ils ont été conçus pour cela.
Jules observe Lisa. Lisa se déshabille. Elle se déshabille lentement, plie lentement chacun de ses vêtements. Elle sait qu’il la regarde, elle sait qu’il attend de voir, qu’il veut vérifier si ce qu’elle lui a suggéré n’est pas encore un de ces mauvais coups du hasard. Elle sait qu’il a déjà la tête pleine de ces images qu’on se fabrique quand l’autre devient un objet de désir. Tout à l’heure au café, il a plusieurs fois laissé tomber sa serviette, pour se pencher, pour admirer ses jambes. Elle en est fière de ses jambes, de longues jambes lisses, soyeuses rien qu’à les regarder. Avec juste ce qu’il faut de muscles pour qu’elles ne s’affaissent pas quand elle se repose. Elle les entretient, elle les polit, les lustre, les enduit. Elle adore les montrer, les offrir aux regards des autres, aux regards de ceux qui voudraient voir plus haut, juste un peu plus, pour se donner des frissons. Elle met des jupes, pas trop courtes, mais suffisamment porteuses d’espoir pour ceux qui attendent un simple mouvement qui provoquera un serrement de gorge, de ces jupes juste au dessus du genou, au dessus de ce morceau qui hésite entre la chair et l’os. Elle n’en montre pas trop, mais sait qu’il devine, parce qu’elles sont belles ses jambes. Elles traversent toutes les étoffes. Ce ne sont jamais les tissus qui sont transparents, ce sont ses jambes qui surlignent.
Ce qu’elle aime le plus, c’est prendre des poses inhabituelles, des poses faites pour celles qui sont si belles qu’on a le cœur qui bat rien qu’à les sentir s’approcher. Tout à l’heure, quand Jules lui a pris la main, dans la rue, quand il lui a serré les doigts comme s’il avait peur, elle a senti les muscles de sa cuisse devenir durs comme après un violent effort physique. Comme après l’amour, quand les corps se tendent, quand ils sont à la limite de la rupture. Elle sentait le bout de ses doigts et elle aurait voulu qu’il la prenne, là, tout de suite, qu’ils s’engouffrent dans un couloir sombre, qu’il la plaque contre un mur. Elle aurait voulu qu’il lui mordille le cou, puis le lobe des oreilles et qu’il lui remonte une jambe, la droite, jusqu’à ce qu’elle forme un angle droit avec l’autre, jusqu’à ce que le petit bout de tissu qui lui couvre le sexe s’étire suffisamment pour laisser le passage à quelques doigts impatients.
Au lieu de cela, il a continué à l’effleurer avec le bout des doigts, si peu, très légèrement, comme un souffle, comme une promesse. Il aurait pu poursuivre, il aurait pu la réduire à l’état de corps. Elle y pense pendant qu’elle achève de se déshabiller et ça lui fait comme une chaleur qui lui monte des jambes, qui lui inonde le bas du ventre. Mais lui, tout à l’heure, il avait du sanglot au bout des doigts. Il lui disait des belles phrases, des phrases qui font comme une caresse quand on les reçoit. Il lui disait des phrases, les plus belles qu’elle ait entendues, avec des mots simples, heureux d’être ensemble pour apporter de la tendresse à une femme, si belle, si prête à entendre toutes les déclinaisons du verbe aimer. Elle est totalement nue et elle sent le contact de ses doigts, il se prolonge comme un écho, comme une vague. Elle déferle, plus rien ne l’arrête.
Tout à l’heure Jules a dit à Lisa qu’il aimait l’orage. Il lui a dit son amour de la pluie, a avoué son attirance pour ce que beaucoup craignent. Il lui a dit ne pas comprendre pourquoi le gris est une couleur que tous refusent. Couleur maudite, bannie par les autres teintes, vives, aux éclats outranciers, ces teintes qui ne survivent qu’accompagnées de sambas ou de fanfares. Jules lui explique que le gris est une couleur qui respecte le regard, elle ne fatigue pas, elle ne s’incruste pas dans la mémoire de l’œil. Quand le soir tombe, que la lumière finit par céder le terrain à l’ombre qui attend patiemment, c’est le gris qui triomphe, ce mélange d’éclats et de noirceurs. D’abord un gris timide pour lancer les débats, puis un gris de plus en plus épais quand la lumière a enfin décidé de laisser toute la place.
Jules aime que Lisa l’écoute lui raconter ses émotions, il aime que ses doigts bougent quand il hausse le ton pour lui parler de sa palette de couleur qu’il garde au fond de lui depuis petit.
Il lui a parlé de ses promenades d’adolescent, rue des aciéries, le long du laminoir, pendant que les autres, ceux de son âge, s’abîment la tendresse dans de brèves étreintes de fond de garage. Il lui raconte ses moments de solitude à la recherche de cocktails de sensations. Il est le long des murs, gris, et les machines grincent dans une odeur de copeaux d’acier légèrement huilés, comme il les aime. Il aime s’emplir les narines des effluves graisseuses que les autres rejettent avec dégoût. Lisa est amusée mais ne le montre pas. C’est une tendre moquerie bien différente du sarcasme des autres, de ceux qui traversent la vie comme on va au supermarché en déambulant au milieu des rayons de lessive qui exterminent le gris.
Il lui a raconté la sirène, celle qui hurle quand il est au fond de son lit. C’est le matin et il y a le pas lourd des ouvriers, de ceux que le cri de la ville qui souffre a sorti de la chaleur, le pas lourd qui résonne en dessous de la fenêtre de sa chambre et lui qui s’enfonce sous les couvertures parce qu’il est bien, parce qu’il sait que dehors il y a la vie qui commence. Et l’odeur du café qui suit, qui lui excite les narines. Jules, il est comme ça avec Lisa, il n’en finit plus de lui offrir des morceaux de ces histoires qu’il a accumulées. Elle l’écoute, elle est bien, ne pose pas de questions. Elle l’aime. Elle aime.
Lisa aime Jules et Jules le sait. Il le sait et quand elle le rejoint dans le lit, comme ce soir, quand elle plaque la fraîcheur de son corps contre le sien. Il ferme les yeux et se durcit. Jules aime Lisa mais n’ose pas le dire, il craint de mal prononcer ce mot auquel il n’est pas habitué. Il n’a pas l’habitude du bonheur, il n’y est pas entraîné et si ce n’était les jambes de Lisa qu’il sent contre les siennes, il croirait qu’il rêve, qu’il est encore dans un de ces entre deux qui l’habitent depuis qu’il est tout petit.
Jusqu’à aujourd’hui, il n’a pas réussi à vivre, il n’est encore jamais parvenu à autre chose qu’éprouver la sensation du rien ou du si peu. Hier les autres ne le voyaient pas, hier les autres ne l’existaient pas. Ils ne veulent pas qu’on les dérange dans leurs perpendiculaires habitudes. Les autres ils ne veulent pas changer, ils sont si appliqués, si consciencieux dans leur obstination à rechercher la similitude. Il se souvient d’avoir essayé, d’avoir dit à sa mère, cette femme qu’il aurait volontiers évitée, son rêve de départ pour Thionville, pour le Havre. Il avait vu des reportages, lu des livres et savait que là-bas il y aurait des ombres comme la sienne. Il se souvient des images qu’il collectionnait, des images d’usines, vieilles, grises, majestueuses dans leur uniformité. Il pensait qu’on les avait repeintes. Sa mère ça ne l’a pas fait rire. Comme d’habitude, elle n’a pas répondu et s’est contentée de hausser les épaules. C’est sa façon à elle de lui répondre, de lui rappeler qu’il est là par hasard, pour une simple étreinte qui se prolonge une seconde de trop, celle qu’il n’aurait jamais fallu, cette seconde oubliée qui se termine dans un orage de février. Elle lui dit de chercher du travail plutôt que de raconter des bêtises. Ça c’était juste avant qu’elle ne le chasse qu’elle prétende ne plus le connaître.
Il s’en souvient de tous ces moments Jules pendant que Lisa se déshabille. C’est long, c’est si bon de voir son corps apparaître. Il a le temps de s’emplir la tête de tous ces moments. Jules revoit sa mère. Il revoit cette femme, derrière la porte, qu’il a poussée. Il avait la clé, il se souvient, il avait la clé. Elle lui dit de partir parce qu’elle ne le connaît pas, parce qu’il n’existe pas. Il se souvient de cette journée ordinaire, cette journée à marcher dans les rues désertes. Dans les rues autour de l’usine. Il se souvient quand il est revenu, il avait la tête pleine, il avait mal. Il se sentait un peu ivre. Cette femme lui a demandé de partir, il n’a pas insisté.
Il est parti et aujourd’hui, il est là à regarder Lisa qui finit de s’habiller de nudité. Elle est nue, complètement. Tellement nue qu’il a froid dans l’en dedans.
Son corps est mince, il est d’une couleur qui vient d’apparaître. C’est une couleur sans nom, quand on la regarde on sait qu’elle est douce, électrique aussi. Une couleur comme l’orage en préparation. Ce mélange de gris qui apparaît à l’horizon avant que les éclairs ne se déchaînent. La chambre est dans le noir mais il la voit, le blanc des draps fait comme un halo quand elle les soulève pour se glisser dans le lit.
Lisa est sortie, elle marche quelques pas devant Jules. L’alcool la transforme, elle est comme un navire qui balance à la première brise. Ce soir Jules l’a invité à un pot qu’il a organisé à l’occasion de son départ, ou pour autre chose, il ne se souvient plus, il sait qu’il va partir, quitter son travail déjà. Il veut qu’elle soit là, tant pis si les autres ne la connaissent pas, les autres, ceux qu’on appelle les collègues il ne veut pas les voir une dernière fois sans elle, sans qu’elle ne soit pas là pour leur dire : « regardez-moi, regardez-nous, nous allons partir, demain ou peut-être plus tard, nous serons ailleurs.
Il veut qu’on la voie, qu’on dise d’elle qu’elle est Lisa, simplement Lisa : celle qu’il attendait. Il veut que les autres comprennent qu’ils se sont retrouvés, enfin.
Elle a bu deux verres, lui beaucoup plus. Ils sont dehors, le soir hésite, il tremble. Lisa est belle, l’alcool lui surligne le sourire, elle a les yeux qui brillent. Elle marche à ses côtés, si proche. Elle est si proche. Ils ont chacun leur voiture. Ils sont sur le trottoir, les fenêtres sont ouvertes, ils entendent la rumeur des bavardages inutiles d’une fin de journée ; eux cherchent des mots à se dire, d’autres mots, ceux qu’ils n’ont pas encore usés à les dire. Ils cherchent de ces mots qu’on garde pour soi, bien au chaud, et ils se rapprochent encore plus. Elle n’est plus qu’à quelques chuchotements de lui, elle regarde un peu en dessous, avec le velours de ses yeux clairs, et ses mains lui parlent. Il lui propose un repas dans une petite auberge, au bord d’une route qui domine toute la vallée. Pour voir la ville d’en haut. Il ne sait pas s’il l’a inventée cette auberge, ou s’il l’a tellement rêvée qu’elle est là qui existe quelque part, peu importe, il le dit, elle existe.
Elle sourit, il s’avance encore un peu, elle vacille. Il sent sa tête contre son épaule, presque sur la poitrine. Il tremble. Ses mains hésitent, il lui prend les siennes, il veut lui dire. Il veut lui parler de Rose, c’est si difficile, il ne peut pas c’est si tôt, il faut attendre. Attendre toujours, encore, l’attente comme une deuxième respiration. Elle dit : « je suis un peu saoule », il lui prend la tête entre les mains, ses doigts effleurent la nuque, elle est belle, il en rêvait, elle a le regard qui l’invite à continuer.
Rose, Lisa, presque deux noms de fleurs, il a la gorge qui se serre. La fraîcheur essaie de s’insinuer, de se frayer un passage dans ce qui reste du moite de cette fin de journée d’été. Il lui embrasse les yeux du bout des lèvres jusqu’à ressentir le picotement des cils qui s’agitent. Elle est surprise. Elle cherche à se rapprocher de sa voiture, il la retient et veut l’embrasser à nouveau, c’est si bon quand elle est comme ça.
Il s’est arrêté, c’est un pré en pente douce. Il s’est assis en haut sur le talus. L’herbe est fraîche. Elle sort de l’hiver, elle est encore tendre, réjouie de cette première chaleur. Elle est derrière lui, il ne s’est jamais retourné, il savait qu’elle le suivrait. Elle est debout, ne dit rien, elle a posé les deux mains sur le haut de ses épaules. Elle l’effleure du bout des doigts. Il frissonne. Il ne s’est pas retourné, mais il lui prend la main et lui dit qu’elle est douce, qu’il sent la vie qui coule au bout de ses doigts. Elle se penche et l’embrasse, derrière, vers l’oreille. Il l’invite à s’asseoir. En bas il y a la vallée et la route grise qui s’étire comme un serpent aplati. La chaleur trompe le regard, et le goudron fond avec de petits frétillements de lumière, c’est une illusion d’optique lui a-t-on déjà dit, peu importe, lui il voit bien que la route s’essaye à devenir rivière et il sourit. Elle a posé sa tête contre lui. Quand il se tourne vers elle, il y a ses yeux qui brillent, elle est en bas, elle imagine les autres si petits, si loin de leurs lumières à eux. Ils roulent, ils accélèrent et ne savent pas. Ils ignorent qu’en haut à la cime de cette tâche au vert tendre, il y a en deux qui s’aiment. Ils se sont retrouvés. Lisa est avec Jules. Elle a les mains qui se coincent alors elle sourit, encore, et Jules qui cherche ce qu’il pourrait lui inventer comme souvenirs. Elle est plus relâchée que d’habitude, moins inhibée, c’est l’alcool et la fraîcheur du soir.
Tu as senti Lisa, tu as senti Lisa cette odeur de bonheur…
Elle ne dit rien, le serre plus fort, sa main lui répond.
Lisa j’ai tant à dire, j’ai tant à t’offrir, Lisa tu es si douce, tu es si écoutante.
Ecoutante, Lisa ne connaît pas ce mot, il n’existe pas dans son encyclopédie. Elle est plutôt une habituée des « attentive », « attentionnée ». Elle dit son bonheur d’ajouter un mot à son vocabulaire. Jules est ému.
Jules on se connaît si peu et je sais déjà que tu m’imprègnes ! Ou que tu m’imbibes… tu vois Jules moi aussi j’essaie de nouveaux mots pour te raconter ce que je sens. Prends les je te les donne.
Et Jules sourit, il n’aime pas le mot imbiber, mais il le lui laisse, c’est celui qui est sorti, là, alors il se dit qu’il est vrai.
Le soleil a baissé. Il souffle un peu, c’est son premier effort de l’année. Lisa s’est allongée. Elle attire Jules tout contre elle. Ils sont bien. Quelques oiseaux et en bas les moteurs en bruit de fond. Il n’ose rien, il a peur d’abîmer ce qui commence entre eux. Il voudrait que ce soit différent, prendre le temps d’inventer une autre façon de l’aimer. Se jeter sur elle, la caresser jusqu’aux gémissements et entrer en elle. Ce serait trop simple. Ce serait de l’amour sans couleurs. Il doute, il a peur de ce qu’il ne peut pas empêcher, il a peur des corps qui ne tiennent pas compte de ces rêves. Il faudrait qu’il réussisse une synthèse, l’aimer comme une sœur, comme une amie, comme une femme, comme la femme. Il ne veut pas qu’elle soit déçue, qu’elle l’imagine comme les autres, seulement attiré par quelques centimètres de chair. Jules la touche, si peu, juste ce qu’il faut pour qu’elle vibre, feuille si légère. Leur histoire a besoin de temps, il est toujours trop tôt.
Jules on est bien
Lisa ne l’entend pas ne pas lui répondre. Elle regarde le ciel. Au loin des chiens hurlent.
Que s’est-il passé Jules ? Pourquoi a t’il fallu tant de temps ?
Il ne s’est rien passé Lisa, juste quelques orages, quelques orages en février…
Jules est appuyé sur le coude. Il la regarde rêver. Il sent qu’elle est encore pleine de silences. Elle est si proche du vide qui les a longtemps séparés.
Jules je t’attendais depuis hier, depuis toujours. Le premier jour ce n’est pas quand on est né, le premier jour, il est plusieurs, le premier jour c’est quend on se voit, quand on se rêve…
Lisa écoute, écoute l’herbe qui caresse, l’herbe qui raconte sa journée.
Doucement ils se parlent avec les yeux, se racontent tous les silences de leurs souvenirs. Ils remplissent les vides de leurs histoires de tous leurs effleurements, de leurs baisers du bout des lèvres. Ils sont couchés près de la terre. Lisa ferme les yeux, et Jules du bout des doigts, légèrement, si légèrement qu’on croirait qu’il n’y a rien, lui caresse la peau sur le ventre là où la peau est si fine qu’on sent le vivant du dessous. Sa main décrit de tous petits cercles et doucement, très doucement se rapproche de cette frontière un peu mystérieuse, à l’intérieur des cuisses, là où une fine bande de tissus laisse juste ce qu’il faut d’espace pour que le bout d’un doigt fasse vibrer l’étoffe. Jules est tendre, il ne cherche pas à précipiter l’ordre des sensations. Pourtant son cœur accélère, son souffle devient plus court. La frontière est franchie, et Jules est ému de ce contraste entre la fraîcheur de l’intérieur des cuisses et la chaleur un peu humide qui lui indique le passage. Lisa gémit doucement, de sa main gauche elle caresse la nuque de Jules. Elle est bien, sent le désir qui monte, un joli désir, un désir fleuri, pas de ces désirs bestiaux qui la secouent parfois. Ses jambes s’ouvrent de plus en plus, son sexe est un fruit d’été gorgé de soleil, les doigts de Jules trouvent le passage.
Ils s’étaient donnés rendez-vous au « temps qui passe », bistrot gris d’un quartier oublié. La façade est d’un gris fatigué. On ne pouvait avoir envie d’entrer ou alors pour un besoin pressant, une soif implacable, une attente à tuer, une rencontre à protéger.
Jules ne le connaissait pas, il fréquentait peu les bars par peur de ne jamais y être reconnu. Il préférait les longues promenades solitaires, sans but, tout droit, jusqu’à ce que les jambes soient dures, qu’on les ressente très fort, comme une gêne, comme une excroissance, comme un morceau de soi qu’on finit par oublier. Lisa lui avait proposé ce rendez-vous très vite, comme on demande l’heure, une phrase qui claque au vent : « on pourrait se revoir au temps qui passe, demain à dix sept heures ». Une phrase qui fait du bien, qu’on voit sortir de la bouche, et se poser sur le regard de l’autre.
Ce sera une rencontre souvenir, un prétexte pour s’attendre. Jules rêvait d’un amour qui commence dans un lieu débordant de gris, d’automne. Il n’avait jamais cru aux rencontres sous ciels étoilés, celles qu’on imagine lorsqu’on s’inocule dans les veines le poison qui circule dans les tubes cathodiques.
Il est arrivé le premier. En avance, légèrement en avance, comme toujours. Pour ne pas risquer d’être surpris. Sa montre lui annonce seize heures cinquante. A peu prés, il sait bien qu’elle est inutile, qu’elle ne lui promet que du temps en trop, à gaspiller. Il sait bien qu’il est en dehors de tout, ou à côté. Et c’est pour cette raison qu’elle lui a plu et qu’elle l’a remarqué. Ils se sont rencontrés dans une marge, à l’écart de tous les autres, en dehors de tous les principes.
Elle arrive, essoufflée. Elle a couru. Comme toujours, elle s’excuse en regardant sa montre.
Jules observe Lisa qui entre. D’abord il y a son sourire. Quand elle sourit, elle a les yeux qui lui disent : « serre moi contre toi, là tout de suite, n’attend pas, serre-moi à m’en étouffer, à m’en faire perdre la tête ». Elle a les yeux qui disent merci. Quand elle est entrée, qu’elle a poussé la porte, ça a fait comme quand il ferme les yeux. Jules quand il ferme les yeux pour fabriquer de la mer et du vent. Quand elle est entrée, Jules a senti des mains lui pousser au bout des bras. Il est embarrassé, elles sont là, au bout, elles attendent Lisa, elles aussi. Elles se contenteront d’un simple effleurement, léger comme un voile qui tombe…
Et les doigts qui se touchent, qui se parlent. Quand on lève les yeux, il y a le regard de l’autre, qui n’en peut plus d’attendre, encore. C’est si long pour choisir le mot qui suffira, le mot cadeau, le mot qu’on fera venir de l’intérieur, chargé d’une histoire.
Lisa est entrée. Tout à l’heure, les couleurs étaient fades avec des odeurs de serpillière. Lisa est entrée, elle est assise en face de Jules, a posé ses mains sur la table. Ils ont commandé un café, c’est simple, ils n’ont pas envie de réfléchir.
Certaines nuits, Jules ne dort pas. Le radio réveil fait comme un trou de laideur dans la beauté noire de la nuit. Il déteste ce cœur électronique. Les diodes palpitent et battent la mesure en silence. Pas de rythme, une simple pulsation artificielle, électrique.
Il est seul. Aussi loin qu’il se souvienne, il y a cette chaleur féminine qu’il devine quand il se tourne jusqu’à l’épuisement. Il a peur du noir qui l’entoure, du vide qui l’absorbe.
Jules se touche le corps. Il vérifie son existence. Sa main s’arrête sur le cœur. Il ne bat presque plus, ou si peu. Comme la pendule à quartz. Il n’y connaît rien dans les battements de cœur. Sa spécialité ce sont les pendules. C’est la seule chose de son passé dont il se souvient encore. C’est par hasard que Jules avait découvert ce don. Il voulait offrir une montre à sa mère. Une montre pour son anniversaire, une montre à aiguilles. Avec des aiguilles, elles sont vivantes les montres, elles bougent, elles avancent, elles retardent et elles s’arrêtent.
Il se souvient : il regarde la montre qu’il veut offrir, il la regarde si fort que soudain les aiguilles s’affolent, elles hésitent sur le sens à prendre et le bijoutier lui jette un œil mauvais. Lorsqu’il regarde une montre de trop prés il se produit les mêmes phénomènes que ceux que l’on décrit dans les histoires polaires dont il raffole.
Ce soir Jules ne dort pas, ce soir Jules regarde Lisa. Elle est étalée dans le sommeil, son corps est si beau. Dès qu’on pose les yeux, il y a comme un frisson, une vague de tendresse qui envahit l’espace. Lisa dort, mais Jules entend qu’elle l’appelle. Lisa dort et son corps l’appelle et dans les yeux de Jules il y a des courbes qui caressent la rétine.
Il oublie la pendule, il oublie toutes les aiguilles et sa main se promène sur la peau, effleure le grain de cette surface qui vit. Elle vibre, il frémit.
Jules ne dort pas. Jules essaie de se souvenir. Il essaie de reconstruire son histoire avec Lisa. Le début, toujours le début, il leur faudrait le début, avec des phrases romanesques, avec des mots sucrés. La vie comme un roman, tout le monde rêve de ces mots assemblés, pour qu’ils disent aux autres, qu’ils racontent. Il murmure dans son insomnie : « quand on s’est rencontré », « la première fois », « le commencement » …Jules ne dort pas, il dessine des lignes sur le tableau noir de ses nuits d’insomnie, sur le noir juste derrière les yeux. Les lignes qu’ils dessinent ont un début, elles ont une fin aussi : le commencement de l’histoire avec Lisa. Ce commencement il ne le voit pas, ne veut pas le voir, ni le poser sur une ligne, aussi belle soit-elle. Il ne veut pas parce qu’il faudrait que chaque nuit il recommence à chercher le chemin, vers l’avant. Avant ce début, il n’y avait rien ni personne. Jules n’en veut pas de ces mots, il n’en veut pas de ces mots qui effacent, comme si les autres n’existaient pas, ailleurs, avant. Lisa il ne l’a pas rencontrée, ils ont trouvé leur place et la ligne devient un cercle. Plus rien ne les arrête.
Jules et Lisa se sont trouvés. Tout à l’heure Jules ne savait pas que Lisa reviendrait. Il ne savait pas comment Lisa existait. Il ne savait pas qu’il y aurait cette nuit. Tout à l’heure c’était une autre histoire avec cette femme qu’il croyait sienne. Tout à l’heure c’était une erreur. Lisa est calme, elle n’est pas essoufflée, elle est bien, comme les rares fois où elle s’endort facilement. Il faudra bien qu’ils parlent, qu’ils se racontent ce qu’ils sont, mais pour l’instant ils sont bien, ils se tiennent bien serrés. Ils marchent dans les rues au milieu des autres, au milieu du monde qui ne les a pas voulus seuls. Maintenant ils sont deux et le monde les reconnaît. Ils se sont retrouvés.
Jules et Lisa s’aiment. Jules aime Lisa et Lisa aime Jules. Ils s’aiment. Il n’y a pas un centimètre de peau qu’ils n’aient explorée. Ils se sont imprégnés l’un de l’autre. Ils ne disent pas qu’ils font l’amour. Ils détestent le verbe faire. Lisa dit souvent qu’à la rigueur on peut faire la vaisselle, le ménage. Mais quand on parle d’amour et surtout quand deux corps se mélangent, quand deux corps deviennent un bouquet de sensations, on n’utilise pas le verbe faire, on le laisse de côté, on le laisse pour les tâches rébarbatives et on lui préfère un synonyme qui n’existe pas. Alors on ne cherche pas, on ferme les yeux, on se touche, on se parle, on se sent, on s’écoute, on se goûte, on crie et c’est l’amour. Celui qui ne peut trouver du sens sur le papier. Parce que les mots, ils sont traîtres, ils sont prêts à toutes les compromissions et se salissent au contact des autres. Lisa et Jules ne disent pas qu’ils vont faire l’amour, ils se regardent, ils s’embrassent, ils s’aiment et c’est tout. Depuis qu’ils se sont retrouvés, Lisa et Jules n’ont pas cherché à comprendre ce qui les a mis sur le chemin l’un de l’autre. Ils savent tous les deux qu’ils ne pouvaient que se rencontrer mais ne se posent pas de questions. Leur vie a été si difficile qu’ils trouvent naturel d’être né le même jour, à la même heure, au même endroit. Ils n’ont pas l’intention de gaspiller de l’énergie à se poser des questions inutiles.
Il y a en a tant qui glisseraient sur les miracles du hasard extraordinaire, des coïncidences de la vie. Ils refusent tout cela, il ne se sont pas rencontrés, encore moins retrouvés, ils ne se sont jamais quittés et n’existent que l’un à travers l’autre.
Jules et Lisa s’en moquent de comprendre ce que tant voudraient savoir. Si on les interroge, ils diront qu’ils savaient. Ils savaient l’un et l’autre.
Hier, Jules est sorti de la route, celle tracée depuis le premier jour et aujourd’hui il a pris la bonne direction. Le Jules d’hier n’existe plus, il a disparu. Il est ailleurs, dans les histoires des autres, il est dans leurs mémoires. Ils l’ont sélectionné, tous ceux qui l’ont croisé, tout ceux qui n’ont rien compris, ou pas voulu. Jules, celui dont on parle quand on est ensemble, celui qui aide à terminer les soirées d’ennui quand on a fini de parler du temps, de la hausse des prix, et de la crise de l’énergie. « Jules tu sais bien, l’allumé de la rue Michelet, qui ne sait pas où il habite ». Ce Jules-là n’existe plus. Lisa l’a gommé. Lisa est venue un soir d’été. Elle a agi comme le révélateur sur du papier photo. Tout doucement c’est apparu, au début un peu trouble, un peu flou et les traits se sont fixés, le regard est apparu. Lisa a révélé Jules. Et maintenant les autres le voient. Il est en plein jour. Il est vrai.
Ses troubles ont disparu, il se sent mieux. Il existe, les autres le voient et se sourient.
Lisa est montée dans sa voiture. Elle a demandé à Jules de l’accompagner. Il a dit : on va où Lisa ? Elle n’a pas répondu et a souri, en lui touchant la main. Ses jambes ont bougé pour trouver les pédales. Ses jambes sont belles, Jules n’empêche pas ses yeux de se poser. Doucement, sans la gêner, sans lui donner le sentiment de n’être regardée que pour la beauté de ses jambes.
Jules est intimidé, il ne sait pas ce qu’il faut dire quand on est dans une petite voiture avec une femme si belle, avec une femme qu’on attend depuis tant de temps. Il sourit. Il est bien. Les vitres sont baissées. Ils traversent la fraîcheur.
Lisa lui dit qu’elle veut voir la ville d’en haut, elle veut la dominer, la sentir lui revenir en pleine mémoire. Voir la ville et la cicatrice qui la partage. Lisa conduit et Jules lui raconte l’absence, la sienne, la leur. Il lui raconte ce qu’il sait d’elle depuis ce toujours qu’ils ne parviennent pas à dater, tant il est loin, tant il est dans le début qu’on recherche. Et il entend que ses paroles n’ont pas le sens commun et il sait qu’elle écoute, qu’elle comprend. « Je le savais, je te savais, notre existence comme une certitude qui entre dans la tête quand on ferme les yeux, le soir, au début de nuit, quand le doute fabrique des questions » Lisa conduit, elle écoute Jules qui essaie de décrire et elle comprend ses mots. « Je te cherchais, dans les couloirs de ma mémoire, la peur comme un révélateur »
Jules a demandé à Lisa d’arrêter la voiture : il aime tous les mouvements qu’elle fait, elle tourne la tête pour reculer, il voit son cou qui se tend, ça fait comme une grosse veine sur le côté. La voiture est stoppée et Lisa s’étire, son bras droit passe derrière le siège de Jules, il sent qu’elle l’effleure, sa nuque frissonne. Sa vitre est ouverte et la fraîcheur du soir les caresse. Jules a tellement de pensées qui lui entrent dans la tête qu’il en a des bourdonnements d’oreille, comme un trop plein, il déborde. Lisa veut marcher pour aller voir la ville d’en haut. Ils sont seuls : c’est un soir de match, la ville est au stade et les autres, ceux qui n’y sont pas, attendent ou s’endorment devant les écrans vides. Ils sont au bout du chemin et la ville est en bas, Jules et Lisa sont heureux, ils sont ensemble.
C’est au deuxième : il y a l’escalier sur votre droite, mais vous pouvez prendre l’ascenseur, au fond du couloir à gauche ».
Il a eu une légère hésitation, mais après une longue journée de travail, avec en plus cette maudite valise à roulettes à traîner s’éviter un petit effort supplémentaire est bienvenue. Au diable les discours moralisateurs de tous les nouveaux prêcheurs du bien-être.
Il fait chaud, je suis fatigué, ma valise est à roulettes, mais elle n’est pas équipée pour grimper les escaliers, allez hop en route pour l’ascenseur… »
Il appuie sur le bouton d’appel : la cabine est déjà là. Ce sont d’insignifiants petits événements mais qui donnent facilement le sourire.
Curieusement, quelqu’un est déjà dans la cabine. Cabine au demeurant minuscule. Deux personnes, une valise et c’est déjà presque plein. Pourtant il est écrit : 4 personnes ou 250 kg…. Le voyage sera court, pas le temps de se livrer à des calculs sur le poids moyen autorisé…
Je monte au second, et vous ?
Je vous suis.
Les quelques secondes, peut-être 15 ou 20, sont longues, très longues, trop longues. Il n’aime pas cette proximité, le contact est inévitable.
La cabine grince, ou plutôt couine pour s’arrêter. Il y a ensuite le moment toujours un peu gênant, ou s’enchaînent bêtement les formules de politesse : « bonne journée, je vous en prie, après vous… »
Ils se retrouvent tous les deux dans un couloir étroit, ou plutôt qui devient de plus en plus étroit. Au sol une moquette grise, râpée, usée.
Je vous accompagne, il arrive parfois que les clés ne fonctionnent pas
Il ne répond pas. Son compagnon de voyage, si tant est que monter deux étages dans un vieil immeuble du boulevard Magenta puisse être considéré comme un voyage, marche deux pas devant lui.
Il est petit, l’arrière de son crâne est plat. Comme s’il avait passé la moitié de sa vie couché sur le dos sur une plaque de béton, ou de marbre. Cette difformité, car c’en est une, est surlignée par le gras des cheveux, plaqués comme s’il ne s’agissait que d’un bloc. Le couloir est sombre. Très sombre, trop sombre…
La minuterie se déclenche avec le mouvement, mais vous constaterez qu’elle est un peu capricieuse…
Certes sa valise est à roulettes, mais elle accroche, il faut dire que le sol est recouvert d’une moquette, qui a dû être grise, et sur laquelle n’importe quelle roulette, aussi bien huilée soit-elle, ne peut que se bloquer.
Quelle numéro déjà votre chambre ?
Attendez- je regarde sur ma clé : c’est la 27…
Curieux quand même qu’un hôtel aussi modeste, pour ne pas dire crasseux, ait les moyens d’avoir un garçon d’étage…
Après tout, pourquoi pas ? C’est peut-être simplement de la gentillesse. L’homme au crâne plat, s’est retourné, a tendu la main, pour attendre la clé. Il n’avait pas encore eu l’occasion de le voir de face.
Tout en lui posant la clé dans la paume de la main, il le regarde… Oh cela ne dure que peu de temps, car une fois de plus la minuterie s’est interrompue.
La chambre 27 est au bout du couloir. Il y a une seule porte au bout du couloir : celle de la chambre 27. Chambre 27, ce visage, ce visage au regard vitreux, le cheveux gras… Non il doit se tromper : ce n’est pas possible… Il a réservé cet hôtel sur une plateforme, un peu au hasard, comme d’habitude. La lumière n’est toujours pas revenue, crâne plat a ouvert la porte.
Je te passe devant, espèce d’ordure ça changera, pour une fois…
Il referme la porte tout en pensant qu’il a peut-être mal entendu, ou mal compris. Il est fatigué, il fait chaud, il sent la chemise qui lui colle au corps. C’est une sensation tellement désagréable, ce tissu plaqué contre la peau sous cette veste qu’il n’a pas encore pu quitter. Oui c’est cela il a mal entendu. Ce n’est pas possible. L’autre a dû dire quelque chose comme « je passe devant, attention aux murs, le couloir est étroit. »
Incroyable tout ce qui peut passer par la tête en seulement quelques secondes. Et c’est vrai que pour être étroit, il est étroit ce couloir, et long, très long, trop long, aussi long que le couloir de cette autre chambre qu’il essaie d’oublier, depuis…
Il sent la valise à roulettes qui racle. Il doit presque marcher en crabe. L’odeur est insupportable, un mélange de moisi et de poussière acre : ce doit être l’humidité de la tapisserie qu’il imagine : épaisse, vieille, jaunie ou peut-être est ce l’autre, devant, ou un mélange des deux…
Ça y est, il est au bout, crâne plat a enfin appuyé sur l’interrupteur. Il se tient devant l’encadrement de la porte. Il a les bras croisés et le regarde. Il ne s’est écoulé que quelques secondes, cinq tout au plus, depuis qu’il a cru comprendre – et maintenant il en est sûr – qu’il se faisait insulter par ce nabot au cheveux gras. Il est là. C’est bien lui, il ne peut pas l’avoir oublié. Il y a un mélange de haine et d’ironie dans son regard tordu.
Oui c’est bien moi, espèce d’ordure. Oui tu as bien entendu, mais je le répète encore : espèce d’ordure, espèce d’ordure ! Ça va, c’est bon, tu m’as bien remis. Dans l’ascenseur tu ne m’as pas reconnu, ou plutôt je devrais dire que tu ne m’as même pas vu, pas regardé…Monsieur est un voyageur, monsieur est important maintenant. Je t’attendais, je savais que c’était toi, que tu reviendrais. Et tu vois, j’ai bien fait les choses je me suis débrouillé pour que tu aies la chambre 27. Il est fort Eugène, hein dis le qu’il est fort Eugène…
Attends Eugène, je vais t’expliquer, laisse-moi entrer, je pose mes affaires, je prends une douche et je te rejoins en bas. On ira boire un verre…
Oh non mon grand, on ne va pas aller boire un verre, jamais de la vie, cela fait tellement longtemps que j’attends ce moment, je vais déguster, entre donc, ne reste pas là à te balancer dans le couloir. Je t’en prie, mets-toi à l’aise.
Il est enfin sorti de devant la porte et lui fait signe d’entrer pour de bon dans la chambre 27. Autant le couloir était petit, glauque, oppressant, autant la chambre est grande, immense, claire, magnifiquement décorée, avec une bonne odeur de frais. Il lui semble même entendre comme un fonds musical, une douce mélodie. Le lit aussi est immense. Au fond, la porte de la salle de bains est entrouverte ; il entend des voix, plusieurs. Elles chuchotent, on ne saurait dire combien elles sont. Il doit y avoir des enfants, une ou plusieurs femmes aussi.
Sa chemise ne colle plus, la sueur est devenue glacée, instantanément. Son cœur bat fort, très fort…
Jules aimait Lisa. Ce soir Jules l’aimait enfin. Il aimait à n’en plus pouvoir. Ils étaient soulagés. Elle, lui, ensemble, si près l’un de l’autre. Il y a tant de temps qu’ils attendaient, il y a si longtemps qu’ils s’attendaient. Lisa raconte ses malaises, sa peur du vide, du noir, de l’orage. Elle lui raconte : ce visage qu’elle découvre en fermant les yeux les soirs d’angoisse, elle ne peut pas le décrire. Ce visage c’était le sien elle le sait, elle se souvient. Elle raconte encore et Jules écoute, il sait qu’elle lui dira, il sait qu’elle est là, tout contre lui, il la sent, elle est douce et tendre, c’est si simple d’exister ensemble. Lisa lui dit que sa mère lui a parlé de l’orage en février, qu’elle lui a parlé de Jules. Elle lui a parlé de cette nuit où ils étaient tous les deux dans leur nid de verre, à imprimer leurs existences à venir, et elle qui dormait, elle qui pleurait, qui attendait. Lisa, quand elle lui parle de sa mère, elle a le bout des doigts glacés. Jules ne l’écoute plus, il observe les doigts de Lisa, elle les promène sur son avant bras. Il fait chaud et il tremble, il tremble dans ce crépuscule moite. Crépuscule moite, ils sont beaux ces mots qui s’assemblent, il les répète, ça sonne si bien. Les doigts de Lisa comme une plume et les paroles qui s’envolent. Jules est dans le souvenir, il n’y a plus de porte étanche dans son usine à mémoire, tout est ouvert. Les plumes au bout des doigts, la musique de la voix et l’air frais, soudain, qui entre par flots, par paquets. Il ne voit rien, pas encore, mais il ressent. C’est fort, c’est le début. C’est un frisson comme deux peaux qui se touchent, les doigts poursuivent leur aventure et Jules sent la pluie qui entre dans ses veines. Une pluie chaude, riante comme il les aime.
Lisa a posé sa main, elle le serre, il a ouvert les yeux et son regard n’est plus le même, il est plus lisse, sans douleurs. Le sourire lui vient comme une délivrance, un soulagement. C’est si beau sourire avec des mots tout autour, et une histoire derrière.
Ils se sont retrouvés. Une fois de plus. Il y a eu tant de contacts depuis cette nuit bissextile, tant d’effleurements. Cette main qu’on frôle par inadvertance et le regard qui suit, au bout, regard souvenir, regard qu’on attend depuis le début. Aujourd’hui ils sont là, dans une rue inventée depuis peu par des bâtisseurs pour catalogue. C’est une rue sans souffrances, une rue pour poubelles de plastique, une rue utilitaire faite pour entrer chez soi, née par arrêté municipal, sans histoires. Une rue de papier.
Aujourd’hui, ils sont là, lui assis sur un petit muret, et elle, debout contre sa portière ouverte. Ils sont là, il fait chaud, ils ne se disent rien, trop occupés à s’observer, à s’attendre. Entre eux une lumière blanchâtre déposée par un lampadaire d’aluminium. On voit quelques papillons de nuit qui frétillent autour du globe jauni par l’incandescence. Elle ne l’a pas reconnu et lui ne donne aucun signe. Il est encore sous le coup du malaise. Il sent le picotement qui revient sur le visage, au bout des doigts, et comme un frisson qui lui glaces les reins. Il ne cherche pas à savoir, elle s’est arrêtée, elle est descendue et l’a regardé, simplement. Maintenant, elle est seule au monde et il l’a rejointe.
Au commencement, ce n’est pas Lisa. Au commencement ce n’est pas une femme, ce n’est pas cette femme. Au commencement, ce n’est encore qu’elle, c’est elle. Il se souvient, il se souvient. En fait il ne sait plus s’il se souvient, s’il est dans le souvenir de ce moment. Il est seul, il est parti, il l’a vue, il s’est dit : elle, c’est elle, il s’est dit, il l’a dit, il a dit, il dit, il ne sait plus. Il se perd dans le labyrinthe de cette conjugaison, et puis peu lui importe, il passe du peut-être au j’en suis sûr. Il ne voit pas ce qu’il devrait expliquer, ce qui serait incroyable, impossible. Il ne voit pas pourquoi il lui faudrait proposer de l’acceptable. Ce soir-là, c’est simple il était parti, lui, ailleurs et il l’avait retrouvée, elle, ici.
Il ne l’avait pas rencontrée, non pas rencontrée. Pas joli ce mot ! Rencontrer c’est un mot dans lequel on se cogne : non pas ce mot, ni retrouver non plus parce qu’il y a cet horrible suffixe re qui racle quand on le dit. Et puis il ne l’a pas retrouvée, ni rencontrée, non il n’y a aucun de ces verbes qui lui convient, ce sont des verbes pour histoires avec souvenirs, avec oublis, de ces histoires qu’on pourrait poser au creux d’un magazine pour que les autres s’en nourrissent. Non, Jules il n’a pas de verbe, il pourrait en inventer un, ou plutôt en détourner un autre comme un terroriste du verbe. Il pourrait prendre le verbe exister, il l’a déjà fait, il l’a pris ce verbe, il l’a surpris, il en fait un autre, il lui a donné une autre force. Alors il recommence, maintenant, il le dit, il le respire, Lisa, je t’existe.
Elle est bien. Lisa n’a pas bougé depuis de longues minutes. Il y a la chaleur, la chaleur du dehors, une chaleur qui sent bon la peau restée au soleil, une chaleur qui monte du sol, qui a terminé sa mission de la journée. Elle la sent qui passe, qui monte, qui s’infiltre dans quelques replis du corps avant de s’enfuir, de laisser le passage à la fraîcheur. La fraîcheur n’existe pas ce soir, c’est un espace laissé vide par une moiteur lasse de s’alourdir sur le sol. Elle est bien, il y a l’odeur de sa voiture qui a roulé toute la journée. Elle a quitté Paris en début de matinée. En ouvrant la porte c’est l’histoire de cette journée qui s’échappe. Et puis il y a la senteur de l’herbe, celle qui se repose derrière toutes les haies rectilignes, celle qui le soir venu voudrait bien qu’on cesse de l’affubler de ce nom rectiligne de pelouse.
Elle est bien, elle n’a pas regardé l’heure depuis son arrêt. Et elle le voit, si fragile, encastré dans un morceau de nuit qui finit par tomber.
Il faudrait qu’elle fasse encore quelques pas, que sa portière claque et qu’elle s’installe à ses côtés, parce qu’il attend, parce qu’elle est bien. Elle ne lui demande rien, elle sait qu’il ne pourra lui répondre. Elle se voit, elle entend le métal qui déchire la nuit. Elle est toute près de lui, il n’a pas bougé, il a les bras qui pendent le long des jambes, le torse courbé, la tête qui penche, il regarde à terre. Elle est toute près, elle le touche. Elle a eu si chaud à conduire, sa robe, si courte, si légère, lui colle à la peau, elle rêve d’une douche, de nudité, de sa peau qui frémit sous un froid qu’on attend.
Elle a pris sa main dans la sienne, sans rien dire et leurs doigts se sont mélangés. Elle a senti comme une aspiration à l’intérieur d’elle même, comme si tout l’air qui emplit les poumons s’en était allé d’un seul coup. Ce doit être cela la joie, le bonheur ou peut-être le désir. Elle ne sait pas et elle s’en moque, ce ne sont que des mots, de simples mots qu’on choisit pour la conversation. Elle n’est pas là pour s’interroger, elle n’a pas roulé une partie de la journée pour se demander à l’arrivée si ce qu’elle éprouve est du soulagement, de la satisfaction ou de la sérénité. Ce qu’elle sait c’est qu’elle hésite entre le rire et le pleurer. Tout s’accélère, les doigts semblent se reconnaître, ils se souviennent. Ça picote. Il a levé la tête et l’a jetée en arrière. Il l’a appuyée contre la barrière, son genou a bougé. Il est contre le sien maintenant, elle se sent fléchir.
T’es revenu ?
Tu m’attendais ?
Ils sont montés dans la voiture pour quitter cette rue ou plus rien de beau ne se dira, parce qu’il n’y a pas de murs pour entendre. Il faut qu’ils soient ailleurs.
La maison s’accrochait au sommet d’une colline d’où on voyait la baie. Dans le quartier on l’appelait la maison des trois étudiantes. On y montait par un chemin très dur qui commençait dans les oliviers » Tout entière ouverte sur le paysage, elle était comme une nacelle suspendue dans le ciel éclatant au-dessus de la danse colorée du monde. Depuis la baie à la courbe parfaite tout en bas, une sorte d’élan brassait les herbes et le soleil, et portant les pins et les cyprès, les oliviers poussiéreux et les eucalyptus jusqu’au pied de la maison. Au cœur de cette offrande fleurissaient suivant les saisons, des églantines blanches et des mimosas, ou ce chèvrefeuille qui des murs de la maison laissait monter ses parfums dans les soirs d’été. Linges blancs et toits rouges, sourires de la mer sous le ciel épinglé sans un pli d’un bout à l’autre de l’horizon, la Maison devant le Monde braquait ses larges baies sur cette foire des couleurs et des lumières. Mais, au loin, une ligne de hautes montagnes violettes rejoignait la baie par sa pente extrême et contenait cette ivresse dans son destin lointain. Alors, personne ne se plaignait du chemin raide et de la fatigue. On avait chaque jour à conquérir sa joie.
Ils s’étaient effleurés. Imperceptiblement. Un contact éclair. Comme il s’en produit de milliers, des millions, chaque jour. Sans qu’on y prenne garde les corps se touchent, comme des objets, et ils ne réagissent pas. Ils étaient dans la même librairie, au même rayon, à la recherche du même ouvrage et leurs mains se sont effleurées. Elles ont voulu saisir le même livre. Proust. Un crépitement s’est produit, comme deux fils électriques opposés qui se touchent. Jules a cru percevoir une étincelle. Jules a levé les yeux : elle souriait.
– Je ne l’ai jamais lu, c’est le titre qui m’intrigue. Vous le connaissez. ?
Jules ne lui répond pas. Il sourit. Il sourit et l’observe. Il distingue deux marques, sur les tempes, comme les siennes. Deux petites marques de la taille d’une pièce de cinq centimes.
Aujourd’hui il se souvient de cette scène, et se la passe en boucle. C’était à l’automne dernier, il était monté à Paris pour quelques jours, pour acheter des livres. Des livres sur l’orage, sur le temps, des livres sur la transmission de pensées et tous ces phénomènes un peu curieux qui font sourire les scientifiques. Il passait plusieurs heures dans de nombreuses librairies, à fouiller, à feuilleter, à sentir les livres, tous les livres. Jules aime l’odeur des livres. Il est particulièrement fier d’être capable d’identifier une maison d’édition à l’odeur de ses livres. Il est capable de reconnaître les yeux fermés Gallimard, Grasset. Il vous explique que les uns ont une odeur un peu humide, il dit une odeur « parchemineuse », les autres une odeur glacée, fraîche plus exactement. Non seulement il hume les livres, mais il lui arrive aussi de les caresser, d’en apprécier le grain.
Ce jour là il était dans cette librairie de Saint-Germain depuis un long moment déjà, et il feuilletait des éditions assez rares de « à la recherche du temps perdu », un titre qui le fascine et le trouble, et ces passages sur la mémoire et les sens. Il a commencé par toucher la couverture, par la caresser du plat de la main et c’est au moment où il a à nouveau tendu la main pour le saisir et le porter à hauteur du visage que ses doigts sont entrés en contact avec ceux de cette femme.
Il ne l’avait pas remarqué en entrant dans la librairie occupée à chercher le livre rare, celui qui lui donnera une clé.
Quand il a levé les yeux, après le contact des doigts il a eu comme un malaise, cette impression qui navigue ente le bizarre et le merveilleux, celle d’avoir déjà vécu cette scène.
Cette femme qui le regarde de ses yeux clairs, et ces quelques secondes qui durent depuis toujours.
Il s’est arrêté de marcher. Il ne sait plus d’où il vient, par où il est passé, il ne reconnaît pas le quartier. Tout à l’heure il faudra qu’il entre dans un chez soi où on se sent bien, où on est attendu. Peut-être il devrait téléphoner, dire qu’il a eu un imprévu. Il faudrait qu’il rassure quelqu’un, on a toujours quelqu’un à rassurer. Il a changé ses derniers temps, c’est toujours comme ça quand il a ses maux de têtes, il faudra qu’il lui dise. Ses rêves, son rêve, une image qui le trouble et lui qui aime. Il se fera soigner. Un jour tout redeviendra normal comme avant. Il pense à elle, cette femme faite du visage de tant d’autres, croisés, si peu, comme dans un éclair, au milieu de l’orage.
Il n’a pas sa carte de téléphone, il ne se souvient même pas en avoir eu une. Il faudrait pourtant qu’il appelle. Pour exister. Avec d’autres.
Ce matin en montant dans le bus il était heureux, comme optimiste. Il faisait beau et il avait entendu le vent dans les feuilles, comme un soupir. Il n’avait pas mal non plus enfin pas autant que les autres fois.
Mais ce soir il sait qu’il s’est encore trompé, qu’il s’est passé quelque chose avec ou sans lui. Elle ne l’a pas reconnu, mais il n’est plus tout à fait sûr qu’il s’agissait bien d’elle, elle n’était pas comme ça ce matin, elle n’avait pas cette bouche qui tombe. Et puis ces jambes, ce n’était pas possible qu’en une seule journée elle ait pu changer comme ça. Il s’était passé quelque chose, comme à chaque fois…
Il avait la clé de toute façon, là dans la poche il pourrait la sortir quand il la voulait, l’introduire dans la serrure et entrer chez lui, comme tout le monde.
Elle est où cette clé, il l’avait bien tout à l’heure, il a dû la laisser tomber dans le gravier. Ça arrive souvent, il est si fatigué, il voudrait tellement parler à quelqu’un. Il va souffler un peu, reprendre ses esprits, puis il y retournera.
Maintenant il est loin, il ne reconnaît pas les rues. Il a pu y passer autrefois, il ne sait plus, il croit reconnaître certains passages, cette maison aux volets bleu hôpital encerclée de fleurs mal assorties. Il ne sait pas l’heure qu’il est, il pourrait regarder sa montre mais à quoi bon tout y est faux. Il est certainement plus de vingt deux heures, il le devine à la fraîcheur qui commence à se dérouler. Il y a les papillons qui s’affolent autour des globes lumineux. Il pourrait demander son chemin pour aller on ne sait où. Il attend, il sait par expérience qu’il finira par se produire un événement. Au commencement ce sera un événement quelconque et il finira par marquer le point de départ d’une peut-être nouvelle vie. Il n’a plus d’angoisses, il commence à ne plus regretter ce qui s’est passé ou ce dont il se souvient. Il marche et la nuit tombe peu à peu. Jules s’est assis sur un banc, dans un parc, il se sent mieux, il sent l’orage qui s’éloigne, son intérieur s’apaise, comme chaque fois… Les souvenirs se recouvrent de brouillard, tout doucement, une femme, cette femme, d’une nuit rêvée. Il attend, la fraîcheur l’apaise, il reprend place sa place. Un couple passe, ils se tiennent par la main, ils lui sourient. Tout à l’heure il pourra rentrer. Tout à l’heure il aura oublié. Tout à l’heure il sera dans une autre histoire, la sienne, une autre. Il sera.
Il s’est trompé. Aujourd’hui, peut-être avant. Peut-être cette nuit, quand il s’est éveillé, fou de douleur et d’angoisse, quand il l’a presque prise de force. Il était en sueur, épuisé, la tête pleine de ces histoires qu’il se fabrique pour que son malheur, sa mélancolie prennent du sens. Sa femme est une ombre sous le drap moite, il l’entend respirer, et il ne supporte pas cette vie qui sort de sa bouche, elle se moque de ses douleurs, de ses doutes. Il n’en peut plus de la savoir ailleurs, là dans ce sommeil qu’elle ne partage pas avec lui. Il sait qu’elle est avec un autre, il le sait, ou il veut, peu importe, le résultat est là.
Il aurait pu lui dire, mais il n’aurait pas trouvé les mots, et elle n’aurait rien voulu rien dire. Elle a un peu gémi quand il l’a pénétrée, un gémissement physique comme pour lui signifier qu’il n’est plus qu’une source de douleur. Elle a gardé la tête sur le côté, les lèvres un peu pincées, il n’avait éprouvé aucun plaisir si ce n’est celui de la forcer sans qu’elle ne puisse se plaindre
Il s’est peut-être trompé depuis toujours, depuis qu’il est apparu. Il est déjà dehors, il ne recule plus, il sort, il part. Il ne cherche plus à rester, parce qu’il doute, parce qu’il ne sait plus. Le hier, le ce matin, le tout à l’heure, la douleur, la peur et tous ces mélanges qui l’emplissent… Et le doute, plus fort que tout, le doute dont il ne sait plus s’il l’a quitté un seul jour. Il ne sait pas si ce qui vient de se passer a existé ou va venir. Il ne sait qu’une seule chose, c’est qu’il marche, il entend ses pas sur le gravier, le gravier de sa terrasse. Sa terrasse si blanche en été, si chaude, qu’on ne peut ouvrir complètement les yeux.
Il se souvient, ou ne sait plus. Alors il fabrique des images, elles sont si nettes, il ne peut les avoir inventées, et puis il y a ce gravier qui crisse qui produit le bruit d’une bouche pleine de cailloux. Une bouche pleine de caillou comme Démosthène, pour ne pas bégayer. Il se souvient de tout ce qu’il a lui, entendu, vu mais tout se mélange.
Il avait mal à la tête, il faisait chaud, si chaud qu’on espère la pluie. Il était entré dans le sous sol pour se mettre à l’abri, elle était là, à ranger des vieux habits. Elle en faisait des tas, par âge, et les empilait au sommet d’une étagère qui traversait tout le garage. Evidemment elle portait une jupe si courte qu’on finissait par oublier qu’elle ait pu exister. Il aimait ça. Elle ne le voyait pas et continuait ses allées et venues entre les tas et le sommet de l’étagère au ras du plafond. Pour y atteindre elle prenait un petit tabouret, mais comme elle était encore loin du sommet et qu’elle avait besoin de tasser les piles elle posait le pied droit en équilibre sur le dessus d’un vieux buffet et offrait ainsi une perspective encourageante même par une telle chaleur.
Jules se souvient de ses jambes elles étaient belles, longues, pas trop fines, comme il aimait. A simplement les regarder il devinait qu’elles étaient fraîches, surtout à l’intérieur là où la peau est si douce qu’on a le cœur qui s’accélère quand on l’effleure. Il est encore devant l’entrée et dehors contre son dos il sent la fournaise qui le pousse vers le frais qui le pousse vers elle. Elle ne l’entend pas toute concentrée sur ses allées et venues et il s’est approché d’elle sans bruit, comme un chat. Il se souvient, dehors il y a les grillons et les tondeuses et plus loin le grondement épuisé des semi-remorques qui peinent dans la montée. Lui depuis le début de l’après midi il ne sait pas que faire, il tourne et commence de multiples tâches qu’il ne parvient pas à achever, parce qu’il a chaud, qu’il a mal. Il s’est approché et sa main s’est posée sur le haut de la cuisse juste là où il sait qu’il trouvera le frais avant de remonter vers la chaleur, l’autre chaleur, celle qui fait peur chaque fois qu’on l’approche même quand ce n’est plus la première fois. Elle est en équilibre, ouverte comme un compas, elle vient d’entasser la dernière pile, il a laissé la main remonter tout doucement, effleurer le bord de la culotte juste où la couture est tendue par cette position de gymnaste. Il a senti comme un picotement au bas des reins, il a senti qu’elle ne le repoussera pas. Alors sa main est descendue, tout doucement, le long de la cuisse tendue, comme pour marquer son territoire, puis encore plus doucement presque sans contact, juste ce qu’il faut pour sentir que ça vibre elle est remontée vers les sommets vers ce carrefour des deux jambes bombées de tissu. Si peu de tissu, si peu, alors elle est passée, elle a touché, elle a caressé.
Puis elle est descendue, sans rien dire, elle s’est assise sur le buffet et l’a attiré tout contre elle entre ses jambes ouvertes. Il a peur, dehors il y a les enfants qui jouent les voisins qui peuvent entrer pour emprunter un outil. Il a peur mais il aime ça, il a plus mal à la tête, elle lui baisse le short, elle est prête comme s’il la caressait depuis des heures, il n’a pas besoin de lui enlever la culotte, il la tire simplement sur le côté et entre elle en jouissant. Elle le regarde sans déception se rajuste et retourne à ses tas d’habits en haussant les épaules. Il souffre et ne sait plus s’il l’a rêvé, s’il l’a voulu.
Jules doute. Il est mal avec ses souvenirs.
Tout est si étrange, si mélangé dans ce qui lui reste de raisons. Il cherche à retrouver le fil qui l’a conduit jusqu’à cette femme. Il souffre moins de la tête. Les images s’enchaînent. Il est au début de l’après midi, au plus fort de la chaleur. L’orage gronde, il s’approche. Il se voit. C’est une file d’attente. L’homme devant lui est anxieux. Il doit craindre l’orage ou c’est autre chose qui le rend si tendu. Jules s’impatiente, l’orage l’excite, il voudrait être au milieu des champs pour l’emmagasiner. L’homme devant lui ne cesse de se retourner en regardant sa montre. Leurs regards se croisent, la chaleur est à son apogée, la lumière a faibli, les nuages s’entrechoquent. Et soudain l’éclair. L’homme se crispe. Jules devine sa peur sur sa nuque, il se retourne brusquement, il a le regard terrorisé. Jules lui a saisi la main quand le deuxième éclair les a inondés de sa lumière blanche. Il voit dans son en dedans, il touche sa peur, elle est épaisse, la peur de l’orage, de cette femme que Jules devine derrière les yeux rougis, une femme qui s’offre au regard et Jules qui comprend, et l’autre qui pleure de l’intérieur, qui se déverse dans Jules…
L’orage s’éloigne, l’homme s’en est allé, il a retiré une petite somme d’argent au distributeur. Et Jules qui n’avance pas, il est si lourd du poids de l’autre qui est entré en lui avec toute sa douleur, avec tout le refus de cette histoire qui est en train de traverser Jules. L’homme est parti, il est loin, il n’est même plus un souvenir, le souvenir banal de celui qui était devant lui, tout à l’heure dans une simple file d’attente. Il n’existe plus. Et Jules qui souffre. Et Jules qui reste avec l’image d’une femme si belle, si belle pour un homme qui fait la queue devant un distributeur de billets. Et l’image de cette femme qui se grave dans le marbre des mémoires de Jules, une femme qu’il a serrée contre lui cette nuit, une femme à qui il a fait l’amour pour oublier, pour oublier l’autre, les autres. Et Jules qui ne sait pas, qui ne sait plus, qui sent le moite de ses mains lui faire comme une pellicule d’angoisse. Et cette femme qu’il ressent, comme un écho, il ira la rejoindre tout à l’heure, il faudra qu’il lui parle, il lui dira qu’il sait tout.
Jules ne s’est pas arrêté à la boulangerie, il veut rentrer le plus vite possible, il veut la serrer contre lui, lui parler de ses peurs.
Jules est entré chez cette femme. Cette femme ne l’a pas embrassé. Il se dit que c’est normal, peut-être. Depuis longtemps sa femme n’aime plus l’embrasser. Depuis, il cherche, et cette femme, la sienne, elle le regarde comme un étrange.
C’est cela, il a changé, encore. Elle ne l’embrasse plus, elle ne sait pas. Tout se mélange, c’est trouble. Du trouble dans sa tête et dans celle des autres. Il sent ses doigts qui se crispent au fond de la poche. Là, c’est grave, un peu plus que d’habitude. Elle prétend qu’elle n’est pas sa femme. Il entend les mots qu’elle échappe entre deux regards d’angoisse, dit qu’il s’est trompé, qu’il est malade et dangereux. Elle dit qu’elle va appeler. Il a un vertige, toiles d’araignées devant les yeux, il se frotte le regard, il se gratte la mémoire. Et pourtant elle n’a pas peur, il sait reconnaître la peur d’une femme, d’abord dans les yeux et puis les lèvres qui remuent, qui tremblent.
Il n’essaie pas de ne pas la croire, il cherche du vrai, du possible. Il a la clé, il a une clé, il est entré. La porte était ouverte mais il est entré. Il la sent cette clé entre ses doigts crispés, il voudrait la lui montrer comme un trophée. La clé, une clé, il s’entend dans sa tête, des mots qui défilent et le torturent, la : article défini, une : indéfini. Il a peur, la grammaire comme le miroir de son trouble. Et Jules voudrait lui dire, le lui dire, il n’a pas besoin de majuscule pour être défini, pour être propre. Jules, il rit, en dedans, je suis Jules, un jules, et le vertige toujours, et ses mains qui fouillent et elle qui le regarde. Il ne sait plus, il a tout perdu, une fois de plus, il cherche les définitions de lui-même. La tendresse, lui effleure le visage, elle accompagne souvent la peur, il attend Jules, il attend tout. Tout de cette femme qu’il connaît depuis l’éternité de cette fin d’après midi.
Elle lui demande de sortir, gentiment, comme un murmure de mer au loin, gentiment, il entend le mot, ses mains ne cherchent plus, sortir de chez elle, il ne comprend pas, chez elle, chez eux, ici. Il est entré, il était si bien à pousser cette porte.
Ce matin, il est parti et il a dit : « à ce soir, je prendrai le pain ». Comme d’habitude. Il le sait, il l’entend, ça fait comme un écho. Et puis il y a les toiles d’araignées devant les yeux, le regard qui se voile, le regard qui fait mal. Il n’a rien changé, il en est certain : « ce soir je prendrai le pain ». Il s’en souvient c’est une phrase qui lui fera un trou dans la tête si on la lui enlève. C’était ce matin. Ce matin d’aujourd’hui ou d’hier, ou d’ailleurs, il ne sait pas, le doute lui fait mal. Il se rappelle la pendule dans la cuisine, toujours dans le même sens. Il cherche, il a peur son regard fouille, la pendule, c’est elle qui lui dira. Il ne sait pas si elle a répondu, ou même si elle a répondu, si elle était là. Si elle était là, il redit cette phrase à voix haute, « si elle était là, si elle était là » et elle ne bouge pas, depuis, depuis, toujours ce mot pour que la tête lui fasse mal. Quand, depuis quand, il ne cherche pas, « si elle était là » il la regarde, elle n’a pas bougé.
Il ne s’est pas retourné comme autrefois pour la regarder lui sourire derrière le rideau. Autrefois, il préfère, depuis c’est trop dur, autrefois, c’est hier et puis demain aussi, s’il coupe le mot, il le peut, il le sait, une autre fois et on sera demain et elle n’aura plus peur, celle-ci, ou une autre. Il cherche, une autre fois, son sourire rassure. Le sien, il voudrait le voir. Il s’en veut, elle ne lui souriait peut-être plus, la peur qui monte, l’angoisse. Ce matin il était parti, elle ne souriait pas. C’est cela, il le sait, il le veut, il a tant besoin de comprendre. Il a si mal, si mal à la tête, il fronce les yeux, c’est le doute qui fait des rides dans les coins.
Ce matin il savait qu’il reviendrait, elle l’attendrait pour souper. Il apporterait le pain, il y en avait besoin pour le souper. Le pain, il l’avait oublié. C’est important le pain, très important, on n’oublie pas le pain quand on revient chez celle qu’on aime. C’est peut-être cela, elle lui en veut, il oublie toujours, sa fête, son anniversaire, mais jamais le pain. Ce doit être cela, elle ne comprend pas ce qui a pu se passer pour qu’il revienne les mains vides. Elle est en colère. Cette femme est en colère et elle veut le punir, c’est une femme qui n’aime pas qu’on oublie le pain, il aurait dû y penser. Le pain, les femmes, elles en mangent peu mais elles n’aiment pas qu’on l’oublie.
Il est là, il est entré, il ne sait pas, c’est déjà si loin la porte qui s’ouvre. Il est posé devant elle, elle le regarde. On dirait qu’elle ne comprend pas. Elle n’est plus en colère, il voit de la lumière dans ses yeux. Elle veut savoir comment il est entré il a pensé qu’elle plaisantait, qu’elle le taquinait.
Ça sentait bon, il avait faim, il y avait comme de l’apaisement dans l’air, alors il s’est approché pour l’embrasser. Elle a reculé en poussant un petit cri. Elle n’avait même pas peur, Jules le sait. Il a dit qu’il était fatigué, qu’il était désolé pour le pain qu’ils pourront se contenter de biscottes. C’est bon les biscottes on les croque, ça craque et on se regarde, c’est beau, c’est bon… Elle ne l’écoute pas, elle est belle à ne rien dire, et soudain ça fait comme un trou dans ce qu’il croit savoir d’elle. Il est vide, vide d’elle, sans mémoire, rien pour l’accrocher, rien pour l’exister.
Quand les autres sont arrivés il a compris ; quelque chose n’allait plus il y avait eu dérèglement quelque part. Les autres, ils étaient trois, deux ados dont un plutôt costaud et un petit morveux qui suçait son pouce. Il ne les connaissait pas, il ne les voyait même pas et se demandait pourquoi cette femme ne lui avait rien dit.
Le plus grand des trois, il l’avait vu plus jeune dans l’ombre, avait l’air très proche de cette femme. Il s’était posté devant elle comme un garde du corps et voilà qu’il le menaçait, lui donnant l’ordre de déguerpir et de laisser sa femme en paix. Sa femme, sa femme, ça claque comme une lanière de cuir, sa femme, Jules est fouetté, il a mal, si mal. Il est entré, c’était une femme, elle n’était à personne tout à l’heure, elle était dans sa tête, il s’en souvient, il le sait, il l’avait sentie, elle était dans sa vie. Jules, n’en peut plus de tous ces visages qui sont dans son rêve et qu’on lui vole quand il s’en approche. Il regarde l’autre, il le connaît, il le sait, ils se sont touchés déjà, il lui a donné un morceau de cette vie et maintenant il la veut toute pour lui. Il regarde l’autre, il le regarde et se souvient.
Ce matin un homme l’a touché, ce matin un homme lui a donné un morceau de lui, de sa vie, de son histoire, un homme, cet homme qui ne le reconnaît pas, ce matin
Ce matin il avait mal à la tête, surtout au moment de l’orage. Il avait souvent mal à la tête. Très mal, un mal dont il ne pouvait pas parler. Il était seul à en connaître l’origine. Une douleur qui l’isolait totalement des autres, une douleur qui lui faisait douter de tout. Il ne savait plus, il ne pouvait pas savoir. Cette femme, sa femme, la femme, une femme et cette douleur qui revenait. Douleur, souvenir.
Quand il était enfant elle ne le laissait que rarement en paix. Il ne se plaignait plus, personne ne comprenait, on disait qu’il était triste, qu’il n’allait pas bien, et souvent on disait, le pauvre, le pauvre dans un soupir.
Jules s’en souvient de ces soupirs, et des mains un peu moites qui s’attardent sur la tête : le pauvre, soupir, et c’est fini, sa douleur, le mystère de son regard de l’intérieur ont calmé la souffrance des autres. Il le sait, Jules qu’ils se sentent mieux à ne pas vouloir le comprendre.
Tous les docteurs l’avaient examiné ne trouvaient rien à dire. Ils l’interrogeaient : « et depuis quand tu as mal, depuis quand, depuis. Il ne savait pas, depuis quand, il ne voulait pas savoir, et puis il disait que c’était tout le temps comme ça et que ce n’était pas vraiment que cela lui faisait mal, en fait il ne savait pas ce que c’était la douleur, on lui disait, pourquoi tu fais cette tête : « tu as mal à la tête ? » Alors il s’était dit que c’était cela avoir mal à la tête. Il essayait d’expliquer. Les sensations étaient si bizarres, si anormales qu’il ne parvenait pas à trouver de mots suffisamment précis pour décrire ce qu’il éprouvait. Il avait parfois la sensation de rétrécir, ou de se séparer en plusieurs, de sortir de lui même. Un de ces médecins avait souri à l’évocation de ce symptôme. Il avait essayé de lui expliquer que c’était désagréable, comme s’il était le témoin d’une autre histoire. Il se voyait, il s’observait, s’étonnant même de ne pas se reconnaître. Il avait parlé de l’orage aussi, de toutes ces histoires qui lui entrent dans la tête à ce moment là.
Les crises s’étaient peu à peu espacées. Il avait cru que tout irait mieux, qu’il avait enfin trouvé la sérénité. Puis sa femme avait eu une liaison. Sa femme il s’en souvient, maintenant, elle est belle, elle était, il sait plus, c’est peut-être elle, il sait plus, ce n’est pas important. Elle le trompait depuis le début. Elle le trompait avec un de ses anciens amants. Elle le trompait avec une telle régularité, avec une telle application qu’il avait le sentiment d’être devenu l’amant Il doutait.
Les maux de têtes étaient revenus à ce moment là. Il avait découvert cette liaison par hasard et aujourd’hui il ne saurait dire comment. Il n’avait rien dit, il ne voulait pas l’entendre avouer ce qu’il savait déjà. Il ne voulait pas l’entendre nier, lui expliquer qu’il avait fabriqué toute cette histoire, comme toutes les autres. Comme celles qu’il fabriquait quand il était petit, quand il pleuvait. A cette époque c’était son père qui ne supportait plus ses délires. Il lui disait de se réveiller et de cesser ses sornettes. Mais lui il savait bien qu’il ne rêvait pas. Il savait bien que c’était les autres qui bougeaient le décor pour le tromper. Alors il se taisait de plus en plus et il laissait faire le miroir dans sa tête. Il n’avait rien dit, il était parti, il ne sait pas depuis quand, depuis encore, depuis ce mot qui l’accuse et il cherche : il était parti, ce matin, hier, il y a plus, autrefois, c’est difficile, il pleurait, il le sait, il a encore le goût des larmes. Il ne les regarde plus, il est retourné vers la porte, elle est ouverte.
Il est là sur la terrasse, la porte derrière lui. Elle le regarde s’éloigner. Il sait qu’il l’a aimée, elle ou une autre, peu importe, il a aimé. Il a aimé, il l’a aimée, une seule petite lettre entre les deux, c’est si proche. Elle ouvre de grands yeux. Elle a peur. Il le sait, il sent qu’elle a peur maintenant. Il sait reconnaître quand une femme a peur, ça fait comme un trou dans l’air. Elle ne plaisante pas, les enfants non plus, ni le plus grand qui la tient par la taille en serrant les mâchoires. Il se retourne encore, veut lui montrer la clé, lui dire encore une fois que ce n’est pas grave, qu’ils ne mangeront pas de pain ce soir. Mais il y a les autres, il ne les connaît pas, ils se sont ajoutés à l’histoire, ils ne les avaient pas prévus. Il a si mal à la tête. Il ne les connaît pas et le plus grand semble impatient de le voir s’éloigner.
Alors il s’est dit une nouvelle fois qu’il s’est peut-être trompé. Vraiment. A cause de sa tête. Il a si mal.
L’été remplissait le port de clameurs et de soleil. Il était onze heures et demie. Le jour s’ouvrait par son milieu pour écraser les quais de tout son poids de chaleur. Devant les hangars de la Chambre de Commerce d’Alger, des « Schiaffino » à coque noire et cheminée rouge embarquaient des sacs de blé. Leur parfum de poussière fine se mêlait aux volumineuses odeurs de goudron qu’un soleil chaud faisait éclore. Devant une petite baraque au parfum de vernis et d’anisette, des hommes buvaient et des acrobates arabes en maillot rouge sur les dalles brûlantes tournaient et retournaient leurs corps devant la mer où bondissait la lumière. Sans les regarder, les dockers portant les sacs s’engageaient sur les deux planches élastiques qui montaient du quai sur le pont des cargos. Arrivés en haut, soudain découpés dans le ciel et sur la baie, parmi les treuils et les mâts, ils s’arrêtaient une seconde éblouis face au ciel, les yeux brillants dans le visage couvert d’une pâte blanchâtre de sueur et de poussière, avant de plonger en aveugles dans la cale aux odeurs de sang chaud. Dans l’air brûlant, une sirène hurla sans arrêt.
Sur la planche, soudain les hommes s’arrêtèrent en désordre. Un des leurs était tombé entre les madriers assez rapprochés pour le retenir. Mais son bras pris derrière lui, écrasé sous l’énorme poids du sac, il criait de douleur. À ce moment, Patrice Mersault sortit de son bureau. Sur le pas de la porte, l’été lui coupa la respiration. Il aspira de toute la bouche ouverte la vapeur de goudron qui lui raclait la gorge et s’arrêta devant les dockers. Ils avaient dégagé le blessé et, renversé sur les planches et parmi la poussière, les lèvres blanchies par la souffrance, il laissait pendre son bras cassé au-dessus du coude. Une esquille d’os avait traversé les chairs, dans une plaie hideuse d’où coulait le sang. Roulant le long du bras, les gouttes de sang tombaient, une à une, sur les pierres brûlantes avec un petit grésillement d’où s’élevait une buée. Mersault, immobile, regardait ce sang lorsqu’on lui prit le bras. C’était Emmanuel, le « petit des courses ». Il lui montrait un camion qui arrivait vers eux dans un fracas de chaînes et d’explosions. « On y va ? » Patrice courut. Le camion les dépassa. Et de suite ils s’élancèrent à sa poursuite, noyés dans le bruit et la poussière, haletants et aveugles, juste assez lucides pour se sentir transportés par l’élan effréné de la course, dans un rythme éperdu de treuils et de machines, accompagnés par la danse des mâts sur l’horizon, et le roulis des coques lépreuses qu’ils longeaient. Mersault prit appui le premier, sûr de sa vigueur et de sa souplesse, et sauta au vol. Il aida Emmanuel à s’asseoir les jambes pendantes, et dans la poussière blanche et crayeuse, la touffeur lumineuse qui descendait du ciel, le soleil, l’immense et fantastique décor du port gonflé de mâts et de grues noires, le camion s’éloigna à toute vitesse, faisant sauter sur les pavés inégaux du quai, Emmanuel et Mersault, qui riaient à perdre haleine, dans un vertige de tout le sang.
Ce matin ils sont bien, ils parlent d’eux, normalement, sans se contorsionner dans tous les sens. Ils se racontent leur rencontre, une fois de plus, rencontre romanesque à laquelle il est difficile de croire. Un homme seul, une femme qui cherche sa route ou l’inverse, ils ne le savent plus, ils en rient. Qui des deux était le plus perdu ? Lequel a posé le premier son regard sur l’autre et le premier mot qui est sorti, quel était t’il ? Comment était-il ? C’était un mot rond, un mot qui fait la bouche jolie, un de ces mots pour que les lèvres aient un sens. Pas de ces mots rasoirs qu’on entre dans l’en dedans. Ils se souviennent, c’était un mot bonjour, avec peut-être un sourire. Peut-être, ils n’en sont pas sûrs et savent que cela changera demain certainement, ou tout à l’heure, quand cette fraîcheur du matin paisible les aura abandonnés. Ils sont bien, ils en profitent.
Ce matin, Jules a dit à Lisa qu’il savait qu’ils se retrouveraient, il lui a dit que chaque nuit il s’était approché d’elle, chaque fois un peu plus. Et parfois il la touchait.
Alors ils se rapprochent l’un de l’autre. Il, elle. Doucement. Doucement ils cherchent le passage. Doucement ils cherchent à comprendre cette douleur qui les trouble lorsqu’ils s’éveillent. Cette douleur qui leur dit à l’un et à l’autre : « poursuivez, vous êtes si proches, rien ne vous éloigne oubliez, oubliez cet espace qu’on vous a imposé, continuez à être et vous naîtrez ».
Chaque nuit est une étape de plus, une étape vers la rencontre qui a toujours eu lieu, rencontre qui ne s’est jamais achevée.
Jules cherche Lisa. Lisa attend que Jules la devine. Et tous les deux ne se savent pas, ils ont du mal à déchiffrer le sens de ces images quand ils s’endorment, ces images qui forment une caresse d’air frais dans le sommeil. Parfois, il y a l’angoisse. Et si l’autre n’existait plus, si le voyage se terminait là, au début…
Jules quand il s’endort Il s’apaise. Il s’apaise enfin, il sent une présence pleine d’amours, une présence chaude et pétillante.
Lisa dans son sommeil est pleine d’impatience comme dans ses journées de poursuites.
Jules et Lisa, si loin l’un de l’autre. Quand la nuit tombe, à quelques espaces l’un de l’autre ils se trouvent, dans un sourire. Ils s’enserrent, ils s’embrassent, ils se sentent bien. Quand le jour se lève, ils ne peuvent le décrire. Ils se manquent et ne savent pas le dire. Il faudrait plus, encore plus.
Jules et Lisa, deux prénoms qui s’emmêlent, qui se répondent et les L qui leur font des ailes et Jules qui se prolongent en Lisa, doucement, tout doucement, leurs mains se touchent, plumes légères.
Au lendemain de l’orage les médecins ont examiné Jules et Lisa. Les mères ont tout ignoré. On n’a jamais su ce qui s’était passé dans les deux couveuses. Peut-être une décharge électrique d’une intensité exceptionnelle. Quelque chose qui brûle et laisse des traces. Comme un coup de foudre
Jules est comme une batterie qu’on aurait trop chargée. Quand le docteur a posé le stéthoscope sur la poitrine nue du nouveau né, ça a fait comme une secousse.
Lisa ne parvient pas à s’éveiller, on dirait qu’elle est plongée dans un coma pour les touts petits, un coma pour prématuré. Lisa a comme un sourire aux lèvres.
Dans les journaux, on a parlé de l’orage comme d’un phénomène très rare mais somme toute scientifiquement explicable. Dans son article le journaliste prétend que ce genre d’intempéries n’est pas rare dans les régions polaires. On parle alors d’orage magnétique et tout se dérègle les objets comme les vivants. Il dit aussi de l’orage qu’il s’agit d’une des manifestations des forces naturelles des plus mystérieuses et des plus inquiétantes.
Tout a été vite oublié par les autres. Jules et Lisa ont grandi. Ils ont grandi loin l’un de l’autre, mais n’ont pas oublié. Chaque nuit au moment de s’endormir, il y a comme un écho, l’écho de l’orage qui les poursuit.
Ils ne se sont jamais retrouvés, la ville n’est pas grande pourtant. Chaque nuit au moment de s’endormir, Lisa appelle Jules et Jules ne l’entend pas. Il n’entend pas cette voix qui ne prononce aucun des mots que tous connaissent, elle l’appelle dans un cri intérieur, un cri qui dit qu’elle est seule et qu’elle a mal, si mal. Chaque nuit Jules s’endort avec le même rêve, un rêve qu’il ne peut jamais raconter, comme si en parler avec des mots, le transformerait, l’éliminerait. Jules se tait, définitivement, il attend, il attend de poursuivre le chemin que lui indique ce rêve.
Avec le confinement, le tribunal académique ne se réunit que très peu. Trop peu diront certains, et j’en suis. Si la période est propice aux dérapages verbeux, il est des limites qu’il convient de ne pas dépasser.
Nous voici donc dans l’obligation de convoquer le tribunal académique, en sa formation restreinte. Le président est là, bien sûr, masqué et perruqué comme il se doit. Il est assisté de trois nouveaux assesseurs, tirés au sort par la main innocente d’un vieil huissier bègue et manchot, ravi de cet honneur qu’on lui fait.
Sa main tremblante a tranché. Les trois sages du jour sont : un danseur de tango, une cuisinière mangeuse d’hommes et un vieillard polyglotte.
Le président, comme à l’accoutumée, prend la parole devant une salle d’audience vide, mais, et c’est une première, la séance est retransmise en direct sur toutes les chaînes. Car, nous l’avons dit, l’affaire est importante.
Ecoutons le président…
« Mesdames et messieurs les assesseurs, cher public, chers auditeurs, bonimenteurs, menteurs, égorgeurs, persifleurs, voici les faits !
« Ces six dernières semaines, il a été constaté, vérification mathématique à l’appui, une utilisation abusive d’une expression verbale que je serai plutôt enclin à qualifier de verbeuse. En effet comme vous le savez nous disposons depuis la grande crise du « on vous l’avait dit », d’un compteur de mots, qui nous alerte dès que les limites autorisées pour une série de mots, expressions et locutions préalablement définis sont franchies et nous sommes aujourd’hui dans ce cas. Il convient d’abord de rappeler à toutes et tous la composition de cette liste : il y aurait qu’à, il faudrait qu’on, si on avait, je vous l’avais bien dit, il aurait fallu, on pourrait quand même… »
« En effet à plusieurs reprises les limites ont été dépassées pour le célèbre « il aurait fallu ». C’est ainsi que pour la seule journée du mardi 28 avril, c’est plus de 589 568 fois en moins d’une heure que cette expression a été prononcée ; et vous savez toutes et tous que la limite autorisée est de 50 000 à l’heure… »
« En conséquence, en vertu de la loi du 21 février 2002, stipulant qu’une prise de parole ne peut se faire qu’à la condition de respecter scrupuleusement les règles de conduites qu’il convient d’adopter en public, et en vertu de la loi du 16 janvier 1991 qui précise qu’il n’est pas possible de prendre la parole en état de médiocrité, de méchanceté et de malhonnêteté le tribunal réuni aujourd’hui dans un format confiné a pris la décision suivante, applicable immédiatement. »
« Une fois identifié, l’utilisateur abusif du « il aurait fallu » est condamné :
à dire ce qu’il fait,
à faire ce qu’il dit,
et en cas de récidive, à ne plus rien dire qu’il n’ait déjà fait…
Chaque fois, que j’écoute ce discours de Albert Camus, j’ai des frissons qui me secouent…
«J’essaie , en tout cas , solitaire ou non , de faire mon Métier . Et si je le trouve parfois dur, c’est qu’il s’exerce principalement dans l’assez affreuse société intellectuelle où nous vivons, où l’on se fait un point d’honneur de la (dé?)loyauté où le réflexe a remplacé la réflexion où l’on pense à coup de slogan et où la méchanceté essaie de se faire passer trop souvent pour l’intelligence. Que faire d’autre alors, sinon se fier à son étoile et continuer avec entêtement la marche aveugle, hésitante, qui est celle de tout artiste et qui la justifie quand même, à la seule condition qu’il se fasse une idée juste,à la fois de la grandeur de son métier, et de son infirmité personnelle.
Cela revient souvent à mécontenter tout le monde. Je ne suis pas de ces amants de la liberté qui veulent la parrer de chaînes redoublées ni de ces serviteurs de la justice qui pensent qu’on ne sert bien la justice qu’en vouant plusieurs générations à l’injustice. Je vis comme je peux, dans un monde malheureux riche de son peuple et de sa jeunesse, provisoirement pauvre dans ses élites, lancé à la recherche d’un ordre et d’une renaissance à laquelle je crois. Sans liberté vrai, et sans un certain honneur, je ne puis vivre. Voilà l’idée que je me fais de mon métier.»
Tout a commencé une nuit de février. Ce n’était pas n’importe quelle nuit. Une nuit bissextile, une nuit de tous les quatre ans. C’est la nuit du vingt neuf février mille neuf cent soixante. Un lundi. C’est une nuit qui se fait belle, nuit qu’on attend, qu’on espère. A la maternité de la clinique Trousseau, ils sont deux bébés prématurés. Pas trop, juste assez pour être enfermés dans une cage de verre…
Les mères dorment. Elles sont fatiguées, c’est leur premier accouchement. Elles ont besoin de récupérer. Elles sont jeunes, toutes les deux. Elles n’ont pas paniqué quand le médecin à parler de couveuse : « juste deux ou trois jours » pour qu’ils se finissent, pour qu’ils se préparent à affronter l’hiver bissextile dans les meilleures conditions. Elles n’ont pas insisté. Elles veulent dormir. L’une d’elles, Rose, la mère de Lisa a réclamé un somnifère.
La mère de Jules n’en a pas besoin. Elle a le sommeil puissant, la seule chose qui pourrait la réveiller, c’est une main d’homme se posant sur une des parties de son corps qu’elle n’hésite jamais à offrir au premier venu. C’est une femme qu’on dit légère, qui ne sait pas dire non dès l’instant où il est possible de s’envoyer en l’air. Son petit qui est là bas dans son bocal de verre, elle l’a à peine regardé, elle l’a expulsé, vulgaire passager clandestin. Quand la sage femme lui a demandé le prénom elle a pensé à tous ces julots de passage qui se sont donné le mot pour lui emplir le ventre. Ce sera Jules.
Elle n’aurait pas pensé que ça finisse comme ça. Elle faisait pourtant attention, comme le lui avait recommandé sa mère. Elle en avait eu neuf dont sept non désirés, de ceux dont on dit qu’ils sont des accidents. Elle se tenait prête dés le commencement. Elle gardait toujours la main droite disponible, prête à dégainer l’outil dés qu’elle sentait la besogne venir à son terme. Elle en a taché des draps, des velours de canapés, elle en a recueilli au creux de sa main légèrement calleuse des échantillons de tous ceux qu’elle n’aurait pas voulu avoir. Et pourtant il y a quelques mois, huit pour être précis ça a dérapé, elle n’a pas eu la main assez leste. Il faut dire que l’officiant du jour était du genre plutôt rude, du genre que quand il est entré quelque par il faut être habile pour l’en faire sortir. Il s’appliquait, c’était si bien, elle n’avait jamais eu cette folle sensation d’être pleine, pleine de lui, elle en gémissait, elle en fermait les yeux et quand il a accéléré le rythme, quand il l’a soulevée sous les fesses et qu’il l’a soudée à lui en s’aidant de ses deux immenses mains, elle a perdu le contrôle et s’est mise à frapper sur le matelas sur le montant du lit, sur lui. Elle savait plus. Tout est parti.
Elle aurait pu avoir recours à une faiseuse d’anges mais elle a choisi de garder le môme. Aujourd’hui elle ne sait pas pourquoi mais elle s’en moque, ce n’est pas ce petit Jules qui l’empêchera de continuer sa vie comme elle l’entend. Et ce soir avant de sombrer dans un profond sommeil elle repense à ce Jules d’un soir ce Jules qu’elle n’a plus revu, ce Jules qui l’a faite crier. Il était grand et lourd, il sentait l’huile, la mécanique et avait un sexe énorme, un sexe dont on se souvient même après un accouchement et qui vous envoie un peu de chaleur dans le bas du ventre si douloureux, dans les bouts des seins dressés par le désir et le lait qui prépare sa montée. C’est Paulette : la mère du petit Jules. Quand elle s’endort, Paulette n’aime pas qu’on la dérange pour autre chose que la bagatelle, alors l’orage, même s’il est en février elle ne veut pas l’entendre.
Dans la chambre d’à côté il y a la mère de Lisa qui attend que le somnifère fasse effet. Elle pense à celui qu’elle a tant aimé. Elle fermait les yeux chaque fois qu’il la touchait. Et maintenant elle est là avec cette douleur dans le vide de son ventre. Elle n’a pas mal d’avoir accouché, elle a mal d’être seule. Il ne viendra pas la voir, il ne viendra plus, elle n’a été qu’une aventure. Elle rêvait d’amour et lui il ne disait rien, il entrait en elle avec application, avec méthode et il oubliait de lui regarder les yeux et de lui dire qu’il aurait pu être bien. Ce soir elle n’a pas la force de pleurer, elle se réserve pour les lendemains nombreux où il faudra qu’elle s’emplisse de désespoir. Lisa elle ne veut pas la voir, elle ne veut pas être distraite de ce qu’il lui reste d’amour. Elle ne veut pas que par la faute d’un bébé l’essentiel de ses pensées se tournent vers un seul et unique but. Elle veut l’oublier avant que d’avoir pu lui laisser le loisir d’aspirer ce qu’il lui reste de mémoire. Elle ne connaîtra pas d’autres hommes où alors simplement pour sentir ce morceau de chair lui pénétrer les entrailles et lui rappeler le temps d’un râle le souvenir de son inoubliable Vincent. L’orage elle ne l’entendra pas quand les premiers grondements de tonnerre retentiront elle se sera déjà endormie.
L’orage du vingt –neuf février mille neuf cent soixante : impossible ! Hors du temps, hors normes. L’orage ce n’est pas en février, l’orage c’est quand on est en juillet. C’est quand la chaleur devient si étouffante qu’elle en est épaisse, qu’elle pèse de tout son poids sur les vivants. L’orage c’est en juillet, pour la fête nationale et se souvenir de la Bastille. L’après midi avait été si froide, on avait hâte que la nuit tombe pour s’enfermer à l’abri. La salle des couveuses est sinistre, elle est au bout d’un couloir un peu gris, un peu gris comme cette fin de février. Il y a du novembre dans cette fin d’hiver. Il y a du novembre dans cette ville où tout est terne, même dans les maisons où les enfants naissent.
Jules et Lisa sont seuls, ils ont chaud. Les couveuses sont branchées comme de vulgaires grille pains. Ils dorment. Ils n’ont rien d’autres à faire qu’à attendre, qu’à garder les yeux fermés sur un monde qui les a accueillis sans enthousiasme. Ils sont emmaillotés comme de petites momies. Dans le noir, la blancheur de leurs langes brille légèrement. On dirait des larves d’insectes… Le silence est oppressant, il y a la peur qui rôde dans les espaces de plus en plus vides de cette maternité. Une peur épaisse qui ajoute des tâches de gris à toutes les formes qu’on distingue.
Les éclairs scintillent : la façade est illuminée. C’est une façade de pierre. Le tonnerre surprend les hommes comme les objets. Il entre par les fenêtres aux vitres pourtant givrées, il les nargue, il est venu d’ailleurs, il prépare son coup depuis quatre ans. Jules et Lisa ouvrent les yeux. Ils ne connaissent pas l’orage, il n’est pas encore entré dans leur appareil à mémoire. Ils se souviennent bien d’un battement, un peu sourd plutôt régulier, comme une petite musique qui ne vous quitte jamais. Ils aimaient ce rythme et là depuis quelques heures, il n’y a plus rien. Le silence est seulement troublé par les vibrations de cette boîte dans laquelle ils sont enfermés. Quand l’orage a commencé, quand ils ont entendu les premiers roulements de tambour du ciel, ils ont d’abord pensé que la petite musique était revenue, qu’elle était seulement un peu forte. Ils auraient voulu bouger, s’agiter pour montrer que c’était bien mais ils n’avaient que la tête capable de tourner. Ils sont si petits, ils ne savent rien, ils ne connaissent rien et leurs souvenirs sont si faibles, si confus. Jules depuis qu’il est là a toujours la même image qui passe dans la tête. Il ne sait pas ce que c’est, c’est agréable, c’est une couleur qu’il ne peut pas connaître avec des petites lumières autour. Il sent que c’est doux. S’il pouvait, il le serrerait dans ses bras. C’est comme une forme qui bouge qui s’approche de son visage et qui fait du bruit avec le trou qu’il y a au milieu. Et puis il ne voit plus rien, le noir comme avant, comme quand il entendit la petite musique de tambour.
Jules et Lisa ouvrent les yeux : petits leurs yeux, si petits qu’on ne sait pas s’ils les ouvrent ou les plissent, pourtant ils se voient. Ils se supposent dans les éclairs qui accélèrent leur danse. Aujourd’hui Ils construisent leur première peur.
Et puis un coup de tonnerre plus violent, plus incroyable que tous les autres. Le fracas, le silence et un souffle qui s’achève dans le silence. Le dernier souffle. Les mères dorment elles ne savent pas. Hier le froid et il y a peu l’amour. Jules et Lisa ne se voient plus. Ils se regardent, s’impriment mutuellement. Définitivement. Dans le fond de la pièce il y a l’armoire électrique. Toutes les couveuses y sont reliées. De la fumée s’en échappe. Quelque chose a grillé. Jules et Lisa sont dans la lumière. Seuls, deux récifs au milieu d’une mer déchaînée. Ils sont seuls et leurs boîtes de verre scintillent comme dans les premiers rêves de Jules.
Et il y a la peur, première peur, leurs premières peurs. Suivent les cris, terribles comme une déchirure, un appel, une supplication. Dans le cri, il y a la mère qu’on appelle. Elle ne vient pas, ne viendra pas. L’orage est passé, on a tout rebranché. L’infirmière s’est approchée les a touchés, mécaniquement, et a sursauté comme lorsqu’on prend une décharge. Une des couveuses n’a pas redémarré. C’est la couveuse de Lisa, une ombre blanche l’a prise. Dans un réflexe médical elle l’a posée dans celle d’à côté : Jules attendait Lisa.
Ils étaient si près l’un de l’autre, les yeux ouverts. Ça fabriquait comme un serrement de gorge dans cette atmosphère anormale. Tous les ingrédients étaient dans la pièce pour fabriquer un morceau de malaise ou de malheur. Comme une présence qu’on sent quand le silence est si lourd, et que le cœur accélère. Le tonnerre s’était éloigné, il n’était plus qu’un reste de sons, vague écho, rumeur qu’on croit avoir rêvée.
Dans la pièce encore un peu grise, il y a cette infirmière. C’est Marie, elle est plantée, raide devant la couveuse où deux corps s’emmêlent et s’étreignent. Ils se cherchent.
C’est plus qu’elle ne peut supporter, il faut qu’elle pleure, qu’elle déverse cette peur qu’elle a engrangée à la nuit tombée. Ce que les autres lui diront, elle s’en moque. Ils ne pourront pas lui expliquer que rien ne s’est passé, rien de grave, pas plus que le simple ordinaire d’une nuit hospitalière. Elle pleure en silence pour ne pas risquer de révéler sa présence à ces deux petits êtres qui se tortillent. La pièce est surchauffée comme l’intérieur d’un ventre. Son ventre elle le touche, il est dur, l’angoisse, la peur, le chagrin de partir.
Demain elle partira Marie, elle partira ailleurs. Un autre hôpital, une mutation pour rejoindre son amant. Elle pleure toujours, ne sait plus si c’est l’angoisse, la peur, la fatigue ou l’amour. L’amour elle le voudrait partout. Elle les voit tous les deux, ils se tiennent chaud, ils sont vivants, l’orage les a unis, si petits. Demain ils ne se toucheront plus, ils se seront éloignés, chacun son histoire. Elle ne veut plus les séparer, ils s’agitent, ils sont heureux. Il y a de la douleur dans leurs cris, il y a de la douleur mais elle sait qu’ils s’aiment déjà.
Elle pense aux mères qu’elle a aperçues tout à l’heure. Des mères qui dorment, des mères qui dormiront toujours et qui attendent qu’ils s’en aillent, qu’ils les laissent en paix. Elle voudrait les réveiller, les sortir de leur langueur de mère attendrie et leur crier : « regardez-les, ils se tiennent chaud, regardez-les et écoutez ils vivent ! » L’orage les a appelés, ils se sont entendus, ils se sont vus, regardés. A cet instant Jules est entré dans la vie de Lisa.
Elle prend Lisa entre ses mains. Lisa si petite, Lisa si fragile. Son corps est empli de vibrations comme une corde tendue à l’extrême. Marie sent comme un fourmillement au creux de ses mains. Lisa gigote, elle a compris qu’elle vient d’être arrachée à son premier plaisir, son premier instant de bonheur. Marie comprend cette souffrance et voudrait que Lisa lui pardonne. Elle doit mettre chacun à sa place. La place qui est la sienne. Pour toujours. L’orage est terminé, toutes les installations électriques fonctionnent correctement, la couveuse de Lisa est montée en température, il faut suivre les procédures. On ne laisse pas deux nouveau-nés ensembles, dans le même berceau. Ce n’est pas normal, ce n’est pas conforme. Il faut les habituer le plus vite possible à la solitude nocturne, leur apprendre à se réchauffer au simple contact des fibres synthétiques. Elle ne peut s’empêcher de penser à d’autres mammifères, les lapins par exemple, ils se tassent les uns contre les autres. Peut-être est ce pour cela qu’une fois adulte il est si difficile de se toucher, de s’effleurer même, d’accepter le simple contact d’une peau sans immédiatement penser qu’il s’agit là de la première étape d’un parcours sexuel.
Elle a posé Lisa dans sa couveuse et Lisa pleure. Elle pleure fort, avec des cris qui déchirent. Lisa n’a pas faim. Lisa n’a pas soif, elle n’a plus peur, Lisa est seule. Lisa est seule depuis cet instant et le restera définitivement tant qu’elle ne retrouvera pas Jules. Marie l’entend et elle comprend que ce cri n’est pas le même que celui des autres jours. Mais il y a eu l’orage et il y a la fatigue. Et demain le départ. Le départ pour un ailleurs rempli d’amour et de tendresses, de corps qui vont s’emmêler. Marie doute, il y a ce cri, et Lisa qui appelle, Lisa qui lui fait comme un trou dans la joie. Demain elle sera loin dans le sud et Lisa restera là à attendre qu’une Marie la prenne dans ses bras…
Lisa pleure. Jules ne dit rien, il rêve déjà, il est ailleurs. Jules tremble. Jules et Lisa : ils se sont aimés.
Pour son anniversaire Lisa est seule. Elle se souvient : sa mère pose le gâteau sur la table. Ce n’est presque plus un gâteau, c’est une œuvre architecturale, un monument, une cathédrale. Rose a passé la matinée à le confectionner avec amour. Rose en a à revendre de l’amour. De l’amour pour sa Lisa, de l’amour qui déborde tant qu’elle lui en tartine des tonnes tous les jours. Elle n’attend rien d’autre en retour : un sourire, un seul, le sourire de celle qui se délecte d’avoir plongé les doigts dans la crème chantilly. Lisa n’en peut plus de ces étalages, de ces gentillesses à répétition comme si sa mère avait besoin de l’éternité pour se faire pardonner une faute de jeunesse. Lisa aurait voulu autre chose. Même aujourd’hui, son anniversaire elle l’aurait aimé sans ce stupide gâteau juste bon à faire s’extasier une première communiante. Et Rose qui voudrait tant qu’elles soient heureux ensembles. Elle le voudrait tant qu’elle s’est défoulée sur le chocolat. Le gâteau en est crépi de plusieurs couches et Lisa n’aime pas le chocolat. Elle ne l’aime plus. Lisa n’aime rien de ce que les autres s’entêtent à considérer comme des signes évidents de bonheur. Elle n’aime pas les fêtes non plus, surtout les fêtes qui sont pour elle. Elle est triste, désespérée quand les autres chantent leur bonheur construit. Elle est triste, d’une tristesse si profonde qu’elle s’exprime sans la moindre larme, c’est une tristesse sèche. Alors Rose pleure pour elle. Rose pleure pour deux.
Lisa est partie. Elle est partie sans terminer le gâteau. Le sac était prêt, Rose ne l’a pas retenue. Personne ne retient Lisa. Elle dit qu’elle écrira, elle sera plus heureuse ainsi.
Aujourd’hui Lisa a peur. L’orage lui fait comme un vide à l’intérieur. Un vide avec un cri qui l’habite, cri qui vient de loin, qui vient du passé. Lisa depuis qu’elle a quitté sa ville, elle se ride de l’en dedans, elle ne se contrôle plus. Son corps ne réagit qu’aux seules secousses d’une nature qui s’affole. Aussi loin qu’elle se souvienne, elle a peur de ces déchaînements de vent, de pluie, de tonnerre.
Sa mère lui a expliqué. Sa mère ! Une ressemblance qu’on recherche derrière un sourire et puis le vide, le rien, le « j’en veux plus de cette mère chagrin, de cette mère désespoir ». Lisa a douté très jeune, elle a douté de la noirceur de ses cheveux et de sa peau si mate. Quelque chose ne va pas avec la pâleur de sa mère et la blondeur de celui qu’on lui a raconté comme son père. C’est un accident, un effet du hasard. C’est si compliqué la génétique. Mais Lisa s’en moque des chromosomes, elle doute. Elle doute de tout depuis toujours. Et puis il y a ces rêves qui lui fabriquent d’autres histoires, les rêves d’une nuit si longue, d’une autre nuit et maman qui ne vient pas. Maman, un corps qui dort à quelques mètres de l’orage qui lui emplit la tête. Un souvenir, une incrustation quand les nuits se font plus chaudes, plus lourdes, quand l’angoisse est en suspension, dans l’air, quand on l’inspire à pleins poumons, qu’on s’en intoxique. Lisa a peur de ces nuits là. Petite, elle a peur, et elle appelle ; elle appelle maman et celle qui vient ne ressemble pas à une maman, c’est une femme qui aime et elle en pleure. C’est Rose, une maman enfant, si jeune pour souffrir, pour s’inquiéter. Elle le sait Lisa, elle le sent quand elle serre dans ses bras, elle sent le contact qui réchauffe, elle sent les larmes qu’on retient. Elle sent cet étau de l’intérieur qui presse fort, à en tirer des larmes de sel qui coulent sur les mâchoires serrées.
Alors Lisa a douté, elle n’a jamais posé de questions. Lisa n’est pas curieuse, Lisa ne veut pas savoir. Lisa sent. Quand elle sera sûre elle lui dira.
Ce soir il y a l’orage et Lisa est seule. Sa mère est loin, si loin, là-bas de l’autre côté, derrière l’horizon, cette ligne de lumière flottante qui apparaît quand on a mal aux yeux de trop les fermer. Il y a l’orage et cette femme enfant qui essaie de l’aimer.
Elle est en sueur. Son corps est lourd. Elle a du mal à l’accepter. Elle ne sait pas où poser les mains de peur qu’elles ne se collent. Ce qu’il lui faudrait, c’est un homme. Un homme, un rude, un dur, un homme qui l’ouvre, qui l’écarte, qui lui mette son sexe, là où elle est si chaude. Lisa est moite de désir et de peur. Il faut un homme qui souffle, qui gémisse, qui couvre le bruit des flammes du ciel en l’éperonnant. Elle ne peut pas sortir, elle a peur, sinon elle irait dans un de ces bars qu’elle connaît bien, un de ces bars où un regard suffit pour que les corps s’emboîtent. Elle est une habituée. Mais aujourd’hui il y a l’orage qui la rend si fragile. Aujourd’hui elle est une petite fille. Elle va appeler le voisin du deuxième. C’est une brute, un vigile aux sourcils épais comme des balais brosses. Elle a souvent recours à ses services pendant les chaleurs estivales. Elle décroche le combiné : « c’est l’orage, il faut venir, c’est l’orage, j’ai peur ». En moins de trois minutes, il est là, la porte est ouverte, il est en sueur, il vient de faire des exercices. Il aime soigner son corps, faire jouer les muscles. Lisa a peur, elle lui fait signe. Il faut qu’il s’approche, vite. Il est assis au bord du lit. Elle ne dit rien, elle a le souffle court et déjà sa main a saisi le membre. Il est dur, rassurant, elle le tire. Il est sur elle et la pénètre avec force. On croirait qu’il poursuit ses exercices. Elle a mal dans ses entrailles. Il est trop grand, elle sent le bout de son sexe qui la frappe. Elle agrippe les fesses à pleine mains, bien musclées les fesses, tout est musclé, cet homme est un muscle, un amas de viande luisante, qui s’agite au dessus d’elle. Il grogne comme elle le veut, il couvre l’orage.
Je poursuis la publication de mon roman, avec aujourd’hui un très long chapitre…
Jules est fatigué. Il y a la vie qui lui fait mal, elle est pesante. Les autres le voient, il passe. Il est une ombre qui glisse. Les regards se taisent, n’osent pas. Jules est dans la souffrance, il en est un élément. Il y a cette boule qui navigue de l’abdomen à la gorge et cette envie de pleurer quand rien n’y prépare. Jules est une erreur, une erreur sur toute la ligne.
Jules n’aurait pas besoin de vivre, ça ne sert plus à rien. C’est trop compliqué. Le temps passe et il s’enfonce. Et parfois Jules crie, Jules hurle, il est mal dans son corps qui lui pèse. Jules a rêvé Lisa, un matin. C’était un matin pluie, et il l’a rêvée. Elle, une main qui le frôle. Elle, une odeur, une odeur de peau. Jules rêve Lisa, il sait qu’elle existe. Il l’entend, c’est comme un souffle, Jules rêve, Lisa est là, elle est en vie, il faut la trouver. Il cherche et les autres ne l’aident pas. Les autres, ils ne l’existent plus. Il est effacé, aspiré, il est dans le ventre d’un trou noir. Et ce matin, il rêve, alors il veut sortir. Il veut s’en sortir, c’est Lisa qui le dit. Elle appelle. Elle est là, quelque part derrière ses yeux. Elle est là, elle attend, elle l’attend depuis toujours, depuis l’orage.
Enfant, Jules s’était inventé un don. Il voulait offrir une montre à sa mère, une montre pour sa fête, il en rêvait. Il n’avait pas d’idées sur le modèle à choisir. Il préférait les montres avec des aiguilles plutôt que ces nouvelles machines à quartz. Les aiguilles, elles bougent, elles vivent, il passe souvent de longues minutes à observer la grande aiguille de la pendule de la cuisine. Il se sent puissant quand son regard est capable de capter l’infime mouvement, l’imperceptible frémissement. Il aime ces moments un peu creux, un peu sirupeux compris entre un presque et un déjà. Il aime ces moments où il est capable de percevoir des mouvements que d’autres ignorent.
Toutes les choses bougent, tous les objets vivent, il en est persuadé. Alors il observe et attend les yeux dans un vide qu’il est le seul à remplir, et quand les autres, ceux qui sont là pour dire ce qui est bien, le surprennent dans ces attitudes prostrées, ils le semoncent, lui conseillent de se réveiller, de devenir un autre, un comme tout le monde. Un qu’on ne remarque pas. Sa mère, si belle qu’il en a peur, le secoue et lui ne dit rien, il est ailleurs. Elle ne comprend pas le plaisir qu’il peut avoir à fixer un cadran. Il voudrait pouvoir lui expliquer qu’il cherche à voir les aiguilles des heures bouger. Il la fixe à s’en faire mal au regard.
Ce qu’il voudrait par dessus tout, ce dont il rêve Jules, c’est voir la terre tourner. Il aimerait aller jusqu’à un bord, un endroit rempli d’horizon où il pourrait s’asseoir et attendre. Pour voir, pour sentir. Parfois il calcule la vitesse, il se bourre la tête de ces nombres à vertiges qui le transportent dans des zones où comprendre rime avec souffrance. Et il ne comprend pas pourquoi il ne la voit pas tourner : quarante mille kilomètres de circonférence en vingt quatre heures, ça devrait se sentir. Alors il cherche, il attend que cela vienne. Et toujours rien. Il interroge les adultes, ceux qui doivent savoir, pour rassurer, et les réponses sont pleines de vides autant qu’il est empli d’angoisses. On lui sert toujours les mêmes rengaines, la lune, le soleil, les étoiles qu’il suffit d’observer et qui ne sont jamais à la même place. Mais lui ça ne lui suffit pas, il ne veut pas comprendre, il veut voir, il veut voir le déplacement, il veut être comme au bord du manège. Il veut voir sa mère en face de lui, à droite, à gauche et puis derrière. Quand il fait du manège, il y pense tout le temps.
Un jour il y est presque parvenu. Un jour d’amour comme il en a peu connu. Un jour où sa pompe à tendresse tournait à plein régime. C’était après les cours, il était étudiant en géographie, il avait choisi cette discipline parce qu’elle étudie du vrai. Ce jour là, quand il était sorti, il avait bien senti l’inhabituelle limpidité de l’air. Et le silence, inconvenant pour une ville de milieu d’après midi, un silence d’attente, un souffle qu’on retient avant la joie, qui bientôt explosera.
C’était un soir de novembre, il était seul comme souvent. Devant lui, quand il est sorti du tram, une femme d’âge mûr. Elle pourrait être une sœur aînée, presque une mère, mais il ne veut pas y penser, il est déjà dans une autre histoire, avec elle, il est bien à la suivre, à rester dans son sillage. Elle a fait tout le voyage sur un siège en face du sien. Par deux fois leurs pieds se sont touchés, facile avec les secousses, à chaque fois il a frémi comme s’il était tombé dans ses bras. Elle est devant, à quelques centimètres, il sent son corps qui laisse comme une trace, comme une histoire. Son corps est simple, il n’est pas enluminé de toutes ces formes académiques après lesquelles toutes courent. C’est un corps qui vit, on sent le sang qui circule. Jules ne la quitte pas des yeux, il devine qu’elle a plein d’histoires, qu’elle est une histoire à elle seule, il veut en être. Elle a des cernes sous les yeux. Elle n’a pas besoin de sourire, ni de parler. Il sait qu’elle est douce, qu’elle est sereine. Il l’a suivie sans discrétion, puis s’est approché d’elle au moment où elle entrait dans son immeuble rue de la Montat.
Elle n’est pas étonnée, ni effrayée. Il le savait, elle l’attendait, elle doit être si belle à regarder dormir. Elle pourra l’aider plus que toutes les autres, toutes celles qui jouent à ne pas le vivre. Elle s’est retournée avec un sourire.
Vous voulez quelque chose, jeune homme ?
Madame, vous savez depuis toujours je voudrais ressentir comment ça fait quand on sent la terre qui tourne, je voudrais voir savoir comment ça fait et je sais que pour y parvenir il faut être deux, enfin je crois, … Et je ne sais pas mais je sens que c’est avec vous que je vais y arriver.
Je ne comprends rien à ce que vous me dites !
Quand je vous ai vue, ça m’a fait comme un courant d’air frais et je… je sais…je sens… je suis certain que c’est avec vous que je vais y arriver.
Je ne comprends pas ce que vous racontez ! Suivez-moi vous m’expliquerez plus tranquillement chez moi.
Et Jules est monté dans l’ascenseur avec cette femme. Il lui a parlé le temps d’un trajet de cinq étages, de tout, de ses mémoires de l’orage, de la vie qui lui échappe, des autres qui ne comprennent pas qu’il s’ennuie au milieu d’eux. Elle est proche de lui, la cabine de l’ascenseur est pleine d’autres odeurs. Les odeurs d’une journée entière qui a défilé de bas en haut. Leurs corps se touchent. Quand la machine a stoppé son ascension, elle a tendu la main pour pousser la porte. Lui aussi. Et leurs doigts se sont effleurés, doucement. Le temps d’un éclair, des images. Sa main s’attarde. Leurs yeux se croisent. Il est ému. Elle est seule. Sa fille est à Paris, elle a eu le temps de lui expliquer dans la traversée du couloir qui mène à son entrée. Elle est seule, son souffle s’est accéléré. Il lui a pris la tête entre les mains, tout doucement, comme pour transporter un globe de cristal, délicatement. Et ses lèvres l’ont effleurée, presque pas de contact, une promesse et le reste qui suit, leurs corps sont impatients. Elle est petite, elle a la tête contre sa poitrine. Il l’a entendue pleurer, tout doucement.
Elle parle de sa fille. Elle est si seule sa fille, si seule elle le lui dit, elle le répète. Elle lui dit aussi que sa fille est jolie, elle le répète : « ma fille elle est jolie, elle est si jolie, si jolie ». Mais elle est partie sa fille, elle est partie, là bas, elle la désigne du regard, si loin, si loin. On sent que c’est loin ce loin, là-bas, si loin là-bas dans cette ville pour les autres.
Lisa. Lisa est à Paris. A Paris, elle le dit une nouvelle fois comme pour la rapprocher. Lisa, elle aurait voulu l’aimer. Elle dit ce prénom avec de l’amour. Jules ne l’écoute plus, il boit ses paroles. Lisa qu’il entend vivre dans les larmes de cette femme. Et ses yeux qui en disent plus. Lisa. Jules est contre elle. Timides, ils se regardent, elle veut le voir, elle a peur d’elle, du corps qu’elle ne veut plus accepter. Et lui qui l’aime, qui la caresse et ses yeux qui se ferment, les lèvres qui bougent, signe de respiration. Et la terre qui avance, qui tourne, c’est la vitesse. Il se serre contre elle. Elle est douce comme une sensation de paysage après l’orage. Et Lisa qu’on devine entre eux comme un voile.
Elle s’appelait Rose. Elle avait voulu le revoir. Jules ne comprenait pas ce qui l’attirait dans cette femme sans couleurs. Ses amis couraient après d’impossibles amours vrais.
Leur histoire aurait duré quelques mois…Ou un peu moins, ou pas du tout, peut-être le simple temps d’un trajet en bus, quelques secondes d’effleurements : il ne sait pas, elle non plus, c’était comme un temps circulaire ou les « demain je t’attends » sont des « je me souviens d’hier, la première fois ».
Jules se souvient. Il marche et il se souvient. Elle l’attendait chaque jour, ils allaient chez elle. Elle l’écoute. Il lui parle du noir, du trou qu’il a dans la tête et elle ne lui répond que si peu, juste ce qu’il faut pour qu’il y ait de la vie entre eux. Il la touche à peine. Ce qu’il aime par dessus tout c’est que leurs doigts se frôlent. On aurait pu croire, qu’ils se cherchaient, qu’ils auraient voulu plus, qu’il ait fallu plus. Ils hésitaient. Elle lui préparait à manger et le regardait se nourrir. Elle prétextait un régime pour ses rondeurs que Jules n’observait même pas. Jules il lui disait qu’elle était bien ainsi, qu’elle était vivante partout. Il lui expliquait qu’il ne comprenait rien aux galbes, aux jambes fuselées, aux seins rebondis. C’était comme en poésie, ce qui l’attirait, c’était le relâché, ce qui sortait de l’ordinaire des décomptes de vers et il lui répétait cette phrase de Ferré : « les poètes qui ont recours à leurs doigts pour savoir s’ils ont leurs comptes de pieds ne sont pas des poètes, ce sont des dactylographes ». « Même chose pour les femmes, celles qui ont recours à leur balance pour savoir si elles ont leur compte de tendresse ne sont pas des femmes à aimer, ce sont des bouchères… » Elle souriait de ces gentillesses d’adolescent qui s’essaie à Rimbaud et il convenait que sa comparaison était osée sinon exagérée. Mais sil avait du plaisir à lui montrer qu’il peut exister d’autres règles que celles des magazines glacés des salles d’attente. C’était rare qu’on lui parle ainsi. Il y avait bien sa fille dont elle parlait souvent comme d’une déchirure. Sa fille, à Paris, c’est si loin. Elle l’évoque avec une larme au fond des yeux, comme une absence qui fait mal.
Sa fille elle s’appelait Lisa. Elle était partie le jour de son anniversaire, à seize ans. Elle s’en souvient comme d’un hier qui n’en finit pas de s’infiltrer dans son réservoir à chagrins. C’était un anniversaire pas comme les autres. Elle explique à Jules qui n’en revient pas d’un tel hasard. Cette fille que sa mère pleure est comme lui une fille bissextile, un anniversaire tous les quatre ans. Rose lui parle de Lisa et Lisa vit dans les yeux de Rose et Jules aime Lisa parce que Rose lui explique qu’elle l’a mise au monde une nuit d’orage. Un orage en février. Et Jules qui ne lui dit plus rien quand elle lui parle de Lisa qui a peur dès que le tonnerre gronde. Rose baisse les yeux quand il dit qu’il aime l’orage et elle disparaît dans un songe quand il évoque sa mère qui ne l’écoute jamais quand il parle de son amour des éclairs.
Sa mère, la Paulette comme disent les autres. Jules parle de Paulette à Rose, elles ne se connaissent pas. Jules se souvient des paroles de Paulette. De Paulette qui lui parle de Lisa, cette petite du même âge que lui, née le même jour, tout le monde en parlait à la maternité, on dit même qu’ils avaient dormi ensemble, si petit vous vous rendez compte. Alors quand il est triste, quand il a plein de gris dans sa tête, elle se moque, elle le taquine « va donc retrouver ta Lisa ». Mais Jules ne sait pas, ne comprend pas.
Jules baisse les yeux, c’est le dernier soir avec Rose Ce soir, il a compris, il a trouvé le chemin vers Lisa. Jules aime Lisa.
Lisa quand elle s’endort, il y a comme un trou dans sa tête, un trou dans son histoire. Elle cherche. Elle a mal. C’est sa mère. Elle nourrit sa souffrance. Sa mère, comme une question, comme un doute. Elle n’y croit pas, plus, ce n’est pas elle, impossible, il n’y a rien qui l’attache, elle a perdu le fil.
L’orage l’effraie, l’orage comme une secousse dans le cerveau. Sa mère parlait de l’orage, avec des flammes dans les yeux. Et la peur lui entre dans la tête, la folie si proche, là juste derrière le regard qui se souvient. Sa mère lui a parlé de la naissance, peut-être la sienne, une nuit terrible, une nuit de février. Il y a la neige qui s’accumule, elle tombe par vagues, couches après couches. Et le silence prend toute la place. La neige comme une douceur, comme une mère qui se prépare. Et le tonnerre gronde, frappe comme une punition.
Lisa ne croit plus à cette histoire. Une histoire de cette femme qui ne joue même plus à être sa mère. Elle n’y croit plus. Elle n’a plus la force. Elle pleure.
Elle pleure et pourtant elle vient de faire l’amour. Elle aimerait trouver un autre verbe d’action pour accompagner l’amour plutôt que cet ignoble verbe faire qui se marie avec tant de compléments sans émotions, faire la vaisselle, faire le marché, faire son devoir, faire sa toilette. Faire l’amour ça abîme la tendresse, ça détruit le geste. Elle a cherché dans les dictionnaires, mais rien pour lui donner l’émotion, rien que des mots viandes qui suintent l’obscène. Copuler, s’accoupler, baiser, elle n’en veut pas, ça lui fait mal quand elle les dit, ça laisse comme un mauvais goût dans la bouche, un peu fauve, si loin du parfum de l’amour.
Elle a choisi de ne plus compromettre ce mot. Elle le dit seul, sans artifices, sans emballages. Les autres sourient quand elle dit : « j’amoure ». Ils sourient mais ils l’aiment. Comme celui de ce soir, il est bien, il l’a aimée, et maintenant il la regarde qui pleure. C’est un beau gosse comme on en voit dans les magazines, soigneusement mal rasé et les dents blanches. Il y a cinq minutes, il était encore en elle. Pour la quatrième fois, appliqué, méthodique. On aurait cru qu’il passait un examen ou le permis de conduire. Elle avait joui, bien sûr, bruyamment et sans difficultés. Difficile de s’en priver avec un tel outil dans le bas ventre et des yeux aussi verts. Mais maintenant elle pleure Lisa.
Elle pleure, comme à chaque fois, comme à chaque orgasme. Ça lui fait comme une décharge électrique. Elle voit la même image, subliminale comme disent les publicitaires. Un bébé : il pleure, il crie, il a peur. Il est proche, elle le sent, contre sa joue, elle sent son souffle, un souffle neuf. Et puis il y a l’orage, elle l’entend, elle tremble, se recroqueville. Elle ne veut pas se retrouver seule.
La première fois elle n’y a pas attaché d’importance. Faut dire que c’était tellement bon avec l’autre, au dessus d’elle. La première fois, elle s’en souvient pour le vide que ça laisse quand on pense que c’est fini. C’était un vieux pour les yeux de son âge. Il l’avait draguée sans vergogne, sans pudeur, armé d’un cartable et de longues mains fines. Il avait proposé de monter boire un verre, sourire humide au coin des lèvres. Elle était derrière lui dans l’escalier, petite fille qui suit son bourreau d’un soir. A peine le cartable jeté au milieu du couloir, elle s’était retrouvée sur un vieux canapé de velours, les cuisses poissées de sang, les yeux pleins de larmes. Et l’autre le pantalon roulé aux chevilles, en boule, ridicule, fier de sa nouvelle victime. Il faisait lourd, si lourd, dans l’air et dans les corps. Lisa se souvient avec un frisson, un premier éclair est entré dans la pénombre de la pièce. Elle l’a d’abord vu, l’autre, elle a vu son sexe flasque et piteux, morceau de chair satisfaite, puis un visage d’enfant, comme un flash, un sursaut.
Lisa pleure. Doucement, comme souvent. Elle pleure sur sa solitude, pleure sur cette vie qu’elle ne parvient pas à apprivoiser. Sauvage, depuis toujours. On dit d’elle quand on la voit, quand elle n’est pas entre deux retards, qu’elle est une rebelle, qu’elle n’accepte rien, aucune contrainte. Plus petite, on la disait effrontée, insolente. On disait d’elle qu’elle ne tenait pas en place, qu’elle était montée sur ressorts, branchée sur cent mille volts. Aujourd’hui les quelques rides qu’elle a prises lui donnent droit à d’autres qualificatifs.
Lisa aime l’amour. Beaucoup. Le physique surtout, celui qui tord les corps, qui invente des cris d’ailleurs. Elle s’y jette comme une affamée, comme une boulimique du sexe. Elle s’y oublie et le temps d’un cocktail de jambes elle n’est plus la Lisa qui pleure le soir, si seule, si souffrante. Elle aime quand on la prend brusquement sans un mot, alors elle gémit. Elle aime qu’on lui saisisse la crinière, elle aime sentir ses amants qui s’essoufflent à la satisfaire.
Ses amants, elle ne leur parle pas, ils n’en valent pas la peine. Ce qu’elle veut, c’est leur sexe, elle le veut tout, tout de suite. Elle veut en sentir la douceur, la douceur de cette peau si fine qu’on la croirait fabriquée.
Mais ce soir, Lisa pleure, elle est seule et n’en peut plus de ces nuits avec le même rêve. Elle n’en peut plus de ces réveils, toujours les mêmes, en sueur, en peur. Elle voudrait savoir ce qui est imprimé dans sa boîte noire, ce que sa mère n’a pas eu le temps de lui dire. Elle ne se souvient que de la dernière fois, elle lui a demandé quel était son secret, le secret.
L’éclair, l’orage, la peur, elle n’en peut plus. Ce soir elle sait qu’elle doit partir, pour trouver, pour comprendre, elle partira à Saint Etienne, cette ville où les autres, où tant d’autres disent qu’ils ne veulent pas revenir. Elle va partir, elle y est née, c’était en février. Il faisait beau pour la saison, si chaud lui a dit sa mère la dernière fois. Il faut qu’elle y retourne, c’est simple, maintenant elle le sait. Elle en a besoin, il faut qu’elle explique les terreurs quand la lumière s’éteint.
Demain elle partira. Paris c’est terminé, elle ne veut plus courir, ne veut plus attendre. Elle partira demain. C’est un futur tout simple. Le travail, elle en a plus besoin, elle a mis de l’argent de côté. Elle n’aime pas le luxe sauf pour les draps. Il faut qu’ils soient en soie, surtout quand on lui « fait l’amour », quand on l’aime.
Elle partira pour ne plus être seule. Elle sait qu’elle trouvera, qu’elle le trouvera. Il y sera, il existera quelque part à attendre qu’elle revienne. Elle le sait, il y a quelque part, ailleurs, quelqu’un qui l’aimera, qui ne pourra que l’aimer. Sa mère est là-bas. Elle ne l’a pas revue depuis si longtemps. Elle s’est habituée à son absence, mais ne s’est jamais résigné à son manque d’existence. Il y a un déficit de vie qu’elle doit combler pour comprendre. Elle se souvient de rares moments de tendresse, une main dans les cheveux, comme un peigne si doux. Elle est contre une fenêtre. Tout est humide, le carreau est froid, dehors une pluie fine qui ne cesse plus. Sa mère est derrière, elle sent son souffle contre sa nuque. Elles attendent, toutes les deux. C’est un mois de novembre parmi les pires dont elle se souvienne, elles attendent et ne savent plus ce qu’elles espèrent derrière la vitre. Le temps s’enfuit. Elles l’entendent, derrière elles, accroché au mur du salon sur une vieille pendule d’héritage. Elle a la tête contre le ventre de sa mère. Un ventre un peu bombé, comme une invitation aux caresses. Ce soir elle pleure, mais elle sent le chaud, derrière elle, vers le cou là où la peau est si fine. C’est comme un baiser. Elle voudrait tant comprendre.
Et à chaque fois il faut recommencer, Jules le sait. Il faut repartir de zéro en serrant les dents, accepter que rien ne fonctionne comme il le voudrait.
Jules est seul et il ne comprend pas.
Jules interroge le monde. Et le monde ne répond pas. Le monde a oublié Jules. Les autres continuent de vivre. Jules observe autour de lui les autres, le monde. Il s’interroge, il interroge. Le monde a changé. Ce n’est déjà plus une question. Jules est englouti : que s’est-il passé ? Tout ne va pas à la même vitesse : les questions que l’on pose, les réponses que l’on attend. Jules comprend : les autres passent et pensent et lui reste, là, tout petit, grain de sable. L’orage est passé, il s’éloigne. Jules est immobile, les bras qui pendent au bord du corps, la tête emplie de toutes ces histoires qui ont traversé.
Jules se souvient de son maître d’école qui expliquait l’immensité de l’univers. C’était fascinant : il comparait la terre à un grain de sable. Il précisait même : « un petit grain de sable » … Le soleil était une orange. Une orange qu’il sortait du fond de son cartable. Elle était lumineuse. C’est peut-être cela qui l’éblouissait le plus, l’orange brillait. Lui ne mangeait que des oranges fripées, la peau ternie par des séjours prolongés dans la cuisine surchauffée.
Jules n’est plus le même, il est autre. Jules est dans le monde qui l’absorbe, qui le digère et lui ne peut rien. Il se tait et continue. Jules est dans le monde qui l’entoure. Il est dedans et il attend. Il attend les prochains orages. Jules aime l’orage. Personne ne comprend et à chaque colère du ciel il est puni d’être bien, d’être heureux. Alors le monde des autres le gomme, l’efface. C’est fini, il n’existe pas, pas de traces, pas d’histoires. Les autres le voient comme un détail. Un infime détail.
Jules se souvient. Il sentait les secondes pénétrer en lui, elles se répandaient, fourmis qui ont découvert le passage. Il les sentait, les voyait, les entendait. Elles débutaient leur vie dans un monde mécanique puis disparaissaient, sautaient du cadran, s’échappaient et le pénétraient comme de petites vrilles. Il leur en voulait de le faire tant souffrir. Il leur en voulait de s’additionner, de s’agglutiner par grappes charnues. Il aurait voulu qu’elles soient légères mais elles étaient pesantes, oppressantes, elles occupaient tout son temps.
Parfois il passait de longues minutes à les observer, à les interroger. Il tentait de saisir l’instant où elles se matérialisent, cet instant si bref, cet instant sublime qui se situe entre le passé et le futur. Il essayait de les vivre entièrement, l’une après l’autre. Il aurait voulu éprouver la sensation du temps qui passe, qui coule mais n’y parvenait pas. Il aurait voulu apprivoiser cet espace qui doit bien exister quelque part entre deux unités. Il n’admettait pas d’être impuissant et de ne pas maîtriser la course folle, la course en avant.
C’était un demi-soir où il attendait. C’était un de ces moments qu’on ne peut définir, qui hésite, entre bleu et noir, instant fragile où tout peut basculer avec un simple sourire. Il attendait. Attendre, il savait. Il ne savait faire que cela, attendre. Il n’attendait rien ou si peu, qu’il ne se souvenait plus quand il avait commencé. Il attendait mécaniquement, dans l’espoir qu’il se passe quelque chose, dans l’espoir qu’il participe au voyage.
Pour tuer le temps il le regardait passer. Il aimait ces moments de rien où il parvenait à percevoir son existence. Il comparait le trajet de sa trotteuse avec celui qu’effectuait celle de la pendule en formica. Une pendule de cuisine, un peu bleue, en plein centre du mur le plus vide. Une pendule à la géométrie arrondie pour faire moderne ou sport. Quand il avait commencé, elles en étaient au même point, sur le six. Il les suivait du regard, comme deux coureurs à la cadence réglée. Tout avait bien commencé. Les premiers tours se déroulaient sans problèmes. C’est à partir du dixième tour que la trotteuse de sa montre pourtant plus fine, plus légère, plus suisse en fait, montra les premiers signes de fatigue. Jusqu’au six tout allait bien, elle déroulait parfaitement sa foulée. C’est dans la remontée vers le douze qu’elle a commencé à perdre un peu de terrain. Oh, pas grand chose ! La pendule en formica était en tête d’une toute petite seconde. Le plus inquiétant c’est que malgré la descente elle n’a jamais pu combler son retard et au bout d’une heure la pendule annonçait fièrement 19 h 02 tandis que sa montre n’en était qu’à 19 h 00. Elle s’était laissé distancer de deux minutes : énorme sur un tel parcours qu’elle connaissait parfaitement. Un parcours qu’elle avait déjà accompli des milliers de fois. Il y avait certainement un problème.
La pendule en formica ne pouvait être digne de confiance, elle avait toujours fait preuve de fantaisie. C’était une pendule de cuisine après tout ! Elle était faite pour annoncer les repas, elle était destinée à rythmer les déglutitions de soupes chaudes. Elle ne pouvait s’habituer à attendre. Le silence ne lui convenait pas, et elle accélérait sûrement à l’approche des premiers sons de fourchettes.
C’était une pendule qui avait appartenu à sa famille. Elle était l’objet qui lui rappelait le plus sa mère. Aujourd’hui il l’observait d’un air menaçant. Il avait commencé par la secouer. Un geste machinal, un besoin kinesthésique, c’est ce que lui aurait expliqué un psychologue. Il avait ce besoin constant de toucher, de palper, de tâter. Quand il devait acheter une voiture, qu’elle soit neuve ou d’occasion, il ne pouvait s’empêcher d’en frapper violemment les pneus à grands coups de pieds. Ridicule. Ridicule mais indispensable. Il fallait bien que les objets comprennent qu’il était le maître, le seul, l’unique.
Il remplacerait cette antiquité et achèterait une pendule au mécanisme plus fiable. Il en avait repéré une sur un catalogue, elle était d’une telle précision que l’annonce prétendait qu’elle était réglée pour plus d’un million d’années. Plus d’un million d’années, il se sentirait enfin en sécurité absolue grâce à un tel objet. Il la commanderait et renouvellerait l’expérience : si sa montre persistait à prendre du retard dans les côtes, alors les Suisses l’entendront !
C’est au deuxième : il y a l’escalier sur votre droite, mais vous pouvez prendre l’ascenseur, au fond du couloir à gauche ».
Il a eu une légère hésitation, mais après une longue journée de travail, avec en plus cette maudite valise à roulettes à traîner s’éviter un petit effort supplémentaire est bienvenue. Au diable les discours moralisateurs de tous les nouveaux prêcheurs du bien-être.
Il fait chaud, je suis fatigué, ma valise est à roulettes, mais elle n’est pas équipée pour grimper les escaliers, allez hop en route pour l’ascenseur… »
Il appuie sur le bouton d’appel : la cabine est déjà là. Ce sont d’insignifiants petits événements mais qui donnent facilement le sourire.
Curieusement, quelqu’un est déjà dans la cabine. Cabine au demeurant minuscule. Deux personnes, une valise et c’est déjà presque plein. Pourtant il est écrit : 4 personnes ou 250 kg…. Le voyage sera court, pas le temps de se livrer à des calculs sur le poids moyen autorisé…
Je monte au second, et vous ?
Je vous suis.
Les quelques secondes, peut-être 15 ou 20, sont longues, très longues, trop longues. Il n’aime pas cette proximité, le contact est inévitable.
La cabine grince, ou plutôt couine pour s’arrêter. Il y a ensuite le moment toujours un peu gênant, ou s’enchaînent bêtement les formules de politesse : « bonne journée, je vous en prie, après vous… »
Ils se retrouvent tous les deux dans un couloir étroit, ou plutôt qui devient de plus en plus étroit. Au sol une moquette grise, râpée, usée.
Je vous accompagne, il arrive parfois que les clés ne fonctionnent pas
Il ne répond pas. Son compagnon de voyage, si tant est que monter deux étages dans un vieil immeuble du boulevard Magenta puisse être considéré comme un voyage, marche deux pas devant lui.
Il est petit, l’arrière de son crâne est plat. Comme s’il avait passé la moitié de sa vie couché sur le dos sur une plaque de béton, ou de marbre. Cette difformité, car c’en est une, est surlignée par le gras des cheveux, plaqués comme s’il ne s’agissait que d’un bloc. Le couloir est sombre. Très sombre, trop sombre…
La minuterie se déclenche avec le mouvement, mais vous constaterez qu’elle est un peu capricieuse…
Certes sa valise est à roulettes, mais elle accroche, il faut dire que le sol est recouvert d’une moquette, qui a dû être grise, et sur laquelle n’importe quelle roulette, aussi bien huilée soit-elle, ne peut que se bloquer.
Quelle numéro déjà votre chambre ?
Attendez- je regarde sur ma clé : c’est la 27…
Curieux quand même qu’un hôtel aussi modeste, pour ne pas dire crasseux, ait les moyens d’avoir un garçon d’étage…
Après tout, pourquoi pas ? C’est peut-être simplement de la gentillesse. L’homme au crâne plat, s’est retourné, a tendu la main, pour attendre la clé. Il n’avait pas encore eu l’occasion de le voir de face.
Tout en lui posant la clé dans la paume de la main, il le regarde… Oh cela ne dure que peu de temps, car une fois de plus la minuterie s’est interrompue.
La chambre 27 est au bout du couloir. Il y a une seule porte au bout du couloir : celle de la chambre 27. Chambre 27, ce visage, ce visage au regard vitreux, le cheveux gras… Non il doit se tromper : ce n’est pas possible… Il a réservé cet hôtel sur une plateforme, un peu au hasard, comme d’habitude. La lumière n’est toujours pas revenue, crâne plat a ouvert la porte.
Je te passe devant, espèce d’ordure ça changera, pour une fois…
Lisa est en retard. Trente ans que cela dure. Prévue pour la fin janvier elle est arrivée à la mi-février. Tous s’en souviennent, à cause de l’orage exceptionnel à cette période de l’année. Sa mère le lui a tellement raconté. Quand elle ferme les yeux elle croit voir les éclairs à travers les vitres de la maternité. Rose se lève, elle a peur, elle appelle parce que son bébé n’est pas là. On le lui a pris tout à l’heure il est dans la nurserie avec tous les autres.
Aujourd’hui comme tous les jours Lisa court pour attraper le bus. Le PC comme on dit dans le quartier et dans le tout Paris du transport, la petite ceinture. Elle le prend porte de Brancion. Il est bondé. Elle ne regarde même plus sa montre, elle attend. Elle attend que le retard augmente. Elle sait que porte de Saint-Cloud son compte sera à découvert de quelques minutes supplémentaires. Ces minutes qui s’empilent chaque jour, elle ne les compte plus. Elles s’accumulent par petits paquets. Au début elle n’y prêtait pas garde. Ce n’était rien, rien que du temps qui passe un peu vite.
Désormais quand elle rentre le soir, qu’elle éclaire le petit couloir sombre, son premier geste est de s’approcher du miroir. Elle observe, elle se scrute. Il y a quelques années, quand les paquets de minutes accumulés dans les bus de banlieues étaient encore de taille raisonnable elle n’hésitait pas à s’avancer vers son reflet, jusqu’à l’effleurer. Aujourd’hui elle s’éloigne, elle ne veut pas voir les marques de ce temps qui bousculent le visage.
Elle est si fatiguée de cette course qu’elle n’en finit plus de perdre. Chaque matin elle se dit qu’aujourd’hui sera meilleur et puis tout recommence, comme avant, comme au début.
Elle a tout essayé, elle s’est soignée, est même allée voir un psychanalyste. Il n’a pas compris ce qu’elle racontait. Elle lui disait sa peur du noir de la nuit, de l’orage et lui parlait d’une mère, d’une autre mère qu’elle aurait voulu avoir. Elle lui avait parlé de sa naissance qu’on lui avait tant racontée. Il ne l’écoutait plus, il comptait. Elle avait perdu quinze jours. Il fallait qu’elle les rattrape, pour que sa mère lui pardonne cette souffrance supplémentaire. Elle se souvient, sa mère qui la presse, qui lui demande de se dépêcher, tous les jours, comme une obsession : « tu vas encore être en retard ! » Comme toujours.
Mais elle, elle veut prendre le temps, elle veut prendre le temps de déguster, de saliver. Le temps, elle aime quand il bat en elle comme un autre cœur, elle aime quand il est bien au chaud au fond de son corps. Elle veut rester là les yeux fermés à se dire que c’est ça la vie, que chaque jour est un merci. On explose d’un bonheur tout simple, on est vivant on est là au milieu des autres. Les autres qui ont un cœur qui bat. Lisa aime la bataille qu’elle livre contre le temps. Elle sait qu’elle va perdre. Il l’aura par surprise, lui laissera croire jusqu’au dernier moment que la victoire est proche pour mieux l’achever au dernier moment. Et quand elle sera prête, presque en avance, il deviendra ce cruel ennemi qui vous fabrique de l’imprévu parfois, du stress le plus souvent.
Elle est prête à sept heures quinze, mais au dernier moment elle est saisie d’une angoisse, un réflexe qui l’invite à retourner en arrière, vérifier si elle n’a rien oublié.
Elle fait le tour des pièces, se coiffe, se casse un ongle, file un bas. Il est sept heures trente. Tout est allé si vite, ce petit quart d’heure vient de lui échapper il s’est consommé tout seul, à son insu, en traître. Elle ne remportera jamais la victoire. Il restera toujours un objet, un de ces fichus objets qui la narguera au dernier moment et lui dira : « regarde-moi bien Lisa, regarde où je suis, tu ne t’y attendais pas, je sais que tu m’imaginais ailleurs, certainement dans un autre alignement, tu vois j’ai bougé et je sais que tu ne pourras pas supporter ».
Tout pourrait être simple s’il n’y avait ces objets. Elle les soupçonne d’être vivants, en cachette quand elle n’est plus là…
Et tous les matins la même histoire se répète, les quinze minutes d’avance fondent comme neige au soleil. Elle va devoir courir, comme une désespérée. Et Chronos se déchaîne, sort le grand jeu : les clés qu’elle va chercher, l’ascenseur coincé par les garnements du septième, la petite vieille au cabas qui obstrue la porte d’entrée, le passant qui lui réclame l’heure. L’heure bien sûr, l’heure qui passe et elle qui reste là le bras en l’air à chercher cette montre qu’elle n’a pas mise.
Alors, elle court, en dedans comme au dehors, elle court, elle a peur et elle pleure. Elle sait qu’elle n’aura pas le temps, plus le temps, que tout est fini depuis le jour où sa mère lui a dit pour la première fois de se dépêcher. Elle sait qu’un jour viendra où elle sera complètement avalée, digéré, tout ira si vite qu’elle ne pourra que se laisser saisir et emporter de l’autre côté sur cette autre rive où les objets vous laissent en paix et se contentent de vivre dans la plus sereine des inactivités.
Aujourd’hui elle a franchi le pas, elle sait que demain elle ne portera plus de montre. C’est inutile, elle a compris. Elle a compris que les aiguilles ne connaissent aucune limitation dès lors qu’elles ont décidé de l’essouffler. Soixante secondes par minutes disent les mathématiques, mais elle sait bien qu’il leur arrive parfois de dépasser le cent vingt, voire de frôler le cent cinquante. Elle le sait bien mais ne s’en confie à personne : qui la croirait ? Alors elle a décidé d’abandonner ces engins qui ne lui apportent que des angoisses. Elle ne se fiera qu’à son instinct, ses habitudes, elle cherchera ses repères, et si elle ne les trouve pas elle accélèrera. Comme ça elle vaincra, elle surprendra tout le monde et le soir quand elle retrouvera ses objets ils auront la surprise de constater qu’elle est à l’heure et peut-être ils ne se déplaceront plus.
Mais Lisa n’a pas prévu l’infernale conspiration des cadrans. A quartz, à balancier, mécaniques, solaires, électronique, à chaque regard qu’elle porte autour d’elle elle comprend que sa montre n’est pas seule coupable. Tout ce qui peut mesurer le défilement du temps suit la même symphonie.